LA CIVILITÉ PUÉRILE ET L’HYGIÉNE INDIVIDUELLE CHEZ NOS AÏEUX
L’autre jour, dans le Métropolitain, j’étais assis en face d’un bonhomme, entre deux âges, convenablement vêtu, mais sans autre luxe que celui de la propreté. A la minutie de sa toilette, je crus reconnaître un employé qui se rendait à son bureau. Pour tuer le temps, il avait sorti de sa poche son journal; l’ayant déplié soigneusement, il s’était mis à le lire avec la plus grande attention. Nous méprisons la politique, et cependant elle occupe tous nos loisirs et absorbe toute l’indépendance que nous laissent nos occupations professionnelles.
Mon voisin se trouvait placé juste en face d’un arrêté préfectoral qui interdit de cracher sur le plancher des voitures. Je n'aurais point fait cette observation, qui semblerait manquer d’intérêt, si à un moment donné, — magnum de pectore trahens, — il n’avait interrompu sa lecture pour tousser violemment et cracher par terre au mépris de Thygiène, des prescriptions de la police et de M. le Préfet lui-même.
Hélas! pensai-je, voilà un citoyen qui paraît être à même de comprendre les choses. Employé dans une administration quelconque, il doit être, par conséquent, habitué au respect de la discipline. On a pris la peine de lui défendre de cracher par terre parce que cela est malpropre et surtout malsain. Il le sait et se fâcherait lui-même si son voisin le faisait. Et il n’en continue pas moins à le faire. Pourquoi ? Par une raison bien simple : parce qu’il a toujours agi ainsi, parce que ses ancêtres agissaient ainsi, parce que c’est une habitude et qu’en nous la raison est moins forte que l’habitude.
La voix du sang ne parle pas seulement dans les mélodrames 2 de FAmbigu, elle parle en chacun de nous, à tout moment. C’est elle qui nous conduit à notre insu. Ayant monté les fÿi ressorts de nos actions, elle les fait jouer tout seuls, par euxmêmes, sans que notre raison ou notre volonté y aient la M moindre part. Si j’avais pu montrer à cet homme son incon- j| séquence, il en fût demeuré d’accord avec moi, et sans doute S il m’eût répondu ; Que voulez-vous ! je n’avais pas réfléchi. 9 Et voilà comment les erreurs et les préjugés se perpétuent ; par la force de l’habitude. Dans l’antique combat qu’elle a |i engagé contre l’ignorance, l’Hygiène sera-t elle donc toujours vaincue malgré l’appui de tant d’hommes de bonne volonté ? || Cela est à craindre, et les apôtres des Ligues nouvelles doL vent s’armer de patience contre notre négligence héréditaire. Les racines du mal sont trop profondes en nous pour ® être extirpées du jour au lendemain.
Pour avoir une idée exacte des mœurs et des habitudes de ^ nos ancêtres, il faudrait pouvoir feuilleter une quantité de p Mémoires et noter au passage chaque trait saillant afin d’en tirer un tableau d’ensemble. Mon cadre ne me permet pas une telle abondance de documentation. Mais en passant, je recom- g mande cette question à nos apprentis docteurs en mal de j sujets de thèses. Il y aurait là quelque chose de très vivant, ï et je crois de très intéressant à mettre sur pied. Mon inten- J tion étant seulement de brosser une large ébauche de pratiques individuelles de nos aïeux, je me suis simplement adressé f| aux livres qui, en indiquant les remèdes aux excès, dénon- p çaient par cela même les excès à corriger. Ces livres, oubliés de nos générations, mais familiers à nos anciens, ne sont autres que les Manuels de Civilité. Aujourd’hui on en parle g', surtout pour s’en moquer. Jadis l’enfant y apprenait à lire, il 5, y apprenait en même temps à éviter certains défauts, qui ne P > sont pas des crimes, certes, mais qui sont assurément très fc désagréables. K
Le premier en date, et le plus important de ces Manuels, B est la Civilité puérile, par Erasme, de Rotterdam. Erasme fut» réellement l’inventeur du genre ; son ouvrage en est resté le 9 modèle. Avant lui, on trouve dans les Vers dorés de Solon, 9
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dans le De offîciis de Cicéron, dans V Education de la jeunesse^ de Plutarque, voire même dans les préceptes de l’Ecole de Salerne, quelques remarques générales sur la manière de vivre « honnêtement ».
