HISTOIRE DU SECOND COLLEGE DE METZ
A décision prise par Mgr Dupont des Loges produisit à Metz une assez vive émotion. Le caractère messin est froid et peu disposé à accueillir favorablement les innovations. L'annonce de l'arrivée des Jésuites, plus connus de la génération actuelle par la description qu'en faisaient les mauvais romans et les journaux impies que par le souvenir des bienfaits qu'ils avaient répandus dans le passé, suscita d'assez violentes polémiques. Les uns craignaient que des adversaires aussi redoutables n'eussent grande facilité à démontrer que ces lumières et ce prétendu progrès dont ils faisaient leur titre aune malsaine popularité, ne pussent à meilleur droit se nommer ignorance et mauvaise foi. D'autres, et des meilleurs, avaient, du seul nom de Jésuite, une appréhension vague et peu raisonnée.
L'impiété ou le respect humain n'étaient pas seuls hostiles à la cession de Saint-x-Vugustin à la Compagnie de Jésus. (Certain vieux levain janséniste et parlementaire se conservait religieusement dans plusieurs familles et faisait cause commune avec l'éloignement miturel qu'éprouvaient ceux qui vo\aient dans ce nouveau collège une atteinte à un monopole légal que cinquante ans de possession avait fait regarder comme un droit imprescriptible.
S'ils avaient des ennemis acharnés, les Jésuites pouvaient compter de nombreux amis. Tous ceux qui, dans le danger, lèvent les veux au ciel, savaient trouver en eux de puissants auxiliaires. L'histoire montre la Compagnie de Jésus inébranlable sur le terrain de la Foi et de la Charité. Toujours exposée aux premiers coups de l'erreur et de l'impiété, la Réforme, la Révolution avaient en vain cherché à la terrasser. A l'heure marquée, 'contre toute espérance, contre toute attente, les Jésuites rentrent à Metz pour travailler de nouveau dans ce champ dont la Compagnie s'était vue chasser après cent quarante années de soins patients, laborieux et dévoués. Le Père envoyé pour remplir les fonctions de Recteur contribua à modifier bien des jugements faux et à faire revenir nombre de personnes de préjugés fort anciens. C'était le R. P. Tuiquand, connu de toute la société messine quinze ans auparavant, alors qu'élève à l'école d'application, il portait l'épaulette de la manière la plus honorable. On avait appris un jour que le brillant officier d'artillerie avait sacrifié sa carrière à la
défense de l'une de ces causes chevaleresques qui attirent les ànies les plus capables de sentiments élevés.
De singuliers rapprochements durent frapper un cœur aussi généreux, il embrassa la règle de saint Ignace et revint à Metz, la ville militaire par excellence, réunissant en sa personne, ces deux choses si bien faites pour aller ensemble : la charité du prêtre et le courage du soldat.
Le P. Turquand retrouvait à la tète de l'armée, ses camarades de l'école polytechnique, sesaniisde régiment. L'excellente impression qu'il avait laissée à Metz se raviva et contribua à rendre faciles et s3-mpathiques les relations qui s'établirent entre les Messins et les Pères du nouveau collège.
Le P. Turquand rixa sa résidence à la maison des Trinitaires. A Saint-Augustin, le premier rang était occupé par le préfet des études. Le P. Jean-Baptiste Stumpf était la véritable incarnation du jésuite. Tout à son devoir, il semblait lorsque vous l'entreteniez, soit de vos études, soit de vos intérêts, soit d'une question personnelle quelconque que vous étiez sa plus grande, sa seule préoccupation. Cet homme avait à diriger plusieurs centaines d'enfants, à gouverner leurs études, à pourvoir à leurs intérêts matériels et moraux; il avait mission de régir une communauté nombreuse ; recevant de fréquentes visites, il devait en outre s'occuper au dehors de tout ce qui intéressait la maison qui lui était confiée. On ne sait par quel prodige, il trouvait le temps de tout faire et de tout bien faire avec un calme, une douceur, une patience admirables. Son
action sur les enfants était considérable. Trop aimé pour être craint, les élèves allaient, dans sa cellule toujours ouverte à tous venants non seulement lui demander aide et conseil, mais trop souvent ils se présentaient chez lui sans motifs bien sérieux. Jamais quelles que fussent ses occupations, il ne les laissait partir sans leur avoir dit un mot qui les rendit satisfaits et heureux de leur démarche. Kn grondant, en punissant même, il avait le don de faire sentir sa bonté et sa douceur, savait panser la blessure que son esprit de justice le forçait à faire dans l'intérêt même du coupable.
Le nombre des élèves présentés pour suivre les classes fut aussi considérable que le comportait l'emplacement dont on pouvait disposer. A ceux qui, jusqu'alors avaient suivi les classes de l'institution Saint-Augustin, s'adjoignirent les jeunes gens de la province qui avaient commencé leurs études, sous la direction des Jésuites, à Brugelette ou ii Namur. L'Alsace fournit un solide contingent et l'université vit ses bancs abandonnés par une assez nombreuse phalange.
Qui n'a pas vu les bâtiments du collège Saint-Augustin ne peut se rendre compte des difficultés à vaincre pour y installer trois cents élèves. On dut renoncer à toute modification sérieuse, l'espace faisant complètement défaut, La maison où se trouvaient les classes était séparée du logis principal par une large rue. Quatre fois par jour, on devait traverser cette voie pour se rendre en classe et en revenir. Les dortoirs étaient disséminés un peu de tous côtés. Les maîtres étaient
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aussi mal logés que les élèves. La cour de récréation offrait une surface de quelques mètres carrés, entourée de bâtiments et de hautes murailles, le soleil nV parvenait que tard, en disparaissait de bonne heure, mais lorsqu'il dardait ses rayons pendant la récréation de midi, il n'y avait à chercher aucun abri. Dès qu'il pleuvait, c'était un cloaque sans écoulements. Dans les dortoirs, à l'étude, en classe, à la chapelle, comme en récréation, chaque élève avait à peine la place nécessaire pour se mouvoir. L'eau chassée par le vent entrait de toutes parts dans les études et transformait les abords des portes en véritables marécages. Au milieu de la classe de rhétorique, s'ouvrait la trappe qui donnait accès dans la cave.
Le logement des Pères ne présentait pas un aspect moins pittoresque. Le prolesseur de physique qui occupait une vaste chambre dans le bâtiment des classes y donnait asile à tout un attirail de machines et d'instruments. Le P. Bach, dans sa cellule longue et étroite, avait réuni les éléments de ce qui devint un cabinet d'histoire naturelle, on se heurtait la tète à un crocodile empaillé qui se balançait suspendu au plafond et l'on ne pouvait remuer sans renverser une collection quelconque. Le professeur de philosophie se calfeutrait contre les courants d'air, mais aussi contre le jour, au moyen des in-folios de sa bibliothèque. Quand les rhétoriciens se rendaient chez leur professeur, le R. P. Richard, ils devaient séjourner sur l'escalier, la pièce ne pouvant contenir plus de trois personnes. La plupart des autres professeurs n'avaient même pas de
chambres çt couchaient dans les dortoirs des élèves. Quant au logement du P. Lauras, il contenait tout ce qui n'avait pas trouvé place ailleurs, tout ce qui était perdu, égaré ou en réparations. On y vo3^ait avec surprise les objets les plus disparates.
