DO
je vais leur envoyer chaque jour des Pères pour les aider. »
Enfin le 17 août: «une dizaine de nos Pères sont alléshier sur le champ de bataille pour ramasser les blessés, et administrer les mourants. Ils ont dû continuer leur^ œuvre toute la nuit et ne sont pas encore de retour. »,
Ici s'arrêtent les lettres du R, P. Couplet; le blocus était complet, l'agonie de Metz, qui dura soixante-dix jours, commençait. Le journal, écrit par le Père Léon Bastien, retrace fidèlement l'histoire de Saint-Clément pendant cette triste période. '
« Les blessés de Borny encombraient la ville. Dès les premiers moments, le collège en avait reçu un bon nombre et on insistait pour nous en confier d'autres. Cependant la prudence imposait une limite à la généreuse hospitalité du R. P. Recteur, Recevoir les blés- ' ses, leur donner un abri, ce serait possible à la rigueur; j
mais les soigner convenablement, pourvoir à tous
"^ • • i leurs besoms, les nourrir surtout, cela exige des ressources que nous n'avons pas : «Mais, nous disait-on, \ où mettrons-nous ces malheureux ? Voulez-vous les laisser dans la rue ? De grâce donnez-leur au moins un ^ lit, nous viendrons à votre secours pour le reste. » |
« Il semblait impossible de refuser. On se résigna, I
et les malades déjà en possession de tout le grand bâti- ;
ment allaient envahir le bâtiment des classes. Le Père !
C^atillion, grand organisateur de l'ambulance, me 1
chargea de faire préparer les salles, transporter les lits |i et tout le matériel nécessaire. J'étais arrivé à 2 heures;
à 2 heures et demie il fallait être à l'ouvrage. Jugez par là de l'agitation qui régnait chez nous.
« Cependant les blessés annoncés ne vinrent point. L'externat resté libre, fut occupé par les soldats de l'escorte du maréchal Canrobert, par les officiers de la division du général de Laveaucoupet et par les gens du Trésor. Le hangar, la grande salle, le g\mnase étaient à la merci des soldats, des gendarmes, des palefreniers et des chevaux; et pour les nécessités du service, il y avait un certain nombre d'hommes campés dans les cours. Quel changement, quel coup d'œil ! Cette vue n'avait pourtant rien de pénible. Nous avions encore tant d'illusions et de si belles espérances ! Elles nous tenaient bien à cœur ces espérances, car elles ne furent même pas effleurées par la concentration imprévue de toute l'armée du Rhin, sous les murs de Metz, par le spectacle navrant qu'offraient vingt-cinq mille blessés ou malades entassés les uns sur les autres.
« Tout ce qu'on a publié sur le dévouement des habitants de Metz, sur la charité des dames, en particulier, est loin d'être exagéré. Mais comment pourvoir à tout ? Les maisons particulières, les casernes, les bâtiments municipaux ne suffisant plus, on dressa des tentes sur l'Esplanade, sur la place Royale, dans l'ile du Saulcy, sur la place de la Préfecture, et cinq, six, quelquefois dix blessés réunis sous cet abri misérable gisaient sur la paille, plusieurs étaient oubliés et restaient sans secours, mais pas un ne se plaignait. Au polygone d'artillerie, on avait construit d'immenses baraques en planches pour y recueillir des blessés. Il y
en eut en effet un très grand nombre, mais dans un dénùment qui faisait peine. Deux de nos Pères allaient y passer la nuit; un autre, pendant le jour, y remplissait les fonctions d'aumônier. Bientôt les deux premiers, succombant à la tâche, }' tombèrent malades. Le Père Gadaut seul s'y fixa complètement et prit courageusement en main les intérêts spirituels et matériels de ces pauvres abandonnés. Debout, le jour et la nuit, prenant à peine quelque nourriture, respirant continuellement un air fétide, multipliant ses soins, ses consolations aux malades, il put, grâce à une santé de fer qui demeura au niveau de son courage, supporter ce laborieux ministère pendant huit mois, c'est-à-dire jusqu'à l'entière évacuation des blessés français.
