‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 61 sur 236 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Progrès du protestantisme en Poitou. — Appel de Charles IX aux Jésuites du collège de Clermont. — Maldonat à Poitiers. Premièrelettre, au recteur du collège de Clermont. — Offre prétendue d’un collège aux Jésuites par les habitants de Poitiers. Deuxième lettre de Maldonat, au général de la Compagnie, François de Borgia. — Intervention de quelques magistrats de Poitiers auprès du roi. Autre lettre, au cardinal de Lorraine. Réponse du cardinal. — Premier insuccès des Jésuites. Epuration des collèges de Poitiers parle gouverneur M. de La Haye. Maldonat est rappelé à Paris. — Journal manuscrit d'une visite de Maldonat à ses amis de Poitiers.

Sa mort. IL. La Ligue à Poitiers. — Nouvelle invasion des Jésuites. Deuxième tentative pour obtenir un collège: deuxième échec. — Arrêt du Parlement de

Paris après l'attentat de Jean Châtel. Réjouissances publiques et feux de joie sur la place du Marché-Vieil à Poitiers. Le Te Deum. Edit au roi sanctionnant le bannissement des Jésuites. — Rappel de la Compagnie. ITI. Coïncidence de la rentrée des Jésuites avec la demande d’un collège royal faite par les habitants de Poitiers. — Troisième tentative des Jésuites. Documents erronés sur les sentiments du roi et de la population poitevine. Lettre du P. Baitasar, provincial de Guyenne. — Lettres patentes de Henri IV établissant un collège de Jésuites à Poitiers. Lettre du P. Coton au Corps de Ville. Humilité du P. Coton. — Nomination par le Corps de Ville d’une Commission chargée de s'occuper de l'emplacement du nouveau collège. Les Jésuites, repoussés à Sainte-Marthe et au Puygarreau, sont provisoirement logés au collège de Montanaris. — Vote de 2.000 livres par le Corps de Ville et souscriptions particulières. Contribution du roi

d'Espagne.

IV. Lenteur dans l’accomplissement de la volonté du roi de France. Lettre impérative de Henri 1V au maire et aux échevins de Poitiers, suivie d’une nouvelle lettre du P. Coton, au P. de Moussy. — Fausses accusations portées par le P. Coton contre le duc de Sully. Lettres opposantes à l'établissement du collège des Jésuites, signées de l’évêque et des principaux de la ville. — Difficultés analogues que rencontrèrent les Jésuites dans la plupart des autres villes du royaume.

Avant d’avoir été autorisés par Henri IV à fonder un collège à Poitiers, les Jésuites avaient tenté à plusieurs reprises de s'établir en Poitou. Les progrès du protestantisme, particulièrement dans le chef-lieu de la province, en furent l’occasion. Cependant, après le fameux siège de Poitiers en 1569 par l'amiral de Coligny, le promoteur de la révolte, et après la bataille de Moncontour qui lui fut si funeste, tout le Poitou était rentré sous l’obéissance du roi. La paix conclue le 8 août 1570 à Saint-Germain-en-Laye, mit fin, pour quelque temps, aux projets de rébellion du chef des huguenots, qui, quoique vaincu, n'avait pas encore désarmé. Les royalistes profitèrent néanmoins de ce court armistice pour réparer les ravages des guerres précédentes; le lieutenant général et sénéchal du Poitou,Jean de La Haye, n’avait même pas attendu que la paix fût signée pour prendre des mesures en vue d'en procurer promptement les avantages à celte province.

Mais du côté de la religion rien n'avait encore été fait. Le culte catholique interrompu, la pratique des sacrements abandonnée, l'instruction religieuse négligée ; par suile, l'ignorance des vérités les plus essentielles de la foi, l'indifférence en malière du dogme, le dérèglement des mœurs: tout cela, et bien d’autres choses encore, était plus que suffisant pour susciter le dévouement des « nouveaux ouvriers » de la Compagnie de Jésus. — Ad majorem Dei gloriam. «A la plus grande gloire de Dieu » ! s'était écrié Ignace de Loyola dèsla première heure de sa croisade contre l’hérésie naissante. Ce fut le cri de ralliement de tous ses adeptes.

C'est leur illustre ami, le cardinal de Lorraine, abbé démissionnaire de Montierneuf de Poitiers, qui inspira au vindicatif

Charles IX l'idée d'envoyer quelques savants missionnaires en Poitou. On s’adressa au collège de Clermont. Tous les Pères répondirent à cet appel. Mais six seulement fixèrent le choix des supérieurs : ce furent les PP. Maldonat, le chef des autres, Belleville *, Charles Sager, Nicolas Le Clerc, Odon Pigenat et Pierre Lohier : tous recommandables par leur mérite et par leur science, et presque tous destinés aux postes les plus éminents. Charles Sager, « également habile dans la littérature, dans la théologie et dans l’interprétation de l'Ecriture Sainte», fut le premier recteur du collège de Bordeaux. Lohier mourut recteur du collège de Toulouse. Pigenat devint recteur du collège de Clermont à Paris.

Le Père Maldonat, à qui était confiée la direction de cette mission, naquit d'une famille noble, en 1533, à Las-Casas de la Reina, petit bourg voisin d'Ellerema, dans l'Estramadure espagnole. Après de brillantes études à l'Université de Salamanque, d'abord à la Facuité de droit, puis à celle de théologie, il fut nommé successivement professeur de philosophie et de théologie. Il entra dans ia Compagnie de Jésus en 1562. Après un an de noviciat, il fut chargé d'enseigner la théologie au collège Romain, créé par saint Ignace, à Rome.