Les soins matériels se ressentaient naturellement d'une installation aussi défectueuse, mais nul ne songeait à s'en plaindre et pendant les quatre années de l'existence du collège Saint-Augustin, on ne vit pas la moindre manifestation d'indiscipline ou de mauvais esprit. Il régnait au contraire entre les maîtres et les élèves, une union telle qu'une maison d'éducation doit rarement en présenter de semblable.
Le 20 octobre i(S52, l'Evèque de Metz célébra dans la chapelle de son palais épiscopal, la messe du Saint- Esprit qui devait appeler les bénédictions du ciel sur le nouvel établissement. Les généraux Mare3'-Monge, d'Aigremont, Colomb ; le préfet de la Moselle, le comte Malher; les colonels de Boblaye, de Pu3^busque, Ardant, de Brie}'; MM. de Montbel, inspecteur-général de la police, Rogelet, adjoint au maire de Metz, tous les curés de la ville se faisaient remarquer au premier rang de la nombreuse et sympathique assistance qui avait tenu à témoigner hautement de l'intérêt qu'inspirait le collège Saint-Augustin.
Après le Veni Creator, Mgr Dupont des Loges prononça une chaleureuse allocution sur les bienfaits de l'éducation chrétienne. Il ht ressortir avec force l'influence décisive qu'une bonne direction donnée aux études de la jeunesse exerce sur la destinée des hommes
dans le temps et dans l'éternité. Tout en restant dans les termes de la plus parfaite bienveillance pour les personnes, le digne prélat signala la vanité des efforts tentés pour asseoir l'instruction publique sur d'autres bases que sur le christianisme. Dans la voie de l'enseignement surtout, ce n'est qu'en regardant le ciel que le maître est sur de ne point s'égarer. Les faits viennent de toutes parts appuyer cette doctrine avec une effrayante éloquence ; la société, chancelante sur ses assises si violemment ébranlées, contemple avec terreur les abîmes auxquels elle a échappé par un miracle. A elle de profiter de ce bienfait de la divine Providence en se hâtant d'entrer dans les voies salutaires que la religion lui indique de sa main protectrice.
Monseigneur aborda ensuite une des questions brûlantes du moment ; la question tant controversée des classiques païens, il soutint que le commentaire du professeur chrétien écartera tout danger de la traduction et de la lecture des classiques.
Des paroles' d'encouragement adressés aux élèves du nouvel établissement, quelques mots d'affectueuse sympathie et un juste tribut d'éloges pour leurs maîtres terminaient la paternelle allocution du saint Evèque.
Au début d'une institution nouvelle, bien des tâtonnements, bien des hésitations viennent ralentir le progrès des études, déconcerter les élèves, décourager les maîtres. Ici, rien de semblable. La règle si admirablement tracée pour servir de guide dans tous les collèges, le Ralio studiorum venait répondre à toutes les innovations intempestives. Quant aux questions
personnelles, reflet, déjà vivant au collège, des passions qui agitent la société, elles étaient singulièrement atténuées par l'abnégation et le dévouement de maîtres pour qui l'ambition et la soif du lucre sont deux choses complètement inconnues.
Il devait y avoir, il } eut en effet des difticultcs inséparables du début. Parmi tant d'enfants, d'origines aussi diverses, qui se trouvaient ainsi réunis, il se trouvait des caractères indociles, des tempéraments incapables d'études sérieuses, peut-être même des sujets dont le voisinage pouvait être dangereux pour leurs condisciples. Iinmédiatement on employa les mo\ens énergiques. Plusieurs parents furent avertis d'avoir à retirer leurs enfants et dès les premiers jours de novembre, cette sélection fut faite. Les Pères ne se sentaient pas encore maîtres de la situation, il leur semblait que la confiance, l'affection qu'ils étaient en droit d'attendre de leurs élèves, tardait trop à venir : ils employèrent alors les moyens secrets de la Compagnie. Chaque Jour, la sainte Communion est offerte dans ce but et Dieu seul sait les sacrifices, les jeûnes, les macérations accomplis dans cet esprit de sublime charité.
Ils triomphèrent, le ciel ne resta pas sourd à de si ardentes supplications et l'un des Pères qui a le mieux connu le collège de Metz, le R. P. Didierjean, dans ses souvenirs de Saint-Clément' rend ainsi hommage à l'excellent esprit qui dominait à Saint-Augustin.
■ Souye}7irs de Met^. — L'école Saint-Clément par le R. P. DiDiEKjEAN S. J. Paris, Albanel, iSj5, tome II, p. 193.
«Tous ceux qui ont connu les premières années du collège de Metz, années vraiment légendaires, se les rappellent encore avec bonheur. Dans un local provisoire, incommode de toutes façons, vivaient de nombreux élèves, pensionnaires ou externes restants. Mais quel joyeux entrain dans ces murs si resserrés! quelle union intime des cœurs! quelle généreuse émulation! quels ardents désirs de bien faire et de bien apprendre ! Et, comme tous, sans souci des inconvénients matériels qui imposaient constamment la gène, souvent le sacrifice, trouvaient heureuses et fécondes les années passées à Saint-Augustin. »
Les jeux, les amusements occupent une place importante dans le règlement d'un collège. Les Jésuites s'intéressent autant à la cour de récréation qu'a la salle d'étude. Les surveillants entraînent les enfants aux jeux avec la même ardeur qu'ils déploient pour les stimuler au travail.
Généralement on aime la maison où l'on a fait ses études, mais le sentiment qui pousse les hommes faits à conserver un souvenir de cette nature est plutôt un sentiment égoïste de regret: regret de voir leur jeunesse s'évanouir, de sentir leurs forces physiques s'amoindrir, de constater la perte de l'heureuse insouciance de leur enfance. Tant qu'ils sont sur les bancs du lycée, ils ont hâte de s'en éloigner et d'en finir avec un régime qui leur est odieux. Ici, rien de pareil, les enfants aiment leur collège, ils s'y plaisent; ils n'ont point affaire à des indifférents, à des étrangers, ils ont trouvé dans cet
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asile la prolongation de la vie de famille, d'une famille chrétienne, unie et dévouée.
On n'a le temps ni de rêver, ni de s'ennuyer. A l'étude, en classe, on est tout au travail; en récréation, on doit s'amuser. Les jours de congé on invente les récréations les plus variées. Lorsque le temps le permet, on se rend à la maison de campagne et au lieu d'une promenade ennuyeuse dans laquelle on marche alignés le long d'une grande route, on va s'ébattre sur les pelouses, on court au gymnase, on organise des jeux de ballons ou de barres. La division toute entière, surveillants en tête, se partage en deux camps. L'ardeur est aussi grande que dans la classe, alors que partagés en Romains et Carthaginois, les deux partis cherchaient à se surpasser l'un l'autre.
