‹ Les Jésuites à Caen, [1604-1764]Chapitre 4 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Toujours la question du logement. — Les Jésuites convoitent le collège du Mont. — Vicissitudes de ce collège. — Intrigue pour écarter le principal , Claude Collin.

La société promenait sa convoitise du collège du Mont au collège des Arts, du couvent des Gordeliers au Palais épiscopal, frappant à la fois à toutes les portes, comptant bien s'en faire ouvrir une.

L'Université de Caen comprenait alors outre quatre facultés (1) ou grandes écoles, quatre "petiles écoles ou collèges (2). Le plus florissant et le plus fréquenté de ces collèges était celui du Mont. Huit cents élèves externes, vingt-deux pensionnaires (3) , des bâtiments à l'avenant; l'inventaire était séduisant. Un mot sur les vicissitudes de cet établissement.

Vers l'an U30 l'abbé du Mont-St. -Michel avait fondé à Caen, en face de l'église, aujourd'hui abandonnée , de St.-Etienne-le-Vieux, un hôtel ou manoir [manerium)

(1) Les Facultés de Droit canon et de Droit civil qui dataient de la fondation (1431) ; celles de Théologie et des Arts qui y furent ajoutées ensuite.

(2) Ceux du Mont , du Cloutier , du Bois , des Arts.

(3) Tel était le chiffre des élèves de ce collège, lorsqu'en 1609 il passa des mains de Claude Collin , principal , dans celles des Jésuites ( Uuet , Origines , p. 277 ). N'est-il pas probable que toute une année de débals et d'incertitude, qui précéda cette cession forcée, avait dû faire diminuer le nombre des élèves , des pensionnaires lout au moins?

destiné à loger les religieux et les pèlerins du Mont à leur passage par la ville. Il y établit en même temps une école qui jusqu'à la fin du XV^ siècle porta le nom modeste de Pédagogie. Mais en 1507 nous la voyons pour la première fois désignée sous le titre deColl/3ge du Mont, famatissimœ domàs de Monte collcgialis (1). La renommée de celte maison s'étendait au loin ; et les études y furent prospères , l'aflluence des écoliers très-grande , jusqu'à l'époque des guerres de religion.

Caen fut en France un des premiers théâtres de ces luttes à jamais déplorables. Toutes les relations sociales furent bouleversées, brisées, les arts de la paix délaissés ; la trompette guerrière fit taire le murmure laborieux des écoles , et , comme on eût dit alors , les doctes sœurs s'enfuirent effarouchées devant Tépée de Mars et les flambeaux d'Erinnys. Lorsque les protestants, maîtres de Caen, en 1562, dévaslèrent les églises, souillant d'une main sacrilège les ornements du culte et renversant les images des saints , les statues des sept arts libéraux , placées devant la façade des grandes écoles , ne trouvèrent pas même grâce devant leur fureur iconoclaste. Les écoliers disparurent , les classes devinrent désertes et , en 1563 , le principal du Mont , Bernard , étant mort de la peste , les exercices cessèrent entièrement.

L'abbaye du Mont-St. -Michel vendit même la maison en 1579 et le collège devint un magasin de marchandises (2).

(l) V. sur tout cela les notes manuscrites ajoutées par l'abbé De La Rue, à son exemplaire des Orisjines de lluol. Cet exemplaire précieux ( relié en deux vokjmos , petit in-8". , avec des feuilles insérées entre chaque feuillet et enrichies de nombreuses observations) est à la bihliothèquR de Caen.

(a) A Paris, pendant le second siè^e que celte ville soutint contre

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Mais douze ans après, Caen, la cité royaliste, l'asyle hospitalier du parlement de Normandie, jouissant d'une paix profonde quand toute la France était encore en feu , s'émut de l'état misérable où étaient tombées les études. En vertu d'une délibération de la commune (9 septembre 1591), le maire et les échevins rachetèrent, au nom de l'Université, la maison du Mont (1).

