‹ Les Jésuites à MetzChapitre 29 sur 107 · L. Fi.ECK, curé de Saint-Martin · texte numérisé non relu

L. Fi.ECK, curé de Saint-Martin

La seconde manifestation fut celle des ouvriers et ouvriè-res de Metz. Cette adresse revêtue de plusieurs centaines de signatures s'exprimait ainsi :

Mes très Révérends Pères.

u La proscription dont vous êtes l'objet nous atteint tous dans nos sentiments et dans nos afi'ections religieuses. Nous n'ignorons pas que c'est à l'Eglise catholique que s'adresse votre bannissement. Pour nuire au catholicisme et, s'il se peut, pour l'exterminer, il faut arracher sa plus forte racine, briser son plus fort no) au ; c'est pourquoi la Compagnie de Jésus est la première chassée d'un territoire que l'erreur envahit déjà et où l'on veut la faire prédominer complètement. La foi s'en ira-t-elle loin de nos contrées, loin de cette antique et pieuse ville de Metz? Non, à Dieu ne plaise! Fidèles aux croyances de nos pères, nous serrerons nos rangs et nous nous montrerons d'autant plus catholiques que notre foi semblera plus menacée. Nous puiserons dans les enseignements que nous avons reçus de vous, dans votre exemple surtout, le courage, l'énergie, la résignation et laissez-nous vous le dire, une profonde et invincible espérance.

«Je viens, xMes Révérends Pères, au nom d'une classe que vous avez aimée, que vous avez soulagée, que vous avez protégée, mêler nos regrets à ceux qui vous ont déjà été adressés, vous faire nos adieux... l'adieu du pauvre et de l'orphelin, l'adieu de la veuve, l'adieu des ouvriers.

« Partez, mes Pères, puisqu'on vous l'ordonne. Mais,

on vous l'a dit, ne secouez pas la poussière de vos vêtements sur une ville qui vous fut si chère, où vous laissez tant de souvenirs, où tant de cœurs vous resteront unis, d'où tant de sympathies vous suivront.

«Votre départ est un triomphe; être chassé pour Jésus-Christ, c'est une i^loire, c'est le sacrifice, le dernier peut-être coiitre lequel viendra se briser la colère du Tiès Haut, peut-être aussi le dernier et douloureux holocauste qu'il demandera de nous, pauvres catholiques de Metz, restant par position et par devoir, forcément exilés de la patrie.

« Dieu a dit et tout a été fait, il dira encore et tout sera retait. Et ces inénarrables angoisses de notre cité, ces douleurs profondes de nos âmes se convertiront sous peu, nous en avons la confiance, en de bien douces et providentielles bénédictions. Les épreuves ne duient pas toujours, pas même longtemps, disait un Jour en chaire, un prêtre dont nous avons gardé la parole. Eh bien, plus elles sont intenses, moins elles ont de durée. Toutes les époques de crise sociale ou religieuse ont eu leur libérateur; le XIX"^" siècle verra naître aussi un sauveur de l'Eglise et de la Patrie.

«Mes Révérends Pères, séparés aussi bien que réunis, nous prierons; la prière lait qu'on se rejoint en Dieu; là se trouve notre force. Eaites donc votre vo\age; patients et résignés, nous attendrons votre retour... Au revoir donc et non pas adieu.

«Vos tout dévoués et alTectionnés serviteurs et servantes en Notre Seigneui- Jésus-(^hrist. »

Les Oiirricfs cl Onrricres catholiques de Mely.

Les douleurs augmentaient à mesure que s'approchait le terme fatal assigné pas les Prussiens. La distribution des prix donna lieu à des scènes émouvantes, que décrit en ces termes, une très tidèle relation envoyée par un Messin au journal : La Décentralisation de Lyon.

Metz, le 8 août 1872.

LA DERNIÈRE JOURNÉE DE l/ÉCOLE SAINT-CLÉMENT (METZ)

«La France ne saurait rester indifférente au sort de sa fille infortunée, la pauvre Lorraine, si cruellement arrachée de son sein. On creuse de plus en plus l'abime qui sépare Metz de son ancienne patrie. Les institutions françaises tombent les unes après les autres, sous la hache de la proscription. C'est aujourd'hui le tour de notre chère école Saint-Clément. Sa dernière distribution des prix a eu lieu dimanche dernier, 4 août. Ce fut un véritable événement pour la ville de Metz; c'est aussi une page de l'histoire nationale...

«Cette année, plus que jamais, parents et élèves, attendaient la distribution des prix avec une anxieuse impatience. Ce n'était plus seulement la vue des couronnes qui faisait battre les cœurs d'espoir ou de crainte, l'avenir de Saint-Clément préoccupait les esprits.

«Le vieux Metz tout entier était venu triste et inquiet sur le sort des Pères. Dans les temps de prospérité, il s'était attaché à eux par les liens d'une si profonde sN'mpathie, d'une si étroite amitié. Mais, depuis le malheur surtout, il avait appris à connaître l'héroïque fidélité de leur dévouement. Et c'était aujourd'hui le

jour des adieux. Tous le sentaient et nul n'osait se l'avouer.

« En entrant sous ces beaux cloîtres, qui, depuis vingt ans abritaient une si florissante jeunesse, où, naguère encore, se déployaient des fêtes si splendides, on se disait tout bas: Tout cela bientôt sera vide et désert, et qui leur succédera? et l'on refoulait les larmes prêtes à jaillir des 3'eux. Cependant, on s'avançait à travers les cours, en se flattant que peut-être des lèvres du Père Recteur tomberait encore une parole d'espérance.

« La grande salle des exercices était comble. Les familles les plus distinguées de Metz, avant de quitter pour jainais leur malheureuse cité, avaient tenu à se rencontrer à ce dernier rendez- vous; Mgr Dupont des Loges, Evêque de Metz, présidait.

«Quand on vit le R. P. Stumpf, Recteur de l'école Saint-Clément se lever de son siège et se tourner vers l'assemblée pour prendre la parole, impossible de redire le frémissement qui saisit les cœurs et le silence plein d'angoisses qui se fit dans tous les rangs. Il portait le secret des destinées de Saint-Clément. Sa bouche allait prononcer une sentence de vie ou de mort sur le célèbre établisseiTient qu'il avait fondé et glorieusement gouverné pendant de si longues annc'es, sur les quatre cents enfants qui, dans ces tristes temps, étaient venus se réfugier près de son cœur.