Parfois, des distractions d'un ordre plus relevé viennent abréger les jours de congé. Le i(5 décembre r852, première séance de cette nature. On vient de créer dans la classe de rhétorique une académie. Pour y être reçu, il y a lutte, lutte de bonnes notes, de devoirs et d'application. Les plus remarquables des travaux qu'ont produits les académiciens sont développés en séance publique, on les discute, on y répond en prose, en vers, en latin, en grec, en français et l'auditoire prend souvent un vif intérêt à savoir qui l'emportera.
Le 6 janvier i853, c'est le jour des Rois, cette vieille fête de famille. Il y a un roi par table, puis le roi des rois, pri)]ius iuicr parcs. La fanfare du collège essaie ses premiers morceaux. Quelle musique, bon Dieu ! Enfin, cela fait du bruit, cela monte les têtes, on n'est
pas tenu de l'écouter avec l'attention soutenue qu'on mettrait à entendre une sx'mphonie de Beethoven et les musiciens trop absorbés par leur tâche, ne trouvent pas mauvais que les rires et les cris viennent couvrir le bruit de leurs fausses notes. Le roi des rois prononce un discours, chacun des rois est tenu de lui adresser quelque réponse; le tout se termine par une espèce de feu d'artifice et chacun remonte au dortoir fatigué, époumoné, éreinté, mais enchanté de sa journée.
Le 2 février, séance académique, présidée par Mgr l'Evèque. Puis viennent les jours gras; le h, ombres chinoises; le 7, concert donné par quelques artistes de la ville; le mardi-gras, on s'essaie à répéter quelques actes de Molière arrangés ad usiim collegii.
Une des premières préoccupations des Pères fut de placer l'éducation de leurs élèves sous l'égide de la sainte Vierge. On les voit donc en i852, comme on les avait vus en 1(322, dès les premiers jours de la fondation du collège, ériger une Congrégation. A tous ceux qui, par leur conduite et leur travail ont mérité d'être cités comme modèles à leurs camarades, la Congrégation ouvre ses portes. Les engagements que l'on y prend sont d'obéir à la règle et de remplir exactement tous les devoirs de l'écolier et du chrétien. Les membres de la Congrégation n'ont nul signe distinctif, nulle place réservée, nul privilège, mais partout où il 3' a un exemple à donner, un bon conseil à inspirer pour venir en aide à un camarade, une heureuse initiative à prendre pour imprimer un bon mouvement à une classe ou à
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une division, une corvée à faire, ou un sacrifice à s'imposer, il y a un congréganiste prêt à se dévouer.
Le 8 décembre, en présence de tous les élèves, à la chapelle, Mgr l'Evéque reçut les six premiers membres de la congrégation auxquels s'adjoignirent quatre de leurs camarades déjà reçus dans d'autres collèges de la Compagnie. Grâce à la direction du R. P. Richard, la nouvelle congrégation ne tarda pas à se développer et une grande partie de l'excellent esprit dont le collège de Metz fit toujours preuve lut certainement dû aux efforts de ses membres.
Le 22 mai, la Fête-Dieu fut célébrée à Metz avec grande pompe. Depuis 26 ans, le saint Sacrement n'avait plus été porté triomphalement dans les rues de la cité; aussi, cette solennité fut-elle l'occasion d'une magnifique manifestation religieuse. Sur le parcours de la procession, les maisons étaient splendidement décorées, les façades disparaissaient sous une forêt de verdure, les fenêtres étaient bordées de tentures. A chaque pas, on rencontrait d'émouvants témoignages de la piété la plus vive. Les emblèmes, les inscriptions faisaient éclater les preuves de ce sentiment qui se montrait sous une forme naïve. Un certain nombre de reposoirs rivalisaient d'élégance, de richesse et de bon goût. Aucun n'était plus imposant que celui qui s'élevait sur la place royale, devant la façade de la caserne. Ce reposoir monumental avait été élevé par les soins des officiers et des soldats du régiment du génie. Au milieu d'une colonnade de gabions reliée par d'épaisses guirlandes de feuillage s'élevait l'autel demi circulaire
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supporté par des tambours. Des armes de toutes espèces étaient disposées de chaque côté et une immense croix formée d'épées et de baionnettes surmontait l'édifice.
De cet autel élevé d'une vingtaine de marches audessus du niveau de la place, la bénédiction fut donnée à une foule immense. Le collège Saint- Augustin figurait dans les rangs de la procession où l'on remarquait la magistrature en robes, les Généraux suivis d'un grand nombre d'officiers, le Préfet et la plus grande partie des notabilités de la ville.
Le 29 mai, jour de l'octave de cette belle fête, chacune des paroisses de la ville eut sa procession. A Saint- Martin, on remarquait sur la place Saint-Thiébaut un reposoir élevé par les soins des soldats de l'arsenal et ce fut un ancien officier d'artillerie, le R. P. Turquand qui y donna la bénédiction du Saint-Sacrement.
L'année scolaire se termina le 17 août, par la distribution des prix qui eut lieu à l'orangerie du jardin des plantes, sous la présidence de l'Evèque de. Metz et de Mgr Ghalandon, Evèque de Belley.
Le R. P. Turquand, chargé de prononcer le discours d'usage, exposa le plan d'études adopté depuis des siècles par la Compagnie. Dans son exorde, l'orateur exprime au clergé, à l'armée, à la magistrature, à la population messine, toute la gratitude des Pères, pour l'accueil bienveillant qu'ils ont reçu. Il rend un hommage affectueux aux enfants du Pays Messin dont l'intelligence, le cœur délicat, la docilité, le travail et la piété ont adouci les travaux de leurs professeurs.
Dans deux parties distinctes, le R. P. donna le pro-
gramme raisonne, le prospectus moral d'un collège tenu par les Jésuites : l'éducation du cœur, l'instruction de l'esprit. En ce qui concerne le premier point, nul ne peut contester les avantages d'une éducation pieuse et solide, la seule qui puisse porter des fruits durables. Cette vérité semble enfin généralement comprise et tous les gens éclairés conviennent que l'éducation qui a une base religieuse est le premier et le plus impérieux besoin de l'individu, tant pour le bonheur de la famille qu'au point de vue de la sécurité sociale. De là, ce mouvement spontané et réfléchi qui entraîne vers les établissements fondés par la religion ; de là, cette émancipation de la génération actuelle, cette proclamation de la liberté d'enseignement qui sera l'honneur du temps où elle a été accomplie.
La seconde partie du discours esquissait à grands traits le plan d'études suivi par les Jésuites. Il y a deux cents ans, on apprenait les langues anciennes et on les savait ; aujourd'hui on lés apprend encore, mais on ne les sait guères. Le temps consacré aux études a été augmenté, l'intelligence de la jeunesse studieuse n'a pas baissé, c'est donc aux méthodes qu'il faut s'en prendre. Il est temps d'en revenir aux méthodes qui ont formé depuis des siècles tant d'hommes supérieurs, aux méthodes qui ont préparé à la France, la puissante génération qui, sous Louis XIV, brilla d'une éclatante lumière.
