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Affiches du Poitou

Mais le plus grand cérémonial était réservé pour les sujets de dispute ou thèses qui terminaient chacune des classes de philosophie et à la suite desquelles les soutenants recevaient le titre de bachelier ou de maître ès arts.

À la fin de la logique, quelques répondants choisis soutenaient la thèse dite des Petits Chevaliers, où les nouveaux maîtres ès arts, dont la réception précédait un peu cet exercice, avaient seuls le droit d'argumentation. Avant de commencer, il était mème d'usage que l’un d’eux adressât à ces jeunes élèves, décorés d'un litre « nov generis novæque farinæ », un petit discours en latin d'une forme à la fois comique, ironique et, autant que possible, spirituelle t. Ils inauguraient ainsi le pouvoir d'enseigner qui venait de leur être conféré.

Lorsqu'un acte de première année de philosophie devait être soutenu, la règle était que l’écolier fit des visites pour distribuer sa thèse, accompagné d’un bedeau de l'Université 3. Ces thèses étaient imprimées sur de simples feuilles de papier : espèces de programmes à deux colonnes, indiquant un certain nombre de questions (de 12 à 16) sur lesquelles devait se faire la dispute. C'est ce qu'on appelait « positions de thèses ». Elles devaient être à l'avance approuvées par

- l'Université.

Les autres logiciens n'étaient soumis qu'à des examens ; et, à la suite de ces diverses épreuves, purement orales, la Faculté délivrait des lettres de chevalier ou mieux de bachelier ès arts aux sujets reconnus capables. Ces exercices avaient lieu dans la classe même de logique.

Un éclatant appareil accompagnait surtout les actes qui ‘terminaient la classe de physique.Il y en avait de deux sortes: les actes généraux, qui étaient soutenus par plusieurs écoliers

4. Voir un spécimen inédit de ces sortes de discours aux Pièces justificadives, n° 40. à

2, Le bedeau percevait 4 livre pour accompagner les écoliers dans leurs visites. — Déclarations du Roy, elc., du 4 déc. 47925.

à la fois, et les actes particuliers, qui n'étaient soutenus que par un seul. Ces derniers se faisaient à des époques variées, mais le plus souvent à la fin de juillet.

Pour les actes généraux, qui étaient les plus usités, on procédait de la manière suivante. Un certain nombre d’écoliers, pris parmi les plus distingués, choisissait le sujet de la thèse à soutenir en commun : elle embrassait tout l’enseignement philosophique des deux cours. Alors les répondants (c'est ainsi qu'on appelait les candidats au titre de gradué), voiturés en chaises à porteurs, distribuaient avec profusion dans la ville des placards immenses ornés de gravures d’une dimension proportionnée. Un de ces placards devait être affiché sur la porte principale du collège.

La thèse elle-même, luxueusement imprimée d'habitude, était illustrée d'images représentant la nativité, l'épiphanie, la présentation, ou autres sujets religieux semblables. Sous ces images le texte latin: la soutenance se faisait en latin, quelquefois, mais rarement, en français. Au-dessous du texte, qu'entourait un encadrement richement décoré, les noms des candidats. Parmi ces noms beaucoup étaient de la cité.

La dédicace était faite à frès haut, très puissant et très savant seigneur, etc. Le Mécène, c'est-à-dire le personnage auquel était dédiée la thèse, était d'ordinaire soit un prince, soit un fonctionnaire de premier ordre, soit un particulier d’un rang distingué. C'était le maire et les échevins, les présidents trésoriers généraux des Finances et Chambre du Domaine de la Généralité de Poitiers, le recteur et les doyens des quatre Facultés, son Altesse le duc de Chartres, le grand prieur d'Aquitaine, Mgr l'intendant, le Chapitre de l'Eglise royale de Sainte-Radegcnde, le Chapitre de l'Eglise insigne de Saint- Hilaire-le-Grand, Monsieur, frère du Roi, Mgr le comte d'Artois, ou encore l'Université, la Sainte Vierge, Dieu même.

Ces thèses, on le comprend, coûtaient fort cher; beaucoup de candidats, jugés capables dans les examens qu'ils avaient

4. Cet usage se perpétua jusqu'à la Révolution. Sous l'administration de M. de Blossac, intendant de la Province, un jeune homme, dont le père était

Gette dame assista à l'argumentation, qui eut lieu en français, ainsi que la position imprimée des questions. Cf. Affiches du Poitou, 1775.

précédemment subis, n'ensoutenaient point,ne pouvantfournir à la dépense ‘. Nous avons eu sous les yeux un exemplaire de thèse imprimé sur pièce de soie très fine, et portant la date de 1695 ?. Cette superbe thèse, à demi effacée par l'usure et la poussière, mesure 1"20 de hauteur sur 090 de large, Elle représente, à sa parlie supérieure, la décollation d’un martyr. L’exécuteur debout, essuie son épée qui vient de trancher la tête, Une femme (une matrone) se baisse pour ramasser pieusement le chef barbu du saint. Un guerrier la repousse. Une autre femme cherchant à se rapprocher, est également écartée de force.

