III. Education intellccliicUc. — Les collèges de la
Compagnie de Jésus étaient fermés en France depuis fj
quatre vingt-dix ans, quand une législation équitable, ■;
secouant enfin des préjugés qui font sourire aujourd'hui, )
décréta avec la liberté d'enseignement, la liberté des ^
méthodes. Les Jésuites purent fonder à Metz, comme ^
autrefois, un établissement d'instruction secondaire, i
Mais à cette époque de réformes, d'innovations et ;;
d'essais de tous genres, au milieu de ces programmes |
divers qui naissaient et mouraient si vite depuis quel- ^
ques années, quelle sera la méthode des Jésuites ? |
« Notre choix ne pouvait pas être douteux. Nous ^^
avons repris le programme que l'Europe savante avait :*
connu, estimé depuis trois siècles. Ce programme a |
deux parties : l'une qui est immuable, fondée sur la \
nature même de l'homme, de l'enfant ; une autre ^
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variable et qui peut se plier aux exigences particulières |
des temps et des lieux. Mais là comme autrefois, le l
cercle entier des études littéraires doit être la prépara- %
tion à l'étude exclusive des sciences. » Pour justifier ^
cette plus grande importance qui est accordée aux ^
lettres, le R. P. a invoqué le jugement des savants eux- %
mêmes, et avec une foule de noius illustres, depuis |
Newton et Leibnitz jusqu'à Lalande et Ampère, il a '\
cité l'opinion de Napoléon L' qui a dit que les lettres .:
forment l'homme tout entier et que les sciences exactes ne le forment qu'en partie, a C'est que les sciences exactes ne s'adressent qu'au raisonnement et que les lettres développent harmonieusement toutes les facultés. De là cette dénomination si philosophique appliquée aux belles lettres : Liitciw hiimaniores, c'est-à-dire des études qui rendent l'homme plus homme. . . . Aucun homme sérieux ne révoque en doute cette nécessité des lettres ; des expériences récentes l'ont constaté. Mais comment concilier ces avantages incontestables avec les exigences impérieuses de l'avenir? La vingtième année est la limite fatale placée à l'entrée des carrières où la jeunesse de notre pays se porte de préférence. Le problème est moins compliqué qu'il ne le parait d'abord et le programme de Saint-Clément peut en donner la solution. En suivant ce programme, un enfant doué d'une intelligence ordinaire, qui a complété ses études littéraires avant l'âge de seize ans, parvient avec un esprit mieux disposé aux études scientifiques et parcourt alors cette carrière plus sûrement et même plus rapidement ; en supposant même, sans l'admettre en général, qu'un élève ainsi formé arrive aux écoles du gouvernement un an plus tard que tel ou tel de ses condisciples, déserteur des études littéraires à partir de la 4'""' ou de la 3"'"' ; bien loin de regarder ce retard comme un malheur, il faudra l'en féliciter; son éducation a été plus complète et il se présente aux diverses carrières de la vie avec des chances plus certaines de succès.
« Supposons qu'après trois ou quatre années d'études
scientifiques, un échec définitif interdise à un jeune candidat l'entrée des écoles ; qu'arrivera-t-il, s'il a été préparé comme nous venons de le dire? P'ort de ses études littéraires, muni de son diplôme, développé suffisamment sous tous les rapports, il peut avec confiance se présenter à d'autres carrières honorables et les suivre avec succès
« Depuis cinq ans, la moyenne constante des bacheliers-ès-lettres du collège représente les trois quarts des candidats. Ainsi i3 sur 18 ont été reçus l'an dernier; 12 sur 16 cette année; plusieurs avec la mention bien, ou par ordre de mérite à la tète de leur série, presque tous à Tâge de seize ou de dix-sept ans.
« Pour les sciences sur douze candidats, déjà pourvus du diplôme des bacheliers-ès-lettres, dix jusqu'ici ont été admis par la Faculté; plusieurs aussi avec? la mention bien ou par ordre de mérite à la tête de leur série; quelques-uns après six mois, tous les autres après une seule année d'études scientifiques. Les moins heureux aux examens des sciences ont été ceux des élèves que Tàge ou des exigences particulières ont forcés de se dispenser du cours complet des lettres. La moitié seulement des candidats de cette catégorie ont été reçus et c'est là une nouvelle preuve de la vérité démontrée, que le meilleur moyen de réussir dans les sciences, c'est l'étude complète des lettres. »
Avant de terminer, le R. P. fit à ses auditeurs une annonce qui fut accueillie avec applaudissements. Depuis plusieurs années, les vœux exprimés bien des fois par les familles chrétiennes de l'Est de la France,
réclamaient des Jésuites une école immédiatement préparatoire aux écoles du gouvernement. Ces vœux vont être satisfaits ; les cours spéciaux seront ouverts au collège Saint - Clément , à dater du prochain mois d'octobre. Ils y seront établis sur les mêmes bases qu'à l'école préparatoire de la rue des Postes, à Paris, c'est-à-dire dans le but d'ouvrir aux jeunes gens l'accès aux écoles de Saint-C}'r, centrale, polytechnique, des mines et des eaux et forêts. On connait de réputation l'établissement de la rue des Postes et on n'ignore pas les succès qu'il a obtenus les années précédentes. On apprendra avec plaisir les résultats des examens de l'année qui vient de finir : Vingt-cinq bacheliers-èssciences sur vingt-sept candidats ; quatre sur sept admissibles à l'école navale; six sur dix, admissibles à l'école polytechnique, enfin les douze candidats à Saint-
C\i% déclarés admissibles tous les douze
« Pourquoi la ville de Metz a-t-elle été choisie de préférence pour cette seconde école préparatoire? Nous le devons, répond le Révérend Père, aux goûts et aux aptitudes spéciales du pa}s. Nous désirions aussi témoigner par là notre reconnaissance à la cité qui nous avait accueillis avec une si parfaite bienveillance, il y a six ans, et qui, depuis, nous a prêté un si généreux concours dans l'achat et la restauration de Saint- Clément. Sans doute, et je le rappelle avec bonheur, la présence du collège, encore incomplet, a déjà pu réaliser quelque bien dans la ville et acquitter envers elle une partie de notre dette. Une église rendue au culte, un quartier populeux retrouvant un nouveau centre
d'action catholique, de vraie civilisation ; en outre des pauvres soulagés, des ouvriers occupés en grand nombre; des familles honorables fixées à Metz, pour \ suivre l'éducation de leurs entants ; d'autres attirées plusieurs fois l'année, des pays étrangers; enlin près de trois millions de plus jetés en la circulation de la ville, depuis quelques années, voilà les résultats « de l'existence de Saint-Clément à son début. Mais ce n'est pas assez pour notre gratitude et nous avons l'ambition de nous rendre de plus en plus dignes de l'ceuvre qui nous est confiée. Puissions-nous en agrandissant la sphère du collège agrandir aussi son utile influence sur la prospérité morale et matérielle d'une ville qui nous est devenue bien chère et qui est pour nous, comme une seconde patrie ! »
La rentrée du i3 octobre i858 amena un «rand nombre de nouveaux élèves. Quelques jours après, avait lieu la retraite accoutumée. Cette retraite est une transition nécessaire entre la dissipation des jours de vacances et la reprise sérieuse des études. Cette période de recueillement, ces trois jours consacrés à reprendre les traditions de piété et de discipline produisent toujours un merveilleux elTet.
Peu de temps après, les Pères réunissaient, pour la première fois, les élèves sortis du collège de Metz. Les Jésuites ne regardent pas leur tâche comme terminée, alors que, les études finies, leurs élèves abandonnent les bancs du collège. Ils les suivent, s'intéressent à leurs succès, à leurs études, à leur établissement.
