‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 181 sur 236 · Règlements, art. XV · texte numérisé non relu

Règlements, art. XV

soir, on reprenait toutes les explications de la semaine. Ces récapitulations se nommaient semainées. Nous verrons tout à l'heure l'importance qu’on leur donnait.

A la fin du premier trimestre, dans la dernière quinzaine de décembre ou la première de janvier, il était d'usage que le professeur de rhétorique prononcât un nouveau discours latin, dans la salle destinée aux actes publics du collège. Le recteur de l’Université, qui en avait assigné le jour et l'heure, et l'Université elle-même y assistaient. On y invitait également l’évêque de Poitiers et les principaux personnages de la cité ?.

L'orateur, revêtu pour la circonstance du titre d’orator trimestris, composait sa harangue sur telle matière qu'il lui plaisait de choisir. Cependant, il était de règle de faire l'éloge du roi. Ces plates adulalions annuelles étaient comme la profession de foi monarchique des maîtres de la jeunesse et le moyen le plus propre à entretenir et à développer chez leurs élèves l'amour de la patrie, alors inséparable de l'amour de la royauté.

Dans les salles de classe, d'un aspect austère, sans feu, ni support ou table pour écrire (on écrivait sur ses genoux), et où d'étroites fenêtres, obscurcies par un grillage épais, versaient un jour avare, se livraient des luttes hebdomadaires, à la fois sérieuses et comiques, et dont les seules armes étaient les leçons de la semaine ?.

Pour cela on divisait la classe en deux groupes bien distincts. Au-devant, le petit banc où prenaient place les élèves qui avaient obtenu les premières places dans les compositions, et qu’on distinguait, par des titres honorifiques, empruntés aux

1. Règlements, art. X VIU. — Cet usage avait été interrompu depuis le 4° avril 1762. I1 parut nécessaire de le rétablir.

9. Voici l’ordre des exercices d’une classe tel que l’avait prescrit Jouvency : « Earum hic ordo esse solel: recitantur prælectiones : explanatur nova prælectio : scriptiones emendantur, auctor Latinus in patrium sermonem vertitur, dictatur ahiquid de arte dicendi, in Rhetorica, vel de Geographia : concertatur in Scholis inferioribus ». De RATIONE, Secunda pars, art. III, Ch. I.

républiques de l'antiquité, en les transformant en censeurs, décurions ou préteurs. En face, la chaire du professeur, généralement ornée d’un vieux fauteuil en bois de noyer.

Les exercices commençaient et avec eux la discussion ou la lutte (concertatio). Elle avait lieu particulièrement le samedi. Deux camps se trouvaient alors en présence : les Romains d’un côté, de l’autre les Carthaginois ou les Gaulois. Le professeur opposait l’un à l’autre les premiers des deux Etats, qui aussitôt se défiaient sur des mots latins et se livraient à coups de bonnes notes un combat sans merci. Le vainqueur était proclamé /mperator, titre plus glorieux à ses yeux que celui de prince par droit de naissance, puisqu'il devenait pour une semaine, empereur par droit de conquête !

Tel était l'attrait dont les Jésuites savaient parer les exercices de leurs classes, en s'appuyant sur un sentiment toujours en éveil chez les jeunes gens, l’amour-propre. Cet usage, paraît-il, n’a pas été aboli.

« Dans chacun des camps, rapporte un de leurs récents élèves, les premiers sujets remplissent des fonclions honorifiques aux titres pompeux. Seul à un bureau spécial surélevé trône l’/mperator. Au-dessous de lui, sur les bancs ducommun, les autres dignitaires : le tribun, le censeur; celui-ci ayant — idée discutable — la mission de marquer des mauvais points à ceux du camp adverse qu’il voit causer.

» Le samedi, a lieu dans chacun des camps une lutte pour l'obtention de ces grades: concertatio, disent les Pères. Les armes sont les leçons de la semaine. Tout élève peut défier le dignitaire qui lui est immédiatement supérieur, et celui-ci vaincu, provoquer le suivant. Les deux rivaux se lèvent; l’agresseur interroge le dignitaire en place sur une leçon qu'il choisit, relevant toute faute remarquée. A son tour il est soumis à la même épreuve, durant un nombre égal de minutes, sur une autre leçon choisie au gré de l'adversaire. Celui des deux rivaux qui commet le moins de fautes est déclaré vainqueur. Souvent des disputes comiques éclatent; l'interrogé, dans le cas du héros de Racine, sachant surtout son commencement, traine sur les syllabes pour le faire durer le plus possible. L'adversaire furieux proteste, souffle la phrase qui suit. La question se pose alors de savoir s’il y a faute de réci-

tation, ou si le souffleur s’est par trop pressé. De ce temps le reste de la classe s'amuse ferme.

» La concertation finie, dans chacun des camps on somme les bons points obtenus durant la semaine. Une bannière rappelant celle des orphéons est arborée au-dessus du bureau de l'Zmperator vainqueur; elle y reste jusqu'à la défaite.

» Le procédé est enfantin, mais amusant. J'avoue toutefois qu'au bout de trois ou quatre ans de cet exercice nul de nous ne prêtait plus attention aux concertations hebdomadaires, et que le désir s’éteignait en nos cœurs d'être l'Zmperator triomphant sous la bannière des victoires » !.

