PORT-ROYAL
Les médecins de campagne n’ont pas d’histoire, et ce n’est pas toujours parce qu’ils sont très heureux. Tandis que des élèves pieux recueillent avec soin les hauts faits de leurs maîtres, nul ne songe aux praticiens qui vivent sans bruit au village. Ils y meurent parfaitement ignorés. Si des romanciers, des philosophes, voire même des politiciens en mal de candidature font leur éloge, c’est pour se conformer à l’usage, mais personne, en réalité, ne connut le tréfonds de leur âme ni les ressorts secrets qui déterminent leurs actions.
Le hasard d’une promenade m’a fait rencontrer la trace d’un praticien de campagne dont précisément on sait la vie. L’ayant fort apprécié, je tiens à vous le présenter. Rassurezvous d’ailleurs, ma petite réclame est toute posthume ; ce confrère est mort il y a plus de deux cents ans.
Donc je m’étais rendu, vers les premiers jours de novembre, à Port-Royal-des-Ghamps, tout près de Versailles. La tristesse des choses qui vont mourir, comme a dit Dante, voile toujours les paysages d’automne. Celui que j’avais devant les yeux était d’autant plus mélancolique que j’y sentais flotter comme la poussière d’un passé rempli de grandes douleurs et de grandes vertus. J’errais le long des ruines où je revoyais - les pâles ombres des Arnauld, des Nicole, des Le Maistre, de tous ces Jansénistes enfin qui payèrent si cher leur hautain mépris pour la morale des Jésuites. N’ayant pas voulu aller jusqu’à la Réforme, ces manières de catholiques-huguenots furent traqués comme de véritables réformés. Pascal surtout me retenait. Fut-il le grand croyant que d’aucuns disent, ou
le sceptique terrassé par le doute, comme d’autres le soutiennent? En tout cas, des solitaires, celui-là fut le plus grand et le plus malheureux; « qu’était le cilice dont il meurtrissait son corps à côté du cilice dont il fit saigner son génie ? »
Dans la petite chapelle qui se dresse sur les fondations dévastées, je me trouvai tout à coup en face d’un vieux portrait. Au bas du modeste cadre de bois noir, je lus ces mots : Docteur Hamon, l’un des solitaires. La physionomie du bonhomme était si douce et si avisée à la fois, ses yeux si malins et si tendres, que l’envie me prit de faire sa connaissance; fort heureusement je n’avais pour cela qu’à étendre la main vers ma bibliothèque, Sainte-Beuve, en, effet a jugé notreconfrère digne de figurer dans son incomparable galerie de Port-Royal (1), il lui a même consacré tout un chapitre et quel chapitre !
Sans cesse occupé de sa clientèle, Hamon eut cela de commun avec ceux qui visitent beaucoup les malades, de ne point aimer écrire. « J’ai vu, disait Nicole dans une de ses lettres, qu’on avait quelque égard aux instincts des âmes. On ne presse pas M. Hamon d’écrire, il y a trop de répugnance. » Ça et là cependant je recueillis quelques récits épars et je viens vous les soumettre.
Hamon avait fait de très bonnes études à Paris. Il eut l’heureuse fortune d’être le protégé du président de Harlay, alors tout puissant. Grâce à ses relations, grâce surtout à son talent, il n’avait pas tardé à acquérir une belle réputation et une grande clientèle. Très lancé dans la noblesse de robe et la haute bourgeoisie, il était le médecin mondain comme|nous le comprenons de nos jours. Le doyen le choisissait en 1664 pour les paranymphes; — on appelait ainsi les discours de rentrée de la Faculté. Son succès fut tel que l’année suivante on le pria encore de prononcer l’oraison funèbre de M. Amelot, un des bienfaiteurs de l’École. Sa renommée allait grandissant lorsqu’il fît la connaissance d’un apôtre, l’abbé Singlin, alors directeur de Port-Royal. Cédant aux sollicitations de ce dernier, Hamon, planta là le monde et la célébrité. Il ven-