Vieux Souvenirs, etc
l'instruction près des dépôts ‘ensevelis de ces riches et nombreuses productions. Leur existence n'était qu'un point d'histoire, l’objet d'une inquiète curiosité et de vœux inutiles 1.
Pour arriver à meubler ainsi leur bibliothèque, les Jésuites usaient des dons qui leur étaient faits, et particulièrement de la dotation Bardin, chaque fois qu'elle leur fut payée. Malheureusement elle fut vite réduite, et on n'employa plus pour la bibliothèque aucune portion des sommes que le collège percevait de ce côté. C’est alors que les Pères bibliothécaires firent entendre leurs réclamations. Ils portèrent cette question au tribunal supérieur ; ils la renouvelèrent lors de la visite de
leur provinciaux, qui tous écoutèrent les parties sans rien décider.
Les Pères bibliothécaires disaient que la fondation de 200 livres de rente faite par M. Bardin pour l'entretien de la bibliothèque était de même nature et devait, pour ainsi parler, aller de pair avec la fondation de la théologie, qui est de 1.800 livres. D'où il s'ensuit que s’il y a eu de la diminution sur le total de la rente de 2.000 livres, elle aurait dû être supportée au prorata, c'est-à-dire que la bibliothèque n’aurait dû supporter qu'une dixième partie dela diminution. Deice principe les Pères bibliothécaires tiraient une conséquence : puisque le collège prétend que le roi leur a donné en 4680 la somme de 12.000 livres pour l'entière extinction et amortissement de la rente de 2.000 livres donnée par M. Bardin, il doit en revenir à la bibliothèque la dixième partie de la rente de 600 livres, qui est le produit annuei du fonds de 1.200 livres.
On à fait deux réponses à celte objection, Pour la première on a dit que la fondation faite par M. Bardin de 200 livres de rente pour la bibliothèque ne venait qu'après la fondation de 1.800 livres pour la théologie. En sorte qu'il fallait que la fondation de la théologie fût remplie avant que l’on püût rien
1. 11 y avait aussi des livres dans une des chambres, la plus élevée, que contenait la tour de l’horloge. C'était un cabinet particulier, où les supérieurs des Jésuites réunissaient les ouvrages qu'ils jugeaient ne devoir pas être mis dans les mains de tout le monde, et auquel, par suite, on avait donné le nom de Bibliothèque des livres défendus. On appelle cela aujourd’hui, ‘dans les séminaires : l’ « Enfer». En 1790, il était encore soumis aux scellés, comme la Bibliothèque principale.
prétendre pour la fondation de la bibliothèque, qui n’a de droit que sur ce qui excède 1.800 livres de rente. Gette réponse est fondée sur l’acte de donation par lequel M. Bardin dorne 1.800 livres de rente au collège de Poitiers pour la fondation de la classe de théologie à prendre sur 2.000 livres qui lui étaient dues sur les cinq grosses fermes du roi, et les 200 livres restantes il les donne pourl’entretien de la bibliothèque: la bibliothèque n’a donc rien pu prétendre que l'excédent de 1.800 livres de rente : car si la fondation de 200 livres pour la bibliothèque eût été regardée par M. Bardin comme étant de même nature que la fondation de la théologie, il aurait dit par l'acte de fondation qu'il donnait 2,000 livres de rente dont la dixième partie serait applicable à la bibliothèque. L’on dit que cette distinction à été faite par des avocats et qu'elle détruit le principe posé par les Pères. bibliothécaires.
