Voir plus haut le passage de Michelet
Que si, d’aventure, on trouvait ces détails oiseux, je répondrais que rien de ce qui touche à notre domaine ne doit nous demeurer étranger. En outre, des moindres faits on peut tirer d’utiles renseignements. Les médecins apprendront par là combien la tâche de leurs prédécesseurs était difficile, alors que la Rhinologie n’existait pas. Les malades eux-mêmes sauront tirer quelque consolation de cet humble essai. Ils pourront toujours, si modestes soient-ils, se dire plus heureux que les grands d’autrefois puisque, grâce aux progrès de la chirurgie moderne, on vient rapidement à bout de cette affection dont
La garde qui veille aux barrières du Louvre Ne défend pas les rois.
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Les choses de la pharmacie nous laissent en général assez indifférents. La solidarité n’est pas notre fort et nous avons trop de mal à la pratiquer chez nous pour la répandre au dehors. Les pharmacophiles sont plutôt ‘rares ; j’ignore s’il est des pharmacophobes, en tout cas les neutres constituent parmi nous la majorité. Quant à moi;, je l’avoue, j’eus toujours du penchant pour la profession sœur de la nôtre. Certains mots ont le pouvoir magique d’éveiller en nous des images lointaines. Lorsqu’on me parle pharmacie, c’est toute mon enfance qui me remonte au cœur.
Je revois l’officine d’un de mes vieux parents avec ses grands bocaux verts et jaunes où se jouaient les rayons du soleil. Je ne savais alors rien de plus beau. C’est que j’étais un tout petit enfant, et les choses de ce monde m'apparaissaient dans leur magnifique nouveauté. Mon parent me faisait l’effet d’un véritable demi-dieu. Sa grande barbe et ses bons yeux noirs très doux lui donnaient un air de ressemblance avec le buste d’Esculape qui trônait au milieu du comptoir. De plus, je savais qu’il détenait au fond d’un bocal secret la pierre infernale. J’avais tiré de ce fait la certitude que l’excellent homme était armé d’un pouvoir redoutable. C’est pourquoi mon affection pour lui se mêlait d’une grande reconnaissance ; je lui savais gré d’oublier avec moi sa puissance et d’être si paternellement bon.
Tout ceci pour vous expliquer comment je m’intéresse à la Pharmacie. Mais, parmi nous, qui connaît son histoire? Quelques rêveurs avides comme moi de fureter les vieux livres. La masse, elle, courbée sur le labeur quotidien, a trop de peine à vivre dans le présent pour s’égarer inutilement dans
le passé. Ce passé n’est cependant pas sans gloires. Mires et apothicaires ont, durant de longs siècles, labouré le même sillon, et si leurs enfants ont pu jouir d’une bonne récolte, c’est que les pères laborieux avaient ensemble rudement fouillé le sol.
Aux premiers âges de l’Humanité, la Pharmacie n’existait pas. Le médecin se chargeait lui-même de distribuer les médicaments préparés de ses mains. Plus tard, la clientèle étant devenue nombreuse et la pharmacopée plus complexe, on dut recourir à la division du travail. Le guérisseur s’adjoignit un aide pour confectionner ses drogues, et dès ce jour nous voyons poindre la nouvelle profession K
Les prêtres égyptiens furent de grands pharmaques, nous en avons pour preuve non seulement les compositions qui entraient dans la préparation des momies, mais encore les recettes écrites sur les vieux papyrus. Au dire de Champollion, les contemporains de Sésostris le Grand employaient journellement l’aconit, l’opium, la colchique, l’eau de lauriercerise, la casse, la manne, etc. Tous ces médicaments s’élaboraient dans l’ombre silencieuse des temples, et nul profane n’était admis à en connaître la composition. Chacun trouvait son intérêt à cette pratique, et les prêtres qui lui devaient de conserver intact leur prestige et le peuple qui se croyait sûr ainsi d'avoir des produits toujours efficaces : N’étaient-ils pas préparés par des mortels amis des dieux?