À l'endroit où la tête vient de rouler, trois fontaines jaillissent miraculeusement de terre. Les guerriers regardent frappés d’étonnement.

Au sommet de l'image, un ange semble descendre du ciel, portant d'une main un rameau, de l'autre la couronne du marlyre.

Au-dessous, les armes d'Olivier de Saint-Georges à qui est dédiée la thèse; ce qui porterait à croire que la gravure représente le martyre de saint Georges. On sait, en effet, que Dioclétien avait élevé ce personnage au grade de tribun militaire dans sa garde, mais qu'il le fit mettre à mort dans la suite pour avoir osé protester contre les mesures qu'il avait prises contre les chrétiens.

L'encadrement se termiue, à chacun des bouts, par deux figures de femmes — deux allégories, — d'un côté l'Art, couronné de lauriers, soutenant d’une main une statue miniature d'une Minerve quelconque ou d’un guerrier romain armé du bouclier et de la lance; de l'autre, la Justice élevant son glaive et la main appuyée sur une grosse colonne. Au bas est un lampadaire allumé; entre les lignes de l’encadrement, on lit : BOULOGNE, pinæit LANGLois, sculpsit GANTIEL, excudit CG. T. R.

Immédiatement au-dessous de l'image, la dédicace, en * grosses lettres, est formulée ainsi :

Nobilissimo Potentissimoque Viro Domino Domino Olivario de Sainr-GEorces, Marchioni de Vérac,

4. Archives Départementales, D. 2. Mémoire pour la Faculté des Arts, 1720. 2. Communication de M. Joly-Guignard, agent d’affaires à Poitiers, par l’entremise de M. Guéritaud, ancien professeur de l’Université.

Baroni de Trégu, Domino de Couhé, Chaulnay, Rom. La Roche Debors, Chatillon, Chateau-Garnier, Verines, Champagné-le-Sec, etc., Regii utriusque ordinis Equitati Torquato, apud Pictones Proregi, Et Exercituum Regiorum Præfecto, Se suamque Philosophiam D. D. D.Philosophi Collegii regii Pictaviensis Societatis Jesu.

Ex Logica. Ex Physica. Ex Ethica. Ex Metaphysica.1

La formule suivante, usitée dans toutes les thèses, précédait les noms des soutenants :

Has theses (Deo duce et auspice Deipara) propugnabunt in Regio Pictaviensi Collegio Socielatis Jesu Laureæ Magistralis Candidati, Die : mensis Julii anno 1695.

Enfin, dans un cartouche final, les noms des combattants, au nombre de trente*?, rangés dans l’ordre alphabétique de leurs prénoms :

Alexius delaCailletière — Niortensis. Joannes de la Borde — T.

Carolus Gareau — Picto. Joannes de la Combe — T.

Claudius Dabais — Pictaviensis. | Joannes Durocher —

Franciscus Ruant — Juliolinensis. | Joannes Gilbert — Pictaviensis. Franciscus Moisant — T Joannes Menat — T.

Franciseus Mondot — B. Josephus Dolivet — R.

Franciscus Peintray — E. Ludovicus de Pisort — Pictaviensis. Gabriel Livalade — L Ludovicus Giyiart — Picto. Guilhelmus Ledain — 7. Ludovicus Ladmirault — M.

Hilarius Ayot — Pictaviensis. | Michel Picault NP:

Jacobus Audebrand — Picio. Nicolaus Limon — Reensis. Jacobus Dubois — T. Petrus Dacier — Pictaviensis. Jacobus Dumarais — À. Petrus Hamereau — M.

Jacobus Gordouard — F. Renatus Pegeau — Pictaviensis. Joannes Besnard — Piclaviensis. | Savinus Courtai — Pictaviensis-

On remarquera, en passant, à propos de ces noms, dont quelques-uns sont du domaine de l'histoire, qu'ils n'appartiennent pas tous à Poitiers, pas même au Poitou. De plus, dans cette longue liste se trouve seulement un petit nombre

4. Chacune de ces parties est divisée en six propositions ou positions non développées que le candidat (respondens) soutenait contre ses juges ou tel assaillant (disputans) qui se présentait. 1

2 Rarement on voyait un si grand nombre d’écoliers soutenir la même thèse : on les partageait généralement pour deux actes, pour la commodité de l'auditoire. (Archives Départementales, D. 2).

de jeunes gens de l'aristocratie : c’est que le collège, à cette époque, recrulait la plupart de ses élèves dans la bourgeoisie poitevine où parmi la noblesse de robe, tandis que la noblesse d'épée et de cour envoyait plutôt ses enfants soit au collège de la Flèche, soit à Paris.