Pour ceux qui ne cherchent qu'à éclaircir le vrai dans cette affaire, il paraîtra, ajoute le Père dans son exposé, ou que la chose n’a pas été présentée clairement,ou queles avocats ont dit ce qu’on voulait qu'ils dissent, sans trop s'embarasser de ceux qui gagneraient ou qui perdraient. N'ayant eu que des Jésuites et d’un même collège pour parties dans ce différend, le principe sur lequel ils ont fondé leur décision, en effet, est absurde, puisqu'ils prétendent contre l’usage qu'afin que la bibliothèque pût participer à ce qui serait payé au prorata, ilétait nécessaire que par le don fait à la bibliothèque M. Bardin eût dit qu'il lui donnait-la dixième partie de 2.000 livres de rente. Il n’est point d'usage que l'on se serve de ces expressions dans les actes, lorsque les sommes sont fixes; ainsi le principe tombe de lui-même. Il est vrai que M. Bardin après avoir dit par l'acte qu’il donnait 2.000 livres de rente au collège de Poitiers, ajoute qu’il y en a 1.800 pour la fondation de la classe de théologie et les 200 livres restantes pour l’entretien de la bibliothèque ; d'où l'on conclut qu'ayant d'abord parlé de la théologie, la fondation de la bibliothèque ne vient que par occasion et parce que la fondation de la théologie
eût été trop forte si l’on n’avait pas appliqué 200 livres à la bibliothèque. .
Il ne nous paraît point que cette nouvelle objection détruise le principe posé par les Pères bibliothécaires, car il estencore
d'usage que l’on commence toujours, sur deux délégations de sommes ou choses de cette espèce, par faire mention de la somme la plus considérable ; et il ne s'ensuit pas pour cela que celles qu viennent après ne soient également fondées à partager le profit ou à souffrir la perte au prorata de ce que chacun doit avoir dans le principal.
Le collège aurait pu ajouter que l'intention de M. Bardin était principalement de fonder la théologie, et que le bien public étant préférable au bien particulier, la perte doit d’abord tomber sur le particulier ; que, n’y ayant pasà beaucoup près de quoi entretenir les professeurs de théologie, la bibliothèque ne peut raisonnablement prétendre aucune portion dans le produit des 12.000 livres que le roi paya en l’année 1680.
Quoique cette objection soit la meilleure, il y aurait cependant bien des arguments à faire pour la combattre, auxquels il serait même assez difficile de répondre. Ne serait-il pas, par exemple, naturel de dire que la théologie était déjà fondée lors de la donation de M. Bardin comme les autres classes du collège, puisque, par les lettres patentes de l'établissement du collège de Poitiers, il est dit que le roi accorde aux Jésuites la permission de s’y établir et de composer le collège de tel nombre de personnes qu'ils verront être nécessaire pour le service divin et instruction de la jeunesse aux bonnes lettres, tant d'humanités, philosophie que théologie, etc. Il s'ensuit de là que la ville n'ayant point exclu la théologie de la donation du collège de Sainie-Marthe : , elle était fondée comme les autres classes du collège. D'où il est encore naturel de penser que M. Bardin, en faisant l'application de 1.800 livres de rente pour la classe de théologie, n'a cherché qu'un prétexte pour que le collège pût jouir paisiblement du fruit de son don. La bibliothèque au contraire n'était point fondée avant M. Bardin: il en est le premier fondateur ?.
La seconde réponse consiste à dire que les Pères bibliothé-
1 Ceci n’est pas tout à fait exact, car, suivant les conventions faites en 1604, la Société ne devait fournir d'abord te préfet et quatre régents. Voir
. ci-dessus, pages 27 et 55.
2. La bibliothèque fut créée, sinon fondée, en 1615 et 1616. Voir ci-dessus, pages 66 et 69.
caires ne peuvent rien prétendre sur les 12.000 livres du roi, parce que les arrérages de la rente de 2.000 livres montaient lors de ce remboursement à près de 50.000 livres : ainsi les 12.000 livres doivent être imputées sur les intérêts, quoique données pour le remboursement du principal.
Cette réponse est toutà faitpuérile, parce que si le principe des Pères bibliothécaires subsiste, ils sont également fondés dans les intérêts comme dans le principal, et ces intérêts (si l’on peut les regarder comme tels) ayant été touchés par le collège, ils ont dû faire un fonds pour la bibliothèque d’une dixième partie du remboursement, ce qui monte à la somme de 1.200 livres.