« Mais ce fut à Saint-Clément surtout que s'exerça le dévouement des Pères. Une ambulance, comprenant les dortoirs, les corridors et la salle de dessin y fut installée dès le i3 août et ne cessa d'être remplie. Le dortoir inférieur fut réservé aux officiers.
« Nous n'avons jamais eu plus de soixante-dix blessés à la fois, car nous n'avions pas, hélas ! le pouvoir de nous multiplier, ni d'élargir la maison. Mais, par suite du mouvement journalier, plus de cinq cents blessés reçurent nos soins. Une trentaine seulement nous quittèrent pour une vie meilleure : ce résultat est prodigieux, vu la gravité des blessures et la mortalité extraordinaire qui régnait en ville. Dieu, sans doute, a voulu bénir visiblement nos efforts et récompenser le zèle infatigable de notre cher docteur, M. Warin, qui, lui, mourut à la peine.
((Voulez-vous une idée de notre organisation? A la tète de l'ambulance se trouvait le R. P. Catillion, chargé par le Père Recteur de la direction générale. On ne peut redire l'entente, l'abnégation et l'infatigable activité avec laquelle il sut établir et conserver partout un ordre admirable. A chaque dortoir était préposé un Père qui tenait note des prescriptions du médecin et veillait à leur exact accomplissement ; il passait tout le jour dans son quartier, pourvoyait aux exigences du moment, renouvelait l'air des salles en temps opportun et maintenait partout une irréprochable propreté.
(( Ces humbles détails de ménage donnèrent lieu à une petite scène réjouissante : M. le Maire, s'écrie un jour notre vénérable docteur en apercevant ce personnage qui venait visiter notre ambulance, j'ai l'honneur de vous présenter le Révérend Père Professeur de philosophie dans l'exercice de ses fonctions. Et ce disant, il l'entraînait vers le Père Caudron, décoré d'un long tablier bleu et gravement armé d'un balai. Le Maire, qui n'est pas précisément de nos amis, et qui s'était fourvoyé chez nous par mcgarde, demeura stupéfait, il essa\'a un sourire et sans dire mot se hâta de se dérober à un spectacle qui renversait toutes ses idées.
« Le professeur de ph\sique, le P. Hâté, avait le quartier des officiers, poste qui n'était pas toujours le plus facile, mais il s'y dépensa avec tant de dévouement et traita ses malades avec tant de charité et de douceur qu'il gagna bientôt toute leur sympathie et qu'en soignant les corps, il put faire un bien infini aux âmes.
(( Outre les Pères préposés à chaque dortoir, pen-
dant la journée, on désignait chaque soir deux Pères qui avaient la fonction de veiller toute la nuit ; ils devaient parcourir les salles à plusieurs reprises, afin de porter secours au besoin et d'assister ceux qui étaient en danger. Le Père Recteur, les Pères les plus âgés donnèrent l'exemple dans cet office. Notre bon Père de Week lui-même, déjà souffrant, et qui devait au mois de décembre succomber aux suites des fatigues et des gerines infectieux puisés au chevet des malades, paya de sa personne et s'acquitta avec ardeur d'une tâche, qui, pour lui, était plus dure que pour tout autre.
u Après les chefs de salle, après les veilleurs, venaient ceux que les officiers appelaient en riant la Société des libres panseurs. Deux fois par jour, les Pères Gagnard, Victor Stumpf, Léon Bastien et le frère Oswald faisaient régulièrement le pansement des blessures ; ils assistaient à la visite du médecin, lui prêtaient leur aide dans les opérations difficiles et se tenaient prêts tout le jour à courir au premier appel, là où leur service était requis.
« Les frères, les domestiques montrèrent un infatigable dévouement. C'est miracle, que le frère infirmier, le bon F'rère Riette, debout du matin au soir, ait pu supporter tant de fatigues sans tomber malade. »
Le travail des Pères ne demeura pas stérile. La vue de ces religieux, de ces prêues remplissant avec joie des ibnctions aussi nouvelles que pénibles, rendant les services les plus humbles, ne reculant devant aucune fatigue, aucune répugnance, s'ingéniant constamment à écarter l'ennui et à soulager la douleur, toucha pro-
CHAP. m. — DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT 235
fondement ceux qui recueillaient le bénéfice de leur abnégation.