« La parole du R. P. Recteur fut grave et digne. On y sentait à la fois l'émotion profonde d'une immense

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responsabilité et la fermeté sereine de la douleur chrétienne.

« Dans cette réunion tristement solennelle, disait-il, les honorables familles qui nous ont confié avec tant de sécurité ce qu'elles ont de plus cher, s'attendent, de notre part, à une communication franche et loyale sur les dangers qui peuvent menacer l'éducation de leurs fils, sur nos craintes et nos espérances pour l'avenir. C'est leur droit et leur devoir: c'est aussi pour nous une obligation sacrée de répondre sans hésitation et sans réticence à leur légitime anxiété.

«.J'écarterai soigneusement de mon discours tout ce qui pourrait attendrir les cœurs. Pourquoi chercher des émotions, quand les faits eux-mêmes sont pleins de larmes ? Sunt lacrj-nhv rcrum.

«.l'espère aussi que pas une parole d'amertume ou de blâme ne tombera de mes lèvres. La douleur chrétienne doit avoir sa dignité, comme la bonne fortune, sa modération. Je craindrais d'ailleurs de manquer de délicatesse envers la divine Providence, et par là de diminuer nos espérances pour l'avenir.

« 11 y a un an, dans une pareille circonstance, j'ai cru pouvoir annoncer une brillante rentrée et une année pleine d'honneur :. le ciel n'a pas trahi notre confiance.»

Puis le R. P. Recteur traçait le tableau rapide des bénédictions que Dieu avait daigné répandre sur cette dernière année de Saint-Clément. L'antique monument, délabré à la suite du service des ambulances et d'une longue occupation militaire, était sorti de ses ruines et avait repris sa physionomie fraîche et sérieuse; le

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nombre des élèves qui avaient répondu à l'appel des Pères, rappelait la prospérité des anciens jours; l'esprit de foi surtout, l'énergie du travail, le respect de la règle, l'amour de l'autorité, l'attachement profond des enfants à leurs Pères avaient adouci à tous les difficultés d'une position exceptionnelle. Cérémonies religieuses, séances littéraires et scientifiques, soirées récréatives, tout s'était fait comme dans les années les plus régulières, avec un éclat, une distinction dignes des traditions du passé.

Le succès avait répondu au travail. Sur quatre candidats présentés à l'Ecole pol3aechnique, trois avaient été reçus; dans le cours de l'année scolaire 1871-1872, vingt élèves reçus au baccalauréat es sciences et vingtsix au baccalauréat es lettres (depuis le jour de la distribution dix autres se sont ajoutés à la liste et sept d'entre eux avec une mention honorable); enfin au dernier concours pour Saint-Cyr treize candidats déclarés admissibles « prêts à remplacer à l'école les officiers sortis de Saint-Clément, qui ont si vaillamment fait leur devoir dans la dernière guerre, et dont plusieurs, à vingt ans, portent la croix d'honneur, et, ce qui est plus glorieux, de nobles cicatrices.»

Quant à l'état sanitaire, jamais année n'avait été aussi heureuse. Pas un seul de ces 400 enfants qui ait été atteint d'une maladie tant soit peu sérieuse.

«En présence d'un ensemble de choses si consolant, ajoutait l'orateur, la philosophie païenne en appellerait aune intervention d'en haut: Dciis nohis JilVC olia fccil. Nous, chrétiens, nous pouvons et nous devons voir

CHAP. III. — DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT 28c)

dans ces bienfaits la preuve d'une protection spéciale de la Providence en faveur de Saint-Clément.»

Voilà le passe, mais l'avenir?

(« Ah ! je le sais, cet avenir, l'avenir immédiat surtout, est bien sombre, et vous demandez avec une inquiétude que les circonstances ne justilient que trop, si nous pourrons continuer notre œuvre ici ou ailleurs, et conduire vos tils jusqu'au terme de leurs études, comme vous et nous, nous l'avions espéré.»

Avant de répondre, le R. P. Stumpf crut devoir mentionner en passant les précautions prises par lui pour ce temps d'orage; les mesures de prudence que lui avait commandées, dès le principe, sa lourde responsabilité; l'autorisation donnée de vive voix et pai- écrit par les premières autorités allemandes de continuer dans les mêmes conditions que par le passé.

C'est sur ces garanties que l'école a vécu tranquille jusqu'au mois de juin, époque où commençait à se discuter au Reichstag la loi de proscription contre la Compagnie de Jésus.

La sollicitude du R. P. Recteur n'avait pas attendu ce montent pour chercher un abri à sa chère jeunesse. Cet abri, la Providence semblait l'avoir ménagé ellemême. Dès le mois de mars, un vaste château, situé dans l'Est, avait été spontanément mis à la disposition des Pères Jésuites. Aussi, lorsque, dans le courant du mois de juillet, on apprit l'extension à l'Alsace-Lorraine du décret contre l'ordre de Saint-Ignace, le R. P. Stumpf avait cru pouvoir sans imprudence et sans témérité

■iqo LES JESUITES A METZ

répondre aux parents qu'un abri était trouvé, qu'on ne quitterait pas la vieille terre de Lorraine.

Mais hélas! des obstacles auxquels on ne pouvait s'attendre avaient surgi tout à coup; cette planche de salut lui échappait des mains ; tous ses plans étaient déconcertés, et cela, à la veille de la distribution des prix, de la séparation, au moment où tant de familles avaient à prendre leur décision, non seulement pour l'éducation de leurs enfants, mais encore pour le choix d'un domicile et le sort de leurs biens.

Moment cruel! Que faire? Tout espoir est-il donc perdu ? — Non.

L'administration municipale veillant avec un intelligent dévouement aux grands intérêts de la cité a fait, auprès de la première autorité de l'Alsace-Lorraine, une démarche qui honore les proscrits, et dont la vieille population messine lui saura éternellement gré. Dans une Adresse fortement motivée, elle sollicite la conservation de Saint-Clément comme colonie française, et dans le cas d'un refus, au moins le délai d'un an entre la promulgation de la loi et son exécution, pour donner le temps d'établir ailleurs une institution aux mêmes proportions, et pour empêcher toute interruption dans les études de centaines de jeunes gens. Les mères de famille, de leur côté, ont envo}'é à l'impératrice d'Allemagne une lettre inspirée par les sentiments les plus élevés, sollicitant le même sursis. Jusqu'à ce jour aucune réponse n'a été donnée. Se montrera-t-on sensible au moins aux secours de tout genre que pendant vingt années les Pères de Saint-Clément ont prodigués

à la colonie allemande, alors que la F'rance était grande et la cité prospère.