Caton le Censeur avait aussi commis quelques distiques pédagogiques et Erasme en avait précisément donné une édition. Mais tout cela était tellement insuffisant qu’il crut devoir composer quelque chose de plus complet et de plus nouveau.
D’autres raisons l’y avaient décidé. Erasme était avant tout un philosophe. Or bien que les menus détails de la Civilité paraissent être au-dessous de la Philosophie, ils ne touchent pas moins à son domaine. Comme il nous le dit, les bonnes mœurs se reflètent dans la politesse des manières; la rectitude appliquée aux gestes, aux actes usuels, manifeste l’équilibre des facultés, la netteté du jugement. 11 n’est donc point indigne d’un philosophe de s’occuper de ces minuties.
11 y a encore une question de tempérament dans l’œuvre éducatrice d’Erasme. Cet érudit à l’intelligence délicate, ce pur lettré, cet humaniste que préoccupait la prononciation grecque, avait eu maintes fois, comme il nous l’apprend dans ses Colloques, à souffrir de la grossièreté de ses contemporains. Va-t-il dans une auberge, on lui parle dans la figure en lui envoyant au nez des bouffées d’ail; on crache partout; les vêtements mouillés sèchent au poêle et toute la salle en est empuantie.il en est qui nettoient leurs bottes à table, tout le monde trempe son pain dans le plat, mord à belles dents et recommence le manège jusqu’à épuisement de la sauce. Si un plat circule, chacun se jette sur le meilleur morceau sans se soucier de son voisin. Les uns se grattent la tête, d’autres épongent leur front ruisselant de sueur. Erasme en a le cœur soulevé, et c’est pourquoi il fait le dessein de critiquer d’abord dans ses Colloques de pareilles mœurs et de tâcher d’en introduire de nouvelles au moyen de sa Civilité.
Allez voir au Salon carré du Louvre son portrait par Holbein , c’est une merveille qui vaut le voyage. Ses longues mains chargées de bagues, ses doigts allongés sur le porteplume avec lequel il trace des signes compliqués, son air à la fois sérieux et railleur, son bonnet de vieux maître d’école
hollandais, tout l’ensemble montre le délicat en même temps que le critique. Et tous furent ainsi à cette époque de la Renaissance qui unissait à toute la naïveté du xv® siècle la gravité pratique de l’esprit moderne. Voyez Rabelais et Gargantua, Montaigne et V Institution des enfants ; ils produisirent peu, et furent les hommes d’une seule œuvre, mais ils la firent durable, éternelle. Le xvii® siècle vécut de leur pensée et nous en vivons encore aujourd’hui. La Renaissance littéraire a gravité autour de l’éducation, les grands hommes de la Renaissance se firent les instituteurs des âges suivants. Erasme ne dédaigne pas, pour son compte, d’enseigner ses jeunes contemporains.
Son livre venait tellement à son heure qu’il eut d’emblée une fortune énorme. On le traduisit aussitôt dans toutes les langues ; bien mieux, de siècle en siècle, on le réédita en le modifiant au point qu’il fait songer au légendaire couteau de Jeannot dont on changeait tour à tour et le manche et la lame. On modifiait, suivant les progrès, ou le fond des pré- <ieptes, ou la forme du style. Une seule chose resta, ce sont les caractères d’impression, qui sont particuliers. Tous les bibliophiles les connaissent sous le nom de « caractères de civilité. » Inventés par le lyonnais Jean de Tournes pour faire concurrence aux italiques^ venues d’Italie, ils reproduisaient l’ancienne écriture française. Malgré leur succès relatif dû nux Manuels de civilité qui les propagèrent un peu partout, ces caractères étaient trop compliqués pour supplanter définitivement leurs rivaux, qui ont fait la fortune que vous savez.
