UN ORIGINAL DE LA MÉDECINE : LE D^ GRUBY ET SES PRESCRIPTIONS
notre homme restait là deux heures sans bouger. Si l’on avait ordonné simplement une promenade au Bois, le financier n’eût pas suivi à la lettre le conseil, il était bien trop simple. Ensuite il eût rencontré sur sa rouie des amis, des courtisans, qui lui eussent parlé affaires, plaisirs, d’où fatigue. La promenade en landau dételé remédiait à tous ces inconvénients; — ce qu’il fallait démontrer.
Je passe sur les détails de l’installation des lits, qui ont une grande importance, suivant notre confrère. Je ne cite également que pour mémoire le régime suivi par Alexandre Dumas. Cet homme illustre se trouvait fort bien de l’absorption d’une pomme verte qu’il allait consommer chaque jour sous l’Arc-de-Triomphe de l’Étoiîe, après une longue promenade à pied.
Je vais vous citer encore une recette, que vous pourrez employer à l’occasion, si vous l’osez. Voici ce qui fut prescrit à une mondaine surmenée par les fêtes et les dîners. Lever à 8 heures, au lieu de midi. Immédiatement boire un verre d’eau. Ensuite promenade à pied. A 9 heures, tasse de tisane de camomille sans sucre. Nouvelle promenade. A 10 heures,, second verre d’eau. Le moyen fît merveille. Mais un lendemain de bal la'malade ne se réveilla qu’à 9 heures. Le moment du premier verre d’eau fraîche étant passé, elle se contenta d’ingurgiter la tisane, fit sa promenade, et à 10 heures revint prendre son verre d’eau. Hélas ! à peine se mettait-elle à table pour le déjeuner qu’elle eut des nausées et des syncopes. Son entourage affolé courut chercher le médecin.
Celui-ci morigéna, comme il convenait, sa belle cliente sur sa paresse, puis il promit de tout arranger si l’on s’en rapportait à lui. « L’important, madame, c’est que la tisane se trouve placée, dans votre organisme, entre deux verres d’eau. Or le premier manque. C’est de là que viennent les accidents. Il s’agit de remettre la tisane à sa place. A cet effet, ce verre sauveur que vous n’avez pu prendre par en haut, vous allez immédiatement me faire le plaisir de l’introduire par en bas. Un petit lavement d’eau fraîche, de la contenance du verre oublié, et l’équilibre sera rétabli. » La malade se résigna et aussitôt revint à la vie.
Voici une autre anecdote qui n’est pas moins savoureuse : Grüby vit un jour entrer chez lui une grande et honneste dame, rendue impotente par l’exubérance de ses charmes, tant antérieurs que postérieurs. Toute la Faculté y avait passé ; le théoricien à l’œil noir y avait perdu ses théories, le nouveau praticien à la mode, magister elegantiarum, en avait été pour ses ordonnances ; en dépit de tous, le flot de graisse montait toujours, et on comprend, après ces multiples échecs, que la pauvre dame en eût gros sur le cœur.
Après avoir longuement réfléchi, ausculté, soupesé, Grüby, d’un ton calme mais ferme, prescrivit le traitement suivant :
« Choisir deux belles oranges de Judée, se faire conduire en voiture à l’Arc-de-Triomphe ; là, descendre et aller à pied jusqu’à la Bastille en tenant, — condition indispensable — dans chaque main une orange. Arrivée à la Bastille, manger les deux oranges, puis rentrer pour prendre un repos bien gagné.
« Le lendemain, dans « le simple appareil », faire un fort bouillon avec une tète de veau entière ; remuer soi-même le bouillon, l’écumer. Du commencement à la lin, la malade devra présider à la cuisson. Amener ledit bouillon à température convenable par addition d’eau et s’en faire un bain, qu’on devra prendre incontinent sans en exclure la tête de veau.
« Enfin, trois fois par semaine se fabriquer de la compote de pruneaux et pommes. Cette compote devra être préparée sur grand feu, en remuant le mélange avec soin de gauche à droite. Au cours de toutes ces manœuvres, l’assistance d’une main étrangère est absolument prohibée. »
Vous vous demandez sans doute de qui je me moque en racontant pareilles sornettes. Vous auriez, me direz-vous, ordonné, en pareil cas, l’exercice, des bains de diverse nature et des laxatifs... certes ! Mais songez qu’il s’agissait d’une grande et honneste Dame, une Reine, à ce qu’on raconte, et elle se serait bien gardée de suivre votre prescription beaucoup trop simple. Réfléchissez au contraire à ce qui se cache d’utile, et je dis plus, de profond sous la fantaisie de Grüby, et vous verrez comme tout s’éclaire. Les deux oranges de