Malgré toutes les précautions prises, il se produisit çà et là
1- Dans tous les Mémoires que j’ai parcourus je retrouve la préoccupation de préciser le moment où la Pharmacie se sépare de la Médecine. Les uns veulent que cette séparation ait eu lieu du temps d’Hérophile ; les autres soutiennent au contraire qu’elle ne se produisit que sous Auguste. En réalité tout le monde a raison. Pharmacie et Médecine sont des territoires qui se pénètrent réciproquement trop pour que l’origine de leurs frontières soit nettement délimitée. De nos jours encore le praticien ne se double-t-il pas souvent d’un pharmacien?
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cependant quelques indiscrétions. Durant la captivité de Babylone, les Hébreux apprirent le nom de quelques-unes de ces substances et les enseignèrent à la Grèce. Plus tard, après les Ptolémées, la décadence du corps sacerdotal étant venue, celui-ci se dispersa à travers le monde. On l’attira particulièrement dans l’Hellade, les formules furent achetées à beaux deniers comptants, et de la vieille Egypte ces rudiments de la pharmacie arrivèrent en Europe.
Chez les Grecs la confection des médicaments prit rapidement un essor inouï. Aspasie de Milet, l’hétaïre de Périclès, ayant protégé les pharmacopoles, les ayant au besoin aidés de ses belles mains, quantité de femmes, pour suivre la mode, donnèrent dans la préparation des drogues. La légende a retenu le nom de la belle Agnodicé, qui s habillait en homme pour porter ses remèdes aux malades. Dupes de son déguisement, les médecins l’accusèrent d’avoir franchi le seuil du gynécée pour corrompre les femmes. Le cas était pendable, car la loi punissait de mort les téméraires qui osaient pénétrer dans l’asile inviolable. Heureusement, Agnodicé connaissait le point faible de ses concitoyens, avant tout amoureux des belles formes. Les magistrats lui ayant donné la parole, elle laissa pour tout discours tomber ses vêtements d’homme et offrit à tous les regards le spectacle de sa magnifique nudité. Le geste était beau, le corps d’Agnodicé ne l’était pas moins. Convaincu et charmé, l’Aréopage la renvoya indemne ; il fit même plus, il accorda à partir de ce jour le libre exercice de la Médecine et de la Pharmacie à toutes les femmes.
Je pourrais citer encore Artémise, reine de Carie, qui également s’occupa de thérapeutique. L’armoise, artemisia viilgaris^ porte encore le nom de cette illustre aïeule. Presque tous les rois d’ailleurs, avant l’hégémonie de la puissance romaine, pratiquaient plus ou moins la pharmacie. La raison en est toute naturelle. Les peuples étaient alors soumis pour la plupart au régime théocratique. Le Prince était en même temps le maître des corps et le maître et le grand-prêtre des âmes. Or les prêtres se livraient tous aux pratiques de notre art; donc rien d’étonnant si les Rois, en tant que chefs de la Religion, se tenaient au courant des progrès de la thérapeu-
tique. Mithridaie, le roi de Pont, est resté célèbre dans cet ordre d’idées ; la réputation de ses formules était si grande que Pompée après sa victoire s’empressa de faire rechercher dans les bagages du vaincu les recettes que le savant homme avait imaginées au temps de sa splendeur. Voilà comment l’Electuaire de Mithridate est parvenu jusqu’à nous.
Le grand avantage qu’offrait aux puissants la connaissance des médicaments réside encore dans ce fait — et Mithridate en est un exemple — qu’ils espéraient ainsi se prémunir contre les tentatives d’empoisonnement toujours menaçantes. C’est pour cette raison que les empereurs romains eux-mêmes ne dédaignèrent parfois pas d’être des pharmacopoles.