Ceux qui lisent aujourd’hui le Manuel d’Erasme seraient .tentés de trouver qu’il justifie bien son titre : rien de plus puéril que ses recommandations. Mais que l’on songe à la vie au Moyen Age. Pas de linge, et l’on ne se lavait presque pas ! A la vérité il y avait bien des étuves publiques, mais à Paris seulement. Elles avaient été importées chez nous par les Croisés au retour de leurs expéditions. Ces premiers bains populaires furent à un moment tellement en vogue que le Prévôt avait dû leur accorder des privilèges exceptionnels. Durant les grands hivers, quand le prix du bois devenait trop élevé, les barbiers-étuvistes avaient le droit d’augmenter leur tarif
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sans que personne eût rien à dire. Des crieurs circulaient par ies rues de la ville annonçant que l’étuve était chaude, et les clients s’y rendaient en foule. Mais ces établissements donnèrent lieu, peu à peu, à de nombreux abus. Tout n’y était pas parfait au point de vue des mœurs. En outre, ils avaient contre eux le pouvoir religieux et ils ne devaient pas tarder à succomber aux coups d’un si rude et si redoutable adversaire.
On l’a déjà dit bien souvent, presque tous les fondateurs de religions furent des hygiénistes, témoin Bouddha, Confucius, Moïse et Mahomet surtout. Le Christ, lui, ne le fut pas. Par réaction contre la délicatesse orientale et par horreur de la corruption romaine, la loi chrétienne avait fait du mépris du corps le premier article de la foi. L’âme était tout, le corps n’était bon qu’à souffrir. Ce principe ne devait pas se manifester seulement dans les mœurs, il se refléta encore dans les productions de l’art chrétien. Il semble, à regarder les statues des cathédrales et les fresques des cimetières, que les artistes n’aient jamais levé les yeux sur le corps humain. Pas de proportions, pas de mouvement ; à quoi bon d’ailleurs, puisque dans le cimetière on célèbre la rigidité du cadavre et la décomposition prochaine, dans l’église la délivrance de l’âme et son ascension vers le bleu Paradis.
Ajoutez à cette conception de la vie l’absence de linge de toile qui ne devint d’un usage courant qu’au xiv® siècle, et l’emploi de tuniques en laine qui irritaient la peau. Que l’on senge aussi à l’insalubrité des maisons, à l’amoncellement des ordures aux portes, et l’on comprendra la fréquence des pestes, la rapidité de la contagion, la persistance de la lèpre installée chez nos aïeux à poste fixe, la mortalité effrayante et la faiblesse morale des populations en présence de la mort multiforme et toujours menaçante; on comprendra aussi pourquoi Erasme n’a pas jugé la civilité puérile indigne de lui.
Ce qui est intéressant à remarquer, c’est qu’un grand nombre de ces préceptes de civilité visent au fond l’hygiène. Dès le début, nous trouvons des prescriptions minutieuses touehantles soins à donner au corps. Il ne faut pas s’en étonner car le livre, dédié au jeune prince Henri de Bourgogne, s’a-
dresse en réalité à tous les jeunes gens de toutes les classes et de toutes les conditions.
Pour êlre précises, ses recommandations ne sont pas plus sévères; on en pourra juger. 11 conseille de se laver le visage le matin, mais le matin seulement. « Se laver le visage le matin dans de l’eau fraîche -est aussi propre que salubre; le faire plus souvent est inutile. » C’était peu deman 1er. Mais si l’on en croit ce propos attribué à Marguerite de Valois parlant à son amant, il ne fallait pas se montrer trop exigeant. « Voyez bien ces mains, disait cette princesse; encore que je ne les aye point encore décrassées depuis huit jours, gageons qu’elles eftacent les vôtres et que toutes mal soignées qu’elles sont, elles leur font perdre leur lustre. »
L’entretien des dents est aussi recommandé d’une manière toute spéciale. Les Salernitains disent : « Dentes fricare ». Erasme insiste, mais il insiste surtout sur les moyens à ne pas employer. « Les blanchir à l’aide de poudres est tout-à-fait efféminé; les frotter de sel ou d’alun est nuisible aux gencives; les laver avec de l’urine (!) est une mode espagnole. » Au contraire, dans son Théâtre T Agriculture, Olivier de Serres conseille de les laver « avec de l'eau fraîche et un peu de vinaigre parmi, ou avec du vin pur. » Et il ajoute des recettes de poudres dentifrices diverses, Erasme engage vivement à se servir du cure-dents en plume, en os, ou en brindilles de lentisque.
