‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 198 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Les scolastiques de Sainte-Marthe. Le « Registre du personnel». Le Viatique. Quelques scolastiques célèbres. — Sagesse des scolastiques. Les cellules. Les jardins du collège. Le salon du P. Recteur. — Le réfectoire. Le corridor du réfectoire. — Les pensionnaires du Puygarreau. Le précepteur. Prix élevé de la pension. Le perruquier. La blanchisseuse, etc.

II. Les externes. Gratuité de l’enseignement. Muititude d’écoliers. — Inscription des élèves. Engagement d'observer les règlements. Pensions particulières. Visites du préfet des études. — Désordres extéricurs des écoliers. Déprédations dans le collège même. Les marchands dans la cour du

collège. — La cour du collège. La Préfecture. La rue du Collège en temps de neige. — Querelles entre écoliers des différents collèges. Fréquents désordres aux Actes de l'Université. Décret de l’Université. — Dédain

des écoliers de physique pour les logiciens. Le discours d'adieux. La corbeille de fleurs et les plumes de la classe.

III. Répression des fautes ordinaires: les pensums, la pénilence, le petil couvert, la férule, le fouet. Le correcteur. Parodie d’un verset du Stabat. __ Protestations des anciens élèves. Indulgence de Piron. Gages de Vexécuteur des « basses œuvres ».

IV. Répression des fautes graves : le bras séculier. Vaine protestation de V’Université. Défense par le tribunal de police de laisser jouer au billard, aux cartes ou aux dés. — Ordonnance du Présidial contre les écoliers de logique. L’écolier Laurant. — Récidive de Laurant. Amende de 13 livres. Ordonnance contre l’écolier Bonnet. — Jugement du Présidial contre l’écolier Thiébreau. Réparation de la chaire du régent de logique. — Départ pour Paris du P. Lejay, préfet des études. Le P. Lejay et Voltaire.

V. Brutalité des Jésuites. Loterie au collège du Puygarreau. Tragique mésaventure de l’écolier Héliot. Plaintes au lieutenant de police. Troubles dans le collège. Modération du jeune Héliot. Recours à l’Université. Décret du 27 janvier. — Plaintes des Jésuites au Conseil privé. Colère du roi. Bläme notifñé à l’Université. Mémoire justificatif. — Enquête de M. Doujat, intendant. Lettre de M. de Pontchartrain fils. Fière réponse de l’Université à M. le Chancelier. Héliot est relégué au

château de Niort par lettre de cachet. — L’écolier Darcouet et le P.Babinet. Lutte interminable entre l’Université et les Jésuites. Dénouement.

Jusqu'en 1688, époque de l’organisation du pensionnat du Puygarreau, les Jésuites de Poitiers n'eurent d’autres pensionnaires que les scolastiques.

Les scolastiques se recrutaient partie dans l'établissement même, partie au dehors. Il en venait de Bordeaux, Pau, Agen, Périgueus, La Rochelle, Saintes, Fontenay, Tulle, Limoges, Marennes, Angoulême et Lucon. Chaque arrivée était inscrite sur un grand livre, ce que nous appelons aujourd'hui le Registre du personnel. Là figuraient, par ordre de date, de la main de chacun d’eux, les vêtements et l'argent qu’ils avaient reçus pour leur voyage : c'est ce qu'ils nommaient le viatique. Ces inscriptions étaient accompagnées souvent de détails curieux ; on remarque surtout combien le bagage des voyageurs était pauvre et leur gousset peu garni. Comment ne pas plaindre, par exemple, le scolastique Jean Pereire qui déclare être parti d'Agen avec 35 livres de viatique et une vieille soutane qu'on n'avait pu lui remplacer, parce que « le frere cousturier estoit malade lorsqu'il en est parti » ? Ou cet autre appelé Desboutges, dont le manteau, prêté à Pau, « estoit si mauvais qu'on n’a pas creu en conscience le devoir renvoyer ne valant pas cinq sols, et enfin il ne valoit rien du tout » ?