A quelqu'heure qu'un ancien se présente dans une
maison de la Compagnie, il est assuré de trouver quelque Jésuite prêt à l'accueillir, à deviser avec lui des souvenirs d'enfance, à réveiller tous les nobles et bons sentiments qu'on s'est efforcé de lui mettre au cœur pendant de longues années. On invite ceux qui résident dans une ville où se trouve un collège de la Compagnie à prendre part, comme ils le faisaient alors qu'ils étaient encore sur les bancs, à toutes les solennités, fêtes religieuses, exercices scolaires, représentations théâtrales ou promenades extraordinaires. La place des anciens est toujours marquée au premier rang. Mais indépendamment de ces attraits, chaque collège groupe ses anciens .élèves en associations dont les membres sont prêts à se tendre les mains, à s'entr'aider au besoin, et en tous cas, à se soutenir les uns les autres. C'est la première manifestation de cette association qui réunissait le i3 octobre, une cinquantaine d'anciens autour du P. Stumpf et des plus anciens professeurs du collège. La génération présente de Saint-Clément était représentée par une nombreuse délégation choisie parmi les plus grands et les plus sages. A la droite du Père Recteur s'assit, un ancien élève de Saint-Augustin, revêtu du froc des Dominicains, le R. P. Colchen ; à sa gauche, un jeune magistrat, avocat-général de demain, Charles Pierron. C'est lui, qui d'une voix émue remercie éloquemment les Pères d'avoir provoqué cette réunion. Le Père Stumpf répond. Son improvisation tout empreinte de cet entrain, de cette gaîté qu'il conserve partout et toujours malgré les graves préoccupations qui l'assiègent, est accueillie par des applau-
dissements répétés. Le soir, un concert improvisé retient les convives et l'on se quitte, gardant un précieux souvenir de cette fête qui se renouvellera chaque année. Le lendemain, suivant l'usage, tous les convives de la veille se retrouvent aux pieds des autels où une messe est offerte pour ceux de leurs camarades que Dieu a rappelés à lui.
Les études sont reprises avec vigueur. Chacune des fêtes que l'on aurait célébrées dans la famille, on les solennise au collège. C'est la Sainte-Cécile, où les musiciens après avoir été à la tâche toute l'année, se trouvent à l'honneur pour fêter leur patronne. C'est la Saint-Clément, la fête religieuse de la maison. C'est la Saint-Nicolas : non content de visiter les plus petits, le grand Saint pénètre jusqu'à la classe de philosophie et dans la cellule des jeunes Pères. Ce sont les saints Innocents. C'est surtout le jour des Rois. Chaque table a partagé le gâteau. Les souverains se réunissent. Le roi des rois lève triomphalement la fève qui consacre son pouvoir. Musique en tête, le cortège s'ébranle ; l'Etoile ouvre la marche, puis les massiers, les grands seigneurs de la cour, les rois Mages y compris le souverain de l'Ethiopie, accompagné de ses suivants rapidement travestis et hâtivement bronzés. Enfin le roi des rois. C'est un futur officier supérieur. Les décorations de papier qui couvrent aujourd'hui sa poitrine seront un jour remplacées par une croix chèrement achetée sur un champ de bataille. Pour le moment, tout joyeux, sans souci du lendemain, il se laisse enlever sur une civière tendue de draperies multicolores et
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portée sur les épaules de ses tidcles sujets. Le cortège parcourt les cloîtres, les corridors, les cours de récréation pendant que les pages jettent des bonbons et la soirée s'achève aux sons de la musique.
A la Saint-Jean- Baptiste, fête du R. P. Recteur, les philosophes et les rhétoriciens représentent une tragédie du P. Cahour : Les derniers /ours de Diocletieii. Cette pièce accompagnée de chœurs obtient un grand succès. ^
Parmi les œuvres qu'abrite la résidence des Jésuites, celle des militaires n'a pas cessé d'exercer son action bienfaisante de i832 à 1870. Depuis 1848, les généraux qui se succèdent à Metz : Randon, Marey-Monge, Bourbaki, de Martimprey, d'Aurelle de Paladine connaissent cette œuvre, la suivent avec intérêt et l'encouragent. Profitant de ces bonnes dispositions, les Pères invitèrent les hommes de bonne volonté à venir pendant trois soirées entendre une courte instruction, suivie du chant de cantiques et de la bénédiction. Le quatrième jour, une messe de communion les réunissait à Saint-Clément. Cette sorte de petite retraite attirait chaque année une aftiuence considérable; cette année (i85()), on y comptait les trois généraux commandant à Metz, un grand nombre d'officiers et près de douze cents hommes.
Le ih août à la distribution des prix, le Père Bach prononça un discours sur les anciens travaux des Jésuites à Metz.
* Voir Pièces justificatives, note 5i.
Toutes les fêtes de Tannée 1860 s'effacèrent devant celle de la consécration de l'éi^lise de Saint-Clément. Le mercredi 6 juin, Mgr Dupont des Loges, assisté d'un nombreux clergé accomplit les magnifiques cérémonies prescrites par le rituel. Une foule nombreuse assistait à la messe de la dédicace. On remarquait aux places d'honneur toutes les notabilités de la ville. A la fin de l'olfice, l'Evèque adressa la parole aux fidèles.
« Avant de terminer par une dernière bénédiction, cette auguste cérémonie, c'est un devoir, c'est surtout un besoin pour mon cceur de rendre à Dieu de publiques et solennelles actions de grâces. Qu'avons-nous vu et que voyons-nous?
« Dès l'origine de l'établissement du christianisme dans notre contrée, c'est-à-dire dès les temps apostoliques, la piété et la reconnaissance des fidèles avaient érigé sur le tombeau de Saint-Clément leur premier Evèque et leur apôtre, un modeste oratoire célèbre dans les annales de l'Eglise de Metz, que les persécutions des premiers siècles et plus tard les invasions des barbares ont longtemps respecté. C'était dans son enceinte, c'était aux pieds du corps vénéré de Clément que plusieurs des Evéques qui succédèrent à ses vertus autant qu'à son autorité voulurent que leurs dépouilles mortelles reposassent.
(( Que si, dans la suite des âges, cet antique inonument avait disparu, peut-être pour faire place à notre magnifique cathédrale, jamais du moins, jusqu'à ces derniers temps, saint Clément, l'apôtre de cette ville, n'y avait été privé d'un sanctuaire où son nom si doux
put être invoqué. Mais hélas! depuis soixante-dix ans, il n'y en avait plus ! ou plutôt, je me trompe, il y en avait un magnifique, digne de la munificence et de la piété de nos pères, mais désolé et profané. Le nom de l'église Saint-C^lément était encore prononcé, on la montrait encore de loin, mais avec des larmes dans les yeux, en pensant a son antique gloire et à sa désolation présente.
« Mon Dieu ! vous connaissiez à ce sujet mon ardent désir et les gémissements secrets de mon cœur ne vous étaient point cachés ! Vous les avez exaucés par ces voies pleines de force et de suavité qui sont les voies ordinaires de votre providence. Vous avez incliné vers nous le cœur ciu souverain qui tient dans ses mains puissantes les destinées de la F'rance; dans un sentiment généreux et une pensée pleine de grandeur, il a voulu que ce monument élevé par la science et la religion, fut rendu aux sciences, aux belles-lettres et à la religion ; et, lorsqu'un peu plus tard, à son passage dans cette ville, je lui exprimai ma respectueuse reconnaissance, je ne saurais oublier tout ce que sa réponse renfermait de bienveillance : il témoigna être heureux d'avoir fait cette bonne action. Belle et noble action, en elîet ! Que Dieu la récompense !
« Et maintenant que vo\'ons-nous ? Que voyez-vous, dans ce beau jour, mes très chers Parères ? Cette église sortie de ses ruines, parée, pour me servir d'une expression des Saints Livres, comme une épouse pour son époux immortel et glorieux ; ces murs, qui ont secoué leur poussière, consacrés par l'onction sainte ; cet
autel prêt pour le sacrifice ; ces voûtes élevées qui retentissent de l'harmonie des divins cantiques ; et, autour de nous, comme une couronne embaumée, cette nombreuse et florissante jeunesse dont ces murailles abritent l'innocence, et qui vient apprendre ici à aimer Dieu par dessus tout, à honorer ses parents et à servir un jour sa patrie; et, près d'elle, à ses côtés, dirai-je ses maîtres, ses pères ou ses amis? Je dirai tout à la fois ses pères, ses amis et ses maîtres qui lui consacrent leurs travaux, leurs veilles, leurs talents, leur cœur surtout, oui tout le dévouement de leurs cœurs; dignes enfants d'Ignace, marqués comme leur père de ce double sceau qui fait la principale gloire de leur compagnie : le respect des bons et la haine des méchants.
(( Tel est le touchant spectacle que nous avons sous les yeux et que relèvent par leur présence toutes ces familles accourues pour confondre avec nous leurs prières et les accents de leur reconnaissance, l'élite de la société de cette ville et des villes voisines et à leur tète, ceux qui gouvernent la province, venus ici pour donner à cette grande œuvre un témoignage public et solennel de leur sympathie.