Le R. P. Turquand se prononça hautement en faveur de l'emploi des auteurs anciens dans les études classiques. Mo\'ennant des expurgations intelligentes, non
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seulement on peut faire profiter les élèves des élans immortels du génie antique, mais encore par des explications bien dirigées, faire tourner au profit du christianisme le tableau du monde païen, en faisant toucher du doigt, l'excellence et la supériorité sur les philosophies anciennes de la pensée chrétienne qui a émancipé l'âme et créé la charité, fondement de la religion et de l'état social des peuples modernes.
En terminant, le R. P. a glorifié l'alliance intime de la philosophie vraie avec la religion, en rappelant, qu'au moyen-âge, les couvents avaient été les dépositaires des traditions des lettres et des sciences. L'Eglise toujours fidèle à cette mission continuera à être l'ardent foyer des connaissances humaines et des progrès civilisateurs.
Après ce discours, l'Evèque de Metz en quelques mots pleins de l'éloquence du cœur, a indiqué tout le secret de l'éducation chrétienne, telle que les Jésuites la donnent. Ils ont pris pour devise cette parole de saint Bernard : « Si vous voulez être aimé, aimez. »
Ea distribution des prix fut suivie d'un salut solennel en l'église Sainte-Ségolène. A ce salut, suivant l'usage consacré dans les collèges des Jésuites, chacun des élèves récompensés vint déposer sa couronne aux pieds de l'autel, reportant ainsi à Dieu, la gloire des succès remportés.
La rentrée des classes eut lieu le 5 octobre i853. Instruit par l'expérience de l'année précédente, on s'était efforcé d'améliorer la situation matérielle de Saint-Augustin, mais toutes ces tentatives étaient vaines. Il avait fallu trouver un emplacement pour la classe de
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philosophie que l'on était parvenu à caser dans une ancienne remise cionnant sur la rue de la Gendarmerie. Certains dortoirs jugés insalubres au rez-de-chaussée avaient été transférés au grenier ; une nouvelle étude avait été ouverte sous la chapelle, mais le noiTibre des élèves augmentant, l'insuffisance des bâtiments devenait toujours plus grande.
Au premier jour de congé, le 18 octobre, on se rendit à la maison de campagne, où Mgr Dupont des Loges bénit une statue érigée en l'honneur de saint Ignace. Des concours de jeux, une distribution de prix pour les lauréats, un goûter servi sous la charmille occupèrent toute cette journée de fête.
Le premier deuil qui vint attrister le collège eut lieu le II janvier 1834; un enfant de la classe de septième, Alfred Lang, fils du directeur des forges de Stiring- Wendel, mourut à la maison des Trinitaires. Quelque temps après, on apprenait la mort à Ca}"enne du bon Père Bigot. L'année précédente il avait rempli à Saint- Augustin les fonctions de procureur.'
L'hiver de i853-i 864 fut des plus rudes, la récolte avait été peu satisfaisante, la température se montrait fort rigoureuse, il fallut aviser à venir au secours des indigents. Suivant l'usage des maisons de la Compagnie, de larges aumônes étaient faites aux portes du collège, mais les Jésuites trouvant l'occasion d'initier
' Voir Pièces justificatives, note 43. Notice sur le R. P. Bioot et les Pères de Cayenne. — V. Les Jésuites à Cayenne, par le P. Paul Muky. Paris, Retaux, i8c)3.
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leurs élèves d'une manière plus complète à la pratique de la charité, ne la laissèrent pas échapper.
La société de Saint-Vincent-de-Paul avait organisé un fourneau économique. L'Evèque avait héni cette œuvre et l'avait inaugurée le i8 janvier 1854 en servant lui-même les pauvres. Les Pères obtinrent que le service de ce fourneau fut fait une heure chaque jour par les élèves et, pendant tout l'hiver de onze heures et demie à midi et demi, une escouade d'une dizaine d'élèves venait, sous la conduite d'un professeur, servir les pauvres réunis dans la maison de Saint-Vincentde-Paul. Le choix des servants était subordonné aux places, aux notes, aux efforts; aussi pendant tout l'hiver V eut-il une rivalité ardente qui tourna au profit des études. La satisfaction de ceindre le tablier blanc, insigne de ce service et l'attrait de la curiosité ne suffisent pas pour justifier cet engouement et la charité de quelques élèves trouvait là une belle occasion de s'exercer. On se disputait la faveur de servir certain pauvre, dont les habitudes et la propreté faisaient contraste avec les idées reçues ; d'autres fois, un alfamé trouvait à satisfaire son appétit sans remarquer que sa portion était doublée au moyen d'un prélèvement opéré sur la petite somme mise chaque semaine à la disposition des élèves.
Le 2 février 1854, c'est pour une fête de famille que tous les élèves se pressaient à la chapelle de Saint- Augustin. Monseigneur l'Évèque }■ présidait l'office solennel pendant lequel les Pères Stumpf et Jaxel prononcèrent leurs grands vœux. Le 10 mai, une belle
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cérémonie réunissait à la Catiiédrale une foule immense à laquelle se joignirent les élèves de Saint- Augustin. Le Général commandant la division suivi des officiers et de tous ceux des soldats de la garnison qui étaient décorés de la Légion d'honneur ou de la médaille militaire, présentait à la bénédiction de l'Évèque les drapeaux destinés à deux régiments d'artillerie de nouvelle formation. Après la fête religieuse, les drapeaux furent remis aux troupes assemblées devant leur caserne.
A la tin du même mois, un des Pères de la maison des Trinitaires, le P. Bourdilleau reçut l'avis qu'il était désigné par ses supérieurs pour se rendre en Chine. Deux jours après, il fit ses adieux aux élèves de sa division et partit directement pour sa nouvelle destination. Ce départ précipité, l'annonce de la mort du P. Bigot ne donnent lieu à aucune démonstration, mais cela ne laisse pas que de frapper l'imagination des enfants. Les grands modèles de sacrifice et de dévouement qui se déploient sous leurs yeux, sans ostentation, sans réclame, resserrent encore les liens respectueux d'attachement qui les unissent à leuis maîtres.
Le I I juin, eut lieu à la chapelle de rÉvéché, la première communion des élèves du collège. Quelque temps après, le R. P. Félix prêchait à la Cathédrale la neuvaine de l'Assomption et obtenait un très grand succès en développant cette parole prophétique : Eccc vieil leo Je Iribii Jiida et en exposant comment malgré tout ce qui s'\- opposait, Jésus-Christ a réussi à se faire aimer des hommes.