Tous ceux qui sont morts à l'ambulance de Saint- Clément, officiers et soldats, remplirent leurs devoirs religieux avec une pie'té touchante. Quant aux survivants, une admirable charité ne cessa d'}' unir les blessés entre eux. Une délicatesse toute française régnait dans leurs relations et leurs égards mutuels ; à la part que tous prenaient aux souffrances de chacun, aux témoignages incessants de reconnaissance adressés à ceux qui les soignaient, on eut dit les membres d'une même famille, dont le malheur resserrait les liens.
Le R. P. Didierjean, dans son récit des deux dernières années de Saint-Clément, cite un grand nombre de traits qui montrent la vaillance, l'énergie de ces braves soldats et confirme cette opinion acquise par tous ceux qui ont vu de près cette magnifique aimée : des hommes de cette trempe, conduits par des chefs animés de la crainte de Dieu, eussent bravé tous les ennemis et remporté d'éclatantes victoires. Nous ne nous étendrons pas sur les souffrances endurées pendant ces jours lamentables, les privations de tous genres, la corruption de l'air vicié qui avait engendré la pourriture d'hôpital, au milieu de laquelle les blessures ne pouvaient plus guérir, les exhalaisons des ambulances et la malpropreté des camps dans lesquels nos malheureux soldats durent subir les intempéries d'un automne froid et pluvieux. Toutes ces causes, jointes aux souffrances morales, aux fatigues de jour et de nuit, ébran-
lèrent les santés : vingt-quatre Pères ou Frères tombèrent successivement malades.
Quelques scènes de famille (on ne pouvait dire alors des fêtes) apportèrent une consolante diversion aux peines et aux labeurs journaliers.
L'une des plus émouvantes, dont nous empruntons le récit au P. Didierjean, fut ménagée le i6 octobre, par les officiers de l'ambulance au bon et si dévoué docteur Warin, dont le mérite enfin reconnu venait d'être récompensé par la croix de la Légion d'honneur.
« L'occasion était belle pour ces cœurs délicats d'exprimer à l'infatigable médecin, leur admiration et leur gratitude ; ils ne la manquèrent pas. Tous se mirent en frais; l'un fi-t un discours, l'autre une pièce de vers français; chacun voulut concourir à l'achat d'un bouquet ; les plus valides parcoururent les magasins de la ville pour choisir une croix digne d'être offerte au nouveau chevalier : et tout cela dans le plus grand secret, avec le zèle qu'inspire l'affection. Tout est prêt, il est cinq heures du soir ; c'est le moment où le docteur commence sa seconde visite dans la salle des officiers. A peine a-t-il franchi le seuil que les applaudissements éclatent. Il trouve devant lui, en grand uniforme (autant du moins que le permettent les membres mutilés), tous les officiers rangés en demi-cei-cle. Un brave capitaine d'artillerie, le doyen de son grade, s'avance, appuyé sur des béquilles, un papier à la main. C'est à peine s'il balbutie quelques mots; les larmes qui jaillissent de ses yeux l'empêchent de lire ce qu'il a écrit. Alors, d'un mouvement spontané, il tend sa feuille au bon
docteur et l'embrasse en sanglotant. Après lui, un autre capitaine présente le bouquet et un lieutenant-colonel attache à la boutonnière la décoration si noblement conquise. Pleurant de surprise, d'émotion et de joie, le vénérable M. Warin ne peut que prononcer quelques paroles sorties du cœur. Le lendemain il répétait à chacun : « Ah ! Messieurs, je vous remercie ! je préfère mille fois l'hommage de votre amitié à toutes les décorations officielles. Jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi. » Il ne l'oublia pas en effet, il redoubla de zèle et de soins pour ces chers blessés, jusqu'à négliger toute prudence et n'avoir plus souci de sa propre vie ; c'est à l'ambulance, comme à son véritable champ d'honneur qu'il contracta, un mois après, la maladie qui l'emporta en peu de jours. Il mourut le II novembre, en admirable chrétien, ainsi qu'il avait toujours vécu. »
Nous devions une place dans cette histoire de Saint- Clément, à cet excellent ami qui, médecin du collège pendant dix-huit ans, lui rendit de continuels services avec un dévouement que nul autre n'aurait pu surpasser.