La cloche de l’Université ! annonçait la thèse, dont la dispute avait lieu dans la grande salle des Exercices du collège, La fenêtre du milieu, à gauche en entrant, était fermée avec des tapisseries, et, dans son embrasure, on dressait une chaire destinée au professeur de la classe. Au-dessous régnait une longue tribune drapée, dans laquelle les soutenants siégeaient en robe, mais sans chausse.

A droite de cette tribune, et sur le pavé de la salle, était

un fauteuil pour le recteur de l’Universilé, président de droit de tous les actes académiques ?. A la suite, et toujours en remontant vers la droite, une rangée de chaises, toutes sur la même ligne, recevait le corps universitaire 5. Immédiatement

4. Pour annoncer ses solennités, l'Université avait une cloche, une « campane », placée en 1447 dans le clocher de Saint-Porchaire, où elle est encore. Cest un don de l'Hôtel de Ville. — Cf. Ledain, Les Maires de Poitiers (Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1897).

2. Ce droit reconnu de l’Université par plusieurs actes successifs d'assister ét de présidér à tous les actes publics, et d'approuver toutes les thèses avant qu’elles fassent imprimées, fut souvent méconnu dans la suite soit par les Jésuites, soit par les PP. Minimes, qui étaient aussi affiliés à l’Université. I y eut de nombreuses contestations, jusqu’à ce qu’enfin un arrêt du Conseil d'Etat fut rendu le 34 janvier 4724 qui « maintenoit l'Université dans la direction et la modération de toutes les Lhèses et disputes publiques, défendant aux Minimes de faire soutenir aucune thèse qu’elle n’eût été approuvée par le syndic de la Faculté dont elle dépendroit, et sans avoir pris le jour et l'heure du recteur et y avoir invité l’Université ». Quant à la question de préséance, elle fut également soulevée et très vivement disputée, en 1706, par l’évêque de Poitiers, qui était alors Mgr de la Poype de Vertrieu. Des mémoires furent adressés au roi. Un premier arrêt du Conseil privé, du mois de février 1707, décida provisionnellement en faveur du prélat; puis une transat tion, du 23 janvier 1743, régla « que le seigneur évêque et ses successeurs seroient salués les premiers, mais que néanmoins le recteur auroit la modération et la direction des écoles et assemblées en la forme accoutumée; que “évêque ne pourroit être représenté; qu’il seroit placé au milieu du cercle des assemblées et vis-à-vis de la chaire, place choisie parlui». (Arch. Dép., D.2).

3. En 1687, une tentative fut faite par M. de Razes, président de la Cour présidiale, lors de la soutenance d’une thèse de philosophie, de séparer les sièges de l’Universiié de celui du recteur par le fauteuil de lintendant, mis à la droite de celui du recteur; mais cette entreprise fut regardée comme un fait inouï, attentatoire à la dignité rectorale, et après plusieurs contestations très vives, les choses furent rétablies dans leur ancien état. (Archives Départementales, D. 2).

à côté du recteur s’asseyait la Faculté de théologie, puis la Faculté de droit, puis celle de médecine et des arts, et enfin les officiers judiciaires et administratifs de l'Université Ces officiers étaient un avocat général, un procureur général et son substitut, un secrétaire général, un avocat et un procureur de l’Université. Les secrétaires des quatre Facultés avaient le pas sur ces deux derniers fonctionnaires, et ils étaient comptés parmi les officiers.

A la gauche du recteur s’asseyait le Présidial. Enfin, en face de la chaire et de la tribune, figurait, un peu en avant, le fauteuil du Mécène qui, le plus souvent, assistait à la soutenance.

Quand le corps universitaire avait pris place dans la salle des Actes, un des soutenants prononçait en latin le discours d'ouverture, à la suite duquel les bedeaux distribuaient les thèses : les grandes, dont nous venons de parler, tant qu'il y en avait, aux personnes les plus en vue; les petites, que l’on faisait imprimeren plus grandnombre, au reste de l'assemblée,

Cette opération terminée, le soutenant placé le premier à la droite du Mécène, s’avançait à la barre, et se tenait debout, tandis que les autres demeuraient assis. Alors la personne qui voulait argumenter contre lui se levait en prononçant ces mots, à quelques variantes près: Argumentor, modo prius annuerint, Mæcenas illustrissimus, Rector magnificus, proceres Academiæ doctissimi, benevolaque adstantium corona 1.