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A la fin de juillet, on célébra à Sainte-Glossinde, un triduum solennel pour la canonisation des Bienheureux Jean de Britto, André Bobola et des Quarante Mart\rs. Ces fêtes eurent lieu avec une pompe sans précédents à Metz ; le vendredi la messe fut chantée par les élèves du Grand-Séminaire; le samedi, par ceux de Saintx\ugustin et le dimanche par le Petit-Séminaire. Le i3 août, nouvelle cérémonie, à l'occasion des grands vreux du R. P. Turquand. Le i(3 août, la distribution des prix eut lieu à l'orangerie du Jardin des Plantes. Le P. Stumpf indiqua le rôle de l'éducation chrétienne dans le développement moral de l'enfant, montrant l'action lente amenée par un dévouement assidu et continuel ; il mit en évidence cette parole de Saint-Augustin : (2'est arec les petits saci-i/ices qu'on fait les i^faiids caractères.
Pendant l'hiver de iSSq-iNSS, la note caractéristique de l'histoire du collège fut l'entrainement patriotique qui portait les élèves de Saint-Augustin à suivre les diverses phases de la guerre de Crimée. Dans une ville comme iMetz, il n'était guères de familles qui n'eut de représentants dans le corps expéditionnaire, aussi la plupart des élèves accueillaient-ils avec un intérêt mêlé d'anxiété toutes les communications qui leur étaient faites sur les événements du théâtre de la guerre. C'était généralement au réfectoire que le Père Préfet apportait ces documents. Le silence le plus recueilli se faisait lorsqu'au lieu de voir le lecteur ouvrir VHistoire de la milice française du P. Daniel, on le voyait déployer quelque journal ou prendre en main une lettre
émouvante d'un officier ou d'un soldat de Crimée. Une grande fête religieuse vint détourner un instant l'attention de cette lutte. La proclamation du dogme de l'Immaculée Conception fut la plus splendide manifestation catholique que l'on puisse imaginer.
Dès le matin du 2b mars, des bannières bleues et blanches, des guirlandes, des chilfres se voient à un grand nombre de fenêtres des maisons particulières. Les églises sont pavoisées à l'extérieur et revêtues à l'intérieur de leurs plus beaux ornements. A la Cathédrale, magnifiquement décorée, l'F^vèque donna pendant la grand-messe lecture des Lettres apostoliques qui consacraient ce dogme.
Le soir, salut solennel; tout l'intérieur de la vieille basilique resplendissait et reflétait au dehors les mille feux qui l'illuminaient. Sur le pourtour du chœur, on lisait en immenses caractères de feu: MARIA sijie labe concepta, ora pvo nabis.
L'office se célébra au milieu d'une émotion indescriptible. Ce mouvement se communiqua à l'extérieur, les maisons s'illuminent et tel bon bourgeois qui avait bien juré de laisser sa demeure dans l'obscurité se laisse gagner par l'élan général. L'excitation qui s'était propagée au milieu d'une population si froide et si calme avait naturellement pris au collège des proportions considérables. Dans l'excès de leur joie, les moins démonstratifs l'étaient devenus et l'on vit de graves philosophes se livrer aux manifestations les moins philosophiques.
L'impression de cette belle fête durait encore lorsque
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s'ouvrit le mois de Marie. Aussi fut-il célébré avec entrain. Chaque classe, chaque étude avait sa statue de la Sainte-Vierge qui disparaissait sous les fleurs.
C'était à qui rivaliserait pour l'emporter sur les autres; cette émulation ne se bornait pas à des démonstrations stériles et le travail se ressentait de la
ferveur générale.
Les élèves de la grande division de Saint-Augustin se distinguaient tout particulièrement. Leur étude était sous la direction d'un jeune Père qui devait peu de temps après aller recevoir de Dieu la récompense de sa douceur et de son angélique piété. On le savait atteint d'une grave maladie de poitrine. Dans cette salle, se trouvaient plus de quarante jeunes gens de quinze à vingt ans. Immédiatement, un mot d'ordre, parti, on ne tait de qui, s'impose à tous: A l'étude, on devra éviter au surveillant toute peine, toute fatigue inutile. Celui qui manquerait au silence, qui troublerait l'ordre serait justiciable de ses camarades et expierait en récréation la faute commise. Dans cette étude on eût entendu une mouche voler et jamais le surveillam, pendant le cours de cette année n'eut une observation sérieuse
à faire à un élève.
Depuis l'ouverture du collège, on souffrait de l'exiguité des bâtiments. Les regards se portaient toujours sur la vieille abbaye de Saint-Clément que le P. Potot désignait trente ans auparavant comme devam être un futur collège de Jésuites. De tous les établissemems religieux de la cité, l'abbaye de Saint-Clément était le seul qui n'eut pas été morcelé par la Révolution, mais
le génie militaire s'en était emparé et bien que ces larges cloîtres et cette église à la nef élancée fussent peu commodes et mal appropriés à ce genre de service, on sait trop à Metz la ténacité de la bureaucratie militaire pour que Ton eut quelque chance de voir se réaliser ce rêve.
Le R. P. Turquand, connaissant mieux que tout autre les traditions du Ministère de la guerre, y avait complètement renoncé et dirigeait la confection de plans de construction d'un collège à la maison de campagne de La Ronde, après avoir rejeté l'idée d'agrandir Saint- Augustin par l'acquisition des maisons voisines de cet établissement.
Toutefois on avait adressé au Ministère de la guerre la proposition d'acheter Saint-Clément, moyennant une somme de trois cent mille francs. Aucune réponse ne fut donnée. Le P. de Ravignan en parla au Ministre de la guerre et obtint des ordres pour que l'affaire fût examinée. Les bureaux du génie répondirent en établissant qu'il fallait au moins 5oo,ooo francs pour remplacer les bâtiments de Saint-Clément et construire de nouveaux séchoirs, dont le besoin se faisait sentir. Les Jésuites demandèrent une expertise, portant non sur les bâtiments à créer, inais sur la valeur de Ceux qui existaient, La nouvelle expertise conclut à une estimation de quatre cent mille francs.
Le Maréchal Vaillant, alors Ministre de la guerre, écrivit en ce moment à l'Evèque de Metz que l'aliénation de Saint-Clément était chose impossible et qu'on devait y renoncer. Le R. P. de Ravignan pria la princesse
Marie de Bade, cousine de l'Empereur, de lui exposer la véritable position de la question. L'Empereur ordonna la mise en vente de Saint-Clément.
Le P. Turquand était absent, lorsque le P. Stumpf vit arriver le Colonel Directeur du génie, lui disant: (( On accepte l'estimation cie l'expertise, mais si vous voulez que l'affaire soit conclue rapidement et soit comprise dans les propositions de l'inspection générale de cette année, il me faut votre acceptation dans les vingt quatre heures. »
Le P. Turquand revint en toute hâte, le P. Provincial envoya son approbation par le télégraphe. Au jour dit, les signatures étaient données, mais tout n'était pas terminé. On annonça pour le 28 juin, la vente publique des bâtiments, de l'église et des dépendances de Saint- Clément, comprenant une superficie d'un hectare 3o ares de terrain, sur la mise à prix de quatre cent mille francs. L'adjudication eut lieu à la Préfecture. Le P. Turquand ajouta mille francs à la mise à prix et aucun enchérisseur ne s'étant présenté, la vente fut définitive. .
