‹ Les Jésuites à Caen, [1604-1764]Chapitre 11 sur 13 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Assemblée générale des habitants de Caen (4 novembre 1608). — Trois mille assistants. — Protestation unanime centre les Jésuites.

Le mardi quatrième jour de novembre de cette année 1608 (1), un mouvement inusité régnait dans la ville de Caen. On voyait par les rues les officiers de justice et de finance, les membres du clergé et de l'Université, s'acheminer tous vers un même point, qui était l'hôtel du siège Présidial ; les marchands , presqu'endimanchés , avaient quitté leurs boutiques h midi, et tous nobles et bourgeois, paraissant fort affairés, formaient des groupes nombreux sur la place St. -Pierre et aux abords de la rue de Geôle (2).

En effet le jeudi de la semaine précédente et les jours suivants les six sergents royaux et le sergent ordinaire de la ville, Pierre Du Londel, avaient tant en public et à son de trompe , qu'en particulier et nommément , semonce et convoqué tous les habitants de la ville à se réunir en assemblée générale , a/J'm d'entendre les lettres closes de Sa Majesté, ach^essées aux Maire et Eschevins de ladicte ville , escriptes à Paris le dixiesme d'octobre dernier , apportées par deux Pères Jésuistes ; et adviser des moyens de satisfaire au contenu d'icelles (3).

(1) Procès-verbal de l'assemblée générale du 4 novembre ; archives de la ville. Reg. 42 , P». 41 et suivants.

(2) L'hôtel du Présidial était situé rue de Geôle.

(3) Procès-verbal , etc.

Le cîief de l'adminislralion municipale avait éléchanj^é depuis le mois précédent. A Jacques Blondel avait succédé dans la mairie Guillaume Vauquelin , sieur de La Fresnaye, qui était en môme temps président au siège Présidial et lieutenant-général du bailli de Caen. Il ne partageait pas les sympathies et les complaisances de son prédécesseur pour les bons Pères (l) , et nous apparaît au conlraire comme un défenseur ferme et éclairé des droits de la ville et de l'université. Aussi avait-il religieusement observé les vieilles coutumes et toutes les formalités usitées pour la convocation des habitants , afin d'éviter les illégalités commises au mois de février dernier et d'obtenir l'expression réelle et entière de l'opinion publique. Les habitants dûment avertis avaient répondu h son appel et tel était l'intérêt que dans toutes les classes et dans les deux religions on attachait à la question des Jésuites, que trois mille personnes se pressaient aux portes de l'hôtel du Présidial (2).

La salle ordinaire des assemblées, à l'hôtel-de-ville , avait été jugée trop pou spacieuse pour contenir la foule des assistants et l'on avait emprunté ce jour-là la salle des procureurs du siège Présidial (3).

Le maire et les notables s'élant réunis d'abord pour conférer dans la chambre du conseil , donnèrent audience aux deux Jésuites, Antoine Dufour et Alexandre George. Interrogés s'ils avaient des lettres-patentes ,

(1) V. les chnpiiros III et IV.

(2) M Combion qiicras>cml)l(^o ftisl do environ trois fnil personnes. » Pro(è.s-verl)nl du i novembre, à la fin.

(3) Id. au coinmr/iC( ment.

délivrées par le Roi , et enregistrées au parlement , portant permission d'établir un collège de la Société dans la ville de Gaen, ils répondirent afiirmativement et les présentèrent.

Les notables et les deux Pères descendirent alors dans la salle des procureurs où les habitants étaient déjà assemblés; ils y trouvèrent l'Official Ambroise Le Gauffre €t le sieur de La Ronce, qui s'annoncèrent comme représentants l'un l'Evêque de Bayeux , l'autre le maréchal de Farvaques, lieutenant-général du Roi en Normandie. Le maire et les échevins ayant pris place au bureau (1), la délibération commença.

Le lecteur nous pardonnera les longs détails dans lesquels nous allonsentrer : mais le procès-verbal dont nous les avons tirés et qui occupe dans le registre XLII de l'Hôtel-de-Yille plus de 30 pages in-f°. est, à notre avis, un des monuments les plus curieux de l'histoire municipale de la France.