Dans cette liste se trouvent des noms historiques ; trois surtout ont frappé notre attention : Montalembert, issu d'une ancienne famille de l’Angoumois, sur les confins du Poitou, dans le ressort de la baronnie de Ruffec; La Chaise, frère ou parent de l'illustre confesseur de Louis XIV ; Le Tellier, celui peut-être qui, après la mort du P. François de La Chaise, devint le confesseur du même monarque et obtint du pape la bulle Unigenitus contre les Jansénistes. Ces noms seuls suffiraient à illustrer le collège royal de Poitiers.

Les scolastiques étaient sans doute des écoliers fort sages. Aussi jouissaient-ils dans l’intérieur de la communauté d’une liberté relative. Ils avaient chacun leur chambre au rez-dechaussée du grand bâtiment transversal où l'on a, tant bien que mal, aménagé depuis de longues années trois salles pour les bains, l'escrime et la gymnastique. Ces salles se trouvent aujourd’hui tout à fait en contre-bas par suite de la surélévation des terrains environnants occasionnée par les nouvelles constructions de 1870. Sur la façade de ce bâtiment, de grands

4. Archives Déparlementales, D. 30. Registre in 4, recouvert en parchemin, de 1705 à 1793,

cintres pleins où l’on a percé ultérieurement des fenêtres, permettent, en effet, de supposer qu'il y avait là, donnant sur les jardins, un long chapelet de chambres ou cellules pour les religieux ou les écoliers. Ces chambres communiquaient autrefois sur le derrière avec un corridor où Îles scolastiques venaient sans doute faire leur promenade les jours de mauvais temps ou réciter leurs prières à l'abri de tous les regards. Les portes de communication sont maintenant murées et le corridor sert de bûcher. Il conduit aux caves profondes du ee situées sous les bureaux de l'Economat.

Pendant la belle saison, les scolastiques prenaient leurs ébats dans les jardins du collège. Ces jardins (les cours du Lycée actuel) se divisaient alors en jardin haut, dans lequel on descendait par le grand escalier en pierre qui surplombe de nos jours la cour des moyens, et tout décoré alors de plantes et de fleurs, et en jardin bas, où se trouvait naguère encore une petite serre ou hangar d’une contenance de 45 centiares. Dans le jardin haut était aussi un puits très profond, qui était commun avec la maison voisine. Ces deux jardins, laissés à l'entière disposition de tous les religieux, étaient coupés, dans la direction du nord au sud, par une antique construction (les remparts de la ville) dont il reste encore quelques débris du côté de la rue de Paille.

Le rez-de-chaussée du petit bâtiment voisin, formant angle, et faisant face à la sacristie de la chapelle, contient plusieurs salles abandonnées, où l’on pénètre par une porte basse toujsurs fermée. L’une de ces salles, la « lampisterie! » d'aujourd'hui, devait être, à en juger par les restes de lambris dorés qu'on y aperçoit encore, un salon ou le cabinet particulier soit du P. Préfet, soit même du P. Recteur. Il se trouvait là à proximité des religieux dont il avait la garde, et le plus agréablement logé, car de sa fenêtre, tournée à l'est, il avait la vue des rives verdoyantes du Clain, situées à 7 ou 800 mètres, et qui parfois, au matin, s’estompent un peu dans un reste de brume légère ; plus loin, sur la gauche, les dunes d’Abboville, avec le légendaire rocher de Coligny.

Les repas avaient lieu en commun lan: le grand réfec-

toire, le même qui sert aujourd'hui à la division supérieure du Lycée. Il peut contenir jusqu'à 150 élèves. Une boiserie à hauteur d'homme, et qui est très ancienne, le garnit dans tout son pourtour.

Les supérieurs du collège mangeaient en même temps que lés scolastiques, mais à une table séparée et placée dans le bout de la salle, Comme les scolastiques n'étaient pas très nombreux, ils ne s'asseyaient que sur les bancs adossés à la muraille, ainsi que cela se pratique encore dans quelques communautés religieuses Un livre d'histoire était lu à haute voix dans la chaire pendant tous les repas.