Le lendemain, on donna à Saint-Augustin un salut solennel, suivi du Te Dciim, en actions de grâces de l'issue favorable de cette importante affaire. Mgr en annonça la conclusion en ces termes dans une lettre adressée à son clergé.
«Vous aurez partagé notre joie. Nos très chers Frères, en apprenant que l'antique abba\'e de Saint-Clément va être bientôt rendue à sa religieuse destination. Oui, encore un peu de temps, et cet asile sacré, où, durant tant de siècles, ont retenti les accents de la prière, que
les disciples de Saint-Benoit ont illustré par leurs veilles savantes et sanctifié par leurs vertus, deviendra la demeure d'une autre famille religieuse que vous connaissez désormais et que vous aimez, et abritera, en même temps cette intéressante jeunesse qui se presse déjà si nombreuse autour des maîtres chéris et vénérés que votre confiance a choisis pour elle. Encore un peu de temps, et il nous sera donné de contempler, dans son ancienne splendeur, la magnifique église que la piété de nos pères avait élevée en l'honneur de ce grand saint dont le nom est si populaire parmi vous, de l'apôtre de cette ville et de ce pa^s, qu'une tradition appuyée sur les monuments les plus respectables de l'histoire nous représente comme le disciple et l'envoyé de l'apôtre saint Pierre, et qui se trouve ainsi le premier anneau de cette chaîne glorieuse de pontifes qui, du plus indigne, remonte jusqu'au berceau du christianisme, et rattache l'originedu siège illustre de Metz aux temps apostoliques. '
«Glorifiez Dieu avec nous, Nos très chers 'Frères, et bénissons tous ensemble son saint nom pour ce nouveau témoignage de sa providence particulière sur cette ville et sur ce diocèse. Ainsi se prouvent réalisés au-delà même de nos espérances, les vœux que nous exprimions, il y a trois ans, en vous annonçant l'arrivée dans nos murs de ces pieux et habiles instituteurs de la jeunesse.
' Voir Topuscule intéressant qui a pour titre : De l'origine apostolique de VEgUse de Met:^, par M. l'abbé Chaussiek, Supérieur du petit Séminaire de Metz.
Un vaste collège catholique va bientôt s'ouvrir à l'impatience des familles de ce pays et des contrées voisines, et Metz possédera un établissement d'éducation digne de sa vieille renommée, un foyer de piété, de science et de lumière dont elle pourra se glorifier avec d'autant plus de justice, qu'elle n'en sera redevable qu'à ses propres efforts et à une généreuse pensée.
« Mais, Nos très chers Frères, nous n'avons pas besoin de vous le faire remarquer, l'acquisition de l'édifice, la nécessité de l'agrandir et de l'approprier à sa nouvelle destination, la restauration de l'église nécessitent des dépenses considérables. Serait-il même juste de les laisser tout entières à la charge des nouveaux propriétaires? Nous ne le pensons pas. Désintéressés pour euxmêmes, ou plutôt pauvres volontaires par l'effet de leur ^profession religieuse, ne connaissant d'autre récompense que celle de faire le bien, et n'ambitionnant d'autre émolument que les progrès de leurs élèves, les plus généreux sacrifices ne leur coûtent pas, il est vrai, et c'est avec joie qu'il consacreront à cette grande œuvre toutes les ressources dont ils pourront disposer. Mais ces ressources ne sont point proportionnées aux besoins ; et nous ne saurions oublier que si, dédaignant les calculs de la prudence humaine, et appuyés sur leur confiance en la Providence, ils ont acquis le vaste domaine de Saint-Clément, c'est pour doter cette ville et ce diocèse d'une magnique maison d'éducation chrétienne, et accomplir ainsi le vœu des familles les plus honorables, en faisant revivre, au profit de leurs enfants, les plus pures et les plus saines traditions de l'enseignement.
« Souffrez donc, Nos très chers Frères, qu'au nom de ces enfants qui vous sont si chers, au nom de la religion et de la patrie dont ils sont l'espoir, nous fassions aujourd'hui un appel à vos cœurs en faveur d'une œuvre à laquelle se trouvent liés vos intérêts les plus sacrée ; et qu'après avoir déposé nous-mème notre humble offrande entre les mains des vénérables propriétaires de Saint- C^lément, nous vous exhortions avec simplicité à nous imiter.^
«Quelle plus belle occasion, ô Frères bien-aimés, de vous montrer encore une fois généreux ! Eh ! si l'aumône, comme le dit un saint docteur, a des ailes qui nous portent jusqu'au trône du Père des miséricordes, en fut-il jamais une plus luéritoire que celle-ci, et mieux faite pour toucher le cœ^ur de Dieu et attirer sur vous et sur vos enfants les bénédictions du ciel et de la terre.
« Donné à Metz, le dix-neuvième jour de juillet, fête de Saint-Vincent-de-Paul, l'an de grâce iS55.
7 Paul, Evèque de Metz. »
Le '2 juillet, à l'occasion de la fête du Père Recteur, on joue à Saint-Augustin deux petites comédies. Le
' Tous, selon leurs facultés et leurs convenances, pourront contribuer à cette œuvre éminemment religieuse et sociale, soit par des dons et les plus minimes seront reçus avec reconnaissance, soit par des prêts sans intérêt ou à intérêts réduits, pendant un certain nombre d'années, cinq ou dix années par exemple. Les offrandes pourront être adressées au R. P. Turquand, Supérieur du Collège ou à M. l'abbé Brave, chanoine de l'église cathédrale. Nous nous ferons nous-même un plaisir de transmettre celles qu'on voudrait bien nous confier.
lendemain, dès le matin, on prend le chemin de fer pour se rendre à Join -aux-Arches. Un plantureux déjeuner }■ était offert par les parents de divers élèves, résidant dans ce village. De là, on se rendit à la maison de campagne où le dîner suivi d'un feu d'artifice termina gaiment la journée.
Le 18 août, eut lieu la distribution des prix. Les discours d'usage furent remplacés par des exercices littéraires auxquels prirent part les élèves de la classe de rhétorique.
La rentrée des classes devait avoir lieu le () octobre i855, mais pour se conformer à une mesure prise dans les établissements de l'Etat, les vacances furent prolongées de huit jours à l'occasion de la prise de Sébastopol.
Pendant les dernières années de Saint-Augustin, les séances publiques prirent un développement considérable. On sait l'importance que les Pères ont toujours attachée à ces exercices.
« Et ce n'est pas, écrivait un de nos camarades, pour le seul amour de la tradition qu'ils les conservent dans leurs maisons d'éducation, en dépit des programmes universitaires qui étranglent' les classes par l'examen du baccalauréat. A leurs 3'eux, ces exercices sont le complément naturel le plus utile, le complément nécessaire des humanités.