GiiÉGOiRE DE LA SERRE , Cet avocat du Roi , si passionné pour la Société, prit le premier la parole au nom du procureur du roi. Il exposa l'objet de la réunion et exhorta les citoyens à faire tous leurs efforts pour se conformer aux désirs du roi.

(1) Le bureau était ainsi composé : Le maire Guillaume Vau~ quelin , licencié-ès-loix , sieur de La Fresnaye, conseiller du Roi , président au siège Présidial et lieutenanl-général de M. le bailli de C.ien , nobles hommes Cngnire de la Serre, Pierre de Caumont et Gilles Hollot , avocats et procureurs pour le Roi à Caen ; honorables hommes !M^«. Jean Bernard , Jean Faullie- , Gilles le Bas , Charles le Coq et Guillaume Bouiei , gouverneurs et échevins de la ville; M^. Guillaume Baucher , procureur-syndic , et M*. BeauUard, greffier do l'Hôlel de-Ville.

Le sieur de La Ronce se leva ensuite : Le maréchal (le Farvaques, son seigneur, connaissant, dit-il, tout le contentement que sa Majesté recevrait de l'établissement demandé , engageait vivement les habitants à répondre par des effets réels à cette royale intention ; et il l'avait envoyé lui , gentilhomme de sa maison , pour voir ce qui se passerait dans leur assemblée et lui en faire son rapport.

Sur la requête de Grégoire de la Serre, le greffier Beaullard donna alors lecture des lettres d'établissement accordées à la Société en septembre 1607 (i), et de l'arrêt d'enregistrement du parlement de Rouen , du 17 mai 1608.

Pendant cette lecture une agitation singulière s'était manifestée parmi la foule des assistants , et des marques d'étonnement, de brusques acclamations avaient accueilli les passages où il était dit que les lettres-patentes du roi avaient été obtenues par les jésuites à la demande des habitants. Lorsque le greffier Beaullard eut fini : « Il n'en est ainsi , s'écria-t-on de toutes parts , il n'en est point ainsi ; nous n'avons point adressé telle requête à Sa iMajeslé : qu'on nous en montre l'acte public ! où est cet acte public ? lisez-le, maître Beaullard , lisez î » Le greffier , requis par l'assemblée , répondit qu'il n'en avait aucune connaissance : « Au contraire, ajoula-t-il , « il est écrit aux registres de l'hôtel-de-ville que dès le « mois de mars 160/i quelques particuliers envoyèrent « au Roi M. Pasquier Savary, docteur en théologie, « pour aller, comme ils disoient, demander l'établisse-

(1) Nous on avons donné iVtfrail, p. 17 ol 18. — V. aussi aux pièces juslificalivcs.

« ment dudit collège des Pères Jésuistes au nom du gé- « néral des habitants , mais sans avoir d'eux aveu , pouff voir ou procuration. Aussitôt après , ceux qui étaient « alors maire, gouverneurs et échevins de la ville, et « qui pour la plupart peuvent être ici présents , firent « présenter par W, Zacharie Manger, avocat au Conseil « privé, une requête à S. M. pour l'opposer à la pré- « tendue légation du sieur Savary. L'affaire en resta là « et il n'en fut point parlé , que je sache , jusqu'au 8 « février dernier. »

Le greffier raconta alors brièvement la mission du sieur d'Aubigny , à Caen, la délibération prise dans une assemblée de plusieurs personnes à l'hôtel de-ville , le 8 février, la députalion du procureur syndic vers le Roi et le provincial des Jésuites , enfin , les offres et demandes de divers bâtiments pour y établir le collège des pères (1).

Comme toutes ces choses étaient nouvelles et inconnues à la plupart des assistants, le maire requit le greffier de lire les pièces , lettres et procès-verbaux , qui y étaient relatifs.

Cette marche souterraine des jésuites , tant de machinations et de ruses soulevèrent dans l'assemblée une indignation générale et un sentiment non équivoque de répulsion. Déjà M. de la Ronce s'agitait sur son siège , et les partisans de la compagnie se comptaient avec inquiétude. Au moins espéraient-ils en l'appui de l'autorité de l'évêque et du clergé. Mais voilà qu'au moment où l'on allait prendre les avis, l'olficial et grand-vicaire M" Ambroise Le Gauffre dépose sur le bureau une pro-

(1) V.Ieschap. 2,3, 4 et 5.

teslalion écrite au nom des ecclésiastiques de la ville, contre rinstallation des Jésuites à rodicialité (1) , sans avoir égard aux lettres du Roi, tant à cause des dépenses excessives qu'occasionnerait à la ville l'appropriation des biltiments que pour la subrcption (jui se remarque en ces iettres.

