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UN MAITRE DE LA CHIRURGIE I PÉAN

tion se gravait en lui avant l’action. Mais dès que celle-ci s’engageait, dès qu’il avait en main le bistouri, ses centres d’arrêt intervenaient pour imposer silence à sa pensée. L’influx nerveux se condensait alors dans les zones psycho-motrices et le chirurgien, indifférent en quelque sorte, n’agissait plus que sous l’empire de la suggestion de la veille.

Je cite à l’appui ce fait typique. Dans une grave intervention sur la région cervicale, Péan cherchait à enlever des ganglions perdus au milieu des nerfs et des gros vaisseaux. Un peu anxieux, ses assistants se demandaient comment il sortirait du mauvais pas. Lui, bougonnant, continuait lentement son œuvre. — « Les mâtins ! murmurait-il de temps à autre, l’embêtent-ils, l’embêtent-ils ! » Les élèves pensaient voir là une allusion à ces maudits ganglions. Pas du tout. La salle d’opérations donnait sur une cour d’école où des gamins s’amusaient à conspuer leur maître. Quand il eut fini, le chirurgien relevant la tête, dit en riant : « Hein ! l’ont-ils embêté, leur pion, ces petits mâtins-là ! » Ainsi, pendant tout ce passage difficile, son esprit errait ailleurs.

Et ce n’est pas l’anecdote du monsieur qui le fait à la pose, il avait bien trop de bon sens pour poser. Ce bon sens n’est-il pas d’ailleurs à l’origine de toutes ses découvertes? — On fait de longues opérations qui coûtent aux malades beaucoup de sang. Or d’où vient-il ? Des vaisseaux. Je vais les pincer, je les lierai ensuite. — De ce jour la forcipressure était créée. D’autres ont trouvé le mot; lui, inventala chose. — Une tumeur est trop grosse pour être enlevée d’un seul coup par les voies naturelles. Goupons-la en morceaux, se dit-il, et nous l’enlèverons en détail. Quoi de plus simple ?

Pas sans finesse, sous sa rude enveloppe, finesse un peu grosse, mais si amusante ! C’est lui qui avait trouvé le moyen •de demander aux gens comment ils s’appelaient, tout en ayant l’air de ne pas les avoir oubliés : — Mon bon ami, rappelezmoi donc l’orthographe de votre nom, je vous prie ? — Un exotique lui demandait un jour ce qu’il pensait de l’influence du microscope et des études histologiques [sur l’avenir de la chirurgie. Et mon Péan de répondre sans rire, du haut de ses favoris : — Le microscope, sacrédienne ! mon bon ami, ne

m’en parlez pas, j’en raffole. Je suis donc bien trop partial' pour pouvoir vous répondre avec sincérité. — Peut-on éluder une question délicate avec plus d’adresse ?

Très tolérant, très bon avec les malades, il ne fallait cependant pas le pousser à bout. Je connais à ce sujet maintes anecdotes, je n’en citerai qu’une. Il opérait un jour aux Champs- Elysées chez des commerçants très enrichis. Le gendre du malade, personnage titré, ganté, musqué, tournait autour du chirurgien, faisant son important. En homme érudit qui a pioché sa question, il développait son opinion sur le cas de son beau-père.

Il s’agissait d’une fistule à l’anus. Pendant un certain temps Péan écouta, un peu dédaigneux, le bavard. A la fin, exaspéré, il l’interrompt. — Mon bon monsieur, dit-il, trempez donc votre doigt dans ce pot de vaseline ; ensuite vous allez l’introduire dans l'anus de monsieur votre parent. Vous saurez ainsi ce que c’est qu’une fistule. — Le personnage n’était pas tout à fait un imbécile, il comprit qu’on le jouait, et sans mot dire s’éclipsa.

J’ai montré comment Péan s’était donné tout entier à la chirurgie. Rien de plus suivi et de plus logique que la conduite de sa vie. Laboureur robuste, il ne se détourna jamais du sillon, une fois qu’il y fut engagé. Point de repos pour lui; ce millionnaire ne connut jamais la journée de huit heures. En dehors de l’affection des siens, sa seule jouissance fut la pratique de son art.

Et c’est précisément parce qu’il fut tout à la chirurgie quo Péan méconnut les choses littéraires, artistiques ou mondaines dont nous prétendons orner notre vie. Je feuilletais hier le livre d’Ambroise Paré dans la vieille édition de 1610. Les planches de ce volume sont fort belles ; à côté de figures anatomiques admirables d’exactitude, on en trouve d’autres qui stupéfient, celles du lièvre marin ou du camphur, animal amphibie. Le bon Ambroise Paré croyait à tous ces animaux. fantastiques et son œuvre apparaît ainsi comme un mélange de naïveté et de science profonde. Péan, sur ce point, me rappelle son grand précurseur. Lui eût été capable de croire aux licornes, aux lièvres marins et autres fantasmagories. Au

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