Pascal. Pensées morales, LXIX
LA SINUSITE MAXILLAIRE DU ROI LOUIS XIV
rer les faits saillants d’un règne. Sans parler des mémoires de l’époque \ Michelet est celui qui a le mieux mis en relief cette tyrannie du physique sur le moral. Il nous montre le Prince vigoureux et fort au moment de la triomphante paix de Nimègue; nous le voyons, au contraire, souffrant et décrépit quand il signe la révocation de l’édit de Nantes. Écoutez plutôt ce que dit notre grand historien à propos de l’affection qui nous occupe.
« Sa garantie unique (à de Maintenon) était l’altération de la santé du Roi qui peut-être le rendrait fidèle. Sous ce rapport la nature la servit. Non seulement il perdit ses dents, mais une carie de la mâchoire se déclara. Un trou se fit dans l’os. Quand il buvait, il devait s’observer, autrement le liquide remontait et voulait passer par les narines {Journal ms des médecins, 1685.) Cette désagréable infirmité accusait un état morbide plus général qui peu après amena une fistule. L’épouse devint garde-malade. Les Jésuites eurent ce qu’ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et eux. Elle se soumit, baisa la griffe, conseilla la proscription. Et ils se compromirent, consentirent le mariage, etc. »
Le hasard d’une lecture m’avait mis sous les yeux ce passage de Michelet. Tiens, tiens ! me dis-je, mais ce mal [ressemble terriblement à de la sinusite maxillaire. Un peu intrigué, je remontai aux sources. Ce ne fut pas sans peine. L’indication bibliographique fournie par l’historien n’est pas rigoureusement exacte L Tous les détails qu’il rapporte, il les avait tirés d’un ouvrage aujourd’hui assez rare et paru en 1862 sous ce titre : Journal de la santé du j'oi Louis XIV (^).
1. Dangeau, notamment, fait remarquer que le roi accueille avec faveur les requêtes s’il est bien portant. Il les repousse quand sa santé n’est pas bonne. {Journal de Dangeau, année 1685.)
2. Michelet, Histoire de France, tome XV, chapitre XIX, page 259. Marpon et Flammarion, éditeurs, Paris, 1879, Edition in-18 )
3. Ce n’est pas Journal manuscrit des Médecins, comme on vient de le lire dans la citation copiée dans Michelet, mais bien Journal de la santé du roi Louis XIV. J’insiste sur ce petit détail. Il a son importance pour ceux qui auraient des recherches à faire de ce côté.
4. Journal de la santé du roi Louis XIV, de l’année 1647 à Fannée 1711, écrit par Vallot, d’Aquin et Fagon, tous trois ses premiers médecins
Ce Journal fat rédigé par les trois médecins du roi : Vallot, d’Aquin et Fagon. Vallot venait de Montpellier. Il avait dû sa fortune à son maître, Vauthier. On a dit de lui qu’il fut meilleur courtisan que médecin. En tout cas il sut se montrer homme de cœur en conservant à Fouquet disgracié toute son affectueuse sympathie.
D’Aquin est de moindre qualité morale. Ce fut lui, on le verra plus loin, qui eut à traiter la sinusite de Louis XIV. D’origine juive, élève, lui aussi, de l’École de Montpellier, il était venu de Carpentras pour conquérir Paris. Souple, insinuant, il sut plaire à M“° de Montespan et, s’étant rendu indispensable à la favorite, il ne tarda pas à gagner la conliance du maître. Très positif, il faisait rendre à sa charge mille petits bénéfices. L’indiscret était même allé si loin
avec introduction, notes, réflexions, critiques et pièces justificatives, par J. -A. Le Roi, Conservateur de la Bibliothèque de la ville de Versailles, etc. (Auguste Durand, éditeur, Paris, 1862).