Le mot était dur, et de quelle part! Les Jésuites, pour en amortir et pallier l'effet, produisirent alors une déclaration qu'ils avaient arrachée à la fraction de l' Université gagnée par eux, déclaration gauche et timide, et qui s'osait i\ peine avouer.

« L'Université de Caen nempesche , suivant la volunté t de S. M. et la conclusion des habitans de la ville, a jà prinse touchant l'eslablissement desd. Pères , qu'ils « soyent reçeus et establiz au collège du Mont , nes- « limant qu'il y ait lieu moins coutageux pour la « ville , et plus commode pour leur profession et uti- « lité de la jeunesse. Fait et présenté par les députés « expressément par la dicte Université, le quatriesme « d'octobre 1G08. Signé Jacques Savauy, de Glernon <» et Le Maistre (2). »

A cette lecture , le maire , Vauquelin de la Fresnaye , se leva et dit qu'à la vérité il avait ouï publier de par la ville, que les signataires avaient prét(Mulu agréger les jésuites au corps de l'Université : mais cet acte ne se pouvait passer que devant le maire et les échevins gou-

(1) V. lechap. 5.

(2) Germain Jacques , docteur en Théologie et eur(^ de St. -Pierre; Pasquier Sav/ny , docteur en Théologie; JeJtn Dr Citernon , dncfeiir en droits; Jacques Le Mnisire , principal au collège du Hois; c'étaient avec six aulres les seuls qui , sur -li niattres dont se composait l'Université, eussent signé l'acte d'agrégation des Jésuites.

verneurs de Caen , conservateurs des privilèges royaux de l'Université, en présence des gens du Roi, de plusieurs prélats, et notamment de l'évêque de Bayeux, chancelier de l'Université. L'acte susdit était donc illégal, invalide.

Sommés de s'expliquer , les soi-disants députés de l'Université, avouèrent qu'il en était ainsi, et sur l'ordre du maire, remirent entre les mains du procureur du Roi pour être déposé au greffe , et 'pour y estre poiirveu ainsi que de raison, l'acte d'agrégation écrit en lalin, et commençant par ces mots : extracium ex conclusione Universitatis cadomensis , etc. (1).

On procéda ensuite à prendre les avis particuliers des assistants.

La question qu'il s'agissait de vider était double , triple même. La société de Jésus avait un pied dans la sphère des choses divines, l'autre dans le domaine de la science humaine, la tête et les mains partout, dans ce qu'on appelle le monde, et qu'ils nomment le siècle. Puissante machine de guerre lancée par Ignace de Loyola contre la réforme, c'était aussi une ingénieuse machine pour élever et instruire l'enfant, pour le façonner , le saisir et le suivre, homme puis vieillard, dans toutes les phases, dans toutes les conditions de la vie. Le jésuite est instituteur, directeur ou prédicateur ; souvent tout cela à la fois.

Ce qu'au fond les gens sages et désintéressés, à Caen comme dans le reste de la France, redoutaient le plus, c'était l'invasion de l'ordre dans la vie sociale et politique, la propagande de cet esprit de discorde et de désorga-

(1) V. lechap. 6,p. 60et61.

nisalion qui, absolutiste avec Philippe II aux Pays-Bas, démaf^ogique en France avec la ligue, partout circonvenait le pouvoir quel qu'il fût , l'eiubrassait comme un lierre parasite, non pour le soutenir, mais pour en vivre, sauf à l'étouller plus tard.

Mais ces choses-là les bons royalistes les pensaient tout bas, en gémissaient plus bas encore, mais ne les disaient point. Le roi n'avait pas la conscience bien tranquille de ce côté , et le P. Coton , la démonstration vivante du mal qu'on craignait , avait les bras longs.