«A la première apparence, on leur reconnaît l'utilité d'apprendre aux jeunes gens à se produire en public. C'est le côté superficiel qui n'est assurément pas sans importance; de même qu'il n'est pas non plus sans
Utilité de se former à bien lire devant un auditoire. On pourrait nommer, non pas telle personne instruite prise au hasard, mais tel ingénieur, tel savant, tel académicien de l'Académie française qui donnerait beaucoup pour avoir appris à lire dans une académie de collège. Mais ces exeixices ou plutôt leur préparation a sur l'éducation des effets bien autrement importants et profonds.
«C'est la vie donnée aux études littéraires où les jeunes gens se dégageant pour quelques jours des langes de l'enseignement, commencent à essayer leurs propres forces, non plus dans de simples devoirs, qui ne peuvent espérer que l'approbation d'un maître, mais dans de véritables œuvres littéraires où leur pensée s'adressera à d'autres esprits, où leur cœur cherchera un écho dans d'autres cœurs. Aussi, quelle ardeur dans cette préparation, quels efforts pour dégager toutes les ressources d'un sujet et pour les mettre dignement en œuvre ! Bien des jeunes gens coniiliencent à 3' sentir leurs forces et s'y révèlent pour la première fois à euxmêmes,
« Ces premiers travaux sont suivis de la diction et de l'action qui doit en compléter les effets. C'est une nouvelle discipline de l'espiit et du goût où l'enchainement des idées, la facture des phrases, leur clarté et leur mouvement sont soumis à une épreuve qui n'est guère moins utile que les soins de leur composition. Et puis est-il besoin de dire que le sujet choisi par les professeurs est toujours une mine des plus fécondes en idées
larges, en pensées généreuses et en enseignements utiles?»
Ces séances attiraient un public nombreux et l'emplacement fort restreint de la grande salle de Saint- Augustin forçait de limiter strictement le nombre des invités. En iN53, ce sont les élèves de troisième, partagés en deux camps qui se livraient bataille devant une assistance choisie, présidée par les Évèques de Metz et de Belley. Plus tard les élèves de sixième, mettent en dialogue quelques lettres de Cicéron. Aux jours gras, la classe de seconde représente un drame : Les Captifs. Enfin pour la fête du R. P. Recteur, les rhétoriciens avec une sûreté de diction parfaite jouent une nouvelle pièce : Biaphoiiius, due à la collaboration du professeur et des élèves de rhétorique et tirée de l'histoire générale de la Nouvelle Erance (Canada) du Père de Charlevoix. '
Le P. Recteur, suivant l'usage, accorda a cette occasion un grand congé. Le lendemain, donc, on prend le chemin de fer, on part pour Saint-Avold. Malheureusement une pluie torrentielle ne cessa de tomber; après avoir franchi la distance assez considérable qui sépare la gare de la ville, on arrive dans un état indescriptible. Heureusement le Colonel du régiment de lanciers qui tenait garnison à Saint-Avold avait fait allumer de grands feux, dans l'intérieur du manège. On se sécha, puis frais et dispos, on se mit à table dans une im-
' Voir Pièces justiHcatives, note 44.
1 5o LES JÉSUITES A METZ
mense salle toute garnie de trophées d'armes, de drapeaux et de verdure.
Ces réjouissances n'empêchèrent pas à la tin de l'année dix-sept élèves de remporter brillamment leur diplôme de bachelier.
En 1N57, la musique du collège sort un peu des langes où elle végétait et le 2 février sur la demande du chapitre, l'orchestre exécute à la Cathédrale avec un certain succès, un salut composé de VAre Reg'uia du P. Lambillote, de VO Salutaris de Lesueur, des litanies de la Sainte-Vierge, d'un Taiititm ergo et du cantique: Oui., je le crois, elle est immaculée.
Les trois jours de fête du carnaval furent célébrés joyeusement. Le dimanche, les élèves de seconde jouèrent la comédie de M. des Chalumeaux , traduite en latin ; quelques scènes du Bourgeois gentilhomme eurent beaucoup plus de succès. Le lundi, brillant concert ; le mardi, le tirage fastidieux de la loterie annuelle lassait fortement la patience des auditeurs, mais avait le don de jeter deux mille francs dans la bourse des pauvres.
Le i^'" juillet 1S57 un drame historique : Campiauus est représenté par les académiciens des classes de philosophie, rhétorique, seconde et troisième.^ Le lendemain pour le grand congé du Père Recteur, on se dirige vers Pont-à-Mousson où l'hospitalité est
^ Voir Pièces justificatives, note 45.
CHAP. II. COLLÈGE SAINT-CLÉMENT l5l
offerte dans les bâtiments de l'ancienne Université des Jésuites.
Le 24 mai, mourut l'un des }?lus anciens Pères de la résidence de Metz. Bien qu'a\ant peu de rapports avec lui, tous les élèves connaissaient le P. Boutilier; soit à la maison de campagne, soit dans la cour des Trinitaires il avait toujours un mot afiectueux a dire à tous ceux qu'il rencontrait. '
Le 16 août, à la distribution des prix, célébrée pour la dernière fois à l'orangerie du Jardin des Plantes, le discours prononcé par le R. P. de Laage, professeur de philosophie, traitait de l'accord de la science avec la foi. Ce discours trop élevé et inintelligible pour la moyenne des auditeurs et pour la presque totalité des élèves fut de plus complètement perdu dans le bruit du tonnerre et d'une grêle épouvantable qui ne cessa de tomber pendant que l'orateur s'époumonait en vain.
Les examens de fin d'année étaient venus justifier les espérances que les efforts des élèves avaient fait concevoir. Sur vingt-huit candidats, vingt reçurent leur diplôme de bachelier et le doyen de la. faculté des lettres de Nancy décerna- publiquement un éloge mérité aux élèves de Saint-Augustin en les proposant pour modèles aux jeunes gens de l'auditoire : «Voilà, Messieurs, leur dit-il, comment on doit préparer un examen. »
Ces succès joints à ceux remportés .par les élèves des autres collèges de la Compagnie en France commen-
' Voir Pièces justificatives, note 46.
l52 LES JÉSUITES A METZ
cèrent à inquiéter les charitables journalistes qui, s'apitoyant sur le sort des famille^ assez aveugles pour confier leurs enfants aux Jésuites, avaient répété sur tous les tons que dans leurs collèges on formerait de bons petits jeunes gens, bien élevés, mais que les études y seraient de la plus complète nullité. A Saint- Augustin, la préparation du baccalauréat n'avait que fort peu entravé les études, on ne s'en était occupé que dans les derniers jours. Ainsi, pendant cette année, en rhétorique, on avait traduit une partie de Virgile en vers grecs; en philosophie, suivant Tusage, tout le cours s'était fait en latin.