Mais l'axiome diii\i lex, scd lex prévaudra peut-être. S'il faut partir dans l'espace de six mois, la rentrée du moins pourrait-elle se faire à Saint-Clément? — Oui, pourvu que d'ici à peu de temps les Pères trouvent dans l'Est de la France un asile sûr, où l'école puisse se transporter sans détriment pour les santés et les études. Une circulaire partira le i3 août pour faire connaître aux familles le résultat définitif de ces pénibles investigations, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, ces démarches devaient être infructueuses, ces pauvres enfants proscrits avec leurs maîtres, trouveraient dans les collèges de Dôle, de Vaugirard, d'Amiens, de Lille et de Boulogne, le même esprit, le même programme d'études, la même règle, les mêmes Pères et partant les mêmes dévoùments.

Mais ce beau Saint-Clément, qu'allait-il devenir? « Eh bien ! nous le garderons, ajouta le P. Recteur d'une voix émue; oui, nous le garderons comme un monument cher à la cité messine, comme une preuve de l'étroite amitié qui nous lie à ces généreuses familles de Lorraine, comme une exhortation persévérante à la fidélité aux principes que nous y avons enseignés aux jeunes générations, enfin, comme une espérance de l'avenir. Quant à cette délicieuse chapelle intérieure où tant de jeunes gens se sont consacrés au culte de la Vierge, quant à ce temple, unique dans le diocèse, dédié au premier apôtre de la cité, nous en confierons la garde à l'ange de l'église de Metz, au quatre-vingt-

dix-neuvième successeur de Saint-Clément. Sa piété ;

en a relevé les autels; sa générosité y a rallumé le feu \

du sacrifice, sa charité ne permettra plus à ce feu de i

s'éteindre ; et quand un jour, semblables aux exilés de ]

Babylone, il nous sera donné de revoir cette terrée bénie ;

de Lorraine et de nous réunir autour de ces sacrés ;

autels, nous en trouverons la flamme plus brillante et ï

plus pure que jamais. Puisse le retour n'être pas trop '

éloigné du jour du départ! C est le vœu qui (ait battre ,'

ici tous les cœurs. Ce vœu, Dieu l'exaucera. » ■;

Ces paroles prononcées avec une confiance qui semblait tenir de l'inspiration, furent accueillies par les 3 plus chaleureux applaudissements. Les cœurs étaient \ émus, les larmes coulaient des yeux. }

La proclamation des prix ne fut, pour ainsi dire, qu'un \

moment de trêve laissé à la douleur. A peine Monsei- ^

gneur se fut-il levé pour prononcer le mot d'adieu, que ' ; les sanglots éclatèrent de nouveau. Sa Grandeur, d'une

voix attendrie, remercia les Pères de Saint-Clément, \

au nom du clergé, au nom du diocèse, au nom de la ] cité, en son propre nom, du dévouement avec lequel

ils s'étaient dépensés pour le salut des âmes, pour ^

l'instruction de la jeunesse, pour la consolation des fa- ï

milles. \

« Vous partez, mes Pères, leur disait-il, vous partez J pour porter sur une terre plus hospitalière vos vertus,

votre science et votre zèle. Sachez, du moins, que notre l

reconnaissance vous suivra partout où vous dresserez \

votre tente. Cher Père Recteur, il y a vingt ans déjà, Sj

lors de la fondation de ce collège, je vous ai vu à la ;

peine, aujourd'hui qu'il s'agit de la dissolution, je vous vois sur la croix ; un jour, je l'espère, et ce jour luira bientôt, je vous reverrai dans la joie du retour. Et vous, mes chers enfants, vous allez quitter cet asile béni où vous étiez venus abriter votre innocence ; vous le quittez, je le sais, le cceur plein de larmes. A la joie si pure, aux jeux si pleins d'entrain dont vous animiez ces cours, va succéder le silence et la solitude. Mais ce ne sera pas la solitude et le silence de la mort. Sur Saint-Clément vide et désert, comme sur nos tombes chrétiennes, nous écrirons ce mot plein d'espoir: In spcm bcatœ resurrectioiiis.» La résurrection, le retour! c'est là un espoir qu'on ne saurait arracher du cœur des Messins. Plus l'Iiorizon est sombre, moins il y a de probabilité du côté des hommes, plus on compte sur Dieu; Dieu permettra-t-il que tant de confiance soit déçue ?

Après la distribution des prix, l'assistance tout entière se porta vers la belle église, qui, pour la dernière fois, allait entendre les voix harmonieuses des enfants de Saint-Clément. Monseigneur était à l'autel : il y recevait les lauréats qui venaient déposer leurs couronnes entre ses mains et faire hominage au Dieu des sciences de leurs succès et de leurs prix. Un salut solennel d'actions de grâces termina la fête.

()n peut bien appeler cette journée la dernière de Saint-Clément.

Journée de larmes pour Metz; pour les Pères, journée de déchirements, mais aussi de consolation et de gloire. Ils ont aimé cette pauvre ville; ils lui sont restés

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fidèles dans le malheur; en ce jour, elle leur a prouvé sa profonde reconnaissance, ses immenses regrets, son inaltérable attachement. A leur tour les familles leur seront fidèles partout où ils porteront leurs pas, heureuses de trouver, ne fût-ce qu'une cabane ti côté d'eux, pour y suivre l'éducation de leurs enfants.

De pareilles scènes devraient cependant faire réfléchir les proscripteurs.