Les Pères bibliothécaires ont souvent avancé que les 4.500 livres de rente que le roi donnait pour supplément de la fondation du collège étaient pour les dédommager du remboursement de la fondation de M. Bardin, que par conséquent le collège devait leur payer chaque année les 200 livres que M. Bardin donna à la bibliothèque.
On a déjà fait voir que les 1.500 livres de supplément n'étaient point données pour dédommagement de la fondation de M. Bardin ; qu'à la vérité cette fondation pouvait bien avoir été l'occasion de l'augmentation que le roi avait donnée au collège, mais qu'elle n’en était pas la fin. Ainsi, si les Pères bibliothécaires avaient quelque chose à prétendre, ce ne pouvait être que sur les 12.000 livres que le roi donna au collège en l’année 1680 pour l’entier amortissement de la rente de 2.000 livres donnée par M. Bardin.
Telles sont, en raccourci, les raisons développées par l'un des Pères Jésuites du collège ; telle est aussi sa conclusion sur la légitimité des prétentions émises par les Pères bibliothécaires. Nous ne savons quelle fut la décision des Supérieurs, ni s'il y en eut une. Quoi qu’il en soit, on dépensa à peu ‘ près chaque année, ce qui résulte des comptes annuels, de 2 à 300 livres pour la bibliothèque.
Ilest vrai de dire aussi que ce fonds pouvait avoir une autre provenance, à savoir les bienfaits de M. Le Tenneur, qui passe, à si juste titre, pour avoir été le second fondateur de
COLLÈGE ROYAL DE SAINTE-MARTHE Hi
la bibliothèque des Jésuites !. Les Pères avaient l'habitude de loger dans leur collège les personnes pieuses qui voulaient s'y retirer, à condition, bien entendu, d'y apporter quelques bénéfices. Ainsi le 15 mai 1673, M. Le Tenneur, homme très religieux et fort riche, conseiller au Parlement de Metz, passa un acte avec le P. Louis Duprac, alors recteur, agissant tant pour lui que pour ses successeurs, par lequel acte « le P. recteur s’oblige de loger, nourrir et entretenir au college le dit sieur Le Tenneur pendant sa vie, conformement aux conditions particulieres faites entre eux ; pour lequel logement, nourriture et entrelien, M. Le Tenneur paya comptant la somme de 6.000 livres faisant le principal de 300 livres de rente ; comme aussi le college s’oblige de loger et nourrir un laquais ou valet pour servir ledit sieur Le Tenneur, pour quoi ledit sieur s'oblige de payer annuellement au college ia somme de 200 livres dont il y en aura 120 pour le logement et nourriture du valet, et les 80 restantes sont pour pH ment de sa pension » ?.
M: Le Tenneur nes’en tint pas là. Par contrat du 25 novembre 1677, signé Mercier et Dubois, notaires royaux à Poitiers, il fit donation au collège de son argenterie, de ses tableaux, de ses livres *, de son linge, et autres effets mobiliers, à condition qu'il en aurait l'usage pendant sa vie, et qu'après sa mort sa vaisselle d'argent serait et demeurerait à la sacristie : ce qui fut accepté par le recteur du collège *..
En reconnaissance de celte donation, le collège s’obligea, par un acte authentique du 26 du même mois, de lui payer une rente viagère de 200-livres: cet acte est signé Le Tenneur, Jean Fontaine, recteur; Jean Robin, syndic; Mercier et Dubois, notaires royaux.
On voitaussi une décharge qui fut donnée par M. Le Tenneur, écrite et signée de sa main avec le sceau de ses armes, par
1. Son portrait, daté de 1690, et longtemps conservé à la Bibliothèque municipale, a été récemment transporté au musée de l'Hôtel de Ville.