A Rome, après l’invasion pacifique de la civilisation grecque, la Médecine et la Pharmacie atteignirent rapidement à un haut degré de prospérité. De toutes parts des officines s’ouvrirent, qui devinrent bientôt les endroits les plus courus de la ville On y venait pour chercher les nouvelles du jour, et aussi pour trouver des remèdes contre les souvenirs cuisants laissés par les courtisanes. Le praticien le plus célèbre de la Rome des Empereurs est Andromaque, le médecin de Néron, qui inventa la Thériaque. Les pharmaciens de Rome, si Ton en croit les satiriques, ne furent point à plaindre ; certaines officines rapportaient jusqu’à 500,000 sesterces par an, plus de 100,000 francs de notre monnaie ! Heureux temps I
Je n’insiste pas sur les médicaments en usage chez les Romains, il y aurait trop à dire. Par exemple, outre les produits de l’Orient, ils étudièrent un peu les sels métalliques. La chimie commence chez eux à bégayer. Ils utilisaient Vœrugo, qu’on préparait soit avec du vinaigre et du cuivre (acétate de cuivre), soit avec du soufre et du cuivre (sulfate de cuivre). Ils connaissaient également le produit de l’oxydation simple de ce métal (carbonate de cuivre). Le fer était employécontre l’anémie ; on réparait l’eau ferrée en éteignant des clous rougis dans de l’eau. La science des poisons était aussi fort en honneur. Le mal naît souvent du bien et nous devons aux grands empoisonneurs de Rome une étude très poussée des sels arsénieux.
A la suite du désastre de la civilisation romaine, un grand
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trou se fait dans notre histoire. Trop de guerres ensanglantent le monde pour qu’on ait le temps de se soigner. La science est décapitée; ses tronçons se tordent sur le sol et toute l’activité de Charlemagne est impuissante à les rassembler. Pour de longues années, l’Occident est enveloppé des ombres de la barbarie.
Fort heureusement la Pharmacie et la Chimie fleurissent chez les Arabes. Ce sont eux qui ont pris le flambeau dans la main vacillante du Romain. En peu de temps, ils deviennent les fournisseurs du monde entier. L’école de Bagdad, sous la direction d’Almanzor, prend une place prépondérante. Grands alchimistes, les Arabes découvrent l’eau distillée, l’eau-devie, le sublimé; iis étudient les drastiques, puis, allant plus loin, recommandent l’emploi des laxatifs, rhubarbe, casse, tamarin, etc. Avicenne obtient un succès fou avec ses pilules dorées et argentées. L’empreinte des Arabistes dans l’Histoire est encore si visible que beaucoup de mots de notre Codex ne sont autres que des mots arabes. Alcool vient de alkoal, Julep, de djoulab^ sirop, de schirah, etc. Ce sont eux qui sont les vrais fondateurs de la Pharmacie; on leur doit du moins la première tentative de réglementation de cet art. Ils distinguaient les stationnarii, marchands de médicaments, simples herboristes, des con feclionnarii, ou pharmaciens proprement dits. Ces deux catégories étaient placées sous la surveillance de médecins inspecteurs armés des pouvoirs les plus étendus. Ici encore je dois me borner, mais je ne puis omettre les noms de Rhazès, à qui l’on doit la découverte de l’orpiment, du réalgar, du borax, etc., d’Albucasis, qui découvrit l’alcool, étudia la cristallisation, et par sa classification des métaux en métaux nobles et en métaux vils fut véritablement le père des alchimistes.
Les découvertes de l’Orient parvinrent en Europe grâce aux Israélites d’abord, et ensuite aux Universités de Cordoue, de Murcie, etc., toutes dirigées par les Arabes. Mais si la civilisation orientale pénétra complètement en Occident, ce fut surtout à la faveur des Croisades. Durant ces expéditions, c’étaient les flottes vénitiennes et génoises qui ravitaillaient les Croisés. Les navires ne quittaient pas le Levant pour ren-
trer à leur port d’attache sans emporter une cargaison de produits exotiques, épices et médicaments. L’Espagne et l’Italie furent donc les deux sources où l’on alla puiser pour reconstituer à nouveau la matière médicale.