Voilà des hommes qui ont passé, comme le divin Maître, en faisant le bien. On les proscrit. Et pourquoi donc? Quel est leur crime? «Ah! votre crime, mes Pères — disait, dans l'église même de Saint-Clément, l'éloquent panégyriste de Saint-Ignace, l'abbé Jacques, ancien aumônier militaire, chanoine de la cathédrale de Metz, — votre crime, c'est de vous être dévoués du matin jusqu'au soir, de vous être dévoués à toutes les œuvres de l'apostolat chrétien, d'avoir élevé chrétiennement notre jeunesse, d'avoir évangélisé nos villes et nos campagnes, d'avoir prêté votre puissant concours aux prêtres de ce diocèse, d'avoir entretenu la ferveur dans le sacerdoce et dans nos communautés religieuses, d'avoir nourri nos pauvres. Voilà voti'e crime. Il n'en est pas d'autre à vous reprocher. Vous êtes persécutés et haïs, parce que vous avez aimé la justice et prêché la vérité; et voilà pourquoi vous êtes bannis. Heureux bannis du Christ ! ce n'est pas vous qui êtes à plaindre; c'est nous qui sommes les véritables malheureux, nous qui désormais allons rester seuls à gémir sur les ruines du sanctuaire et de la patrie. Nous avions espéré qu'après nous avoir ravi tant de choses chères à notre cœur.

on VOUS laisserait près de nous pour consoler et soutenir nos cœurs défaillants, et l'on vous arrache aussi de notre cité infortunée ! Que la volonté de Dieu soit faite! Adieu, mes Pères, adieu! »

On se figure sans peine l'émotion de l'auditoire en entendant ces tristes et touchants adieux. Le départ des Pères est un véritable deuil pour le peuple de Metz; Saint-Clément était le refuge de sa douleur. Désormais il ne lui restera qu'un seul abri: la croix e]ui domine le monument funèbre élevé à ses portes aux sept mille héros qu'il a vus tomber sous ses murs. Là, du moins, il pourra encore pleurer et prier, en attendant que Dieu lui suscite des libérateurs.

L'histoire, en enregistrant dans les annales de la ville de Metz et de la Lorraine, cette dernière page de Saint- Clément, pourra du moins constater que la Compagnie de Jésus est restée, jusqu'au bout, au poste de l'honneur et du dévouement, que la violence seule a pu l'en arracher, et, qu'en partant elle a emporté, avec la conscience du devoir accompli, les bénédictions d'un peuple héroïque devenu la rançon de la P'rance.

Saint-Clément ne pouvait tomber plus glorieusement.

Espérons que bientôt une plage hospitalière lui permettra de revivre pour l'honneur de la religion et de la France. »

Un Messin.

Il restait en effet une dernière espérance, celle de relever sur une terre lorraine, non loin de la frontière,

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un nouveau Saint-Clcment, où l'on put, du moins, recueillir les débris du naufrage.

De généreuses initiatives olTraient aux Jésuites un asile au château d'Haroué, appartenant à la princesse de Beauveau-Craon ; à Frouard, une autre vaste demeure avec un parc immense était mise a leur disposition par la famille Du Coëtlosquet.

Pourquoi ce dernier espoir dut-il être abandonné? Pourquoi cette chance de reprise d'une œuvre de préservation et de salut social fut-elle anéantie? L'Evèque et le clergé de Nancv s'\ opposèrent. Mgr. Foulon craignit que l'institution de la Malgrange qu'il soutenait, n'eut trop à soulVrir de la concurrence d'une maison dirigée par les Jésuites.

Chassés par les Prussiens, repoussés par le haut clergé de Nanc}^ les Pères durent se résigner à adresser a leurs élèves un suprême adieu.

Le 17 août 1872, le père Stumpf envo^'a aux familles des élèves de Saint-Clément la circulaii'c suivante:

«Le jour de la distribution des prix, nous nous étions engagés a communiquer aux parents, dans un bref délai, le résultat de nos recherches, pour tiouver un asile au moins provisoire, où nous pourrions continuer l'éducation de leurs enfants.

Notre désir, notre volonté bien arrêtée était de rester dans l'Est de la France, à la poitée de nos chères familles de l'Alsace, de la Lorraine et de la Champagne.

Les preuves touchantes de sympathie et d'attachement qu'elles nous avaient données depuis vingt ans.

la confiance véritablement héroïque qu'elles nous avaient témoignée spécialement pendant ces deux dernières années, nous imposaient l'obligation sacrée de tenter l'impossible pour rester au milieu d'elles.

Le ciel nous a refusé ce bonheur.

Des obstacles divers ont fait échouer les démarches nombreuses que nous avons faites successivement dans les départements voisins. D'autre part, le gouvernement allemand ne nous accorde pas le sursis d'un an demandé par l'administration municipale de .Aletz.

Nous voilà donc réduits à dire à nos chers enfants un adieu, qu'il nous coûtait tant de leur faire pressentir le jour de leur départ.

Dieu sait combien cette séparation est déchirante pour notre cœur. Lui aussi connaît tous les elforts que nous avons faits pour répondre à la constance de leur afl'ection. Nous aurions voulu -leur continuer notre dévouement jusqu'à l'entrée des carrières auxquelles la Providence les destine.

Du moins, pouvons-nous leur assurer qu'ils rencontreront le plus parfait accueil dans nos établissements de Dole, de A^augirard, d'Amiens, de Boulogne et de Lille (externat).

Dispersés dans ces trois dernières écoles, les Pères de Saint-Clément seront heureux d'v retrouver leurs anciens élèves, en attendant que Dieu les ramène dans ces contrées de l'Est qu'ils ne peuvent se résoudre à quitter pour toujours. »

Le Supérieur de l'école Saint-Clément.

J. B. Stuimpf, s. J.

Les élèves des cours de sciences, restés à Saint- Clément pour préparer les seconds examens d'admission aux écoles du gouvernement, ressentirent, les premiers, l'impression navrante que cette circulaire allait produire dans les familles. Avant de quitter, pour ne plus les revoir, les murs de leur cher collège, ils adressèrent à leurs maîtres une lettre d'adieu qu'ils tirent publier dans les journaux français.

« Révérend Père Recteur, et vous tous, nos Pères de Saint-Clément.

«C'en est donc fait! tout espoir est perdu! La circulaire des adieux est envo3'ée aux familles. Quel coup de foudre pour les enfants et pour les parents! Nous avons eu le triste avantage d'apprendre les premiers la triste nouvelle, et nous allons assister aux funérailles de ce beau collège si cher à nos cœurs.

« Avant de vous quitter, qu'il nous soit permis, au nom de tous nos camarades absents, de vous donner un témoignage public de nos regrets et de notre éternelle reconnaissance.

« Depuis longtemps déjà, toutes les classes de la société rivalisent de zèle pour vous prouver leur douleur et leur dévouement.