«Mon Dieu, que vous êtes bon ! et que je sens vivement en ce moment mon impuissance à vous remercier! Dilatez mon cœur, ou plutôt Seigneur, donnez-moi un autre cœur, un cœ^ur nouveau pour mieux vous aimer, pour vous mieux bénir, pour mieux me dévouer à Vous, à votre Eglise, à ces enfants bien-aimés ; ou plutôt encore mes enfants, mes frères, mes pères, donnez-moi tous vos cœurs afin que je les présente à Dieu en ce
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beau jour par les mains pures de saint Clément. . . . Je vous les offre, ô mon Dieu, comme un hommage de reconnaissance et d'amour! Daignez, Seigneur, les accepter et nous bénir! »
En prononçant ces paroles, Mgr Dupont des Loges semblait avoir perdu son air d'austérité et sa majesté imposante ; son visage était transfiguré par l'amour qui débordait de son àme. On sentait que cette parole n'appelait pas ce genre d'approbation qui nous fait applaudir les génies de l'éloquence de la chaire. Elle forçait cet immense auditoire à s'incliner sous la main qui le bénissait et chacun était heureux de sentir son àme vibrer à l'unisson de celle d'un saint.
Après la messe, un banquet réunit plus de six cents convives dans la grande salle des exercices. A l'issue du repas, le R. P. Provincial adressa à Mgr l'Evéque quelques mots empreints de la plus touchante gratitude. Ce discours fut suivi de couplets de circonstance, pleins d'esprit et de délicatesse, dus au Père Sengler, dont le Père Camille de la Croix avait parfaitement saisi le sens et le rh} thme en en faisant la musique. Nous en citerons ici quelques uns pour justifier la véritable explosion de bravos qui accueillait chaque refrain :
O jour heureux ! o touchant privilège ! Par la bonté dominant la grandeur, Monseigneur, veut, au banquet du collège, De sa présence ajouter la splendeur.
A la jeunesse il se plaît à sourire ; Toujours, dit-on, il l'aima tendrement. Il a pourtant, je ne crois pas médire, Un petit faible, et c'est pour Saint-Clément.
Combien de fois dans l'arène classique, Des combattants il entlamma les cœurs, Combien de fois aux jeux, à la musicjue, Il couronna de sa main nos vainqueuis. Voici bien plus 1 Oui, c'est un vrai miracle : Le carnaval a vu ce trait chaimant.
Monseigneur daigne assister au spectacle ; Toujours un faible, et c'est poui- Saint-Clément.
Nobles amis, protecteurs de l'enfance.
Valeureux chefs de ncjs brillants soldats,
Père chéri de nos Pères de France,
Prêtres pieux, illustres magistrats :
De Monseigneur, vénérant la personne,
Vous le prenez pour modèle aisément.
Voilà pourquoi. Messieurs, je vous soupçonne
D'avoir un faible aussi pour Saint-Clément.
Les membies de la presse locale qui assistaient à ces fêtes attestent, que chacun admira la tenue de cette jeunesse, toujours de bonne compagnie, même au sein du plaisir; toujours docile, même dans l'entrain des jeux ; on applaudissait « à cette attitude, à ces sentiments qui savent allier les enseignements de la religion aux légitimes distractions du jeune âge. KÛ'^it précieux, résultat inappréciable de la bonne éducation dont les Révérends Pères sont les dispensateurs.
« La gaité de cette jeunesse faisait véritablement du bien à notre vénérable Evèque dont la noble et austère ligure s'éclairait d'un ravon de joie pure qui se communiquait de proche en proche. Il souriait à ces chants dont le bon goût, la sensibilité, la reconnaissance pouvaient revendiquer la meilleure part et il daignait leur prodiguer ses applaudissements. »
Cette fête fut terminée par la lecture du procès-verbal de la cérémonie de la dédicace de Saint-Clément. Tous les assistants tinrent à honneur d'apposer leur signatuie sur cette pièce officielle et de rendre ainsi hommage à ceux qui furent avec Monseigneur les promoteurs de cette solennité: les vénérables Bénédictins qui habitèrent l'abbaye pendant trois siècles;' le saint Père Potot, le prophète de Saint-Clément; le Père Eugène Biaun dont l'abnégation permit la fondation du collège; le Père Lauras, qui de cet amas informe de constructions et de ruines, tira un si heureux parti, et enfin celui qui porta la vie dans les plus petits recoins de cette œuvre grandiose, le R. P. Stumpf.
A la fête du Père Recteur, fe 25 juin 1860, les élèves furent conduits à Luxembourg. A leur arrivée, la population couvrait les glacis aux abords de la gare. Mgr Adamès, pro-vicaire apostolique du diocèse de Limbourg, à la tète d'un nombreux clergé était venu au devant du collège. Le cortège se dirigea, musique en tète, vers la ville, dans laquelle on entrait, sur une étroite passerelle élevée de cinquante mètres au-dessus du fond du large fossé de la place, ce qui est fort pittoresque, mais non moins étourdissant pour les natures tant soit peu impressionnables.- «La première visite des voyageurs fut pour l'église Notre-Dame où ils en-
' Voir Pièces justiticatives, note 52.
" De nombreux emprunts sont faits à la relation de ce voyai^e insérée par M. Clienard de AIa:^ic'res dans le journal tiu'il dirigeait à cette époque.
tendirent la messe célébrée pontificalement par Mgr Adamès. En entrant, dans cette église pleine pour les Jésuites de souvenirs tristes et doux, où chaque image, chaque pierre, chaque tombe éveille en eux de profondes et légitimes sympathies, les physionomies, tout à l'heure si rieuses, avaient pris un remarquable caractère de gravité. Disons d'ailleurs et nous le savons de source certaine que la tenue toujours parfaitement convenable et distinguée des élèves de Saint-C^lément, leur politesse aimable et aisée, ont produit à Luxembourg, les plus favorables impressions. »
En sortant de l'Eglise, on alla saluer le bourgmestre de la ville, qui offrait au collège une généreuse hospitalité dans les salons splendides du Palais des Etats. Une table de six cents couverts avait été dressée et, sans bruit, sans confusion, comme par enchantement, les nombreux convives se trouvèrent à leur place. Pendant le repas, on exécuta des chants et des symphonies. Le Père Stumpf prit la parole pour remercier Mgr Adamès, le bourgmestre et les habitants de Luxeinbourg. Il réussit à faire partager à tout son auditoire l'émotion attendrie dont il était lui-même profondément pénétré. L'Evèque répondit au R. P. Recteur. Le président de l'Athénée de Luxembourg dans un savant discours, rappela les anciens souvenirs des Jésuites dans cette contrée; les fondations utiles, charitables et pieuses dues à leur initiative, les bienfaits répandus par cet ordre illustre.
Mgr Adamès voulut que chacun des voyageurs emportât un souvenii" de cette journée et lui-même distri-
bua environ six cents images de la Vierge miraculeuse de Luxembourg. A'ers quatre heures de l'après midi, les vovageurs, reconduits par la ville entière, remontèrent en wagons après des adieux empreints de la plus cordiale affection.
Au commencement de l'année iSin une division du lycée rencontrant en promenade, une division de Saint- Clément, quelques coups de poing furent échangés ; une mêlée de quelques instants eut lieu, à la suite de laquelle chacun reprit son chemin, ne laissant sur le carreau, ni morts, ni blessés. L'autorité universitaire fit son rapport. Le Préfet s'en saisit. Le Baron Jeanin avait été nommé depuis le mois de juillet iHbq en remplacement du Comte Malher, Ce personnage, ami d'Edmond About ^ et de toute la camarilla qui exerça une influence néfaste sur la fin du règne de Napoléon IH, saisit avec empressement cette occasion de susciter une mauvaise affaire aux Jésuites. Il envoya
'Edmond About, Causet'ies {Paris, Hachette, iS65, in-12), rapporte une lettre de son ami le Préfet Jeanin : « Le choix de l'Empereur m'a jeté dans un foyer de réaction furieuse; je lutte en désespéré, mais que puis-je à moi tout seul! Mon Evêque est un enragé, un père Duchesne en soutane. La centième partie des injures qu'il nous dit en puhlic suffirait pour faire envoyer un pauvre diable à Cavenne, mais que faire? Mon procureur général (Baron de Gérando) est un vieillard austère, sincère, toujours prêt à plier les genoux ; mon Général (Bourbaki) est une culotte de peau, de la peau la plus douce et la plus maniable; mon receveur général (de Saint-Chamant) a mis ses enfants chez les Jésuites. Je suis seul de mon bord.»