Malgré cela, les mâchoires de nos aïeux et aïeules étaient en fort mauvais état. Les dentitions gâtées gâtaient les jolis visages. Les dents de perles n’existaient que dans les vers des fabricants de sonnets, les haleines respiraient le zéphir seulement en poésie. Le Béarnais avait le « gousset fin », comme aussi les pieds. Si l’on en croit les Mémoires, il était atteint d’hyperhydrose plantaire, infirmité qu’il transmit à tous ceux de sa race. Le grand Roi incommodait par son odeur M“® de Montespan. Dans l’affaire des poisons, quand Louis XIV, ayant eu connaissance du dossier de la Chambre ardente, se répandit en reproches contre sa criminelle maîtresse, celle-ci l’arrêta d’un mot : « Hé, oui, je suis une empoisonneuse, mais au moins je ne sens pas mauvais de
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la bouche ! » L’argument devait avoir sa valeur, puisque malgré l’horreur des forfaits, le roi étouffa raffaire.
Peignez-vous les cheveux, crines pectare, dit l'Ecole de Salerne; et Erasme : « C’est de la négligence que de ne pas se peigner; mais s’il faut être propre il ne faut pas s’attifer comme une fille. Prends bien garde d’avoir des poux ou des lentes, c’est dégoûtant. » La vermine rongeait nos ancêtres, non seulement le peuple, mais aussi les Dames de la Cour,« les Dames galantes. » La civilité puérile est sur ce point bien hésitante et bien puérile en effet. Dans les Ricordi, de Gastiglione, sorte d’art de plaire à l’usage des gentilshommes, un de ces modèles de l’élégance «n’a d’autre pigne que le râtelier qu’il a dans la bouche. » On ne soigna sa chevelure que bien plus tard. Le coiffeur devint alors un personnage, témoin Binet au xviii® siècle. Il faisait de si jolies têtes que le nom de « binette» est demeuré dans la langue populaire. Je note encore que, lorsque la poudre fut à la mode, on en usa à tel point que les perruquiers en avaient les vêtements couverts. De là, l’expression de « merlan » réservée jusqu’à nos jours aux coiffeurs, par allusion au poisson couvert de farine et qu’on va passer à la poêle.
L’art de se moucher soulève aussi beaucoup de controverses. Selon Erasme « il est malpropre d’avoir la morve au nez. Se moucher avec son bonnet ou avec un pan de son habit est d’un paysan ; sur le bras ou sur le coude, d’un marchand de salaisons. » Je ne sais si les marchands de salaisons ont encore aujourd’hui conservé cette habitude comme un privilège de leur corporation, mais il est certain que pour la faire perdre aux soldats allemands chez qui elle est en grand honneur, on a cousu un rang de trois boutons sur le dessus de leurs manches. Erasme ajoute qu’il « n’est pas beaucoup plus propre de se moucher dans sa main pour l’essuyer ensuite sur ses vêtements. » Et il conclut qu’il « est plus décent de se servir d’un mouchoir, en se détournant s’il y a quelque personne honorable. » Il s’en faut d’ailleurs du tout au tout que cette opinion soit acceptée généralement ; Erasme lui-même fait cette concession qu’on peut se moucher avec deux doigts, mais « s’il tombe de la morve par terre, il faut poser le pied
dessus. » On n’est pas plus accommodant. Avant lui, l’élé- î gance consistait à se moucher avec un seul doigt, appliqué ’ contre la narine, tandis qu’on soufflait très fort et très loin, j Mais il fallait employer Ja main gauche, la droite devant ser- i vir à prendre les viandes à table, faute de fourchette. j
Enfant, si ton nez est morveux, |