Cette scène de famille inspira aux officiers blessés l'idée de laisser à Saint-Clément un témoignage de leur reconnaissance. Ils remirent au Père Recteur une courte mais expressive adresse à laquelle tous les malades avaient apposé leur signature, plusieurs, d'une main mutilée. A cette adresse était joint le produit d'une collecte faite entre eux, destinée à réaliser un projet qu'ils prièrent le Père Recteur de mettre à exécution.
Ce projet consistait à faire graver sur une large plaque de marbre noir fixée dans les murs de l'église, l'inscription suivante : '
Gai/ici exe?\^ifus milites et Prœfecti
irnieiilibiis iu Patriam Germaiiis
circa Mêlas
riilneribus morbisve coufecti
œdibus Gymuasii Clément iaiii a Sodalibiis Societatis Jesii
libeiiler exeepti
beiiejicii memores.
MDCCCLXX.
Nous devrions ici raconter l'agonie de Metz, mais comment retracer des scènes dont le seul souvenir arrache encore des larmes. L'histoire de Saint-Clément est en ce moment celle de la ville et de l'armée, La douleur confondant toutes les âmes, on vivait d'une seule et même vie, on souiïrait de la même souffrance !
Cependant le malheur rapproche de Dieu; n'attendant plus rien des hommes, on se prosternait aux pieds des autels, implorant un miracle. Les églises étaient pleines de fidèles qui priaient avec ferveur. Les femmes de Metz, avec l'approbation de l'Evéque, firent vceu d'ériger sur la seconde tour de la cathédrale, une statue
' Voir Pièces justificatives, note Sg.
CHAP. III. DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT 'iSg
monumentale de la Très Sainte-Vierge, sous le vocable de Notre-Dame de Me/-, pour obtenir que l'ennemi du moins n'entrât pas dans nos murs. Mais Dieu avait résolu de châtier la France. Pour la punir, il frappe ce qui faisait sa gloire. Cette admirable armée, après avoir subi des humiliations telles qu'aucune autre, en aucun pays, n'en a éprouvé de semblables, devait expier le crime de la nation. Metz-la-F^orte, Metz-la-Sainte, nouvelle Jeanne d'Arc, fut souillée, ruinée, déshonorée aux yeux des hommes.
Le 29 octobre, Metz était envahie. On ne pourra jamais dépeindre l'horreur de cette journée ! Dans les environs, toutes les routes sont défoncées, encombrées de ruines, d'arbres abattus, elles sont jonchées de squelettes de chevaux, d'armes brisées, de vêtements déchirés, de débris de toutes sortes. Il tombe une pluie fine, glaciale, serrée. Nos pauvres soldats, épuisés de privations et de misère, sont livrés aux Prussiens. On rencontre des officiers, pleurant, sanglotant, fous de rage et de douleur. Pendant que les nôtres s'acheminent vers l'Allemagne, semant sur leur passage plus de victimes que n'en eussent fait les batailles les plus meurtrières , les Allemands entrent dans Metz, aux sons d'une musique triomphale. La ville semble déserte, les maisons sont fermées, les rues abandonnées et l'armée ennemie est obligée d'enfoncer les portes pour envahir nos demeures.
Un détachement de cinquante homines envahit le collège, le lendemain on en envoie cinq cents. L'ordre est brutalement signifié d'évacuer sans délai Tambu-
lance, on transporte dans d'autres hôpitaux ceux qui ne peuvent marcher.