Il arrivait aussi que deux ou même plusieurs argumentateurs surgissent ensemble de divers points de la salle, et s'obstinant à parler tous ensemble, on ne pouvait plus s'entendre. Le plus souvent on coupait court à ce désordre en maintenant la parole à celui qui pouvait se prévaloir de la supériorité ou de l'ancienneté de son grade. Celui-là, disait-on communément, avait barre sur Les autres ?.

« Le débat consistait presque toujours dans l'échange de

1. De La Liborlière (Souvenirs de l’ancienne Université de Poitiers) rapporte à ce propos une anecdote très amusante, qu’on lira avec plaisir dans son ouvrage.

2. Il arrivait, mais assez rarement, qu'un docteur de telle ou telle Faculté argumentt, et alors il avait le pas sur tout autre contendant.

quelques objections et de quelques réponses également rebattues ; mais, de temps en temps, la taquinerie ou l’envie de faire de l'effet amenait des discussions vives et même un peu aigres, auxquelles le professeur prenait part quand il voyait ses élèves trop fortement pressés. Dans ces occasions, ou bien lorsque l'argumentation, quoique bénigne, se prolongeait outre mesure, le recteur faisait signe à son bedeau, qui allait annoncer à l'argumentateur, par une profonde inclination, que sa joute était terminée. L’assaillant adressait luimême un salut à son adversaire, qui se rasseyait, et une nouvelle passe d'armes s'’ouvrait entre deux combattants nouveaux.

» Il se glissait souvent de la contrebande dans ces épreuves en apparence si imposantes et si sérieuses. Les soutenants qui se défiaient d'eux-mêmes avaient recours aux arguments communiqués : mais cette ressource pouvait devenir trompeuse. Lorsqu'en effet le hasard, et parfois la malice, faisait qu’un argumentateur supérieur en grade réduisait au silence l’obligeant compère qui avait donné et reçu la réplique, le pauvre soutenant, tout déconcerté, voyait se joindre à sa faiblesse native l’embarras subit qui naissait de son mécompte. Aussi était-ce une bonne fortune que de pouvoir se concilier la bienveillance d'un argumentateur haut huppé; et ceux de ce genre qu'on disait accessibles aux conventions préparatoires étaient retenus longtemps d'avance par les heureux lauréats qui avaient quelques moyens de se les assurer pour interlocuteurs. C'était effectivement un véritable dialogue de comédie qui se débitait ailleurs qu'au théâtre.

» Quand les soutenants avaient successivement paru dans la lice, le corps universitaire se retirait sans qu'il y eût aucun discours prononcé, soit par son chef, soit par quelqu'un de ses membres » !.

Tout ce cérémonial était fort ancien : il résültait d’une transaction du 8 août 1616 entre le trésorier del Université, le doyen de la Faculté des arts et les PP. Jésuites: par laquelle il avait été réglé que « pour parvenir aux degrés de bachellerie et maistre es arts, prendre chappe et chaperon fourrés », on

1. De La Liborlière, Souvenirs de l’ancienne Université, ete.

serait soumis à certaines conditions. Au trésorier, avant l’examen, appartenait le droit de nommer deux tentaleurs, l’un, des collèges du Puygarreau, Saint-Pierre,ou autres; l’autre,du collège des PP. Jésuites; de fixer le jour, le lieu et l'heure de l'examen, avec cette clause admise à l'unanimité que le lieu de l'examen serait le collège « où celuy ou ceux qui voudront estre gradués auront fait leurs cours en philosophie ». « Etne se pourra donner le bonnet, benediction et chappe et chaperon fourrés qu'avec la presence dudict chancelier, doyen de la Faculté des arts ou plus ancien de la dicte Faculté en son absence. Pourront les autres Facultés y assister » !,

Le lendemain de la thèse, en effet, les candidats étaient conduits en solennité, au son de la cloche de l’Université, depuis le collège où avait été fait l'examen, jusqu’en l’église de Saint- Hilaire ?. Ils étaient présentés par un docteur de la Faculté qui les certifiait suffisants et capables au chancelier et au doyen, qui les recevaient. Puis ils se mettaient à genoux et. faisaient profession de foi entre les mains du chancelier. Le bonnet (pour les docteurs seulement) leur était donné alors par le doyen, qui, à son tour, les présentait au chancelier pour recevoir de lui l'anneau, le chaperon et la bénédiction.

Cette cérémonie terminée, les récipiendaires montaient en

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