Dans la première partie du Moyen-Age, la Pharmacie se réfugie dans les cloîtres. Les Cisterciens surtout s’appliquèrent à la préparation des médicaments. Ils ne s’occupaient presque exclusivement que de là pharmacie galénique ; celle-ci s’entend, comme chacun sait, des préparations où entrent des produits dont la combinaison est loin d’être définie. Si l’on veut un exemple, le chef-d’œuvre du genre est l’électuaire, aidé de ses adjuvants et flanqué de ses correctifs, et qui vient avec sa base faire brèche sur la maladie. Avec le temps, les choses se compliquent, on augmente le nombre des bases.
C’est ainsi qu’on réunissait dans la même potion la substance active qui s’adressait à la fièvre et celle qui guérissait la colique. On obtint par ce moyen des drogues supérieures à toute médecine puisqu’elles pouvaient, par leur composition même, lutter contre une foule de maux à la fois. La thériaque, qui comprenait quatre-vingt-sept substances, est le type de ces panacées. On y mariait la cannelle, le poivre, l’opium, l’agaric, l’iris, les roses, la réglisse, le gingembre, le safran, le citron, l’anis, le fenouil, le miel, le vin d’Espagne, l’encens, le bitume de Judée, et bien d’autres choses encore, entre autres des têtes de vipères desséchées. La thériaque nous venait de Venise au début, mais, dans la suite, les moines arrivèrent à la préparer tout aussi bien que les Vénitiens. On doit encore aux religieux ^ toute la série des vins aromatiques, l’Eau de Mélisse qui date du xiif siècle, le sirop de sucre qui remplaça le miel dans les potions sucrées. Leur tisane favorite, dite tisane des monastères, était à base de froment ; ne voyez-vous pas là en germe la tisane des quatre céréales remise en honneur ces derniers temps par un médecin de notre Faculté?
1. Quelques médicaments, encore inscrits à notre Codex, portent les noms des moines qui les inventèrent. Je me contente de citer seulement le laudanum de Rousseau dont la formule est due à un Bernardin qui appartenait, si j’ai bonne mémoire, à une abbaye du prince de Gondé.
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Mais jusqu’à ce moment, c’est toujours le galénisme qui triomphe. Il faut aller à l’année 1*225 pour assistera l’éclosion d’idées nouvelles. A ce moment, la place Maubert est envahie par la foule des escholiers. Rangés comme des oiseaux sur les marches de la vieille place, ils écoutent l’ardente parole de maître Albert, le précurseur de la chimie moderne. Ce grand alchimiste s’occupe tout naturellement des métaux. Il étudie les sels d’argent, de plomb, d’or, découvre l’eau régale, qu’il appelle eau prime. Chemin faisant, il ébauche la théorie I de l’isomérisme. A sa suite, Vincent de Beauvais, son élève, s’occupe des phénomènes de la chaleur.
Les apothicaires de ce temps n’ont pas encore boutique; ils vont sur les marchés débiter leurs marchandises, côte à côte avec les épiciers. Ils sont cependant astreints au serment, ils jurent d’honorer leurs père et mère, de ne pas dire du mal des confrères, de refuser tout médicament demandé sans ordonnance, enfin de n’employer que les qui pro qiw, autrement dit les succédanés autorisés par les médecins.