Malgré ces déchirements, la dispersion de l'ambulance arrivait à propos, car, succombant à la peine, les infirmiers allaient manquer aux malades. Les épidémies qui sévirent si cruellement à Metz, pendant le mois de novembre et de décembre 1870, s'étaient abattues sur Saint-Clément; elles achevèrent d'ébranler des santés déjà compromises par les soufilrances, les privations et les fatigues. Presque tous les Pères tombèrent successivement malades, la plupart atteints gravement de la petite vérole, de la fièvre typhoïde ou de la dyssenterie. Quatre des plus jeunes furent emportés en peu de jours. Leur nom doit figurer à côté des noms des élèves de Saint-Clément tués pendant la guerre, car eux aussi sont tombés sur le champ de bataille de la charité et du sacrifice. Ce sont : les Pères Victor GanglolT, Joseph Wetzel, Romain de Week et le F'rère Célestin Collet. Ajoutons-y les noms des anciens Pères du collège de Metz, morts dans d'autres villes, victimes du même dévouement : les Pères Dégardin, Danet, Chenard de Mazières et Draulette.
Les portes de la ville étaient à peine ouvertes que le Père Ministre de la maison d'Arlon arrivait à Saint- Clément. Emu de l'extrême misère dans laquelle il pensait trouver ses frères, il arrivait chargé par les Pères de Belgique de leur offrir de l'argent, des secours de toutes espèces. Les communications étant coupées, le bon Père avait dû, pour parvenir jusqu'à Metz faire
quatorze lieues à pied, à travers les lignes prussiennes, par des chemins impraticables.
A leurs travaux d'infirmiers, aux continuelles préoccupations du ministère sacerdotal, les Pères avaient ajouté avec intrépidité les fatigues de l'enseignement. Le i3 octobre, au jour marqué sur le Palmarès, en plein blocus, avait eu lieu la rentrée des classes. Quatrevingts externes environ avaient répondu à l'appel, mais leur nombre, pendant les premiers mois, fut souvent réduit par les maladies.
La réunion de famille qui eut lieu pour les souhaits de nouvelle année, le 3i décembre 1870, offrit un navrant contraste avec celles du passé. Devant les Pères, devant ses quatre-vingts condisciples rassemble's dans une salle d'études, un élève du cours de sciences lut une émouvante adresse au Père Recteur ; nous la reproduisons comme la peinture exacte de la situation et comme l'expression des sentiments qui jaillissaient de toutes les âmes.
Mon Révérend Père,
« Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure, vous contempliez, réunis autour de vous, comme une couronne, vos nombreux enfants jo3^eux d'offrir leurs vceux de reconnaissance' et d'amour aux Pères bien-aimés qui dirigent leur jeunesse.
« Aujourd'hui, hélas ! ce n'est plus que l'ombre du passé et nous ne sommes plus autour de vous qu'une poignée. Mais du moins l'adversité rend plus étroits encore les liens qui unissent les âmes ; aussi venons-
nous nous serrer autour de vous et autour de nos \
Pères, en redoublant, s'il est possible, de gratitude, de ^
filiale affection. ]
« Nous représentons près de vous, mon Révérend .;
Père, la grande famille de Saint-Clément, absente et |
dispersée. En son nom et au nôtre, nous voulons vous |
exprrmer, à vous, mon Révérend Père et par vous, à |
tous nos Pères, notre reconnaissance et nos souhaits, -j
« Notre reconnaissance d'abord. Oui, merci, surtout d'avoir, avec un cœur ferme et une énergique espérance, au milieu de nos tristesses et de nos désastres, maintenu Saint-Clément; merci de nous l'avoir ouvert comme un asile où nous pouvons continuer notre apprentissage de la vie. Nous ne serons point ingrats, certes; nous tâcherons de devenir ce que vous voulez faire de nous : des hommes et des chrétiens. Aux lugubres clartés de l'heure présente, en face des humiliations de notre pauvre Metz et de la patrie tout entière, nous comprenons mieux que jamais Timportance de l'éducation virile, française et religieuse que vous nous donnez.
« Après nos remcrcîments, nos souhaits.