«Tous pleurent votre départ à l'égard d'une calamité publique.

«A vos élèves, maintenant, ô Pères chéris, d'élever leurs voix et de vous redire dans de solennels adieux les sentiments qui se pressent dans leurs cceurs.

« Notre allection ne pourra vous sauver, mais elle vous consolera et vous vengera.

«Pendant vingt années, nous et nos camarades, nous vous avons vus à l'œuvre; nous avons été les témoins assidus de votre sollicitude, de votre abnégation, de votre intrépidité, de votre dévouement.

«Trop souvent on vous accuse sans vous connaître, trop souvent l'aveugle préjugé dicte contre vous les plus odieuses calomnies.

«Nous, vos élèves, nous vous connaissons. Le témoignage de notre amour vaudra-t-il moins que celui de la haine et de l'envie?

« Vos succès sont connus de la France entière. Mais ce que nous ne saurions proclamer assez haut, c'est le zèle éclairé et infatigable avec lequel vous avez fait germer dans les âmes de vos enfants les fortes vertus du citoyen et du chrétien.

«Mais, il ne nous sied pas ici de faire votre éloge. Votre éloge. Ah ! ce sont ces nombreux jeunes gens formés par vos soins, et qui, à cette heure, sont déjà l'honneur de la magistrature, de l'industrie et de l'armée ; votre éloge, ce sont les jeunes héros qui, remplis à votre école de l'amour inséparable de l'Eglise et de la France, ont si tôt et en si grand nombre rougi de leur sang les plaines de Merltana et de Castelfidardo, les champs de bataille de Reichshoffen et de Gravclotte. Votre élo^e enfin, ce sont les angoisses de tant de familles, à l'approche de la catastrophe qui vous menaçait, ce sont leurs larmes et les nôtres en ces jours d'adieux, c'était aussi notre ferme et inébranlable résolution de vous suivre partout où vous auriez pu nous ofl'rirun refuge.

« Vous nous dites que le ciel vous a refusé ce bonheur.

Eh bien! nos camarades sauront encore protester de leur inviolable attachement, en frappant à la porte de vos autres maisons de France, pour y chercher la continuation des mêmes soins, des mêmes enseignements, des mêmes dévouements que nous avions trouvés près de vous.

«Rappelez-vous la parole qui terminait tous leurs adieux: Pères, partout où vous irez, nous irons avec vous.

«Mais héhis ! il faut nous séparer; merci. Révérend Père Recteur et vous tous, nos Pères, qui avez présidé à notre éducation, merci de vos soins et de vos fatigues: merci de la fermeté avec laquelle vous avez, tant de fois pour nous, méprisé les daiigers, bravé les orages, soutenu les assauts dirigés contre votre magnifique œuvre de Saint-Clément. Merci de la science que vous nous avez communiquée, des exemples que vous nous avez donnés, du patriotisme vigoureux et sincère que vous nous avez inspiré, des principes dont vous avez armé nos àrnes pour les luttes de l'avenir.

« Merci enfin de l'honneur qui nous revient aujourd'hui de votre proscription même. Oui, ce sera éternellement une gloire pour les derniers élèves de Saint-Clément d'être tombés avec leurs maîtres pour la cause de Dieu et de la Patrie.

M Adieu donc. Pères vénérés. Pères tendrement aimés, adieu! ou plutôt: au revoir! A^otis-mêmes, vous nous conviez à vous retrouver bientôt dans ces mêmes contrées de l'Kst que vous ne pouvez vous résoudre à

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quitter pour toujours; son'cz sûrs que pas un de vos enfants ne manquera au rendez-vous.»

Celte noble protestation des élèves, ces adieux pleins de larmes et de reconnaissance, furent comme les dernières paroles de Saint-Clément, il n'y eut plus après elles que les convulsions de l'agonie.

Les jours suivants, le collège offrit un lamentable spectacle, celui d'une maison visitée par la mort et qu'on se prépare à abandonner. Tout le mobilier fut vendu, les portes furent encombrées d'une foule d'acheteurs qui, en sortant, emportaient les dépouilles. Même alors, bien des traits de généreuse délicatesse vinrent adoucir ce que de pareilles scènes avaient de pénible. Combien de familles messines prirent à tâche d'atténuer le désastre matériel que subissaient les Pères. (Jn vit de pauvres ouvrières, des artisans n'ayant pour vivre que le produit de leur travail journalier, acheter avec empressement les statues de la Sainte-Vierge qui se trouvaient dans les classes et on les entendit redire :

«Ces statues resteront dans nos demeures comme les précieux souvenirs d'une maison qui nous fut chère. Leur vue nous rappellera les bienfaits des Pères, elle doublera notre ardeur à implorer de Dieu leur retour. Nous prierons mieux, agencuiillés devant elles. Nous les garderons du reste avec soin jusqu'au jour où le collège sera rétabli et les Pères rendus à nos vreux; heureux alors de les rapporter aux places qu'elles n'auraient pas dû quitter. »

Cette triste vente durait encore, lorsque le départ des expulsés commença. Le 22 juillet 1872, ordre avait

été transmis au Supérieur d'avoir à fermer Saint- Clément et de sortir de Metz, avec ses collaborateurs, dans le plus bref délai possible.

Le Comte d'Eulembouri^, président de la Lorraine, vint, lui-même, avertir le Père Stumpf de la mesure qu'il était chargé d'appliquer; il le tit en y mettant les formes les moins pénibles et assurant les Pères de son vif regret de voir le gouverneinent allemand prendre un parti si peu conforme à ses véritables intérêts. Il accorda du reste tous les délais qu'il était en son pouvoir de concéder.

Au commenceinent de septembre, pressé par les brutales injonctions de la chancellerie de Berlin, le président revint, demandant qu'on se hâtât, pour éviter de fâcheuses complications.

La police allemande savait, à Metz, l'élément populaire très surexcité, elle craignait que les Jésuites ne se servissent de leur influence pour soulever la population contre leurs oppresseurs. Aussi grande fut la différence dans les procédés employés. Tandis qu'en Alsace, les Jésuites furent l'objet de persécutions lâches et odieuses, qu'ils furent jetés brutalement hors de leurs maisons, que nul délai ne leur fut accordé et que défense fut faite et affichée à la porte des Résidences de confesser, d'administrer les sacrements et de célébrer l'office divin ; à Metz, toute rigueur de ce genre fut épargnée.