La vieille école reconquit ses honneurs , et prit le nom de collège royal du Mont ( CoUegium Regio Montanum). On appela au principalat, en 159/i (2), Claude

Henri IV, les classes des collèges furent changées en étables. « Aussi « n'oyez vous plus aux classes ce clabaudemcnl lalin des régents qui « oblondoyent les aureilles de tout le monde : au lieu de ce jargon , « vous y oyez à toute heure du jour l'harmonie argentine et le vrai « idiome des vaches et veaux de laict, et le doux rossignolement des « asnes et des truyes qui nous servent de cloches /jro primo , secundo

« et tertio -- Or , sçay je qu'il y a t.inlost trois ans que ce bon

« marguiller et sa famille avec ses vaches médite jour et nuicl la « philosophie en une sale de nostre collège , en laquelle il y a plus de « deux cents bonnes années qu'on y a leu et Iraicté et disputé pu- « bliquement la philosophie, et tout l'Aristote, et toutes sortes « de bons livres moraux: il n'est pas possible au'ayant ce bon homme « resvé, sommeillé et dormy tant de jours et tant de nuicts, entre « ces murailles philosophiques, où tant de sçavanles leçons et disputes « ont esté faictes , et tant de belles paroles proférées, il n'en ait « demeuré quelque chose qui ait entré et pénétré dedans son cerveau , « comme au poète Hésiode, quand il eut dormy sur le mont Par- « nasse. >' Harangue mise dans la bouche du recteur Roze aux états de la Ligue , dans la satyre Menippée.

(1) Au prix de 1,600 écus d'or, plus une rente annuelle de dix livres stipulée par le premier acheteur en faveur du Mont-St. -Michel. La maison avait passé par les mains de plusieurs propriétaires, entr'aulres , du surintendant des finances d'O.

(2) Requête présentée par TUniversitè au parlement de Rouen , le 20 juillet 1608. Aux archives de la ville , reg. 42 , T. 60.

Collin , (lu diocèse de CliAlons (1), licencié ès-lois , savant helléniste; et sous ce chef habile l'établissement acquit en peu d'années une éclatante prospérité dont le témoignage est irrécusable : 822 élèves , lorsqu'il y avait dans la même ville trois autres écoles rivales (2). C'est alors que les Jésuites vinrent disputer à Claude Collin la direction du collège du Mont.

Cette conquête fut préparée de longue main. Claude Collin , un homme si docte et de si bonne renommée , ne pouvait être dépossédé brutalement, mais cauteleusement, à l'amiable et sans qu'il s'en aperçût. Les Jésuites se firent les amis , les protecteurs du principal du iMont A la fin de l'année 1607 , à l'époque même où Henri IV poursuivait auprès de la commune de Caen l'établissement des Jésuites , le prieuré de Vliospital et maison Dieu était venu à vaquer par la mort de Gaspar Le Vavasseur. moine Augustin (3). La nomination et présentation à ce bénéfice appartenaient aux habitants , la collation h l'évêque de Bayeux. Pousser là l'honorable

(1) « Honorable et discréle personne, Mafire Claude Collin licencié aux loix , fifre au diocèse de Châlons en Chatnpaj^ne et présentement professeur du Roy en la langue grecque et principal du Collège royal dudicl Caen , fondé en l'Université dudicl lieu. » Lellre adressée par par les Maire el Echevins de Caen à l'évêque de Ba)eux, le 21 décembre 1607. Ibid. , reg. 41 , T. 312.

(2) « Il avait toujours, comme il est notoire, entretenu en son « collège les plus doctes rèjicnls qu'il avoil pu trouver, tant de ce « Royaume qu'estrangers.... el encore de présent se trouvent dans « Icdicl collège plus de 800 esroliers, tant de la Normandie que des «< provinces voisines coniino do la Cliampa;;ne el Bourgogne. » Procès-verbal du 4 nov. rog. 12.— Huet, Originrs , p. 253, 277.

(3) Lellre de présentation adressée par les Maires el Echevins à l'évêque de Baveux. Rcg. 41 . T. 281.

Claude Collin , puis Fôter tout doucement de son collège, c'était pour les Jésuites un jeu d'enfant. Le P. Coton en parla à Henri IV. Aussitôt un arrêt du conseil privé (1) fut expédié à Caen pour recommander chaudement la candidature de Claude Collin ; le roi écrivit lui-même aux maire et éclievins dans le même sens (2). Le 21 décembre, jour de St. -Thomas , les habitants de la ville , avertis la veille par les six sergents royaux (3) , se réunirent en assemblée générale dans la salle du présidial [k). Les lettres du Roi furent lues; Claude Collin était nommé d'avance. Il y avait bien quelques petites difficulté : les religieux Augustins remontrèrent que la Maison- Dieu avait été fondée et était restée de tout temps sous l'observance et la règle de leur ordre et « qu'il doibt estre eleu ung qui soit religieux profez du même ordre de St.-

(1) Du 14 décembre 1607.— Sur parchemin aux archives de la ville, Reg. 41 , r. 309.