Ce personnage n'a laissé que de tristes souvenirs dans le pays qu'il était chargé d'administrer.
immédiatement un réquisitoire à Paris. A la vue de cette pièce, l'émoi est à son comble. Deux inspecteurs généraux de l'Université reçoivent l'ordre de partir pour Metz. Ces messieurs arrivent inopinément au collège, visitent toutes les classes, se font ouvrir les salles vides, saisissent le moment où les élèves sont absents pour fouiller les pupitres, parcourir les cahiers, examiner les livres et iinalement après sept ou huit heures d'interrogations et de perquisitions se retirent, avouant qu'ils n'ont absolument rien vu de suspect.
Le journal messin qui était en communion d'idées et recevait les inspirations de M. Jeanin présenta les faits en dénaturant ce minuscule incident et l'enrichissant de grossières inventions. Le Père Marquet, préfet des études, dut écrire une lettre rectifiant les faits. La plupart des autorités et notamment le Général Commandant la Division, vinrent offrir au R. P. Recteur, leur appui contre la malveillance préfectorale.
Au mois de juin, l'académie de la classe de seconde donna une brillante séance ?<ut Jeanne d'Arc. ^ Quelques jours plus tard, pour la fête du Père Recteur, on représentait un drame historique, tiré de l'histoire des Ducs de Bourgogne et intitulé Jean-sans-Peur. A la fin de l'année, le collège faisait recevoir 17 bacheliers ès-lettres sur 21 candidats; ib bacheliers ès-sciences sur 35. Un élève était reçu à l'école pol\'technique, le premier d'une
' Voir Pièces justificatives, note 53.
nombreuse et vaillante série, deux à Saint-Cyr et deux à l'école de médecine militaire.
L'histoire d'une institution, d'un collège présente nécessairement quelque monotonie; chaque année recommence le c\xle des études, des exercices formant un intérêt actuel, vivant pour ceux qui \' prennent part, niais qui, de loin, tînit par changer d'aspect et amener une repétition fatigante. Plaisirs et pleurs d'enfants passent. A peine, à trente, à quarante années de distance, se rappelle-t-on les larmes versées à l'annonce de la mort d'un Père que vous avez aimé, d'un camarade dont vous avez partagé les jeux et les travaux. Nous ne pourrions rappeler ici tous ces deuils. Pour beaucoup de nos camarades le R. P. Didierjean, dans ses souvenirs de Metz ^ a retracé des portraits qui nous font revivre à l'époque où les Béhé, du Coëtlosquet, Purnot, Altmayer, Aweng, Boulangé, Chenard de Mazières et tant d'autres, après avoir entraîné leurs amis pendant qu'ils vivaient, leur apprenaient comment on meurt pour aller au ciel. Mais pour les Pères? Comment écrire ces souvenirs? Que dire d'un Jésuite? Il a aimé Dieu, a été fidèle à sa règle jusqu'à la perfection, il s'est fait aimer de tous. Mais cette piété, cette obéis-
' Souvenirs de Met^. L'école Saint-Clément, ses derniers jours, par le M. P. Didierjean de la Compagnie de Jésus. Paris, Albanel, 1875, 2 vol in- 12.
Elèves des Jésuites. Souvenirs des collèges de la Compagnie de Jésus en France i85o-i8So. Paris. Victor Palmé, 1882, 2 vol. in- 12. Jeunes chrétiens de notre temps. Notices biographiques par le R. P. Didierjean. Paris, Victor Retaux, 1891, i vol. in-8°.
ig2
sance, ce dévouement, ils ne seraient pas Jésuites, s'ils n'avaient ces vertus au suprême degré. Quant à leurs talents, leur science, leurs succès individuels, ils passent leur vie à cacher ces mérites et à les en croire, plus ils sont grands, plus ils sont misérables. Combien ont passé à côté des Pères Bigot, Ringot et de ceux qui ont été chercher le martyre à la Guyane, des Pères Bertrand, Bonnomet, Joubaud de Montfort, Denizot et n'ont su qu'à l'heure de leur mort et leur héroïsme et leur immense charité. On s'use vite quand on ne ménage ni sa santé, ni ses forces. De i85'2 à 1802, dix Jésuites passés par le collège de Metz ont disparu et sont allés recevoir au ciel la récompense d'une sainte vie.
En i8b3, furent célébrées à Metz les 2, 3, 4 et 5 février, les fêtes de la canonisation des Martyrs Japonais. De ces vingt-six martyrs, trois: Paul Miki, Jean Soan et Jacques Kisaï appartenaient à la Coinpagnie de Jésus. Ces fêtes coïncidant avec les exercices de l'adoration perpétuelle eurent lieu avec une pompe solennelle. Les instructions furent données par le R. P. Ambroise, gardien du couvent des Capucins de Paris. Les enfants de Saint-François et ceux de Saint-Ignace a3'ant été associés dans le martyre, il était juste que leurs frères s'unissent pour célébrer le triomphe.^
Signalons cette même année, une séance des élèves de seconde auxquels on avait donné comme argument :
' Les Martyrs Japonais. Notice historique extraite de l'histoire du christianisme au Japon, par le P. de Gharlevoix. Le Puy, Marchesson, i863, in-i8.
CHAP. II. COLLÈGE SAINT-CLÉMENT 1 q3
reufauce de Dui^iiescUu. F^nfin, la distribution des prix où le R. P. Stumpf prononça un discours sur Pt'ludt' de /j philosophie. Pour compléter l'historique de la maison, ajoutons que le Père Letierce donna à la Cathédrale une série de sermons sur le spiritisme qui eurent un énorme retentissement.
La plus grande fête de l'année est toujours celle où l'on apporte ses vœux au Père de famille, au R. P. Recteur. Tout est combiné, préparé de longue main pour en assurer la réussite. Maîtres et élèves rivalisent de zèle, on garde le secret, le plus possible, enfin, le grand jour arrive, tout est prêt. En 1864, on joue un drame historique emprunté à l'histoire de Bretagne: la Traliisoii.'^ Le lendemain, tous partent dès le matin, on se rend à Gorze où une hospitalité grandiose est offerte dans la belle propriété du père d'un des élèves du Collège.
En i865, on garde le souvenir d'une belle séance académique de la classe de rhétorique qui avait pour thème, un épisode du bomba7\iement d'Alger, en i683, ainsi que des fêtes qui eurent lieu les 26, 27, 28 mai en Thonneur de la béatification du Père Canisius.
C'est également vers cette époque que les élèves de Saint-Clément qui faisaient partie des Congrégations de la Sainte-Vierge se décidèrent, sous l'inspiration du Père Sucher à embellir la chapelle de Congrégation. Ce sanctuaire d'une belle et simple architecture romane
1 Voir Pièces justificatives, note 54.
devint un modèle idéal de grâce et de splendeur digne, autant que possible, en ce monde, de Celle qu'on 3' révérait. Le Père Didierjean, dans sa notice sur Etienne Aweng, nous dit avec quel zèle et quel amour on y travailla. « De magnifiques vitraux, représentant les chers patrons de la jeunesse, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kotska, saint François de Sales, le Bienheureux Pierre Fourier, décorèrent les murailles, ne laissant pénétrer dans l'enceinte qu'un demi jour mystérieux, comme pour inviter au recueillement et à la prière. Au-dessus d'un autel admirablement sculpté, d'un s\mbolique dessin que la peinture rendit plus manifeste, une grande fresque offrit aux regards l'image rayonnante de Notre-Dame des Anges. Le chœur reçut un pavé de marbre précieux au fond blanc, sur lequel ressortissaient des chiffres du plus riche eflét. Des boiseries en chêne, artistement travaillées avec stalles pour les dignitaires, firent le cordon de la nef, encadrant les quatorze stations du chemin de la croix, de vrais chefs d'oeuvre dus au pinceau délicat d'une dame messine. Des peintures pleines de goût et de style tapissèrent les murs, embellirent les colonnades, et des voûtes bleu de ciel, parsemées d'étoiles d'or, couronnèrent tout l'édifice...))