Mais être confondus avec les « espiciers », de gros personnages cependant, cela ne faisait point le bonheur des apothicaires. Tout leur effort va porter à faire décréter le divorce entre les deux professions. Les rois firent longtemps la sourde oreille. Votre prétention est injustifiée, leur disait-on. Ce sont les épiciers qui ravitaillent le marché de plantes et de produits exotiques; eux seuls ont qualité pour apprécier la valeur et le degré de conservation des marchandises vendues; vos deux professions sont donc solidaires,
Que résolurent les apothicaires ? Avec beaucoup de bon sens ils se dirent que pour arriver à leur but il fallait d’abord être unis. D’autre partit était indispensable d’élever le niveau moral de la corporation. Ce dernier point obtenu, on verrait bien qu’apothicaires et épiciers ne devraient pas être réunis sous la même bannière. Ils suivent donc les leçons des maîtres, se perfectionnent. Sous Jean le Bon, premier succès ; pour être admis à vendre des drogues il faudra savoir lire et posséder l’Antidotaire de Nicolas % le Codex d’alors. Leur
1. V Antidolaire de Nicolas Myrepsiis est le père de tous les Codex qui se sont sueeédé; il est resté d’un usage courant jusqu’au xvii® siècle. Pour
métier devient un métier franc, ils ne doivent plus le guet au Roi. Enfin, avantage inestimable qui les classe au-dessus des épiciers, ils obtiennent la charge de vérifier les poids en usage dans les autres corps de métier. Les officines sont soumises à des visites spéciales effectuées par deux médecins et deux apothicaires. Sous Charles VIII, nouveau pas en avant. L'apprenti doit justifier de quatre années de stage dans une boutique. L’examen de slage comporte, outre des interrogations orales, la confection d'un « chef-d’œuvre ». Je note que la première pharmacie fondée en Europe fut celle de Willekin, qui exerçait à Munster en 1267.
On ne peut parler pharmacie sans citer Paracelse, qui perfectionna l’ébauche de Maître Albert. Ce fut lui qui posa la grande assise de la matière médicale moderne. « On ne doit, disait-il, rechercher que les principes élémentaires des corps et ne s'attacher qu'aux seuls moyens actifs de la Nature. Isoler avec soin les principes utiles des corps organiques ou organisés, les appliquer contre tel ou tel désordre fonctionnel, tel doit être le but exclusif du médecin. »
Ce n’est que sous Louis XIIL grâce à l’heureuse influence des médecins de Montpellier, que la pharmacie est bien et dûment émancipée. Qu’on ne croie pas, néanmoins, que l’ère des luttes est close. Délivrés du voisinage plutôt fâcheux des épiciers, c’est contre les médecins que les apothicaires vont avoir à combattre. Notre vieille Faculté entend non seulement être la maîtresse chez elle, mais encore régenter les barbiers, les chirurgiens et les fabricants de drogues. La bataille fut longue, mais avec beaucoup de sagesse, d’hàbileté, et aussi quelques concessions, les pharmaciens arrivèrent, au xvii® siècle, à vivre en assez bon accord avec le corps médical pour que Molière ait, sans distinction, poursuivi les deux professions des traits de sa satire. Dans ses comédies, M. Fleurant fait vis à vis à Diafoirus et la seringue parade fraternellement à côté du bonnet pointu, pour la plus grande joie des spectateurs en bonne santé.
tous ces détails, que je ne fais qu’indiquer, voir VHistoire des Apothicaires, par A. Philippe, Paris 1853, et la Pharmacie à travers les siècles, par E. Gilbert, Toulouse, 1892.
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La seringue ! Que de choses il y aurait à dire sur ce vieil instrument de nos pères ! Molière eut beau la railler, il ne lui ôta rien de sa faveur. Inventée par Gatenaria, un professeur de rUniversité de Pavie, elle aurait eu, au dire de certains auteurs, presque autant d’influence sur les progrès de l’esprit humain que l’imprimerie, cette autre découverte du xv“ siècle. N’est-ce pas à elle que les Gens de Lettres durent d’avoir la pensée plus alerte, et les puissants l’humeur moins atrabilaire?
On en fabriquait en étain pour le peuple, en argent ou en écaille pour les grands. Sur sa table de toilette, de Montespan étalait la seringue en belle place. Louis XIV fut clystérisé deux cent quatre-vingts fois en six mois; Ninon de Lenclos prenait cinq lavements par jour. C’est à cet excès de lavages intestinaux qu’elle attribuait son éternelle jeunesse.