Le cœur navré, mais ferme jusqu'au bout, le R. P. Recteur présida lui-même à la dispersion de sa communauté. C'était le capitaine, qui, au moment du

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naulVa<^e, sauve l'équipage et, le dernier, quitte son vaisseau menacé d'être englouti par la tempête.

Le 2g septembre 1872, quelques Pères chantèrent une dernière fois le salut dans l'église de Saint-Clément. Puis tout fut lini !

L'histoire du second collège des Jésuites à Metz se termine ici. Comme on a pu le constater, elle ne fut pas sans gloire. Malgré sa courte existence, peu de collèges, croyons-nous, ont plus que Saint-Clément honoré l'Eglise et la France.

Toujours il compta parmi ses maîtres des hommes distingués, non seulement par leurs vertus et par leur dévouement, mais encore par leur talent et leur science.' Pour ne citer que ceux dont les ouvrages ont accru le patrimoine intellectuel ou artistique de la France, on trouve parmi eux des théologiens, comme le Père Gamard; des philosophes et des publicistes, comme les Pères de Bonniot, Caudron, Fristot,Marquigny, Chabin, Charlier, Henri Mertian, Wagner; des écrivains ascétiques, comme les Pères Godfroy, de Franciosi, Letierce, de Laage, Turquand ; des historiens, comme les Pères Joseph Bertrand, Pierre Brucker, du Coëtlosquet, Didierjean, Lauras, Colombier, Mury; des littérateurs et des grammairiens, commes les Pères Sengler,

' Voir Pièces justificatives, note 62, la liste des Pères de Saint- Clément de i852 à i8y2.

3o4 I^IiS JÉSUITES A METZ

Delavenne, Draulette, Juster; des mathématiciens et \

des savants comme les Pères Colombel, Hâté, Charles i

et Henri La Couture, Le Bail, Poulain, Varroy, !

Saussier; un géographe, le Père Carrez; des archéo- i

logues, des poh^graphes et des linguistes, comme les j

Pères Bach, Couvreur, Dussart, Alfred Hani}^; des :

musiciens, comme les Pères Abel Collin, Camille de |

la Croix, Sucher, Zuiîmeyer. Plusieurs de ces auteurs \

ont atteint une certaine célébrité, tous ont mérité 1

l'estime publique. Dernièrement encore, l'Académie

des inscriptions et belles lettres accordait une de ses

récompenses les plus enviées au Dictionnaire français \

chinois du Père Séraphin Couvreur, missionnaire en ï

Chine. ]

Les élèves n'ont pas moins honoré et servi l'Eglise i

et la France que leurs maîtres. Saint-Clément a compté i

2,5 lo élèves. Sur ce nombre, 58 ont passé par l'école i

polytechnique ; 23(3 ont été reçus à Saint-C^r, une j

quarantaine sont sortis de l'Ecole centrale avec le '

diplôme d'ingénieur civil, plusieurs ont passé par ;

l'école des mines ou des ponts et chaussées; une :

vingtaine par l'école forestière. i

Pendant la guerre de 1870, trois cents élèves de ]

Saint-Clément, firent vaillamment leur devoir. ^ ingt j

ans après cette époque, nous relevons sur les contrôles i

de l'armée plus de 450 noms d'anciens élèves. Parmi i euK des généraux, de nombreux officiers supérieurs et d'anciens élèves de l'école de guerre. A un certain

moment, à l'extrême frontière de l'Est, sept chefs de ;

corps dont quatre colonels de cavalerie, se trouvaient [

CHAT. III. — DERNIKRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT 3o5

au premier rang,^tous sept, anciens élèves de Saint- Clément.

A quelques âmes privilégiées, les Jésuites ont enseigné les sublimes conseils de l'Evangile; ils leur ont si bien appris le chemin du dévouement que cinqiianlehiiil élèves de Saint-Clément sont entrés au noviciat prêts à perpétuer les traditions que leur ont léguées leurs Pères. >

Une quarantaine environ sont entrés dans les rangs du clergé régulier ou séculier; saluons en passant: l'archevêque de Bagdad, vicaire apostolique de la Mésopotamie et l'Evèque d'Hué en Annam.

Un certain nombre de magistrats sont sortis du Collège de Metz. Plusieurs d'entre eux n'hésitèrent pas à sacrifier un avenir plein de promesses, plutôt que d'appliquer les rigueurs de lois iniques. ^

L'université elle-même recruta parmi les élèves de Saint-Clément quatre professeurs de faculté, des agrégés et cinq ou six professeurs de l3Tées. Ajoutons une soixantaine de médecins dont plusieurs, notamment dans la médecine militaire, ont acquis une situation ofticielle br'llante et une notoriété scientifique incontestable ; les directeurs de plusieurs grands établissements industriels, principalement dans la région de l'Est; une quinzaine de conseillers généraux et deux députés : de Chatenay et de Martimprey qui, dans la

' Voir Pièces justificatives, note tj3.

- Voir Pièces justificatives, note 63^ les noms des élèves de Met:^ entrés au iio]'icijt.

SoG LES JÉSUITES A METZ

législature de 1885-1890, ontrempli leur mandat 103'alement et avec distinction.

Si nous jetons les yeux au loin, nous y vo3'ons encore des élèves de Saint-Cléinent. En ce moment même, l'un d'eux représente la France comme résident général au Cambodge; un autre est gouverneur général du Sénégal ; un troisième a été résident général à Madagascar. C'était un des nôtres qui partait naguères comme envo3'é extraordinaire à Siam. La terre d'Orient a été arrosée du sang des élèves de Metz et, indépendamment de ceux qui sont tombés pour faits de guerre et dont nous avons rappelé les noms, après ceux des héros de 1870, nous pourrions citer les noms d'un Conseiller à la cour de Saïgon, d'un pa3'eur de l'armée en Cochinchine, du capitaine Maurice d'Elbée, mort en 1885, après avoir administré les affaires indigènes en Indo-Chine; d'Octave et d'Aimé de Saint-Cermain, de Ton\' de (}uaïta, du commandant Zaccone, tués par le soleil d'Algérie et enfin de cet aventureux messin, cet intrépide lieutenant de turcos, Charles de Semelle, mort en cherchant à se frayer une route à travers les déserts de l'Afrique centrale.

