‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 154 sur 236 · Lettre du 42 août 1762 À Mile Voland · texte numérisé non relu

Lettre du 42 août 1762 À Mile Voland

tard, dans une crise analogue, devaient se déclarer pour les Jésuites, se prononçaient cette fois résolument contre eux. L'abbé Chauvelin, bossu, janséniste ardent, et de plus conseiller au Parlement, ayant pris une grande part, comme le Président, au renversement des Pères Jésuites,les amis des lettres, réunis chez Madame du Deffant, se remémorent qu'Ignace de Loyola était boiteux, et ils font ce distique, en guise d’oraison funèbre :

Que fragile est ton sort, Société perverse !

Un boiteux t'a fondée, un bossu te renverse !.

Leur expulsion était à la mode, conforme au goût du jour ; il était de bon ton « d’affranchir la pensée humaine ». « Voilà une des plus fameuses époques de la République des lettres, disaient les Mémoires secrets (T.1, p. 67). Les Jésuites ferment leurs collèges dans le ressort, et les arrêts du Parlement sont exécutés aujourd'hui » .

A la foire de Saint-Ovide, les camelots du temps vendaient « l’article de Paris » : une statuette de cire habillée en jésuite, ayant pour base une coquille d’escargot; au moyen d’une ficelle on faisait rentrer le jésuite dans sa coquille. « C’est une fureur, disaient encore les Mémoires secrets, il n’y a point de maison qui n'ait son jésuite » ?.

A Poitiers, comme dans tout le reste de la France, l'arrêt d'expulsion qui frappa les Jésuites fut vu d'un œil favorable par la bourgeoisie et par le clergé. « Les Jésuites avoient persécuté, s’écrie fort éloquemment le marquis de Ferrières ?, un de leurs anciens élèves au collège du Puygarreau, ils avoient persécuté, et ils furent persécutés. Ils avoient soumis le clergé régulier et séculier à un serment, violentant ainsi la conscience de‘ceux quine pensoient pas comme eux ; et on les soumit à un serment plus dur encore, celui d’abjurer la cons-

1. Cf. Mémoires secrets de Bachaumont (10 août 1762). On lit ainsi ces vers dans la Correspondance de Grimim, août 1762, t. V, p. 143: Veux-tu savoir le sort de la secte perverse ? Un boiteux l’établit, un bossu la renverse.

2. Jean Cruppi : Un avocat journaliste au XVIIIe siècle : LINGUET. 3. De Ferrières, op. cit.

titution de leur ordre. Ils avoient chassé de leur maison les solitaires et les religieuses de Port-Royal, les forcant d’aban-

donner cette terre adoptive, et d’errer en fugitifs çà et là pour

se soustraire à la prison et à l'exil; et on les chassa de tous leurs riches établissemens : ils n’eurent -pas même la liberté de demeurer en France ; ils furent obligés d'aller mendier un asile dans une terre étrangère. Ils avoient invoqué une autorité contraire aux lois pour opprimer leurs ennemis, et cette même autorité fut invoquée contre eux, et les opprima à leur tour. Exemple frappant, souvent répété, et toujours perdu pour l’homme, de cette lente mais inévitable justice d'en haut, qui s'exerce d’une manière si marquée sur le fort qui abuse de

sa force. Que ce soit un seul, que ce soient plusieurs, que ce soit tout un peuple ; n'importe: la coupe amère qu'il a présentée à tant d’autres lui sera présentée, et il sera contraint de l'épuiser jusqu'à la lie ». Le Corps universitaire surtout se réjouit de celte suppression des Jésuites qui mettait fin à une lutte près de deux fois séculaire entre les deux sociétés rivales.

L'arrêt du 6 août 1761 avait fait défense aux Jésuites d'enseigner dans leurs collèges, à compter du 1% octobre suivant, et de recevoir des novices. Mais il y eut des lettres patentes el un second arrêt qui sursirent l'exécution du premier, quant à la défense d'enseigner, jusqu'au 1% avril 1762, et il fut ordonné que les différents Corps de Ville où les Jésuites tenaient des collèges, enverraient au Procureur général des mémoires sur le parti qu'il y avait à prendre pour ycontinuer l’enseignement.

A Poitiers, des mémoires furent envoyés par l’Université au Parlement 1, En même temps, l'Université et le Corps de Ville, de concert, « attendu le cas pressant et pour empêcher qu'il n'y eût de troubles », nommèrent de nouveaux professeurs, qui prirent possession des classes du collège de Sainte-Marthe à la date précise fixée par le second arrêt (L,, avril 1769) 2.

1. Archives départementales, D. 195. Mémoire envoyé par l’Université de Poitiers à NN. SS. du Parlement, le 7 septembre 1764. 2. Archives Départementales, D. 195.