J’ai dit plus haut que le Journal de la santé du roi était aujourddiu presque introuvable. Grâce à l’obligeance de mon excellent confrère et ami, le D^' Gabanès, de la Chronique Médicale, j’ai pu, non seulement avoir entre les mains un exemplaire de l’ouvrage, mais encore un exemplaire exceptionnel et unique en son genre : il ne s’agit ni plus, ni moins, en effet, que du volume même ayant appartenu à Sainte-Beuve. De sa petite écriture fine d’homme passionné et volontaire, le maître a tracé en marge et sur la garde du livre des notes bien curieuses. Elles montrent d’abord à quel point Sainte-Beuve, jadis étudiant en médecine, était resté au courant des choses de notre art. Elles nous renseignent en outre sur sa façon e lire et de tirer parti de ses lectures. Dans le deuxième volume des A^ouveaux Lundis, où il commente le Journal de la santé du roi j’ai retrouvé, développées, parées et ciselées, toutes les pensées qu’il jetait au hasard, et un peu frustes, sur chaque page de l’exemplaire en question. En comparant le premier jet des idées avec leur complète mise au point, on se rend bien compte du procédé de travail du grand écrivain. Je ne puis insister ici sur ce détail : qu'il me suffise de dire que j’ai pris un plaisir au moins aussi vif aux annotations qu’au texte qui les inspirait.
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qu’un jour le Roi voulut lui donner une leçon. Au petit lever, on annonçait la mort d’un gentilhomme très réservé et mauvais courtisan : — En voilà un, dit Louis XIV en regardant d’Aquin, qui ne m’a jamais rien demandé. — Et d’Aquin de répondre, sans se déconcerter: « Oserait-on demander à Votre Majesté ce qu’Elle lui a jamais accordé? » Le trait était piquant et ne pouvait déplaire. Fût-on roi, cela rassure toujours le malade de voir qu’il n’est pas entre les mains d’un imbécile.
A la longue cependant le crédit de d’Aquin diminua. Il était, avons-nous dit, la créature de M“® de Montespan. Or Mme Montespan, c’était le passé; Fagon, le rival qui se dressait contre lui, s’appuyait sur M™° de Maintenon, qui représentait l’avenir, et un avenir plein de promesses. Sainte- Beuve * ne tarit pas d’éloges sur Fagon. Je n’oserais jamais, moi chétif, m’inscrire contre une telle autorité. Il n’en est pas moins vrai que le procédé dont usa notre confrère pour évincer d’Aquin n’est pas des plus recommandables. Nous n’avons pas inventé la « rosserie médicale » ; le mot seul est nouveau, les anciens connaissaient la chose.
La mort de la reine porta un premier coup à la confiance que le roi avait mise en son médecin. A partir de ce moment aucune décision ne fut prise sans l’approbation de Fagon. La lutte entre les deux rivaux dura assez longtemps. D’Aquin se tenait sur ses gardes, et malin comme il l’était, il arrivait tant bien que mal à parer aux embûches de l’adversaire. Un soir cependant il eut le tort de se départir de sa vigilance. Le roi avait été fort souffrant dans la journée. Vers le milieu de la nuit, le malaise semblant disparaître, d’Aquin décida de s’aller coucher. Fagon l’accompagna, mais il ne fit qu’une fausse sortie. Il rentra peu après dans l’antichambre et s’y installa pour attendre les événements. Sur le matin, le malade s’étant réveillé torturé par la fièvre, le gentilhomme de service insinua que M. Fagon était resté dans la pièce voisine ; il se ferait un devoir d’apporter à Sa Majesté quelque soula-
1. Cf. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome XI, page 96, et Nouveaux Lundis, tome II, page 365.
gement. Le Prince hésita un peu pour la forme, ayant feint de craindre le mécontentement de d’Aquin. Mais pourquoi celui-ci n’était-il pas à son poste ? c’était sa faute, après tout. On n'abandonne pas ainsi les gens ! On fit donc entrer Fagon qui, pour la première fois de sa vie, se trouvait seul avec le roi,
A dater de ce moment la disgrâce de d’Aquin était décidée. Ln jour Louis XIV le fit mander, causa avec lui de choses et d’autres, puis le renvoya avec force bonnes paroles. Le lendemain, sans autre explication, le malheureux médecin était chassé de la Cour et renvoyé dans ses terres. Nous nous plaignons volontiers de l’ingratitude des malades ; les médecins du bon vieux temps n’étaient pas mieux partagés que nous.