Et si l'on demande qui inspire à tous ces hommes les généreux sentiments, qui les poussent à sacrifier leur vie au sentiment du devoir, j'emprunterai les paroles prononcées à l'une des réunions des anciens élèves de Saint-Clénienl par l'un d'eux, le colonel de Witte :

«Tous ceux que j'ai connus et que vous avez connus, je puis l'affirmer ici hautement, sont tombés vaillam-

CHAP. III. — DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT-CLÉMENT Soy

ment, la lace tournée vers ce signe dont nous avons tous été marqués au front, signe glorieux qui était autrefois le grand s\-mbole de Constantin et de la victoire, comme il est encore reste' aujourd'hui le s3'mboIe de tous ceux qui souffrent et qui espèrent.

«Bon courage donc... encore et toujours... et si vous me demandez où nous puiserons ce courage, je vous ramènerai à Metz, à Saint-Clément, aux Pères.

« Voilà notre origine, nos archives et notre lien ; voilà le point de départ de nos aspirations, voilà l'école de notre foi, la raison de notre confiance dans l'avenir et le salut de la patrie. Et puisque j'ai parlé des absents et que j'ai évoqué leur souvenir, je les prends encore à témoin ; leur voix éteinte saura mieux redire que je ne pourrais le faire où se puise la force et leur exemple nous rappellera d'où vient le courage et comment on apprend à se dépenser et à se dévouer.

" Les pertes de l'année sont sensibles. . . c'est Louis Blondel, cueilli à la tieur de l'âge, lieutenant au 104^^ de ligne, un de nos premiers et plus fermes adhérents, dont la pensée jusqu'au bout a suivi notre œuvre et s'y est attachée. Deuil pour l'armée et deuil pour nous, car on peut dire de lui, dans toute l'acception du mot : Ce fut un militant.

« C'est Victor Stumpf, un Jésuite, un proscrit. Un Jésuite portant un nom vénéré par nous tous et qui n'avait rien trouvé de plus beau que de revêtir cette robe noire portée si glorieusement par les Ignace et les François-Xavier, comme elle le fut plus tard par son oncle, alors qu'elle semble aujourd'hui n'être plus qu'une

3oS LES JÉSUITES A METZ

livrée abandonnée à toutes les insultes et aux derniers outrages. A tous ces titres, il a droit à tous nos regrets, à toute notre estime, à tous nos respects.

«C'est Louis Le Bleu, un vaillant, moissonné, lui aussi dans le printemps de la vie, charmante et s^aiipathique figure à laquelle je me reprocherais de ne pas rendre un éclatant hommage : car choisi, dès le début de notre association pour secrétaire, comme l'un des plus meilleurs et des plus dignes, il s'est toujours dévoué à tous. . . En même temps, avocat de grand avenir, ayant le talent de la parole, ayant mieux que cela, ayant le cœur qui échauffe, qui sait allumer, qui sait toucher et qui sait convaincre ; c'est pour nous une grande perte.

«C'est enfin Humbert Ferrand, chef de bataillon aux tirailleurs sénégalais, commandant la station et tous les cercles du haut Fleuve, de Kayes sur le haut Sénégal à Bakel, de Bakel à Médine, de Médine à Bafoulabé et de Bafoulabé à Bammako sur le haut Niger, quelque chose comme six à sept cents kilomètres, en plein pays d'Afrique centrale, officier des plus brillantes espérances, victime de la grande idée coloniale et de son amour sans bornes pour la grandeur de son pays.

« Ici, l'amertume me monte au creur, car je vous parle d'un ami de toutes les heures, ami de Saint-Clément, comme ami de Saint-Cyr, ami des preinières années, comme aussi de la dernière heure. . . Tous ceux qui l'ont connu, voudront redire avec moi son grand cœur, son esprit original, son attachement à la grande

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cause religieuse, ii votre œuvre, aux Pères, à tout ce qui lui rappelait la Fiance, Metz et Saint-Clément.

u Tu ne saurais croire, m'écrivait-il l'an passé, combien le cœur bat plus vite et plus fort lorsqu'on est loin de P'rance et qu'il nous en arrive quelque chose. Je dévore les bulletins de Saint-Clément ; écris-moi souvent, répète bien aux Pères, à tous les camarades, que si le soleil dessèche tout ici, il ne dessèche pas le cœur. »

« Des officiers comme ceux-là, il en faudrait beaucoup à la France, m'écrivait d'un autre côté un prêtre de Saint-Louis du Sénégal, car nous, nous ne pouvons rien, on suspecte notre dévouement, on va jusqu'à nous refuserd'accompagnerles colonnes, et cependant, le grand fléau de ce pays, l'obstacle à tout progrès, à toute civilisation, ce n'est pas nous, c'est l'islamisme. »

u Ceux qui ne l'ont pas connu voudront également applaudir ce héros modeste qui, sans bruit, sans calculer le prix de son dévouement, a payé de sa vie, sa foi dans la grande œuvre de la colonisation et de l'extension française en Afrique, répétant un jour dans un de ces élans d'orgueil national bien digne de lui : « Si l'Europe est aujourd'hui trop petite pour donner à la France ses limites naturelles, l'Afrique sera, j'espère, assez grande pour ne point lui marchander de frontières.» Voilà l'homme.

« C'était un croyant et il appartenait bien à cette race dont parle le maréchal Bugeaud et dont il aimait à dire : A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.

ilO LES JESUITES A METZ

« Oui, tué, oui, mort à la peine, enlevé, arraché en un instant par ce terrible ennemi des climats meurtriers, par le soleil. Et cependant, il avait été partout, il avait été en Cochinchine, au Cambodge, rapportant de ces pays lointains mille maux, mille maladies, mille douleurs, repartant toujours avec le même sourire, emporté par cette sorte de nostalgie des grands cœurs, qui les rend insatiables des horizons grandioses et leur fait toujours trouver trop petite la part faite à leur pays.