« Un jour, une pensée touchante vint s'oftVir avec insistance à l'esprit de l'un des dignitaires de la Congrégation. A la Reine des Anges, il faudrait une cour digne d'elle. Autour de son image, ne pourrait-on placer quelques reliques des angéliques patrons de la jeunesse et de la bienheureuse Marguerite-Marie, récem-
ment élevée sur les autels? Les congréganistes accueillirent cette pensée avec enthousiasme. Avec l'approbation du P. Directeur, une requête fut envoyée au Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus. Bientôt arrivèrent de Rome les reliques demandées : deux élégants monuments en bronze doré les reçurent et vinrent orner le chœur de la chapelle. La joie des congréganistes à cette vue, ne lut égalée que par leur reconnaissance. Ils la témoignèrent par une lettre collective au Très Révérend Père Général qui daigna leur adresser cette bienveillante réponse :
Rome, 28 mars 1866.
Très chers Congréganistes de la B. V. Marie,
«J'ai lu avec une grande consolation pour mon âme la lettre où vous me remerciez de vous avoir envové quelques reliques de ces Jeunes bienheureux qui, par la protection de la Vierge Mère de Dieu, ont conservé sans tache jusqu'à la mort le lis de leur innocence. Ce qui m'a causé le plus de joie, c'est le saint désir dont vous brûlez, de marcher sur leurs traces et d'implorer leur patronage pour traverser sans atteinte la contagion pestilentielle de ce siècle qui exerce une influence mortelle sur tant d'imprudents jeunes hommes. Elle mérite aussi de grands éloges, elle semble même pour vous un nouveau gage de prédestination, la tendre dévotion que vous professez envers le Sacré Cœur de Jésus; elle vous a suggéré le pieux souhait de voir s'allumer dans votre cœur une étincelle du feu qui embrasait la bienheureuse
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LES .lESUITES A METZ
Marguerite-Marie d'amour pour ce sanctuaire de la Divinité, pour cette intarissable source de grâce. Persévérez, très chers fils Congréganistes, à honorer avec ardeur ces admirables jeunes saints que les Souverains- Pontifes vous ont donnés pour patrons : Louis de Gonzague, Stanislas Kostka et Jean Berchmans ; imitez leurs éclatantes vertus, afin qu'après avoir suivi comme eux les voies de la justice, Dieu vous montre son royaume et couronne vos travaux d'une éternelle récompense.
« Souvenez-vous de moi, dans vos saintes prières; en retour, je vous recommande instamment à notre Bienheureuse Mère, vous tous, Congréganistes très chers en Jésus-Christ. »
Votre tout dévoué dans le Seli^neur,
Pierre Becks,
Général de la Compagnie de Jésus.
Presque chaque année ramène des fêtes religieuses | destinées à honorer quelque saint de la Compagnie de Jésus, Après les martyrs de la Pologne et du Japon, après le Père Canisius vint le tour de la béatification du Bienheureux Jean Berchmans.^ C'est à la cathédrale de Metz que furent célébrées, les ii, i 2 et i3 mai, les' fêtes destinées à honorer ce nouveau patron de la jeunesse chrétienne.
• Nous empruntons le récit de ces tètes au journal le Vœu national, dans lequel le rédacteur en chef M. Vaillant a donné à Saint-Clément de si nombreuses marques d'affection et de dévouement.
« Rien de plus solennel que ces cérémonies où ont été déploN'ées toutes les pompes de l'Eglise. La cathédrale est ornée avec un luxe exquis et majestueux. D'immenses tentures de couleur écaiiate, descendant d'un dôme fixé au-dessous de la clef de voCite de l'abside, encadrent le maitre-autel ; à droite et à gauche du transept et adossées aux gigantesques piliers du choeur sont élevées deux sortes de chapelles, abritant, celle de gauche : la statue de la Sainte Merge ; celle de droite : les reliques du Bienheureux. Sur une immense bannière tombant de la nef, on lit écrit en lettres d'or sur fonds rouge : Beato Joaniii Berchniaiis inter C( dites adscripto. . .
« La population messine tout entière s'est associée aux pieuses intentions des organisateurs de cette grande manifestation catholique. Toute la journée, une foule immense a assisté aux saints exercices avec le zèle le plus édifiant. Le soir, c'est à peine si le flot sans cesse grossissant des auditeurs a pu trouver place sous la nef immense. Au pied de la chaire, devant l'autel du Dieu vivant, dans cette cathédrale dont les architectes semblent avoir calculé les dimensions sur la foi et la piété des populations qui vivent à son ombre, tous les rangs étaient confondus, toutes les classes étaient représentées ; il n'y avait qu'une inspiration pour rendre au héros du jour un religieux hommage, il n'y avait qu'une âme pour seconder la grande et pieuse pensée qui a inspiré cette touchante cérémonie.
« A sept heures et demie, Mgr Mermillod, Evèque d'Hébron, monte en chaire. Mgr Dupont des Loges et Mgr Adamès , vicaire apostolique de Luxembourg,
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avaient pris place au milieu d'un nombreux clergé. Dès six heures, tous les sièges étaient envahis, toutes les voies étaient obstruées ; la circulation dans les bas-côtés était impossible. Chacun était avide d'entendre l'éloquent successeur de Saint- François de Sales et son digne continuateur. Monseigneur l'Evèque d'Hébron est l'une des plus grandes paroles de ce temps ; son geste est simple et énergique, sa phrase est accentuée, sa période abondante et portant coup. Il a des élans qui saisissent et des inspirations qui enlèvent. Son éloge vrai et délicat de notre vénérable Evèque a été au cœur de l'assistance ; toutes les poitrines frissonnaient à ce noble langage qui exprimait excellemment la pensée de tous. L'orateur a eu aussi d'heureuses allusions au passé religieux de notre ville, à l'esprit de sa population, au souvenir de Bossuet, dont les premiers essais oratoires ont retenti sous les voûtes sonores qui renvoient aujourd'hui d'autres échos puissants.
« L'orateur avait son sujet tracé d'avance. Dans la vie de Jean Berchmans qui, mort à 23 ans, a mérité la couronne des bienheureux, il a mis en relief les trois vertus qui l'ont faite si grande en la faisant si humble: la pureté, l'amour, la fidélité, trois vertus dont notre siècle a besoin et que Pie IX a voulu exalter devant les générations contemporaines.
«A Dieu ne plaise que nous essayons de donner une idée, même affaiblie, même lointaine, des lumineux développements, des aperçus profonds, des considérations élevées que ce point de départ a inspirés à l'orateur. . . . Disons seulement que la péroraison a été le
digne couronnement de cette magnifique homélie. Son invocation à Jean Bcrchmans qui a ému tous les cœurs, a atteint des hauteurs sublimes. Cette puissante parole descendant sur cette forêt de tètes attentives, tous ces yeux levés sur l'apôtre inspiré, c'était beau, c'était grand !
« Après le sermon, il y eut un magnifique salut en musique. Le choix des morceaux était excellent; l'exécution, par les élèves de Saint-Clément, très réussie. On entendit V Ecce panis de Chérubini, solo admirablement chanté par une voix pure, suave, aux accents vraiment religieux; Qiiis ascendet, solo et chœur de Zingarelli ; l'oia pidchra es du P. Lambillotte et un magnifique Taiiium Ergo de Gluck.
« Le chœur était décoré splendidement. Des feux multicolores dessinaient ses lignes architecturales ; les lustres de la nef, comme autant de couronnes projetaient par des milliers de bougies leurs rayonnements circulaires. La cathédrale était devenue une vallée de flammes. La bénédiction eut pour la foule d'indicibles émotions. Quand les fronts courbés se relevèrent, l'abside étincelante apparut baignée dans une lumière ardente et pourtant vaporeuse qui en fit saillir tous les contours, en dessina tous les arceaux, en détailla toutes les nervures. Les feux verts encadrant le chiflVe de la Compagnie de Jésus se mariaient aux feux rouges qui remplissaient le chevet, aux étincellements des verres de couleur, aux incandescences d'une forêt de cierges.