Ne le torche pas à main nue 1
De quoy la viande est tenue, |
Le fait est vilain et honteux (1). |
On ne se gênait pas non plus pour cracher. Erasme recommande le mouchoir, mais comme un idéal auquel il n’espère jj pas que tout le monde puisse atteindre. Il déplore que l’on | crache à terre, mais il accepte ce qu’il ne peut empêcher et | demande seulement qu’on y apporte quelques précautions, | comme « de se détourner pour ne pas arroser et salir quel- 4^ qu’un, de poser le pied sur un crachat épais tombé à terre, | de peur de faire lever le cœur à quelqu’un, ne cui nauseam J moveat. » On trouve la même chose dans La Bruyère, où nous | voyons que les classes se distinguaient par la manière de cra- '1 cher. « Phédon le pauvre crache presque sur soi ; Giton le J riche crache et se mouche à grand bruit. » |
Il faut, d’ailleurs, remarquer que la civilité ne va jamais | contre l’hygiène et la commodité personnelle. Au contraire, \ elle s’efforce toujours de concilier les égards dus à autrui avec ce que l’on se doit à soi-même. Ainsi, quand il parle de l’éructation, Érasme est presque de l’avis des Arabes, dont ^ il ignorait d’ailleurs les usages. C’est tout juste s’il ne la considérait pas comme une marque d’honnêteté. Il en blâme | seulement l’abus qu’en font certains « à chaque mot » et il J recommande de s’appliquer dès l’enfance à ne pas contracter cette habitude. v
1 Emprunté au livre de Franklin sur les soins de la toilette, dans la collection de La Vie privée d’autrefois. Cet ouvrage, très intéressant et très documenté, m’a fourni maints renseignements.
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L’Ecole de Salerne avait constaté qu’il y a les plus grands inconvénients, incommoda magna, à retenir ses gaz. Aussi bien Érasme n’est-il pas de l’avis de ceux « qui commandent que l’enfant retienne la ventosité du ventre ». Si le malheur veut que l’on devienne trop bruyant par en bas, on pourra tousser par en haut pour que ce dernier bruit étouffe l'autre. En tout cas, « ce n’est pas chose civile de se causer une maladie pour avoir la réputation d’être bien appris ». Voilà qui est parler, c’est la sagesse même. Nos aïeux étaient de bonnes gens, ils pensaient que « nécessité n’a pas de loi ». Ils en avaient fait un proverbe et ils l’ont commenté en de multiples estampes. La chose ne les effrayait pas. La grande Dauphine se faisait administrer un clystère devant la cour dans l’antichambre du roi. En vrais Gaulois qu’ils étaient, ils ne reculaient pas davantage devant le mot. Qui eût cru, par exemple, qu’en ses bons jours le grand Turenne se montrât si gaillard : étant à table avec le maréchal d’Hocquincourt , un bruit insolite fut entendu. «Eh! Monsieur le maréchal, n'avez -vous point été renversé par la violence du coup ? » aurait dit en riant le majestueux et grave Turenne.
I Les « commodités » étaient installées d’une manière insuffisante et bien peu commode. Comme les paysans aujourd’hui^ nos aïeux se soulageaient dans des feuillées, ou au pied desmurs, partout. Il n’y avait pas de lieux d’aisance, et l’on pourrait donner à ce vers de Malherbe : « Et la garde qui veille aux barrières du Louvre... » un commentaire irrévérencieux mais historiquement très exact qui rappellerait un sens un peu dérivé du mot « sentinelle ».
On ne connaissait presque pas les vases de nuit, ils étaient fort rares. On les faisait d’argent. Le roi de France en possédait un ou deux ; il les emportait toujours en voyage.