« Des souhaits, pouvons-nous en former qui ne disent nos angoisses et qui n'aient pour objet les saintes
causes de l'Eglise et de la Patrie? - j
« Par une remarquable coïncidence ou plutôt par une
liaison naturelle qui augmente sans doute notre tris- |
tesse, mais qui ajoute à la fernieté de nos espérances, >j
les malheurs de l'Eglise ont suivi de près les malheurs '|
de la France ; et les malheurs de l'Eglise et de la France sont devenus les malheurs de Saint-Clément.
« Dieu veuille exaucer les ardentes prières que nous lui adressons pour toutes ces saintes causes, d'autant plus chères qu'elles sont plus éprouvées et qu'elles paraissent plus abandonnées des hommes. Ah ! qu'un miracle de sa Providence, changeant toute la face des choses, vienne consoler notre foi aussi bien que notre patriotisme, et donner raison à notre invincible espérance.
«Puisse Saint-Clément revoir bientôt dans son enceinte et dans son cloître de nombreux essaims d'élèves, dignes de leurs maîtres, de leur qualité de Français, de leur titre de chrétiens ! »
Malgré ces vœux et ces prières, l'année 1871 devait apporter à Metz, plus de douleurs encore et de plus irréparables ruines que sa devancière. Le mois de janvier préluda par de dures épreuves au coup suprême de l'annexion.
Le 7 janvier, une quinzaine de pensionnaires rentrèrent au collège. Mardi, 17 janvier à onze heures et demie du soir, les Pères sont réveillés en sursaut par d'étranges vociférations qui retentissent dans les cours. C'étaient quinze ou seize cents Brandebourgeois de la landwehr qui envahissaient le collège. Pour s'en débarrasser, des emplo\és subalternes de la municipalité leur avaient dit à la gare: «Allez chez les Jésuites, ils ont une grande maison, ils sont riches, vous trouverez tout ce qu'il vous faut.» Et ces quinze cents braves, que nous avons appris être la lie du peuple de Berlin, s'élancent à l'attaque
d'une demeure qu'habitent une trentaine de religieux et •< quelques enfants. Pas un officier n'était parmi eux. Entrés | par la rue des Bénédictins, ils se concertent un- instant 1 avec leurs compatriotes casernes dans l'externat, puis, {•■ poussant d'horribles cris, ils- se précipitent avec une | incroyable violence contre les portes du grand bâtiment. | Elles volent en éclats. Ils se répandent dans la maison | par le petit escalier qui conduit chez le Père Recteur. | On entend partout le bruit des portes qu'ils brisent ; | ils traînent et maltraitent les Frères qui veulent les arrêter ou mcttre'quelque ordre; le Père Juster, le Père Hâté, d'autres Pères encore sont menacés, battus, souffletés. Un instant, ils voulurent fusiller le Père Recteur et le Père Ministre qui n'échappèrent que providentiellement au péril. C'était une chose affreuse de voir, à la clarté blafarde de quelques chandelles qu'ils portaient, ces hommes armés, la plupart ayant des figures avinées et des yeux pleins de fureur, briser tout obstacle qu'ils rencontraient, emporter les meubles qu'ils trouvaient et se jeter sur les Pères qu'ils avaient aperçus. La chambre du Père Didierjean fut envahie pendant trois heures: cris, objurgations, injures en allemand ; deux fois le Père qui restait silencieux, vit les baïonnettes dirigées contre sa poitrine. Les cloîtres des Pères furent cependant respectés pendant la nuit et le Père Hâté sauvegarda le dortoir où étaient les | élèves en se plaçant courageusement au travers de la porte. " |
A trois heures du matin, les envahisseurs semblèrent j se calmer, mais toute la n^aison restait en leur pouvoir. \
CHAP. lll. DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT 245
Lorsque le jour parut, leur fureur se ralluma. Vers Ncpt heures, ils mirent, en brûlant des sommiers, le feu à l'externat. Les Pères accoururent pour rétcindre, pendant qu'un grand nombre de ces héros, debout dans les cours, les poursuivaient de leurs ricanements et de leurs insultes. Vers neuf heures, le pillage recominença, il était cette fois organisé. Des voitures de receleurs stationnaient dans la rue des Bénédictins et se remplissaient japidement. Chaises, matelas, literie, linge, souliers des élèves, meubles ; tout était saisi et emporté. Les misérables achevaient de tout briser. Le cloitre même fut envahi, encore quelques instants, ils arrivaient au parloir et à l'Eglise, qui seuls demeuraient à l'abri de leurs déprédations. Pères et élèves devaient disparaître, sous peine d'être repoussés à coups de crosses de fusil par des hommes ivres de colère et de brigandage. Enfin à dix heures et demie, après des réclamations instantes qui duraient depuis quatre heures du matin, un officier arriva de l'Hôtel de ville. Il souffleta, menaça, injuria les pillards, et, au bout d'une demi heure, aidé par d'autres officiers, accourus pour lui prêter main Ibrte, il put faire évacuer la maison. Ces forcenés le firent, non sans cris de rage et de révolte.
