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SUR « LE PÈRE SAPPEY

savant. Il se mit en garde comme il put, aux acclamations d’un peuple immense. Fort heureusement l’intervention d’un collègue, plus éloquent que lui, le tira de ce mauvais pas.

Éloquent ! Il ne l’était guère. Il débitait son cours d’une façon monotone en se pinçant la joue d’un geste automatique, comme s’il eût voulu ainsi obliger les mots à sortir. Sa grande préoccupation avait été sa nomination à l’Institut. A propos d’un anatomiste de Florence, M. Lippi, je crois, il avait jadis fulminé contre la docte assemblée, celle-ci ayant couronné, vers 1825, le mémoire de cet auteur sur la Circulation lymphatique. Le vieux maître s’était longtemps demandé avec angoisse si l’on avait oublié ses apostrophes irrespectueuses. C’est que la question des lymphatiques avait le don de stimuler sa verve. Il faut voir dans son Traité comme il souligne de points d’exclamations les périodes destinées à foudroyer ses contradicteurs étrangers. Brave homme !

Dans les derniers temps de sa vie il avait vu son œuvre, qui jadis faisait prime, émigrer vers les quais où elle se vendait au rabais. L’anatomie s’était transformée comme toutes choses, et « le Sappey » était désormais bien en retard. C’est qu’il avait écrit à une époque où cette science était surtout spéculative. On ne s’embarquait pas alors dans les descriptions minutieuses et les déductions physiologiques ou pathologiques. A ce moment l’œuvre était surtout didactique. On se contentait de schématiser la description de chaque organe, on synthétisait un type que l’on décrivait sans entrer dans les détails ou dans les modifications de rapports. C’était bien suffisant pour l’époque, le domaine de la chirurgie restant fort limité.

Mais l’antisepsie était venue, autorisant toutes les audaces. Pour pénétrer sans danger au sein des tissus il avait fallu les mieux connaître, préciser les rapports, décrire les plus petits ligaments, les ramuscules vasculaires, etc. A la vieille anatomie sèche comme un coup de trique avait succédé une anatomie en quelque sorte nouvelle, raisonnée, celle-là. Chaque description devait s’étayer et s’éclairer, chemin faisant, des découvertes de la physiologie, de la pathologie, de l’anatomie comparée, etc.

Et voilà comme quoi, peu à peu, le pauvre homme avait passé au rang des vieilles perruques. Il n’en était d’ailleurs pas autrement ému ; il savait bien que la génération des sérums, des rayons de Rœntgen et des recherches pathogéniques, toute fière qu’elle soit, deviendra, à son tour, dans quelque 40 ans, une génération de vieilles bêtes. C’est l’évolution de la vie. Les jeunes poussent les vieux vers la tombe !

Il y a heureusement une chose qui ne s’éteint jamais, c’est le souvenir de la bonté. C’est parce que Sappey fut un brave homme, que moi, qui suis de la plèbe médicale, j’ai tenu à écrire ces lignes. Lui élèvera-t-on un buste dans quelque coin de l’École pratique ? On peut se risquer, il n’y fera point mauvaise figure. En tout cas, si tous les confrères qui doivent à ce vieux maître de savoir un peu d’anatomie apportaient leur offrande, ce n’est pas l’argent qui manquerait pour rendre à l’anatomiste français ce pieux et dernier hommage.

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