« L'effet était incomparable, la pompe grandiose et digne de la Majesté d'en haut; c'était comme une per-
spective céleste, comme une porte ouverte sur les splendeurs du Paradis !
c( Le triduum en l'honneur du Bienheureux Berchmans s'acheva au milieu d'un enthousiasme dont notre ville n'avait pas donné l'exemple depuis longtemps. Il est impossible de voir plus d'empressement pour trouver place dans l'immense cathédrale et plus de recueillement dans une foule aussi compacte. On évalue à huit mille environ le nombre des auditeurs qui se pressaient le soir dans les nefs de la basilique et l'on a compté jusqu'à trois cents prêtres venus des diverses parties du diocèse.
Mgr Mermillod a été visiblement touché de ce concours. Chaque fois que l'orateur paraissait dans la chaire, quand son regard se promenait sur cet imposant auditoire, sans qu'il lui fut possible d'en atteindre les extrémités, on voyait l'éclair d'une sainte joie briller sur son front et l'on sentait que l'émotion lui montait au cœur. Ce peuple aimable et généreux, ces enfants, ces jeunes gens, cette blanche légion de lévites, l'honneur de l'éducation catholique, l'espoir du sanctuaire, ces religieux qui sont une des plus vaihantes milices de l'Eglise, ces prêtres dévoués, savants et modestes et à la tête des uns comme des autres, les unissant dans son amour ainsi qu'ils sont unis entre eux dans le zèle et la passion des âmes, ce pontife universellement vénéré, modèle de fermeté épiscopale, invinciblement attaché aux grands devoirs de sa dignité: c'était un spectacle ravissant qui a saisi l'orateur et a
tiré de son cœur des accents émus, de véii tables effusions de tendresse apostolique.
« Le Bienheureux Jean Berchmans, étudié dans son cœur et dans l'opportunité de son trioniphe ; Jésus- Christ considéré comme idéal, force et chef des saints ; l'Eglise envisagée comme le chef-d'œuvre de Dieu, tille du Père, épouse du P'ils, mère des âmes, et en même temps, comme la seule puissance capable de sauver le monde : voilà les thèmes léconds développés par le grand orateur, ou, si l'on veut, la sublime trilogie chantée par ce poète. S'attacher à Jésus-Christ qu'on outrage, servir l'Eglise à qui l'on veut fermer la porte des sociétés, telles sont les deux grandes idées, les deux cris de l'àme qui ont fait le caractère distinctif de cette prédication.
« Comme il était chaleureux, le cri de l'apôtre appelant à la régénération du monde les jeunes clients du Bienheureux Berchmans, les fils de l'éducation catholique ! Ah, venez à nous, disait-il, donnez-nous votre jeunesse, vos forces, votre ardeur, votre dévouement et nous sauverons le monde. N'allez pas grossir le nombre des amollis et des blasés, qui ne savent plus que conduire un cheval et battre des mains dans un théâtre avili. Laisseriez-vous donc aux fils de vos fermiers l'honneur de vous bénir et de vous absoudre? Ce n'est pas l'Eglise qui a besoin de vous, c'est vous qui avez besoin de l'Eglise pour faire entrer la bénédiction dans vos familles et sanctifier vos richesses. Ces généreux appels en face du tabernacle, en présence d'une aussi auguste assemblée faisaient songer à saint Bernard dont
l'orateur lui-même a rappelé les deux voyages dans le pays Messin.
« La messe en musique du deuxième jour a été chantée par le Petit-Séminaire, Celle du troisième jour et les saluts des trois jours par les élèves de Saint- Clément. Les chœurs ont été enlevés avec entrain et accord. Quelques soli ont été vraiment remarquables, notamment VEcce paiiis de Cherubini, le vendredi. A la messe du samedi, citons le Super Jlitinina du P. Lambillotte. Au salut du même jour ont été exécutés un O Salularis (solo et chœur) de Lesueur : un trio Bealiis vir de Ha\dn, le magnirique Ave Maria de Cheiubini et enfin un Tanliim crgo (duo et ch(eur) du directeur de la musique de Saint-Clément, le R. P. Collin, page intiniment remarquable et qui l'évèle des qualités de premier ordre.
« La messe solennelle du dimanche était en partie de Mercadante. Elle a des passages admirables notamment le Credo. A l'oirertoire, c'est le magnifique Quis asceudet de Zingarelli qui a été chanté; le solo O Salularis de l'élévation est de Panowska. Au salut, le solo et chteur O f'oiis pietatis est de Ha\dn; le duo Justus ut pabna du P. Lambillotte ; le touchant Aj'c Maria (duo et chœur) de Mozart; enfm le l\inlu)u e}\i^() de Rossini a dignement couronné cette série de pages magistrales. »
A la fête du Père Recteur, le Père Bach fut chargé de composer le drame qui fut représenté. Baldomir ou la fête du solslice d'elJ à Dii'oduruin est une étude sur les druides, sur la religion et les mœurs des Caulois
CHAP. II. COLLEGE SAINT-CLEMENT 2o3
OÙ l'érudition archéologique ne le cède en rien aux charmes de la versification et à l'intérêt de l'action. '
Nous reproduirons ici la dédicace dont le Père Bach avait fait précéder son œuvre :
«Au Révérend et bien aimé Père Stumpf, recteur de l'école Saint-Clément.
«Mon Révérend Père, l'amour du pays natal m'a fait étudier les antiquités de Divodurum et m'a inspiré ridée de mettre en scène les Druides qui avaient leur asile dans son voisinage. Mais ce qui m'a guidé dans cette œuvre d'imagination, c'est le désir de représenter, sous le voile de l'allégorie, ce gouvernement si paternel, qui vous fait ciiérir de votre nombreuse et intéressante famille. Baldomir est un personnage de fiction, et pour rendre son rôle plus digne du but que je me proposais, j'ai dû lui supposer une élévation de sentiments à laquelle ne put jamais atteindre la grossière simplicité de nos ancêtres. Au moyen de cet artifice qu'autorisent les vulgaires licences de l'art dramatique, j'ai pu offrir un tableau d'une grande vérité. S'il a été applaudi, ce n'est pas à cause de son mérite littéraire, c'est parceque les spectateurs y ont reconnu le portrait de celui qui faisait l'c^bjet de la fête. Cet opuscule n'est pas destiné à la publicité. C'est un souvenir de famille. Puisse-t-il vous être aussi agréable qu'il sera cher à tous vos enfants. »
J. Bach, S. J.
' Voir Pièces justiticatives, note ??.
Plus nous avançons, plus nous vo3'ons se consolider les excellentes relations qui existaient entre les Pères de Saint-Clément et les habitants de Metz. Si l'on en veut une nouvelle preuve, on n'a qu'à jeter les yeux sur la nombreuse assemblée c|ui se presse à la distribution des prix, sous la présidence de l'Evèque. Au premier rang, le Général Comte de Martimprey, sénateur, dont les trois fils sont élèves du collège ; le premier président; M. Odent, préfet de la Moselle; le Maire de Metz; plusieurs généraux ; un grand nombre de magistrats ; les Colonels Desaint de Marthille, Seré de Rivières, de Hecquenem de Lamothe qui eux aussi avaient leurs fils à Saint-Clément, des officiers supérieurs, l'Ingénieur en chef des Ponts et chaussées, le Receveur Général, le Vicaire général, des chanoines, des curés, etc.
A quoi peut-on attribuer cette affluence? Généralement les réunions de ce genre ne sont guère considérées que comme une corvée imposée par une situation officielle. Ici, on ne peut expliquer cet intérêt que par l'attrait même que les Jésuites savent mettre dans toutes les parties de leur enseignement. Une distribution de prix n'est pas pour eux le derniei" chaînon de ce lien qui, pendant deux mois, va se détendre et leur laisser un peu de liberté; c'est une séance dans laquelle, plus qu'à un autre moment, on voit le jeune homme, l'enfant, livré à lui-même, plus libre, plus expansif, où on pourra lire plus clairement dans cet esprit et puiser des renseignements qui permettront d'agir plus aisément sur son imagination et sur son cœur. Ne doit-on pas aussi
CHAP. II. COLLÈGE SAINT-CLÉMENT 2o5
reconnaître qu'une bonne partie de cet attrait est du au R. P. Stunipf qui, depuis quatorze ans, a passé, laissant partout des marques vivantes de sa sagesse, de sa charité et de prudence. Il y a peu de familles qu'il n'ait consolées dans leurs deuils, soulagées dans leurs misères, dont il n'ait eu à relever le courage, l'espérance. On aime à l'entourer dans ces réunions où son esprit ^ if, sa douce gaîté ne reculent même pas devant un jeu de mots ou une bonne plaisanterie.