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Cependant les Jésuites conlinuèrent de demeurer dans les bâtiments du collège jusqu'au 30 août 1762; ce jour-là il leur fut enjoint de sortir des trois collèges qu’ils occupaient dans la ville: ils abandonnèrent aussitôt le collège de Sainte-Marthe, où ils avaient enseigné pendant cent cinquante-quatre ans, de 1608 à 1762 !,

Cet événement, auquel les Jésuites devaient s'allendre depuis longtemps, à cause de la défaveur toujours croissante de leur Société, nous est raconté en termes tout à la fois attendris et indignés par un témoin oculaire, peu érudit sans doute, mais grand admirateur des « bons Pères », du départ desquels il ne pouvait se consoler :

« Les jézuites, dit-il, ont sorti de leur maison le trente aoust mil scpt cent soixante-deux, et sécularizé par un arrêt foudroyänt du Parlement, au grand regret de toute la ville quy y a beaucoup perdu à cauze du concours d'écoliers qu'ils procuroist à Poitiers. Ils étoient d'un grand secours pour la chaire, le confessionnai, la cantité et la régularité des messes.

» Ils ont pris différants party : les uns se sont retiré chez leurs parens, les aut msont miz en pansion en ville; les frères se sont été cherché de l'employ partout, suivant ieurs capacités ?. Le père Latour, homme très respectable, tant par rapport à ses rares vertus que par son grand âge quy éloit d'environ 87 ans, s'éloit reliré à l'Hôtel-Dieu. H y entra le 30 aoust et y est mort le 4 septembre suivant et enterré le 5 dans le cimetière des pauvres, rue Saint-Paul, près Ja croix dud. simetière, au nord-est d'icelle » ©.

Sans doute la Suppression des Jésuites laissa un grand vide

1. Le pensionnat fut aussitôt déserté. « Ce fut un triste spectacle que ces enfans de tout âge qui, renvoyés d'un pensionnat dont on vendoit publiquement les meubles, erroient dans les rucs de Poitiers et étoient à la merci de la pitié et de la commisération du public... ». (Archives Départementales, D. 195).

2. Vingt ans plus tard, tous les Jésuites n'avaient pas encore quitté Poitiers, En 1782, il y eut une mission dans la paroisse de Saint-Saturnin. Elle fut donnée par MM. Préneuf et Drouault, ex-jésuites. M. Brunet, aussi ex-jésuite, fournit aux frais nécessaires pour loger et nourrir les missionnaires. Cf. Archives historiques du Poitou, t. XV. Charles Brunet mourut sur l’échafaud à Poitiers même.

3. Archives hisioriques du Poilou, t. XV. Journal de Charmeteau.

dans l'enseignement : leur récente victoire sur le Jansénisme . avait fait d'eux, sinon la seule, du moins la principale puissance enseignante en France. Il en résultà qu'en 1761 la victoire des Parlements sur les Jésuites détruisit ce quil y avait de mieux organisé pour l'instruction publique. Gelte destruction même obligeait les Parlements à réparer sans tarder les ruines qu'ils avaient faites. Ils s’en réjouirent. C'était pour eux l’occasion si longtemps désirée de mettre enfin la main sur l'instruction publique, et de la rendre nationale en se la soumettant: « Le besoin est urgent, disait le Parlement de Grenoble, l’occasion unique... Nous sommes dans un moment de crise, il faut le saisir, ou tout est perdu sans retour » ’.

Tout ne fut pas perdu, et, lorsque, sous l'effort de ses nombreux ennemis, succomba en France la Société qui avait fondé le collège royal de Sainte-Marthe, loin d'entraîner la ruine de ce collège, cette circonstance ne fit qu'ouvrir pour lui une nouvelle ère de prospérité. Remis aux mains du corps qui distribuait l’enseignement à Poitiers, il devint tout d’abord le chef-lieu de la Faculté des arts, le dépôt de ses archives, le: siège de son Conseil. Ses succès et sa vogue devaient, sous cette administration, se continuer et s’accroître.

Quant au « grand secours dont ils étoient pour la chaire, le confessionnal, la cantité et la régularité des messes », nous savons suffisamment ce qu'on doit penser des Jésuites à ce sujet. Outre que leur talent, comme prédicateurs, était reconnu des plus médiocres et fort peu goûté à Poitiers, à qui fera-t-on croire que le service religieux pouvait avoir à souffrir le moins du monde de leur départ, dans une ville qui comptait (et compte encore) tant de congrégations d'hommes, et plus d’ecclésiastiques qu il n’en fallait assurément pour satisfaire à toute la piété d’une population de moins de 20.000 âmes ?