^2) 16 déc. 1607. La lettre est au même registre V. 310.— Qu'on juge combien Henri IV avait à cœur l'établissement des Jésuites à Caen. -Le 23 du même mois il écrivait aux Maires et Echevins la lettre que nous avons publiée; même date, une lettre aux officiers du présidial sur le même sujet; même date, une autre à M. de Bellefonds, dans le même sens.

(3) Les exploits des six sergents occupent, dans le Reg. 41, les T'. 291—305. Ils sont datés du jeudi 20 décembre. Les noms des personnes convoquées sont au nombre d'environ 430. Avec ces exploits se trouvent dans le même registre les ordres écrits de convocation que, d'après la coutume, les officiers municipaux devaient délivrer aux sergents. Hs sont également datés du 20 et signés : Vauquelin, De la Serre et Beaullard.

(4) Requête présentée à l'assemblée de la ville le 21 déc. 1607 , par six religieux « tous profez en l'ordre de St.-AugusUn. » Reg. 41, p. 287.

Augustin (i) : » il fut passé outre. Mais le prieur devait être prêtre et Collin ne l'était pas : on exhiba un arrêt du conseil qui lui accordait un an pour se faire ordonner. Il fut élu, et le môme jour les maire et échevins rédigèrent à l'hôtel-de-ville l'acte de présentation à l'évêque (2). Sept jours après , il avait déjc\ pris possession de son bénéfice (3). Qu'y eut-il d'irrégulier dans l'assemblée qui fit cette élection, c'est ce que nous ne pouvons savoir directement , le procès-verbal n'en existant plus. Mais il est à présumer que tout ne se passa pas dans les formes d'une stricte légalité : la main des Jésuites était là. Il y a là-dessus un témoignage qui laisse à penser.

Le 27 décembre 1607 , Eléazar Malherbe, conseiller au siège présidial de Caen , délivra à Justin Criquet et Jacques Maillard « "parlant pour les féaux et amez habitans de Caen » l'autorisation de se faire représenter par le greflier de la ville M. Pierre Beaullard « le procèsverbal de la prétendue assemblée tenue le jour de saint Thomas (21 déc.).... ensemble copie du prétendu extrait de l'arrest dont M. Vauquelin , contrôleur général , auroit faict lecture à l'assemblée ; » en outre , copie de l'acte d'élection de M*. Claude Collin , en vertu duquel il auroit pris possession du prieuré » {k).

Le greflier refusa les communications demandées : sur ce, nouvelle poursuite de M. Eléazar Malherbe (28 déc): acte donné (même jour) par M. Vauquelin, où il est dit

(t) Id. ibidem.

(2) Lellre do pnVntatioii cil<^o plus liauf.

(3) Prolestalion de Jacques Maillard du 28 décembre 1C07; reg. il , P. 284.

(i) Id. Ibid.

que le greffier n'ayant pas encore « mis en forme » , le procès-verbal de l'assemblée , il lui est enjoint de le faire au plutôt et de le communiquer aux poursuivants (1).

Que devint cette protestation : elle fut sans doute étouffée : car il n'en reste pas d'autre trace , et Claude Collin resta prieur.

On s'était bien gardé de lui faire connaître d'avance le prix auquel on mettait son élection. Prieur de l'Hôtel- Dieu, il avait conservé le principalat du Mont, et, dans l'innocence de son cœur et la sécurité de son âme, il cumulait laborieusement les charges et les profits de sa double dignité , lorsque tout- à-coup, le 8 février 1608, au milieu de la délibération que nous connaissons, des profanes viennent disposer de son beau collège , l'oiTrir aux Jésuites (2).

Qu'était devenue cette tant chaude amitié des bons Pères? Excellent homme I comme si la Compagnie donnait jamais gratis,

(1) Protestation de Jacques Maillard du 28 décembre 1607 ; reg. U , f°. 283.

(2) « Et leur fera entendre (aux Jésuites), que le collège royal de la ville de Caën dépend d'icelle , s'ils le tiennent commode et suffifanf.» Ce sont les termes même de la délibération du 8 fév. 1608.

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