Quoi qu'il en soit, après une introduction musicale jouée avec brio, le Père Masse, professeur de rhétorique, a prononcé le discours d'usage. Résumer dans une dernière parole les leçons de l'année, faire comprendre le mot qui doit être, pendant les vacances et à jamais le cri de ralliement des élèves de Saint-Clément, tel est le but que s'est proposé l'orateur. Or ce mot, c'est l'honneur, l'honneur chrétien. Le Père Masse a retracé dans un tableau vif et étincelant le principe du sentiment de l'honneur, son histoire, son action sur le destin des peuples. En terminant, il a exhorté les élèves de Saint-Clément à inculquer le sentiment de l'honneur « par leur langage, par leur vie, par leurs luttes, et, s'il le fallait même, par leurs défaites, car il en est de triomphantes, comme a dit Montaigne, à l'égal des plus grandes victoires. »
Les succès remportés répondaient aux efforts des maîtres et des élèves. Chaque année le collège faisait recevoir un ou deux élèves à l'école polytechnique. En 1864, dix candidats sur onze avaient été admissibles à Saint-Cyr; en i865, quatorze admissibles sur quinze
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candidats. Enfin, en r866, sur treize candidats présentés, tous étaient admissibles et dix étaient reçus. Cette même année l'élève l'eçu le premier à l'école forestière sortait de Saint-Clément.
Ces succès, de plus éclatants encore, remportés dans d'autres collèges de Jésuites, stupéfiaient les Universitaires qui ne savaient à quoi les attribuer. Ils en cherchaient l'explication dans je ne sais quelle préparation immédiate, dans laquelle la machine surchauffée recevait son maximum d'entraînement. Mais, voyant que ces efforts n'amenaient aucune catastrophe, que, loin de faiblir, une fois arrivés, les élèves des Jésuites se maintenaient et même gagnaient des rangs, ils sentaient le côté faible de leur argumentation.
On était bien forcé alors de reconnaître que la force des Jésuites était dans leur plan d'études. Dans une éducation intellectuelle sagement conduite, il ne suffit pas de donner aux enfants une grande quantité de connaissances, de leur apprendre des mots et des faits qui viennent s'entasser sans ordre et sans méthode, il faut surtout élever, développer, éclairer et fortifier l'esprit. L'intelligence qui aborde les mathématiques sans être suffisamment préparée par les études littéraires peut se transformer en une machine à calcul, elle ne saurait former ni le goût, ni le jugement. Quand, avec une parfaite unité de vues, un ensemble d'efforts combinés pour obtenir le même but, l'enfant est arrivé au terme de ses études littéraires, alors il peut subir cet entraînement, cet énergique coup de la fin, dont pour son malheur et pour son appauvrissement intellectuel
et moral, la société moderne marque l'entrée de toutes les carrières libérales.
Il est une autre cause, mais celle-là, dans leur aveuglement, ils ne veulent pas la voir. C'est que la littérature, l'histoire, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques même reçoivent de la religion, leur véritable grandeur, leur perfection et leur valeur morale et sociale.
En l'SGy, nous emprunterons à la plume de M. Vaillant, rédacteur en chef du J^œii national, les lignes consacrées à la fête du R. P. Recteur.
« Soirée littéraire, soit, mais, soirée musicale, chorale, dramatique, soirée à surprises et à effusions de famille, soirée charmante pour tout dire en un mot, Arthur de Brctai>ue^, tel est le titre du drame historique en trois actes qui a déroulé devant les spectateurs ses sombres et toucliantes péripéties. On y a vu l'ambition cruelle aux prises avec l'enfance naïve et innocente et les victimes comme les bourreaux ont eu une large part dans les applaudissements.
w Notez que Saint-Clément prend tout à son propre fonds, acteurs, costumes, décors et jusqu'au drame luimême, taillé de toutes pièces dans l'histoire, par une plume habile qui est de la 'maison. Chaque acte est précédé et suivi d'une manifestation musicale, ouverture à grand orchestre savamment exécutée et choeurs enlevés avec précision et vigueur. Tout l'honneur de ce lyrisme revient au R. P. Collin, organisateur infati-
' Voir Pièces justificatives, note 56.
gable, chef d'orchestre distingué, virtuose et composi- 'i
teur qui n'en est plus à faire ses preuves. Et quand le r,
rideau fut tombé sur la péripétie sanglante, il se releva ■}
pour dégager d'autres émotions plus intimes et plus y
douces. :|
« Le noble Arthur, méchamment occis, ressuscita i
juste à point, pour offrir, au nom de l'école tout entière, ^
et au milieu des acclamations enthousiastes, une magni- )
fique gerbe de fleurs au héros de la fête, au R. P. Rec- t
teur qui se leva tout ému et prit la parole... Ce fut le j
véritable bouquet ! Ce qu'il dit de bon, d'aimable, de i
senti à l'assistance, les éloges qu'il distribua, l'hommage i
qu'il rendit à notre bonne ville de Metz, dont il est 'j
l'hôte aimé depuis quinze ans... ce serait témérité folle |;
d'en essayer même une analyse dont l'accent, l'âme, f
l'inspiration seraient absents. Tout le monde sait que y
l'éloquence du P. Stumpf est faite à dose égale de creur I
et d'intelligence et quand l'émotion lui arrache une 1
larme, on y voit toujours briller l'éclair de l'esprit. » )<
Il n'y a pas de belle fête sans lendemain. Le 24 juin, "l
on alla donc visiter les usines de Styring-Wendel.
M. Aweng, le directeur de ce magnifique établissement
qui avait déjà les précédentes années offert en sem-
blables circonstances, l'hospitalité au collège dans les t
différentes usines qu'il avait dirigées, à Moyeuvre et à ^
Hayanse, attendait les visiteurs et les accueillait d'une ]
manière qui reste dans la mémoire de tous ceux qui en J
•Il
profitèrent, comme l'un des meilleurs souvenirs de leur k
enfance. Quelles charmantes journées! on visitait les ^
forges, on faisait de magnifiques promenades à travers
des sites pittoresques. Avant le départ, le banquet réunissait sous les yeux de leurs excellents hôtes, des centaines de jo^^ux convives.
Quelques jours après, nouvelle solennité. Les fêtes de l'Adoration perpétuelle coïncidant avec la fête de saint Ignace attirèrent à Saint-Clément une foule considérable. Dans le diocèse de Metz, les pieux exercices de l'adoration perpétuelle, institués par Monseigneur Dupont des Loges, durent trois journées dans chaque église.
Tout était en fête à Saint-Clément. La vaste église était insuffisante, ses portes étaient assiégées, ses vestibules encombrés, le trop plein stationnait dans la cour que jalonnaient des mâts, où llottaient des banderolles et des oriflammes. L'église avait reçu une ornementation d'un goût riche et charmant. Aux nombreux piliers de la nef couraient des spirales de fraîches guirlandes. Des lustres prodigués descendaient dans les entrecolonnements et des bannières magnifiquement brodées semblaient garder l'accès du chœur. De riches draperies surmontées d'une croix étincelante, encadraient les magnificences de l'autel, tandis que sous la clef du chevet, quatre immenses voiles de pourpre, sortant d'un diadème aérien, dessinaient une courbe gracieuse en se reliant à des pendentifs et iormaient comme un dôme auguste au-dessus de l'autel... mais cette pâle description donne une idée trop affaiblie de cette magnifique décoration.
L'orateur choisi pour adresser la parole aux fidèles était le premier prédicateur de l'époque, celui qui attirait autour de la chaire de Notre-Dame de Paris,
l'élite de la société, le R. P. Félix. Ses discours ont suivi l'ordre des fêtes. Le premier jour, paraphrasant ce texte du psaume: ]\'iii/e, dd(»\'}niis el procidaniits anle Deiini, il a montré que la religion est un commerce avec Dieu, que ce commerce a lieu par la création, l'incarnation, la communion et après la mort, la glorification ou déification, que ce commerce enfin est une union remplie de charmes et qu'il doit être de la part de l'homme une union d'adoration et d'amour.
Le lendemain, après cette parole du Roi-prophète Tibi sacrijicabo hostiain laiidis, il a montré comment la communion produit le Sacrifice, ce qui a lieu seulement par le catholicisme qui seul possède l'Eucharistie, source divine de tous les dévouements; cette belle exposition était remplie de sublimes tableaux où étaient peints le curé d'Ars, l'archevêque de Paris, le pape Pie IX et la charité de Donoso Cortés.