«A défaut d'autre consolation, n'est-il pas bon parfois de se réchauiler le cceur aux cendres encore chaudes de ceux que l'on a aimés et qui se sont dévoués, ne fût-ce que dans l'espoir, en secouant la cendre de tous ces souvenirs, d'en faire rejaillir quelques unes de' ces vivantes étincelles qui semblent prêtes à s'éteindre aujourd'hui, mais qui font tout resplendir et qui se nomment la foi dans le sacrifice, la foi dans le devoir, la foi dans l'abnégation, la foi dans l'honneur et dans le salut de la France. »

L'école où tant de générations ont été formées dût être abandonnée. Un Père, sentinelle perdue, en garde les murs. Ce fut, pendant vingt ans, le bon Père Christ, ce fut ensuite le Révérend Père Fleck, le frère de l'Evêque de Metz, ancien missionnaire revenu de la Nouvelle-France ; c'est aujourd'hui le P. AUny, l'un des professeurs de la dernière année de Saint-Clément. Pères et élèves ont été dispersés.

En 1873, le Père Stumpf, bien que fort occupé par la fondation d'un nouveau collège à Dijon, résolut de réunir par un lien commun ses eniants de Saint-Clé-

ment. De Paris, il adressa une convocation à tous ceux dont il put découvrir la résidence. Dans une réunion tenue à Athis, maison de campagne du collège des Jésuites de la rue des Postes, mise généreusement à la disposition du Père Stumpf par le Père du Lac^ on jeta les bases d'une association entre les diverses générations de Saint-Clément. Depuis ce temps, chaque année, deux fois par an eurent lieu des réunions semblables. A Paris, pendant l'hiver ; au mois de mai, à Athis, tant que ce magnifique asile resta entre les mains des Jésuites. Depuis leur proscription, dès i(S8o, ce fut à Nancy que se tint la réunion d'été.

« Puissent, dit le Père Stumpf, à la première réunion, toutes les générations de Saint-Clément, demeurer unies dans cette amitié franche, loyale, désintéressée, qui a caractérisé les années de collège.

i< Puissent-elles demeurer constamment unies dans les mêmes convictions religieuses et les mêmes sentiments patriotiques.

« Puissent-elles par la fidélité des souvenirs prendre une part généreuse à la réalisation des espérances.

« Puissent-elles bientôt, sous les vieux cloîtres de Saint-Clément, fêter ensemble les gloires rajeunies de la France.

« Au souvenir d'un passé plein d'honneur... In memoriam.

«A l'espérance d'un avenir meilleur encore... In spcm. »

/// memoriam, in spem, cette devise est restée celle des élèves de Saint-Cle'ment.

Les tempêtes succèdent aux tempêtes, les deuils, les malheurs publics se suivent et semblent confondre les plus robustes confiances. Pour nous, avec la croix que le Père Stumpf nous a tracée sur le front, avec la devise,qu'il nous a laissée, nous marchons in uieinoriain, in spcm.

Si la mort est déjà venue frapper plus de quatre cents élèves de Saint-Clément, elle n'a pas épargné les Pères.

Les Pères Turquand, Lauras, Coué, Catillion, Richard, Juster, Kistaller, Bertrand, Danet, Billot, bien d'autres, dont l'énumération serait trop longue, ont atteint le but de leur vie, de leurs travaux, de leur dévouement.

Le 3 décembre 1S78, le Père Stumpf mourut à Dijon.

En perdant le Père Stumpf, les élèves de Saint-Clément ont fait une perte irréparable. Il n'en est pas un d'entre eux dont il n'ait été le soutien, le consolateur, l'ami fidèle des bons comme des mauvais jours, l'inspirateur de tous les nobles sentiments, le guide dévoué, qui, au sortir du collège, savait orienter leur vie vers le beau, le bien, le vrai.

« En perdant le Père Stumpf, disait notre vaillant camarade, le colonel de Witte, nous avons perdu un Père, je serais presque tenté d'ajouter que nous avons perdu plus encore et que maintenant nous ressemblons en quekiue sorte à ces troupes qui n'ayant plus de drapeau dans la bataille cherchent partout le signe du ralliem'ent,

u Hélas! c'est que le Père Stumpf n'était pas seulement le symbole du passé, mais encore il était le signe

CHAP. III. DERNIÈRES ANNÉES DE SAINTCLÉMENT 3l3

de ralliement du présent et le signe de l'espérance de l'avenir. C'est qu'autour de son nom, venaient se resserrer les souvenirs de notre pauvre Metz, c'est qu'il était notre lien commun et qu'il nous rappelait qu'ayant servi sous le même chef, nous étions des frères d'armes qui devaient rester unis pour les mêmes espérances.»'

Quelques années plus tard, Mgr Dupont des Loges quittait la terre pour recevoir de Dieu la récompense de ses vertus et de ses épreuves si vaillamment supportées. Saint-Clément sembla revivre un instant pour honorer l'héroïque prélat. Une cinquantaine d'anciens élèves, ayant à leur tète les Pères Didierjean et de Franciosi, figurèrent dans le triomphal cortège qui accompagna sa dépouille mortelle. L'immense couronne de roses blanches avec cette inscription : le Colli'g-e Saint-ClcinciU à son pi'rc cl à son Jondaleur, attira sur son passage les regards attendris des vieux Messins. Elle leur rappelait tout un monde de chers souvenirs et de temps heureux.

Le Père Stumpf, Mgr Dupont des Loges. Ces deux noms dominent l'histoire du second collège de Metz.

Grâce à eux, ce foyer de vie, de courage, d'honneur a brillé pendant vingt ans d'un éclat sans pareil.

' Voir Pièces justiHcatives, note 64.

Aujoitrdliiii (3i juillet i8g(j) les Jésuites sont proscrits; les bâtiments du colle i^e , restés loni^temps vides et solitaires, sont loués en partie à l'Intendance militaire du 1 6"^ corps d'armée, eu partie à l'école normale des instituteurs catholiques. L'égiise sert de chapelle à l'école noi'male ; quant à la chapelle de Congrég-ation, ce petit bijou d'architecture romane, oii tant de grâces sont tombées du ciel sur des aeurs d'ailleurs bien préparés, elle attend de nouveaux congréganistes venant se ranger aux pieds de Notre-Dame-des-Anges !

K On dirait un tombeau » , dit le P. Didier jean dans ses « Souvenirs de Met'i»; c'en est un, hélas! Mais, sur ce tombeau, nos avurs qui gardent une impérissable confiance et nos yeux qu'illuminent les souvenirs du saint Erèque de AJet-^ et du vénérable P. Stumpf, sauront lire toujours l'inscription qu'ils y ont mise :

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