«Ainsi pendant onze heures, dit le P. Didierjean, nous avons été au pouvoir de cette soldatesque brutale, sans savoir comment cela finirait. Pour être juste, il faut dire que les autorités prussiennes en sont honteuses, courroucées; elles ont puni les coupables. Le Gouverneur nous a fait demander un
246 LES .lÉSUlTES A METZ
rapport. Les dégâts sont considérables. La police allemande nous a amené une voiture d'objets saisis chez une receleuse prussienne. Quatre autres receleurs ont été jetés en prison.
« La ville est à la fois consternée et indignée et pen- ij dant plusieurs jours, les parloirs n'ont pas désempli ;; de personnes qui venaient nous exprimer leur sympa- thique douleur. » ;
Saint-Clément dut, au cri d'horreur que souleva cette ! barbare invasion, d'être exempt, pendant un mois, de | tout logement militaire. Ce laps de temps écoulé, l'ad- | ministration municipale, prit à sa charge et sous sa responsabilité les bâtiments qui environnent les cours; elle y fit faire les réparations nécessaires pour les rendre habitables, puis le casernement recommença, mais, de sérieuses précautions furent prises pour garantir les élèves et les Pères et pendant quelque temps le Collège put jouir, de ce côté, d'une sécurité relative.
Le 2C) janvier 1871, à cinq heures du soir, les canons des forts annoncent la capitulation de Paris. Les angoisses des journées du blocus recommencent. Le sentiment religieux, le seul qui puisse trouver accès dans des âmes désespérées reprend toute son intensité. Le magnifique mandement de l'Evèque de Metz, en date du 2 février 1871 en est une superbe manifestation.
Dès le i^''' mars, le bruit se répandit dans la ville, que Metz était cédée â l'Allemagne. Il n'était que trop fondé, hélas ! et le 4 mars un Père pouvait écrire:
« Le coup fatal est porté. Le canon des forts, par cent coups tirés de chacun d'eux, vient de nous annon- .
cer que la paix est signée. Metz, livré à l'ennemi, devient la rançon de la France. Quelle poignante émotion ! Tous les cœurs saignent et tous les yeux pleurent. La ville entière est consternée. Au premier coup de canon, les magasins se sont fermés, les maisons aussi. Retirés au fond de leurs demeures, les Messins gémissent amèrement sur la patrie qu'ils perdent et que le malheur contraint à sembler les repousser elle-même. Pourtant quelle ville est plus française que Metz!
« Bon nombre de personnes priaient à Saint-Clément, dans l'église, quand la voix lugubre des forts se fit entendre. Il y eut là une indicible explosion de douleur: c'étaient des sanglots, des plaintes, des cris déchirants.