Avec Vallot et d’Aquin c’était l’École de Montpellier qui accaparait la faveur des grands. Avec Fagon c’est l’École de Paris qui s’affirme définitivement. Pris entre les deux Facultés rivales, on voit que l’infortuné d’Aquin devait tôt ou tard être sacrifié. Quand Fagon arrive à être titulaire de la charge si enviée, il s’empresse de modifier la thérapeutique de ses prédécesseurs. Dès lors, plus d’antimoine; les saignées, les purgations, les clystères, forment la base du traitement, selon la formule des médecins de Paris.
On a fort reproché à Fagon sa thérapeutique. Les purgations dont il accabla son malade ont notamment donné lieu à maintes plaisanteries. Il faut se reporter, si l’on veut l’excuser, à la vie que menait le roi. Louis XIV passait son temps à se donner des indigestions. Très porté sur sa bouche, il ne résistait jamais au plaisir de goûter un nouveau ragoût ou un gibier cuit à point. Or, le moyen d’empêcher un maître aussi redoutable de manger à son appétit, qui était formidable *?
1. Voici d’ailleurs un ou deux faits touchant l’appétit du roi ; « Je l’ai vu souvent, dit LaPalatine, manger quatre assiettées de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiettée de salade, du mouton au jus et à Tail, deux bonnes tranches de jambon, une assiettée de pâtisserie, et puis encore du fruit et des confitures... » Le pauvre homme î D’autre part, quand on le mettait à la diète, voici comme il se comportait : « Le roi voulut bien qu’on ne lui servît à dîner que des croûtes, un potage au pigeon et trois poulets rôtis. » Au moment de ce repas, le
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Fagon avait beau recommander au roi un régime frugal,
« lui faisant connaître que la plus grande partie des petits maux qui nous arrivent se guérissent plus heureusement par le régime que par les remèdes », le malade promettait tout ce qu’on voulait, mais une fois à table, adieu les bonnes résolutions.
Le médecin était de par sa charge dans l’obligation d’ass'isler, muet et impuissant, à ces excès qu’il ne cessait de déplorer, Sa mine piteuse réjouissait même fort les courtisans qui ne l’aimaient guère b Parfois, n’y tenant plus, il s’adressait aux officiers de bouche, les suppliant de supprimer tel ou tel service. Mais le fâcheux était rabroué d’importance; Notre métier est de donner à manger au roi, lui répliquait-on, le vôtre est de le purger. A chacun sa besogne, et laissez-nous en repos. La réponse était logique. Les gentilshommes de la table n’avaient, pour se faire valoir, que les bons morceaux présentés au maître. Ils auraient donc cru manquer à tous leurs droits et à tous leurs devoirs en écoutant les doléances du médecin.
Placé entre l’autorité du roi, qui n’en faisait qu’à sa tête, et le mauvais vouloir de son entourage, Fagon dut chercher le moyen de parer aux écarts de régime. A cet effet la purgation était tout indiquée. Les jours où il prenait médecine, le malade gardait forcément une diète relative; et c’était toujours cela de gagné. Ensuite, puisqu’on ne pouvait lui enlever les morceaux de la bouche, à ce grand mangeur, du moins les médecines faciliteraient-elles leur évacuation par l’autre bout du tube digestif. Comme on le voit cette thérapeutique si raillée était après tout fort rationnelle. Il n’est pas jusqu’à la sinusite maxillaire, — dont il me tarde de parler, — qui n’explique les nombreux purgatifs. On sait que dans la sinusite quantité de produits septiques sont déglutis. Tous, nous avons pu observer des cas de dyspepsie gastro -intestinale chez des sujets dont les sinus étaient remplis de pus. Peutêtre les indigestions, les diarrhées répétées dont le roi eut à
roi était très souffrant et abattu, dit Fagon. Jugez un peu ce qu’il aurait absorbé s’il eût été bien portant !