‹ Les jardins de la médecineChapitre 41 sur 45 · UN 0RI31NAL DE LA MÉDECINE : LE D' GHUBY ET SES PRESCRIPTIONS · texte numérisé non relu

UN 0RI31NAL DE LA MÉDECINE : LE D' GHUBY ET SES PRESCRIPTIONS

Judée, dans chaque main, hypnotiseront la malade en cours de route et la rafraîchiront à l^étape. En outre, la dame se trouvant dans l’impossibilité de rele ver ses jupes, sa marche d’entraînement ne lui sera que plus profitable. En fabriquant son bouillon à la tête de veau qu’elle remue constamment, c’est d’abord de l’exercice qu’elle prend, puis un bon bain de vapeur. Après le bain de vapeur, voici le bain gélatineux, toujours grâce à la tête de veau. Quant à la compote, n’estce pas le laxatif rêvé, et en la remuant sans cesse la cliente ne prend-elle pas une suée, autre bain de vapeur?

Le curieux, c’est que la dame, qui avait cependant sa volonté, suivit de point en point l’ordonnance. Une seule chose lui fut pénible, racontait doucement Gruby, c’étaient les yeux de la tête de veau qui semblaient la fixer dans le bain. Mais le vieil original, bon diable au fond, fit cesser le tête-à-tête. Dès lors, tout marcha à souhait, la dame perdit kilogs surkilogs, recouvrit sa sveltesse d’antan, et là où la raison avait échoué, la fantaisie réussit. Tant il est vrai que la façon d’ordonner vaut mieux que ce qu’on ordonne.

Je ne cite que ce qui me revient, mais il y en a comme cela des quantités. Et ne croyez pas au moins que notre confrère fût sans valeur. Son étude sur les trichophyties, qui date d’un demi-siècle, est une maîtresse-œuvre dont le temps n’a fait que de confirmer le mérite. Com ment était-il arrivé à imposer ces rites bizarres ? Peut-être ce philosophe sut-il voir que dans la vie tout n’est que suggestion. Peut-être futil un précurseur en ce que, délaissant nos remèdes grossiers, il avait trouvé les seules formules capables de soulager les sceptiques et les détraqués de notre époque. Toujours est-il que sa clientèle lui obéissait aveuglément et suivit religieusement ses prescriptions, si particulières qu’elles nous paraissent aujourd’hui. Son empire fut tel sur ses malades qu’il put, à la suite d’une gageure, faire déambuler toute une matinée, à travers l’avenue des Champs-Elysées, les personnalités les plus connues de la société parisienne. Sur son ordonnance, chacun de ces malades, avocats, ingénieurs, gentlemen, dramaturges, hommes de lettres, etc., devait avaler un pruneau tous les 10 mètres en remontant l’avenue des Champs-Ély-

sées, et cela fut exécuté à la lettre au grand ahurissement des confrères conviés par Grüby à cette singulière manœuvre thérapeutique.

D’aucuns trouvèrent ce praticien trop fantaisiste. Eh bien, moi. je l’ai aimé sans le connaître, ce bon vieillard aujourd’hui disparu, le considérant comme un démiurge chargé par les dieux protecteurs de la Médecine de nous ven- :ger de tous les mufles qui se moquent de nous et de notre art.

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