«Voila bien en effet pour nous le deuil suprême. Pauvre Metz! pauvre Saint-Clément! pauvre et malheureuse France! »
Nous avons vu le rôle des Jésuites sur les champs de bataille des environs de Metz, nous les avons vus à l'œuvre dans les ambulances. Tels ils ont été à Metz, tels ils furent dans toute la France. Sans compter les saintes victimes de la Commune : les Pères Olivaint, Ducoudray, Caubert, Clerc et de Bengy, le Père Arnold était victime de l'explosion de Laon, les Pères de Damas et de Renneville blessés à Belfort , le Père Tailhan mis à l'ordre du jour au combat de la Malmaison. Une vingtaine furent victimes de leur dévouement dans les ambulances. A Metz, on ne pouvait signaler tous ceux qui s'étaient distingués, le gouvernement français se décida à adresser un solennel hommage à tous les Pères de Saint-Clément en décernant la décoration de
la Légion d'honneur au R. P. Recteur. En décorant le Père Couplet, c'était le chef, le drapeau du régiment que l'on honorait. Les élèves furent dignes de leurs maîtres et c'est avec une légitime fierté, un Jour, t^u'on pourra lire sur les murs de Saint-Clément les noms de ceux qui ont donné leur vie pour la Patrie :
Paul Bjsiicn, né à Nancy 22 mai i85i, élève de Saint- Clément i8(")3-(m), engagé volontaire au b^ réglaient de chasseurs à cheval, décoré de la médaille militaire. Mort 20 nov. 1870 à Verdun des suites de ses blessures.
Gaston Berger, né à Strasbourg, 19 oct. i83o, élève de Saint-Clément 1864-67, engagé volontaire au Sq^de ligne, caporal à Mentana, sous-lieutenant à Metz. Mort à Metz 2 oct. 1870 des suites de blessures reçues à Born}'.
Henri Briot-ValroJJ', né à Bussang (Vosges), 19 nov. 1849, élève de Saint-Clément 1860-67, engagé volontaire. Tué à Gravelotte iS août 1870.
Gaston de Buyer, né à Saint Loup, i 1 mars 1849, élève de Saint-Clément i<S()4-()7. Elève de Saumur 1867, sous-officier au 'j'' chasseurs. Mort prisonnier de guerre à Dresde 11 février 1871.
Raymond de Buyer, né à Besançon 2 février i85i, élève de Saint-Clément 1868-70, admissible à Saint-C}r 1870, sous-lieutenant au ()3'', puis au 38^' de marche. Mort I juillet 1N71.
Alphonse Chantrou, né à Toulouse, 23 août 1846, élève de Saint-Clément 1854. Maréchal des logis au 17''
d'artillerie. Mort à Berne des suites de blessures reçues à Saint-Privat le iNaoùt 1870.
Louis Robinet de Clcry, né à Metz, 2 3 mars i<S47, élève de Saint-Clément i855-G(3, Saint-Cyr ifS66, souslieutenant au I 3'' Bataillon de chasseurs à pied. Mort à Haguenau 19 août 1870, des suites de blessures reçues à Wœrth.
Charles Robinet de Clérj-, né à Metz, 2 5 février i85o, élève de Saint-Clément i85q-68, Saint-C\r 1868, sous-lieutenant au 3^ Bataillon de chasseurs à pied Tué à Cravelotte i() août 1870.
Albert Jacob de la (lotlière, né à Metz, 5 déc. i85o, élève de Saint-Clément 1 857-63, élève de l'école centrale, engagé volontaire. Tué a Orléans 2() octobre
Nicolas JJelatte, né à Woippy près Metz, 2Ô déc. 1848, élève de Saint-Clément 1862-68, contrôleur des contributions directes, engagé volontaire 1870. Mort prisonnier de guerre à Steitin 2 janvier 1871.
Emile "-'Delat le, né à Woipp\', 12 Juillet i84(). Elève de Saint-Clément i85()-6(), engagé volontaire 1870. Mort prisonnier de gueire en Allemagne 1871.
Robert Didio, né à Munster (Haut-Rhin), K) oct. 1849, élève de Saint-Clément 1867-69, Saint-Cyr 1869, sous-lieutenant au 120^ de marche. Tué à la Malmaison 27 oct. 1870.
Jeaii de Geojj're de Chabrig-nac, né à Vendôme 22 mai I 845, élève de Saint-Clément 1 863-65, emplo\é à la Banque de France, engagé volontaire aux zouaves de Charette. Tué à Champagne 10 janvier 1871.