Sous le grand Roi, la seringue donna lieu à maintes discussions qui préoccupèrent la Cour et la Ville durant de longs mois. Alors les apothicaires administraient eux-mêmes leurs clystères à domicile. Devait-on les recevoir en temps de carême et avant la communion ? En d’autres termes, le clystère interrompait-il le jeûne? Cruelle énigme I Heureusement, un médecin, Montanus, — nom prédestiné — armé d’un syllogisme qui sent bien son époque, vint rassurer les consciences : Une seule chose peut interrompre le jeûne, c’est l’aliment. Or, le caractère d’un aliment c’est d’être introduit par la bouche; le lavement ne se prend point par la bouche, il ne passe pas par l’estomac, donc ce n’est pas un aliment.
Il n’y a pas seulement là une anecdote plus ou moins piquante ; admirez la conclusion qui fut tirée du syllogisme de Montanus. Puisque le lavement n’interrompt pas le jeûne, se dirent les dévotes gourmandes, pourquoi n’essayerions nous pas de prendre en carême quelques bons lavements de bouillon? Nous ne ferions aucun tort à notre âme, et notre corps en tirerait peut-être réconfort. C’est donc à la faveur de cette discussion scolastique que l’usage des lavements nutritifs s’introduisit dans la pratique courante.
Battus sur ce premier point, les trop sévères directeurs de
consciences n’en restèrent pas là. N’ayant rien pu contre la chose, ils s’attaquèrent au mot. Le P. Le Tellier, confesseur de Louis XIV, se lit leur porte-parole auprès du Roi. Par l’intermédiaire de M“® de Maintenon, il n'hésita pas à réclamer la prohibition du terme de « lavement » appliqué au lavage intestinal, sous prétexte que ce substantif est employé dans les cérémonies de l’église. La rumeur fut grande à la Cour. A l’instigation de Le Tellier, l’abbé de Saint-Cyran blâma publiquement le P. Garasse qui s’était servi de ce vocable malhonnête. Louis XIV accéda au désir de sa prude maîtresse; il ne demanda plus son lavement, mais bien « son remède ». De plus, il intima gravement Tordre à TAcadémie française d’insérer ce mot dans son dictionnaire avec l’acception nouvelle. Malgré cette décision, malgré Saint- Cyran, les Jésuites, le P. Le Tellier, les Dames de la Cour et l’Académie, le mot lavement n’en est pas moins resté dans la langue.
Il me reste à parler maintenant de la fondation de TÉcole de Pharmacie. C’est à Nicolas Houël qu’on la doit. Ce brave Houël avait fait dans son officine une assez jolie fortune, mais il avait vu autour de lui beaucoup d’ignorance et de misère. La misère est mauvaise conseillère. Dans Bornéo et Juliette^ Shakespeare nous montre un pauvre fabricant de drogues qui refuse d’abord à l’amoureux désespéré le poison qui terminera ses maux. Mais Roméo est riche, il fait valoir ses arguments sonnants et à la fin l’apothicaire cède : « Myi poverty but not my will conseiits. Ma pauvreté consent, mais non ma volonté. » Pour améliorer le sort de ses confrères malheureux, pour élever leur niveau moral et les empêcher de succomber à pareille tentation, Houël consacra son avoir à l’aménagement de la Maison des Enfants-Rouges, sise au Marais et cédée par lettres patentes de Henri IL Mais à peine installé, il est expulsé par l’archevêque de Paris. On lui accorde alors un vieil hôpital de vénériens, TOurcine, fondé par Marguerite de Provence, femme de Saint-Louis. Houël y établit son école; cette fois, ce sont des moines qui le jettent dehors. 11 en meurt de chagrin. Sa veuve et un de ses élèves reprennent l’œuvre du maître ; avec l’aide d’autres apothi-
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caires, ils achèleat des terrains rue de l’Arbalète et c’est là que durant des siècles, jusqu’à 1882^ je crois, des générations d’étudiants sont venues apprendre les principes de leur art.