Le Corps de Ville fut mis en possession des bâtiments du collège par les officiers de la Sénéchaussée le 2 septembre 1762.

A. Cf. baul Dupuy, L'Ecole normale de l'An LIT. 1895.

Pendant que, d'un côté, la Faculté de théologie de Poitiers paraissait travailler à censurer une doctrine (affaire Kelly) que la Cour déférait, par ses arrêts, « à la sollicitude pastorale des Sentinelles que Dieu a établies pour veiller sur son peuple » ; et que, d'autre part, l'Université et le Corps de Ville délibéraient sur le parti qu'il y avait à prendre pour continuer l’enseignement au collège de Sainte-Marthe et procédaient en commun à l'élection rapide des nouveaux professeurs el régents, les Jésuites, toujours avisés, s'occupaient à enlever leurs effets les plus précieux. La Spoliation fut telle, rapporte M. Rolland, que, quoiqu'il y eût cinquante-huit jésuites dans les deux maisons de Sainte-Marthe et du Puygarreau, et un grand nombre de domestiques, cependant il ne se trouva pas assez de linge pour fournir la quantité accordée par la Cour à ces religieux par son arrêt du 13 août 1762, et tous les effets de ces deux collèges vendus par procès-verbal du 2 septembre 1762 et jours suivants, ne produisirent que 4.401 livres. Encore parmi ces effets doit-on comprendre ceux de l'apothicairerie qui en faisaient partie et dont le prix ne monta qu'à 1.280 livres, vu ce qui avait été enlevé ; de plus, 700 livres de vin, ce qui réduisit le prix des meubles à 2.491 livres.

Ce faitn’est pas étonnant, car les Jésuitesavaient trafiqué de tout ce qu’ils avaient pu : une lettre du P. Lamartinière, trouvée au Collège de Bordeaux, constate que ce seul jésuite, qui n'était que principal du Puygarreau, avait vendu pour 12.000 livres d'effets. Cette lettre, écrite sur le quart d’une feuille de papier, était adressée en ces termes : À mon Reverend Pere T'ouvenelle,

Jesuite à la Maison Professe à Bordeaux. Elle était timbrée de l'empreinte Poitiers, avec le chiffre 7 pour prix du port ; elle portait la date du 12 mai 1762 et était signée Lamartiniere Jesuite. Elle paraissait avoir élé reçue le 17 du même mois de mai, ainsi qu'il résulte de son inscription au dernier feuillet du registre des correspondances du collège de Bordeaux. Voici d’ailleurs une copie de cette lettre :

« Mon Reverend Pere,

» Vous me faites grand plaisir de me procurer le remboursement que j'ai esté obligé de faire à Messieurs PacaulLet Moreno. Je me trouve d'ailleurs dans bien des embarras; j'ai vendu pour environ douze mille livres de meubles de Puÿgarreaü ; quand notis devrions estre retahlis au mois denovembre, je ne mé teprochetois pas de l'avoir fail; je n'ai rien vu d'aussi mätüvVais ni aussi indecent pour de jeunes gens accoutümés à estre proprement dans leur famille. Cette somme à eslé legüée et payée äux Creanciers à proporlion qu'elle venoit. jé n'ai point produit hi né produirai vos comptes avec moi; cela éloit susceptible d'embarras. Je vous ai envoÿé souvent dés leltres de change que j'avois dejà portées en reçu, aû moyen de quoi il se seroit trouvé de doubles emplois. J'ai porté en récelte le montant de tous les mémoires, et m'en suis ténu là. J'ai actuellement une medecine dans le corps, et M. lé Greflier dans ma chambre qui opere.

» Ce 12 mai 1762. » Lamartiniere, Jesuite ».

Célte lettre prouve encore que les Jésuites espéraient quand mére être rélablis au mois de novembre ; elle attesle aussi le peu d'exactitude et de vigilance que ceux des ofliciers dé Poitiers, chargés de l'exécution de l’arrèt du 23 avril 1762, apportèrent pour conserver les effets des collèges. Enfin, il est difficile de concevoir que les 12.000 livres aient élé employées à payer des créanciers, quand on voit que Îles Jésuites du collège de Sainte-Marthe devaient à eux seuls plus dé 19.000 livres !.

Quelques jours avant l'arrêt du 23 avril 1762, les créanciers des Jésuites, frappés de leur spoliation, avaient fait apposer les scellés dans toutes leurs maisons. Le 30 avril, les officiers dé là Sénéchaussée se transportèrent dans le collège de Sainte-Marthé pour procéder aux opérations ordonnées par l'arrêt du 23. Les créanciers donnèrent maïn-lévée. La pré-

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