« Relenir son urine, dit Érasme, est contraire à la santé, il est bienséant de la rendre à l’écart. » On la rendait un peu partout, dans les cours quand il était possible, à l’intérieur des appartements et de préférence dans la cheminée si l’on ne pouvait sortir. Le Roi et les grands ne se contraignaient guère. D’ailleurs c’était là un acte de leur existence exposé, comme tous les autres, à la vue de tous et réglé par l’éti-
guette. Un officier de la Couronne avait la charge spéciale de vider la chaise percée. Ce poste était très envié, car il assurait à son possesseur la faveur du maître.
D’ailleurs, je le répète, nos aïeux n’étaient pas aussi prudes que nous. Dans son Journal de la santé du roi Louis XIll, notre bon confrère Héroard nous raconte comment le Dauphin en usait avec ses visiteurs. Qu’il s’agît de quelqu’un de marque, d’un prince du sang ou d’un moindre personnage, l’aimable espiègle relevait ses cottes et donnait à baiser, soit devant, soit derrière, telle ou telle partie de son auguste personne. Je ne sais ce qu’il faut le plus admirer, de la gravité du narrateur, ou de la bonne volonté avec laquelle les courtisans obéissaient à ces caprices d’enfant.
On trouve dans ces manuels de civilité l’explication première de beaucoup d’usages conservés jusqu’à nous sans qu’ils aient gardé la même destination qu’autrefois. Ainsi, on se lavait les mains avant de se mettre à table parce que, jusqu’à la Renaissance, faute de fourchettes, on se servait avec les mains, « avec trois doigts », dit Erasme. De même la nécessité s’imposait de s’essuyer la bouche avant de boire parce que les voisins se prêtaient souvent leur verre par marque d’honneur, ou parce que tous les convives buvaient à la même coupe circulant à la ronde. D’autres marques de déférence, dont le sens nous échappe aujourd’hui, tirent leur explication du même principe. Ainsi l’on dit : céder le haut du pavé, pour dire que l’on fait honneur à quelqu’un. La chaussée était un ruisseau d’immondices, on n’y pouvait poser les pieds sans les plus grandes précautions. Quand on marchait à côté d’une personne d’un rang plus élevé, on lui abandonnait le haut du pavé pour lui éviter les ordures du milieu de la rue.
C’est à la Renaissance que nous devons le premier ouvrage de civilité, mais elle n’a pas eu seule le mérite de réformer les mœurs et l’hygiène individuelles. Je m’en voudrais de ne pas signaler en terminant la grande et salutaire influence des Précieuses et de l’Hôtel de Rambouillet. Ces pauvres Précieuses offrent un bel exemple de la rosserie humaine. Nous n’avons voulu nous souvenir que de leurs ridicules, si
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rudement censurés par Molière, et nous avons totalement oublié tout ce qu’elles ont laissé de bien. N’ont-elles pas réformé l’orthographe et épuré la langue ? Leur préciosité même n’a-t-elle pas été comme une barrière dressée en face de la grossièreté de l’époque? 11 est vrai que leurs modes nouvelles n’étaient pas toujours agréables. Par exemple, avant elles, la galanterie obligeait un homme à embrasser toutes les femmes d’une assemblée où il pénétrait. Nos précieuses surent imposer le baise-main, plus correct, plus cérémonieux. Après elles on en est venu au simple serrement de mains, réservé maintenant aux seules per sonnes de connaissance. La législation américaine est autrement plus sévère encore que les Précieuses. Dans certains États ne va-t-elle pas jusqu’à défendre le baiser sur la bouche ?
L’hygiène actuelle est loin, comme on le voit, du temps des Manuels de civilité. Où elle priait et conseillait avec Erasme, elle prescrit et condamne aujourd’hui par la bouche de la Loi. C’est le progrès. La société nouvelle, forte des acquisitions de la Science, ne craint déjà plus de restreindre les droits de l’individu au profit de l’utilité générale. Nos pères ont pâti de la trop grande licence en matière d’hygiène individuelle ; pourvu, mon Dieu, qu’à notre tour nous ne soyons pas trop gênés par l’excès de sévérité ?
LES PAYSANS AU MOYEN AGE