Enfin le dernier jour, sur ce texte des Macchabées, Surrexit rir fortis, le P. Félix a fait voir dans saint Ignace la force et le courage de la séparation, de la mortification et de l'abnégation ; il a ajouté que la Compagnie de Jésus ou la grande création de saint Ignace, par sa naissance, son éducation, son histoire est elle-même une œuvre de force et de courage et que c'est là ce qui la rend si utile à l'Eglise pour résister au mal. Tout en se défendant de prononcer un panégyrique, le P. Félix a esquissé dans ses grandes lignes l'histoire religieuse de l'apôtre du X^T'•' siècle. En traits de fiammes, il a expliqué sa mission sur la terre et celle de ses successeurs. La force, le courage, telles
CHAP. 11. COLLEGE SALNT-CI.ÉMENT 2 1 1
sont les deux vertus mères de l'Institut fondé par Ignace, tels sont les deux stimulants de son apostolat, les deux sources de sa grâce militante et de son indomptable vitalité... La péroraison a été un magnitique morceau d'éloquence sacrée. Ce geste simple, mais dominateur et parfois terrible, cet organe souple qui s'insinue et qui éclate, ces belles images qui burinent dans le cœur de sublimes vérités... tout cela a une incomparable puissance !
La distribution des prix eut lieu le 5 août 1867. Profitant de la présence à Metz du P. Félix, on l'avait chargé d'improviser le discours d'usage. Il était chargé d'annoncer aux Messins, que le R. P. Stumpf, forcé par sa santé de prendre un peu de repos, allait s'éloigner du collège, dont depuis tant d'années, il était la force et la vie.
L'orateur commença son discours par remercier notre vénérable Evéque, protecteur de Saint-Clément; les autorités civiles et militaires, si dignes de gratitude pour la sympathie précieuse qu'ils témoignent aux Jésuites ; enfin le R. P. Stumpf, dont l'autorité paternelle sur ses chers élèves, ou plutôt, sur ses enfants est hélas! si près de prendre fin. «Il savait si bien imprimer les effusions de son âme d'apôtre, les convictions de son cœur de prêtre et de français ! » Et cet éloge si mérité d'un Père, qu'on allait voir quitter l'école qu'il a formée et qu'il a tant chérie, soulevait sur les bancs des élèves, comme parmi cette assistance, une tempête d'applaudissements et des marques émouvantes d'attendrissement.
L'orateur abordant le sujet de son discours signale à la jeunesse qui l'écoute, une puissance que son dévouement peut mettre au service de la religion et de la patrie. Cette puissance est la presse qui a le pouvoir d'universaliser, de perpétuer et de précipiter le mouvement des idées.
En terminant, le Père Félix s'est tourné vers son jeune auditoire, il lui a dit que cette giande, cette irrésistible puissance de la presse, il fallait l'accepter en l'utilisant et la glorifier en la inettant au service de la vérité... «A Rome, une armée généreuse se presse autour du doux et auguste Pontife, prête à lui faire un rempart de son corps. Elle représente dans les temps modernes, le dévouement, le coui'age, la chevalerie des âges de foi, elle saura vaincre ou mourir en combattant héroïquement. Mais il est d'autres armes pour résister aux ennemis de la vérité. Servez-vous, jeunes gens, servez-vous de la presse, de la parole, de la discussion pour résister à l'ennemi, pour faire triompher la patrie, la foi, la papauté ! »
A la suite de ce discours interrompu vingt fois par des applaudissements enthousiastes, Mgr Dupont des Loges a pris la parole.
« Il y a quinze ans, a dit l'Evèque, j'ai transformé un établissement modeste pour le confier aux maîtres habiles qui le dirigent aujourd'hui... je l'ai toujours entouré de mon amour et de ma piotection, mais soyons reconnaissants à Dieu qui a incliné une volonté auguste vers la réalisation d'un bien cher désir et a permis l'acquisition, la création de Saint-Clément... reconnaissance
CHAP. II. COLLÈGE SAINT-CLÉMENT 2l3
encore aux parents qui ne connaissaient pas les futurs maîtres de leurs enfanta et qui ont eu foi dans la parole de leur Evcque... Mais pourquoi une pensée triste vient-elle planer sur cette belle solennité?... Je suis l'interprète de toutes les familles en exprimant leur gratitude pour celui qui a dirigé ou plutôt qui a fondé cette maison, qui a établi sur des bases si solides l'éducation qu'on y reçoit et l'a soutenue par les rares qualités de son esprit et plus encore par les rares qualités de son cœur... Ah ! qu'il le croie bien ! l'amitié des habitants de Metz le suivront partout... »
En prononçant ces dernières paroles, l'émotion de l'Evèque avait gagné tout son auditoire. Le Père Stumpf, cédant à l'impulsion de son cœur, se leva et vint baiser finalement les mains du vénérable Prélat. L'émotion de l'assemblée tout entière est indicible.
La distribution des prix eut lieu ensuite. Le palmarès épuisé, on se rendit a l'église pour rendre au Seigneur de solennelles actions de grâces. Cette année encore, le collège avait à enregistrer de nombreux succès : sur vingt-trois élèves qui avaient subi l'exairicn du baccalauréat ès-sciences, vingt avaient été reçus ; on comptait vingt-trois bacheliers ès-lettres; onze élèves reçus a Saint-Cyr et deux à l'Ecole forestière.
Les paroles prononcées par le R. P. Félix avaient fait allusion à la lutte engagée au-delà des monts et qui avait pour but de ravir au successeur de saint Pierre, sa souveraineté temporelle.
Depuis dix ans, les etforts coalisés de la barbarie et de la révolution livraient à la Croix un assaut formi-
dable. Réduit au territoire de Rome, menacé de toutes parts, Pie IX a besoin de soldats. Dans cette lutte héroïque où vingt combattront contre mille, on le sait à l'avance, on ne trouvera aucune compensation humaine. Ce n'est pas à l'ennemi seulement qu'il faut livrer bataille, tout d'abord, il faut s'arracher des bras de sa mère. Elle sait son enfant sacrifié à la plus noble des causes; elle comprend qu'elle doit lui dire, pour ce monde, un dernier adieu. On fait facilement, à vingt ans, bon marché de sa vie et de son sang, mais quel courage ne faut-il pas pour triompher des larmes d'une mère! Enfin, le sacrifice fait des aliections de famille, que d'obstacles encore à surmonter ? C'est le respect humain à vaincre, l'opinion à braver, les convenances personnelles à fouler aux pieds, sa carrière, son avenir à sacrifier. C'est enfin, l'enfer tout entier déchainé contre l'Eglise.
Il s'agissait de servir Pie IX, de se sacrifier pour sauver Rome et la France, les enfants des Jésuites de Metz ne pouvaient pas se trouver sans représentants dans cette lutte.
Chacune cies stations de cette voie douloureuse coûte la vie a un enfant de Saint-Clément. Dès i86i, au premier appel Lanfranc de Beccar}' part. A 17 ans, il tombe sur le champ de bataille de Castelfidardo. Augustin Lieber est blessé grièvement sur le même champ de bataille. Paul Do3'nel marque de son sang la journée de Mentana. ' Trois frères : Auguste, Léon et Anatole
' Voir sur I.anfranc de Beccary : Les Martyrs de Castelfidardo,
Tliiriet, Casimir et Maurice de Ratfélis-Soissans, Odon de Meckenheim, Joseph de Waresquiel, Joseph de Vaubernier, Emile Burot de l'Isle, Charles Barbier de Montault, Paul P'iottierde la Messelière, d'autres encore vont les remplacer.
Et lorsque, revenus en France, les défenseurs de Pie IX viendront se briser contre les hordes allemandes, Jean de Chabrignac, Anatole Thiriet, Casimir de Raffélis-Soissans, Vaubernier, Odon de Meckenheim scelleront de leur sang, leur foi et leur attachement au drapeau des plus saintes causes.
par le comte A. de Ségub. — Sur Paul Doynel, Les études religieuses des Pères de Li Compagnie de Jésus et une Xotice dans les Souvenirs de lécole Sainte-Geneviève, par le R. P. Chauveau. — Paris, Alhanel, 187^, 3 vol. iii-i-2.