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UN MAITRE DE LA CHIRURGIE: PÉAN

Je viens vous parler de Péan, et j’espère n’en rien dire qui puisse déplaire. Malgré qu’il n’y ait pas grand lien entre le Maître et l’humble roupiou qui circule à pas incertains dans un service d’hôpital, j’estime que le premier devoir d’un élève *est de respecter la mémoire de celui qui l’accueillit jadis avec bienveillance.

Oh I je ne ferai point le bon apôtre. C’est bien l’homme que je veux essayer de camper devant vous, et non une silhouette falote. Comme je le disais plus haut à propos de Charcot, on pourra montrer sa tête au peuple, à celui-là ; comme celle de Danton, elle en vaut la peine.

Donc, je n’ignore rien de ses pratiques ; tout le premier, je les ai blaguées à l’occasion. Mais les avait-il créées ? Est-ce que d’autres, avant lui, n’avaient pas ouvert la voie? Ne faisons pas, aux dépens d’un seul, l’humanité meilleure qu’elle n’est. Si, comme beaucoup d’autres, Péan avait su prendre sa place dans notre mandarinat, peut-être eût~on été pour lui moins sévère, parce qu’on l’eût jugé plus influent, plus redou» table. D’ailleurs, où sont les élèves qu’il a trahis, les malades pauvres qu’il a rebutés, les collègues qu’il a calomniés?

Ce gros homme qui fut tout d’une pièce, semble des plus faciles à définir ; il n’en est rien, il était très complexe. D’un jugement, d’une précision et même d’une divination admirables pour tout ce qui touchait à son art, il apparaissait, pour le reste, d’une naïveté d’enfant. Certains de ses aphorismes, certaines de ses réflexions déconcertaient parfois. Involontairement, on mettait en parallèle la remarque terre-à-terre tombée de ses lèvres et les belles envolées de tout à l’heure

lorsque, le bistouri à la main, il se jouait des pires difficultés. On était alors tenté de se demander s’il n'y avait point deux hommes en lui. Non, mais pour bien l’apprécier il faut éviter de le comparer à ses collègues. Transplantés dans la serre chaude de Pa ris, les « déracinés » s’efforcent de se dépouiller de leur vieille écorce ; ils se transforment et se parisianisent plus ou moins. Péan, lui, taillé dans le roc, ne s’était pas adapté au milieu c’est au contraire le milieu qu’il prétendit, adapter à son tempérament. En négligeant cette indication on risque de ne pouvoir le juger sainement. Beauceron il était né, beauceron il resta toute sa vie.

Aussi bien, « sacrédienne! » tout cela n’était pour lui quo bagatelles et il n’eût pas voulu perdre une minute à modifier sa nature. Comme ces grosses lentilles à foyer court mais puissant, il concentra sur la chirurgie seule tous les rayons de son intelligence. Hors de ce domaine rien n’existait pour lui. Connaître à fond l’anatomie, posséder le doigté et la mécanique du métier, tel fut son but pendant dix ans. Puis, quand il se sentit prêt, il se jeta tout armé dans la chirurgie, comme; Décius dans le gouffre.

Sa première communication fit pousser des hurlements. De' pareilles observations, clamait-on, relèvent plutôt d’un jury de Cour d’Assises que d’un jury scientifique! Le temps devait montrer qui avait raison, de Péan ou de ses détracteurs. Du reste, ce beau début ne l’empêcha pas de poursuivre hardiment sa route ; il était bien trop fort pour buter au premier obstacle. La chirurgie a son style, tout comme la poésie ou la musique. Ici comme ailleurs, c’est au style qu’on reconnaît le génie, et c’est par là que Péan brilla entre tous. Dans une opération il ne s’inquiétait point des méthodes classiques,. Chaque fois, il semblait créer un procédé nouveau adapté au cas particulier.

La veille de l’opération il se faisait en son cerveau, dont les zones psycho-motrices étaient d’ailleurs particulièrement bien organisées, une sorte de cristallisation inconsciente. Il voyait sa région opératoire couche par couche, il suivait mentalement la marche de son bistouri, il imaginait les périls qu’il pouvait rencontrer à tel ou tel tournant ; l’image de l’opéra-

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