En 1563, le collège de Clermont, fondé également par saint Ignace grâce à la générosité de Guillaume du Prat, évêque de cette ville, ouvrit ses portes. Maldonat fut aussitôt envoyé à Paris et le premier il enseigna la philosophie et la théologie au collège des Jésuites. « Ce fut l’un des plus savants hommes d’un siècle où il y en a eu beaucoup», a dit Crévier. Il eut ainsi l'honneur de professer daus les deux collèges les plus importants de la Société, destinés à servir de modèle aux autres et à exercer sur la science une sorte de magistrature. « De là la Compagnie pourrait étendre au loin le règne de la vérité. S’é udito dire al P. M. Ignatio di beata memoria che desiderava d’haver due colleqii in sua vita buoni, cioè a Roma et a Parigi, dove la Compagnia si mostrasse e facesse gran frutto nella

christianità » ©.

1. Dom Chamart (Saint Martin et son monastère de Ligugé) remplace Belleville par Nicolas Beaufils.

2. Lettre du P. Ponce Cogordan au P. Everard Mercurian, — Le P. J.-M. Prat, Maldonat et l'Universilé de Paris au X VIe siècle.

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Nos'six Jésuites partirent donc pour le Poitou vers la fin de mars de l’année 1510. Il est curieux de les suivre dans leurs pérégrinations à travers le pays qu'ils venaient faire rentrer dans la foi catholique et de puiser dans la correspondance de leur chef les informations sur les progrès de l'œuvre entreprise et les mesures qu'ils prenaient pour l’accomplir.

Dans une lettre adressée le 1‘ avril 1570 au recteur du collège de Clermont, son chef hiérarchique, le P. Maldonat raconte en ces termes l'accueil que reçurent les missionnaires et leurs premiers travaux :

«.. Dès que les catholiques furent avertis de notre arrivée et de notre mission, ils nous témoignèrent une joie, une satisfaction que j'étais loin d'espérer et même de concevoir. Les PP. Charles Sager et Pierre Lohier commencèrent aussitôt, au milieu d’un immense concours de peuple, à faire dessermons le matin, et, le soir, des instructions familières en forme de catéchisme. Pour moi, j'eus de la peine à obtenir de M. de La Haye, gouverneur à la place du comte de Lude, et de plusieurs doctes personnages de la ville, un ou deux jours pour penser à ce que j'avais à dire en public. J'ouvris un cours de conférences sur la vraie religion et ses principes fondamentaux. On me prête, ce me semble, tant d'empressement, d'attention et de bienveillance, que je redoute le moment où il me faudra retourner aux tracasseries de Paris ‘.

» Peu de jours après, voyant que ces conférences ne prenaient pas tellement mon temps qu'il ne m'en restät pour quelque autre chose, je résolus de le consacrer à l'utilité générale. Je me mis donc à faire, à une autre heure, le catéchisme dans le collège du Puygarreau, le seul collège florissant de cette Université. Je m'imposai ce surcroît de travail d'autant plus volontiers, que la moitié de ceux qui fréquentent cet établissement, maitres ou élèves, étaient protestants. Les hérétiques ne pouvant empêcher une œuvre approuvée et, en quelque sorte, commandée par le gouverneur, s’efforcèrent du moins de la contrarier. D'abord, ils subornèrent je ne sais quels interces-

1. Allusion aux mille obstacles qui furent faits aux Jésuites, lors de l’ouverture de leur premier collège à Paris, par le Parlement qui leur contestait

L ous de donner l’enseignement. Cf. Douarche, L'Université de Paris et es Jésuites.

PREMIÈRES TENPATIVES DES JÉSUITES, ETC. ù

seurs pour m'’engager à ne faire des instructions que les jours de fêtes. Je me proposais de nelesfaire que tous les trois jours ; mais comme je vis que ces hommes voulaient profiter des intervalles pour détourner leurs élèves de ces conférences, je répondis que j'étais décidé à les faire tous les jours, et précisément à l'heure où tous les élèves sont obligés de se trouver au collège. C'est ce que je fais maintenant; et j’ai pour auditeurs non seulement les écoliers, mais encore les hommes les plus graves et les plus savants de la ville. Cette résolution à obtenu l'assentiment unanime des catholiques et m'a attiré de leur part des louanges que je n’oserais vous répéter. Honneur et gloire à Dieu seul qui opère tout en tous » ! ! .

Les instructions du P. Maldonat produisirent des résultats

aussi nombreux qu’inattendus, méme sur les plus endurcis qui maintenant «promènent partout un air triste el suivent ses instructions avec beaucoup d'anxiété ». Bientôt le collège étant trop petit pour contenir la grande affluence des hérétiques, c'est dans l'église voisine de son habitation que le célèbre -jésuite va faire ses catéchismes, où se rendent exactement « ceux même qui avaient juré de ne pas entrer dans leurs églises, siègent parmi les écoliers, et tiennent, comme eux, leur petitlivre à la main.

» Quant aux catholiques, ils paraissent si contents de voir l'état de la religion s'améliorer, qu'il m'est impossible d'exprimer leur bonheur. Ils ont concu pour nouset ils nous témoignent une estime au-dessus de nos mérites, et telle qu'il ne nous conviendrait pas de vous la signaler, si nous la méritions. Ils nous l'ont souvent et généreusement témoignée de plusieurs manières, mais surtout par l'offre d’un collège, qu’ils nous pressent instamment d'accepter ».

Les Poitevins témoignant leur estime aux Jésuites par l'offre d'un collège : tel était assurément le but caché des Pères envoyés en mission dans le Poitou, tel surtout leur plus vif désir et celui de leur Compagnie. Un collège donnerait à leur œuvre toute la stabilité qu'ils souhaitaient, et c'était le moyen le plus sûr de régénérer une population qui respirait

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