Dans la discussion qui va s'ouvrir , nous ne rencontrerons donc rien , ou presque rien sur l'incompatibilité de la Société avec l'Etat, sur les périls de la monarchie et du monarque. « Il a mal parlé de sa Majesté » ; c'était bientôt dit et fort dangereux. L'assemblée, d'ailleurs, comprenait parfaitement son rôle, et laissait ces hardiesses aux parlements. Appelés à délibérer sur une question d'intérêt local , ils se seraient bien gardés , en normands sages et avisés, de faire de téméraires excursions au-delà des frontières de leurs attributions.

Mais ce qui était de leur ressort et les touchait de près, c'étaient l'intégrité et les privilèges de celte université qui était née et , depuis si long-temps, llorissait dans leurs murs ; c'était le maintien de la touchante et admirable union qui, depuis trente ans, au fort môme des tempêtes de la ligue, n'avait cessé de régner dans la ville entre les habitants des deux religions: c'étaient là certes deux intérêts bien chers , qu'ils pouvaient défendre la voix haute et avec la conscience de leur droit.

Il y a dans ces discours qui ne nous sont arrivés que sous les formes indirectes et succinctes , partant

décolorées et anatomiques, du procès-verbal , il y a une rectitude de jugement , un admirable sens des faits , une solidité de raisonnement capables de confondre tous les artifices de la faconde italienne et jésuitique. W Michel de Répichon , conseiller du roi , président, trésorier de France au bureau des finances en la généralité de Caen^ appelé le premier à donner son avis, dit : « On a invoqué, en faveur des pères Jésuites , le vœu général des habitants; vous venez d'entendre le desaveu porté au Roi par les magistrats de la ville contre cette prétendue demande, dès le mois de mars 160^. On allègue , il est est vrai , la délibération du 8 février 1608, pour autoriser la demande qui aurait été faite par les habitants du collège desdits pères. Il y a ici une double erreur : d'abord les lettres patentes fondées sur cette demande, et qui la supposent, sont antérieures de six mois environ à l'assemblée de février, étant du mois de septembre 1607. De plus, cette assemblée a été faite contre toutes les formes ordinaires ; les principaux oflîciers et notables bourgeois n'ont été convoqués et appelés ni en public ni en particulier ; un petit nombre de personnes seulement y ont pris part, et encore ont-elles été d'avis divers : cette délibération est donc invalide , ne pouvant, si petit nombre, obliger le corps des habitants composé de vingt mille personnes.

« Maintenant il faut considérer que ledit établissement entraînera de très-grands frais ; qui les supportera ? Sera-ce le corps de la ville ? mais il n'a aucuns biens patrimoniaux ; il est destitué de tous moyens de contribuer en tout ou partie à pareille dépense. Que s'il faut s'adresser aux moyens des particuliers, ceux delà

religion prétendue réformée , qui font près d'an tiers (les iiabitanls , soulicnncnt qu'ils sont exempts de cette contril)ulion : au surplus , de telles fondations pieuses n'ont jamais été établies au dépens du public, mais par la seule volonté et dévotion des particuliers.

« Quant à la grande utilité et nécessité de la fondation nouvelle qu'on demande, je dirai que d'un côté la ville est, depuis trois cents ans, ornée d'une Université , composée de tous les degrés, et qui, de tout temps , a produit au public des personnes fort doctes et très sulTisantes à l'instruction de la jeunesse; il n'est besoin d'y appeler les P. Jésuites qui , bien que pieux, ne pourraient avoir de plus doctes et suflisants préceptes en toutes sciences et langues que ceux de l'Université : d'autre part la ville ne manque pas de prédicateurs , et a sujet d'être contente de ceux qu'elle a. M. l'évèque de Bayeux qui les doit pendant l'Avent et le Carême , n'a-t-il pas toujours été soigneux d'envoyer des meilleurs prédicateurs de la France ? Et pour le reste de l'année , n'avons-nous pas les religieux mendiants et les bons pères capucins ? Enfin les catholiques ont leurs curés qui ont charge de leurs âmes , et auxquels ils peuvent recourir pour tout ce qui concerne leurs consciences....

" Partant je suis d'avis de députer trois personnes notables de la ville vers S. M. , pour lui faire les remontrances que je viens d'exposer, et autres qui sont ti considérer en ce fait, et la supplier très-hunibleineiit de vouloir dispenser les habitants de l'établissement en ladite ville du collège des P. .lésuites».

lin murmure général d'approbation accuillit ce discours , et ceux qui furent ensuite appelés à donner leur

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