Dans ce court aperçu j’ai omis forcément beaucoup de détails ; je n’ai pas parlé de Celse, non plus que de Galien, qui posséda une officine magnifique sur la Voie sacrée ; j’ai omis Dioscoride, et combien d’autres ! A plus forte raison, ai-je dû me borner dans mes citations de pharmaciens célèbres. Néanmoins je tiens à mentionner parmi ces derniers le Dante Alighieri, qui était inscrit sur les registres de la Confrérie des Apothicaires de Florence; Fioraventi, apothicaire à Venise, à l’enseigne du Phénix, le premier peut-être qui utilisa la réclame en faisant crier partout « que son officine était bien fournie de telles bonnes compositions, desquelles il vendait très abondamment pour pouvoir emporter en diverses régions. » Je cite enfin Lémery, Rouelle, le maître de Lavoisier, Scheele, simple gérant de la pharmacie d’une veuve, et qui découvrit tant de corps nouveaux, Priestley, Baumé, Vauquelin. Pelletier. C’est aux apothicaires, aux vieux pharmaciens, que sont dues presque toutes les grandes découvertes du début de la Chimie.
Dans la première partie de ce siècle, la Pharmacie n’a pas d’histoire ; c’est dire qu’elle était heureuse. Peut-être le futelle trop. Les liens qui unissaient les membres de la corporation au moment des luttes s’étant relâchés, l’intérêt individuel fit bientôt place au vieil esprit de corps. A la fin de ce siècle une transformation radicale s’étant opérée dans le commerce et l’industrie, un pharmacien ingénieux imagina un jour de suivre le courant nouveau et d’offrir à ses clients des rabais exceptionnels sur tous ses articles. A dater de ce moment, le rahaisien éisiit né, concurrent redoutable pour son confrère le pharmacien de comptoir. Engagée dans cette voie, la Pharmacie devait marcher de crise en crise, et ils sont nombreux aujourd’hui ceux qui croient que tout est perdu. Il n’en est
rien cependant. Malgré les nombreux parasites qui vivent aux fl dépens des officines, malgré les nombreuses pharmacies d’hô- fl pitaux en province, la corporation peut encore se défendre, fl
L’erreur première, cause de tout le mal, a été de croire fl que le praticien pouvait se contenter d’un maigre bénéfice fl sur le produit livré. En le revendant 0 fr. 15 ou 0 fr. 20, fl cela peut laisser un « boni » suffisant. Ce raisonnement, vrai W s’il s’agil d’épicerie ou de mercerie, n’a point place ici. Le fl pharmacien n’a-t-il pas, aussi bien que nous, le droit de faire I payer son acquis, sa peine, l’argent déboursé durant ses étu- " des, et par-dessus tout sa responsabilité ? Le prix matériel ''j d’une drogue n’a dès lors qu’une importance secondaire. Pour i combattre la baisse exagérée des prix, bien des moyens ont été proposés. Peut-être le meilleur serait-il de tenir la main, ^ par le moyen d’inspections rigoureuses, à l’exécution stricte des ordonnances, sans diminution de doses, ni substitution r de médicaments. Les bonnes officines n’auraient pas trop à j souffrir de ce contrôle minutieux. SÜl en est de peu scrupu- i leuses, celles-là auraient vite fait de disparaître. Notez que : nous sommes tous intéressés dans la question; plus le phar- | macien fera ses affaires, moins il sera tenté de donner des J consultations. Nos prescriptions n’en seront, en outre, que | mieux exécutées. Ce n’est là qu’un point de vue, il en est * d’autres. C|
Si l’on veut que la Pharmacie reprenne son ancien lustre, , il faut qu’elle augmente sa compétence et étende ses attributions. Tous les efforts doivent porter à faire des praticiens ‘
aussi instruits, aussi solidement armés que possible sur le ter- j rain de la lutte scientifique. :
Voyez ce qui se passe en Allemagne et réfléchissez à tous V les produits thérapeutiques qu’on nous envoie de là-bas. Si î nous utilisons tant d’agents exotiques, c’est évidemment qu’ils î sont utiles; pourquoi ne pas essayer d’en inventer aussi chez fl nous ? Nous n’avons pas l’esprit moins ingénieux que nos || rivaux. a
Je n’ai pas à défendre ici la Spécialité, parce que d’abord;^ personne ne l’attaque ; ensuite je n’ai pas mission pour cela. ^ Je vous donne mes réflexions comme elles viennent et pour/^
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ce qu’elles valent; elles n’onl d’autre mérite que d’être désintéressées. Mais la Spécialité, qu’on le veuille ou non, doit être désormais admise. Elle constitue un stimulant puissant et souvent fécond pour la recherche de médicaments nouveaux. Quantité de substances sont entrées dans la pratique courante par la porte de la Spécialité. Pour les malades elle a aussi plus d’un avantage. Obligé de lutter contre une marque connue, le pharmacien, s’il veut arriver à faire accepter ses propres produits, est dans la nécessité de n’offrir au public que des médicaments de premier choix. Enfin la spécialisation est admise en médecine, il n’y a pas de raison pour qu’on la condamne en pharmacie. Voilà donc de ce côté un effort toujours plus grand à faire, ce n’est pas le seul.