L'acte de vente de Saint-Clément avait eu lieu en juin i<SS5, mais l'administration des lits militaires était peu disposée à livrer les bâtiments vendus. Nombre de préposés, d'adjoints, d'employés s'étaient établis dans ces vastes emplacements, ils s'y étaient taillé des logements et comprenaient facilement que dans des constructions nouvelles, les mêmes abus ne seraient pas tolérés. Le Père Recteur dut faire de nombreuses démarches et adresser même une requête à l' Empereur pour obtenir que Saint-Clément lui fût livré. Petit à petit, on évacua les différentes parties de rabba\"e; d'abord l'église, puis les cloîtres et en dernier lieu les parties habitées.
Mais, dans quel état ! Pendant soixante-cinq ans ces bâtiments avaient été la proie d'habitants qui avaient usé à leur convenance et sans contiôle du bien qui leur avait été abandonné. Des murs avaient été démolis sans souci des lois de l'équilibre pour agrandir quel-
qu'appartement; ailleurs, faute d'entretien, la pluie et la neige avaient laissé des traces irréparables. Les cloitres étaient souillés de peintures ignobles ; les colonnes avaient été entaillées pour seirir au poutrage de greniers ou de hangars. Tout disparaissait sous un épais voile de crasse accumulé par les générations qui s'y étaient succédées. Dès qu'on abandonnait une chambre, un appartement, un corps de logis, on s'en emparait, on y mettait les ouvriers, on }■ travaillait avec une ardeur fiévreuse.
La restauration de l'abbaye de Saint-Clément est l'ceuvre du R. P. Lauras. Dès le début, il avait arrêté un plan complet d'appropriation des anciens bâtiments à leur nouvelle destination. Pendant toute l'année, secondé par un élève de Saint- Augustin , Edmond Duthoit, qui devint un des plus brillants élèves de l'école des Beaux-Arts de Paris, ' le Père Lauras dressa les plans de détail, s'occupa des mo3'ens d'exécution et ne cessa de surveiller l'entreprise et de diriger les travaux.
Au mois d'octobre iSSy, le R. P. Turquand, appelé par ses supérieurs à la direction de la maison de la rue des Postes à Paris, quitta Metz et fut remplacé comme recteur par le Père Jean-Baptiste Stumpf. Ce fut sous les auspices de ce digne et excellent Père que se fit l'installation à Saint-Clément.
Les clefs ne furent définitivement remises que le
'■ \'<>ii- Piccts JListilicatives, imtc; 47.
4 octobre iHbj. A ce moment, la partie centrale des bâtiments avait été complètement transformée, elle était habitable ; aussitôt on brosse les cloîtres, on replâtre les corridors, on renverse des murs appuyés contre les bas côtés de l'église, on transforme en dortoirs les vastes salles bien assain-ies, on crée des cours de récréation, de toutes parts on déploie une activité merveilleuse.
Dès le lo octobre, à la rentrée, on put installer a Saint-Clément une division; le i3 octobre, la chapelle de congrégation est bénite en attendant que l'église soit achevée. En ce moment le collège est partagé en trois sections ; à Saint-Augustin, les plus grands à partir de la classe de seconde ; aux Trinitaires les élèves de troisième, de quatrième, et de cinquième; à Saint- Clément, les plus petits. Le 20 janvier i858, les élèves de Saint-Augustin effectuèrent leur déménagement et à la fin de mars, tout le collège se trouva réuni à Saint- Clément.
Les premiers arrivés s'y trouvèrent dans des conditions assez défectueuses. Malgré toutes les précautions, la partie qui leur était réservée était souvent envahie par les ouvriers. L'intérêt que la population attachait à ces travaux amenait aussi de trop nombreux visiteurs. Le Général Mare\-Monge qui commandait la division militaire dirigeait souvent ses promenades de ce côté. Tout en conversant avec les Pères, un jour il avise un bambin qui portait bravement les insignes de premier de la classe de septième, il l'arrête et lui adresse gravement ses félicitations au sujet de la décoration qu'il
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porte : « Général, lui répond l'espiègle, j'aimerais encore mieux la vôtre. »
Au carnaval, on improvise une salle de fêtes, c'est un grand hangar formé de planches à peine reliées entr'elles. Les élèves de seconde }' jouent le Misoponus du P. Forée.
Le 28 mars, dimanche des Rameaux, l'église fut réconciliée et le Saint-Sacritice put y être otîert pour la première fois après une interruption de près de trois quarts de siècle. A cette occasion, un journaliste messin, M. Chenard de Mazières, écrivait les lignes suivantes :
« La restitution au culte de la belle église Saint- Clément est une précieuse conquête sur le génie de la destruction prêt à s'appesantir sur elle. Devenu propriété de l'Ktat dans les temps révolutionnaires, cet édifice a servi pendant soixante ans de séchoir couvert à l'administration des lits militaires. Déjà des couches noires, provenant de la fumée des poêles, déshonoraient son beau portail ; déjà des mutilations regrettables avaient, à l'intérieur, éraillé les murs, troué les colonnes, menacé l'ornementation architecturale d'une prochaine destruction.
« Les RR. PP. Jésuites, après des travaux longs et dispendieux, ont reniis en état les anciens 'bâtiments, en ont édifié de nouveaux dans des conditions admirables d'appropriation et bientôt le collège de Metz sera certainement cité comme un des établissements d'éducation les plus complets au point de vue de l'ordre intérieur, de rh3^giène, de l'air et de l'espace. Nous ne parlons pas ici des garanties qu'il offre sous le rapport
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de l'instruction et de l'éducation. A cet égard les RR. PP. Jésuites ont fait leurs preuves depuis trois siècles et notre population les voit à l'ctuvre depuis près de six années.
« L'ancienne église du coLivent des Bénédictins devient celle du collège Saint-Clément. Une intelligente restauration lui à déjà rendu les imposantes proportions de ses lignes monumentales et l'intégrité de son ornementation primitive. On a pu critiquer au point de vue de Toiihodoxie de l'art, l'ordonnance de son architecture.. Il est très vrai qu'elle oftVe à la fois les spécimens de plusieurs styles et que les volutes et les acanthes antiques de ses colonnes évidées sont éclairées par les larges fenêtres du XIV'" siècle que surmontent les cordons contournés et les dessins bizarres de l'ogive flamboyante,
«Cette église due au génie du moine Spinga ' est, si l'on veut, une fantaisie, mais il faut convenir que c'est une fantaisie grandiose et qui atteste un prodigieux talent de conception. Disparate dans ses détails, cet édifice n'en offre pas moins un ensemble magistral et des proportions harmonieuses. Telle qu'elle est au-
' C'est en 1680 que Spini;a, artiste italien commença les Iondations du chœur, de la nef et des collatéraux. Toute celte masse architecturale en y comprenant les deux tours était achevée en ibq3. On s'occupa alors des décors intérieurs et des stalles. En 1715, toujours sur les dessins de Spinya, secondé par les architectes Barlet et Louis, le portail en fut commencé et l'Evèque Coislin en posa la première pierre le 5 février. Les travaux discontinués peu après jusqu'en 1735 reprirent alors avec vigueur et deux années plus tard réditîce était achevé dans tout son ensemble {Annales de Battus, p. 5-1, 53.)