Là cependant était la différence capitale entre l’enseignement universitaire et l’enseignement des Jésuites. Tandis que dans les autres collèges de la ville, on entendait surtout la voix du professeur, notamment du professeur de rhétorique, tonnant, éclatant en accents oratoires; qu'il expliquait avec feu les Philippiques, les Catilinaires, et que les écoliers, animés par la parole du maître, se croyaient des Athéniens et des Romains ; chez les Jésuites, au contraire, la voix du régent s'entendait peu. Les écoliers, divisés en décuries, s'attaquaient réciproquement, reprenaient mutuellement leurs fautes dans la récitation des lecons, dans la correction des devoirs, montaient à un rang supérieur quand ils avaient l'avantage, descendaient quand ils étaient vaincus. Tous devenaient maîtres à leur tour; l'enseignement oral prévalait sur le travail écrit : le régent n’intervenait que comme arbitre, comme Juge suprême *.

C'était là, en effet, le caractère spécial de l’enseignement donné à Sainte-Marthe. En cela les Jésuites ne faisaient que se conformer aux instructions du P. Jouvency qui leur recommandait d'apprendre peu, mais bien à leurs élèves; de les

i. Lucien Gleize, Chez les Jésuites.

2. « Dum concertant de præceptis grammalicæ, poeseos, aut eloquentiæ, unus opponatur mullis, vel plures pluribus. Præfinialur argumentum concertationis, tempus et modus : arbitri et judices constituantur, præmia vicloribus, pænæ viclis imponantur. Ceteri fructum quem e concertatione perceperint scripto mandatum exhibeant, vel inlerrogati repræsentent ». — DE RATIONE, Secunda pars, art. Il. ch. 4.

interroger souvent chacun à leur tour: de faire répéter les explications par les plus habiles, car il n’est pas rare que les enfants apprennent mieux par les lecons de leurs camarades que par celles de leur professeur :. |

é IV

En dehors de ces exercices classiques (concertationes), il y avait encore les exercices littéraires ou disputes publiques (disputotiones, declamationes) sur des sujets profanes et même sacrés : le catéchisme, les principes de la grammaire, les explications des auteurs et des ouvrages de Cicéron. Ils avaient lieu une fois par an, à des époques indéterminées pour les classes de grammaire. Tantôt des écoliers de sixième disputaient contre des élèves de cinquième; des écoliers de cinquième contre des écoliers de quatrième. C'était comme le résumé et le commencement des travaux de l'année entière : il offrait comme un témoignage authentique de la sollicitude des maîtres, de l'application et du progrès des élèves. Aussi en préparait-on le succès avec un soin jaloux ?.

Les mêmes exercices étaient appelés Affiches dans les classes de rhétorique et des humanités : ils avaient lieu trois jours avant la Saint-Louis et ne cessaient que le jour de la fête. Les écoliers répondaient sur les devoirs qu'ils avaient faits dans le cours de l’année, et ces devoirs étaient détaillés dans un imprimé qui contenait tous les noms des disputants. Chacun des auditeurs avait même la faculté de leur poser des questions. Ces exercices, fort bons en soi et très utiles, engageaient les écoliers à s'appliquer davantage, parce que c'était un honneur d'en être. Mais ils intéressaient surtout les parents qui ne manquaient pas d'y assister. Il s'y trouvait

1. « Pauca singulis Scholis pueri doceantur, sed accurale, et ita ut hæreant in mentibus. Meminerit præceptor ingenia Puerorum esse veluti vascula angusti oris, quæ superfusam liquoris copiam respuant, Sensim inslillatam recipiant. liaque sæpe inlerroget, ac eorum quæ dixeril rationem modo ab his, modo ab illis reposcat. Peritiores discipuli quæ fuerint explicata repetent rudioribus aliquando, et familiariter explanabunt. Sic ulrique plurimum proficient : nec raro accidit ut ab'æqualibus discant facilius pueri, quam a Magistro ». — DE RATIONE, 2bid.

2, Règlements, art. XX.

aussi beaucoup de citoyens de tous les ordres, qui venaient encourager ces jeunes élèves par leurs applaudissements et donner ainsi un témoignage de reconnaissance aux professeurs pour leur zèle et le succès de leurs leçons{.

Il ne devait pas y avoir d'A ffiches en rhétorique l’année où les prix se donnaient, parce que les écoliers étaient occupés à se préparer à l’exercice qui devait précéder immédiatement la distribution des récompenses ?

Ge dernier exercice était appelé académique. Il se faisait, avec une grande solennité, dans la salle des Actes du collège. On y invitait l'Université, la municipalité, le clergé, et tous . les corps constitués, auxquels venaient se joindre une foule de parents et d'amis. La présidence appartenait de droit au recteur de l'Université.

Cet exercice, composé par un professeur du collège?, était exécuté par les seuls écoliers de rhétorique. C’est peut-être dans ces exercices oraux, véritables joutes oratoires, que plusieurs développèrent leur talent pour la parole. La ville de Poitiers, à elle seule, sera toujours fière de citer parmi ceux-ci beaucoup de ses propres enfants, dont l’histoire a consacré les noms.

Le sujet était tantôt une question de droit, de morale ou même de politique, sous forme de plaidoyer, tantôt un traité des règles de l'éloquence, le plus souvent en latin, mais quelquefois aussi en français.

Les successeurs des Jésuites conservèrent cet ancien usage, en se conformant strictement à la tradition pour le choix de la composition.

C'est ainsi que le 28 août 4773, jour de la distribution des prix du collège royal de Sainte- “Marthe: les rhétoriciens plaidèrent une cause importante, dont voici la matière :

« On suppose que Cyrus, instruit par ses voyages des lois et des coutumes des divers Empires du monde, veut régler la jurisprudence de ses Etats sur les plus excellents modèles. Un point surtout l’'embarrasse ; c'est le partage des biens dans les

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