En ces dernières années, la médecine s’étant transformée, son champ d’action s’est étendu à l’infini. Sous l’influence des idées pastoriennes et des recherches de Brown-Séquard, la matière médicale, elle aussi, est à la veille de bouleversements qui font songer à la pharmacopée de nos pères. La séquardine, la néphrine, la thyroïdine ne rappellent-elles pas les décoctions d’organes, les têtes de vipères pulvérisées, en usage autrefois dans la vieille pharmacopée. Extraits d’organes et sérums nous ramènent insensiblement aux pratiques de la pharmacie galénique.
Le grand mouvement qui a rompu les cadres usés de la thérapeutique eut pour premier résultat de remettre entre les mains des médecins, comme aux anciens âges du monde, la préparation des médicaments Or, ceci est bien pour l’heure présente, les sérums sont en petit nombre, les sucs organiques restent d’un emploi limité. Mais avec les progrès de chaque jour, lorsque la quantité de ces préparations aura décuplé, les raisons qui jadis amenèrent le divorce entre la Pharmacie et la Médecine se reproduiront. Le mode de préparation sera simplifié et nul doute alors que ce ne soit des officines que sortent les agents dont je viens de parler. Dans cette prévision, il est de toute nécessité que l’étudiant apprenne la bactériologie. Et cependant il n’existe pas encore, officiellement du moins, d’enseignement bactériologique à l’Ecole de pharmacie.
A ce domaine nouveau qui sera demain celui des pharmaciens, on peut ajouter dès à présent les analyses d'urine, de suc gastrique, les examens de sang, la préparation des objets de pansement, aseptiques ou antiseptiques. Dans les grandes villes, certains praticiens ne vivent déjà que des recettes de leur laboratoire. Que dire aussi de toutes les recherches si nombreuses et si complexes touchant l’hygiène individuelle ou l’hygiène urbaine, la chimie agricole, industrielle, etc. ? Dans l’examen des crachats, dans l’analyse des eaux de boisson, des terres arables, des solutions commerciales de tanin, dans la désinfection, les pharmaciens trouveront, s’ils veulent s’en donner la peine, des territoires nouveaux à exploiter.
Il serait donc injuste de dire que la Pharmacie est à son déclin; elle traverse simplement, comme je l’ai déjà dit ailleurs, une période de transition. Ceux qui la croient retombée au voisinage de l’épicerie ne se doutent pas qu’elle est au contraire à la veille de s’élever plus haut pour le plus grand profit de tous. Mais si l’on veut que ce but soit atteint, il est nécessaire que le niveau moral et intellectuel du pharmacien soit de plus en plus à la hauteur de sa nouvelle lâche. 11 faut que l’instruction de l’étudiant devienne chaque jour plus complète. En terminant cette longue et cependant bien incomplète esquisse de l’histoire des apothicaires et pharmaciens, je résumerai toute ma pensée sur les destinées de la pharmacie par un aphorisme, encore que je ne les aime guère : Dans l’avenir, la pharmacie sera scientifique ou ne sera pas.