‘Au-dessus de l’ancienne cheminée qui faisait face à la table des supérieurs, et qui à été bouchée depuis quelque temps déjà, s’'étendait un long tableau représentant un saint de la Compagnie de Jésus. Beaucoup d’autres tableaux ornaient les murs de cette superbe salle : un Christ à cadre doré, une image de la Vierge également à cadre doré ; huit tableaux à cadre de bois représentant plusieurs portraits; trois tableaux, le premier sans cadre, représentant Notre-Seigneur portant sa croix ; le deuxième, avec cadre de bois noir, représentant l’Assomption ; le troisième, à cadre de bois, représentant une Vierge et un Jésuite !.

Pour mieux exciter les jeunes religieux au respect et à la piété, le corridor même. qui conduit au réfectoire avait été garni, des deux côtés, de huit grandes toiles à cadre de bois octogone. Le premier de ces tableaux représentait Louis XIV couronné par la victoire ; le deuxième, une Vierge tenant en ses mains une croix et un calice; le troisième, Clotilde reine; le quatrième; un Empereur à cheval: le cinquième, saint Louis; le sixième, un Evêque; le septième, saint Xavier; le huitième,une Vierge et saint Ignace. Partout d’autrestableaux: un Jésuile avec un ange, Louis XV, sainte Radegonde, la Naissance de Jésus-Christ, saint Pierre, un Abbé, saint Jean, Louis XIII, ete., elc. Au lave-mains, trois tableaux représentant des Jésuites *.

4. Archives Départementales, D. 24. Procès-verbal d’une visite (9 août 1766. CA id.

Les pensionnaires du Puygarréau étaient, avons-nous dit, bien traités et bien logés. Chacun possédait son logement particulier et pouvait avoir, s’il était riche, un ou plusieurs domestiques rétribués par la famille, et un précepteur ou répétiteur spécial chargé de « corriger » leurs devoirs !. Mais bien peu se trouvaient dans ce cas, la pension seulement de ce précepteur étant d'au moins 400 livres. Cetle coutume rendait l'internat lrès coûteux à celte époque (de 11 à 1.200 livres); outre que chaque élève était encore obligé de se fourni: de bois, de chandelles, de draps, de serviettes, de couvertures, etc., et de payer, s'il y avait lieu, les visites du médecin, du chirurgien, les remèdes et 20 sols par jour pour les soins de l'infirmerie ?. à

À toutes ces dépenses il convient d'ajouter 30 livres par an pour le perruquier et la blanchisseuse. Les pensionnaires élaient peignés tous les matins ; les dimanches et jours de fête, ils étaient frisés et poudrés. Quant au vestiaire, le soin en était confié'à un domestique, chargé de veiller à l'entretien des habits, de distribuer le linge régulièrement deux fois par semaine, de le faire blanchir et raccommoder, et de conserver le tout avec autant d'ordre que de propreté. On exigeait aussi un couvert et un gobelet d'argent armoriés ou marqués des deux premières lettres du nom de l'élève 3.

1. Autorisation accordée par l’ordonnance de Blois. — Dans les anciens collèges de Paris, notamment au collège d’Harcourt, les élèves étaient divisés en trois espèces bien différentes : les fils des grands seigneurs, des riches gentilshommes, qui étaient en chambres particulières avec un précepteur ; les fils des bourgeois, négociants ou robins, qui payaient pension et vivaient en commun sous la surveillance de plusieurs maîtres d’étude ; enfin les fils de laboureurs ou pauvres artisans des provinces, qui, étant admis gratuitement avaient une table moins bien servie et un quartier séparé. De ces trois catégories d’écolicrs, c'était celle des boursiers qui faisait habituellement les meilleures études. Mais les deux autres espèces étaient bien vengées de la supériorité des boursiers, en fait d'études, par la ligne de démarcation qui se trouvait établie partout ailleurs qu'en classe; les élèves en chambres ne fréquentaient ni les pensionnaires ni les boursiers, et les boursiers étaient souverainement méprisés par les pensionnaires. Cf. Picard, Eugène et Guillaume, roman comique, 1813: — Talleyrand, Mémoires: — Bouquet L’Ancien collège d Harcourt, 1891. ; ;

2. Archives Départementales, D. 195. — Avis au public pour l d'un pensionnat (calculé sur celui des Jésuites), 41 octobre 1762.

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