Archives Départementales, D
jours près, avec l'installation des Pères Jésuites au collège de Sainte-Marthe.
Ce fut le roi lui-même qui, lors de son passage à Poitiers vers la fin de l’année 1605, amenant avec lui le célèbre P. Coton, mit la nouvelle abbesse et ses religieuses en rapport avec les Pères de la Compagnie de Jésus.
Flandrine de Nassau fut particulièrement touchée de la piété, de la sagesse, de l'éloquence du saint missionnaire qui accompagnait Henri IV et elle le pria de donner quelques instructions aux religieuses de Sainte-Croix.
De cette époque date l'introduction des Jésuites dans le monastère royal, dont ils prirent la direction spirituelle.
Flandrine de Nassau mit en eux toute sa confiance. Convaincue que la principale cause du relâchement qui s'était introduit depuis de longues années dans les communautés religieuses, et en particulier à Sainte-Croix, était l’affaiblissement de l'esprit d'oraison et de recueillement, elle pria les « bons Pères » de lui faire connaître les £xercices de saint Ignace de Loyola. :
La pratique de ces £'xercices lui inspira la pensée de faire chaque jour l’oraison mentale, et une retraite de dix jours chaque année, qu'elle imposa à toute la communauté. Elle eut surtout grand soin de faire prêcher régulièrement les stations de l'Avent et du Carême à ses filles, « s’étonnant qu'on se pût lasser aux sermons, qu’elle-même entendoit toujours à genoux, tant elle portoit de respect à la divine parole... ; et comme elle étoit fort sourde, elle se servoit d’un petit cornet qu'elle tenoit durant les prédications continuellement appliqué à son oreille, comme une corne d’abondance par où Dieu faisoit couler des bénédictions dans son âme » !. Elle ordonna aussi aux religieuses trois jours de méditations et de recueillement pour qu’elles se préparassent chaque année à la rénovation de leurs vœux, leur mettant devant les yeux deux livres qu’elle nommait livres de vie, l'Evangile et les Règles, où elles devaient continuellement étudier ?.
1. Archives historiques du Poitou, t. XV : Lettre circulaire, 1°* mai 1640.
2, Allard, Le Miroir des âmes Religieuses ou La Vie de Madame Charlotte Flandrine de Nassau, etc. Livre prolixe, qui est plutôt une œuvre oratoire bu’une exacte biographie ; livre très rare, que l’on chercherait vainement dans
C'est par tous ces moyens que la pieuse abbesse de Sainte- Croix maintint et accrut dans son monastère l'esprit de ferveur, d'ordre et de perfection. Et comme elle se croyait redevable de ce bienfait aux PP. Jésuites, non seulement elle voulut suivre toute sa vie leur direction, mais encore elle se fit un devoir de contribuer généreusement aux frais de la bâtisse du grand collège qu'ils songeaient déjà à édifier. On peut dire qu'elle fut dès l'origine une des plus insignes bienfaitrices de cette maison. Le biographe contemporain de l'abbesse de Sainte-Croix, que nous venons de citer, après avoir rappelé les embellissements qu'elle fit faire à son monastère, parle en ces termes de la munificence de Flandrine de Nassau :
« Plusieurs monasteres et communautés, tant d'hommes que de filles, établis jusques au nombre de neuf, dans la ville de Poictiers, pendant la vie de la devote Abbesse, portent les marques de sa pieté, et parlent de ses liberalités, apprenant à tout le monde que son amour et son union avec Dieu l'a renduë aussi secourable aux pauvres volontaires, que sa charité se signaloit entre les pauvres par necessité.
» Mais parmy ces insignes monumens du zele de la Se Abbesse, au culte de Dieu, l’Autel principal de l'Eglise des Peres Jesuites de Poictiers, enrichy de figures en relief, doré et embelly de ce qui peut rendre un ouvrage parfait, est aussi bien un chef-d'œuvre de ses liberalités, que de l’excellence de la sculpture ; après quoy nous pourrions passer dans leur Sacristie, penetrer dans leur Maison, considerer leurs bâtimens, et fouiller jusques dans les fondemens du Royal édifice, qu'occupent les Peres de cette Societé, cessant que leur reconnoissance doit animer leur bouche, et les rendre des Echos, qui repetent dans tout le monde chrestien, les magnificences de la pieuse Abbesse en leur endroit » !.
les bibliothèques publiques et privées, et dont nous devons la gracieuse communication à Madame la Supérieure de Sainte-Croix, par l’obligeante entremise de M. lPabbé Bleau, aumônier du Lycée de Poitiers. En tête de ce volume in-,°, qui ne comprend pas moins de 477 pages, se trouve un magnifique portrait en taille-douce de Flandrine, au bas duquel on lit cette profession poétique :
Spernens lecta domus, Christum Nassovia querens, : Sponsus atque parens, jam mihi Christus erit.
1. Entre autres générosités, elle versa jusqu’à sa mort (1640) dans la caisse des Jésuites 500! par an. — dope annuels du Collège (Archives Départementales, D. 29).
Les Jésuites, en effet, se montrèrent pleins de gratitude pour les bienfaits de l’abbesse de Sainte-Croix. Dès l'année 1607, le R. P. général Claude Aquaviva se fit un devoir d'adresser à Flandrine de Nassau un témoignage éclatant de Ja reconnaissance de son Ordre en lui envoyant non pas, comme l’a dit M. Rolland, l'autorisation de confier la direction du monastère aux Pères de la Compagnie de Jésus (cette autorisation lui avait été accordée par le roi en 1605, sans l’assentiment toutefois de l’évêque), mais le diplôme qui lui assurait la participation aux mérites et à toutes les bonnes œuvres des enfants de saint Ignace *.
Un instant les Jésuites durent cesser de fréquenter le mo: nastère de Sainte-Croix au grand désespoir de J’abbesse. Voici à quelle occasion. En 1612, arriva à Poitiers en qualité de vicaire générai de Monseigneur de la Roche-Posay, Jean Duvergier de Hauranne, un ami de Jansénius, qui fut depuis le fameux abbé de Saint-Cyran, et devint le père du jansénisme français. IL.eut, grâce à son titre, ses entrées à Sainte-Croix, et il obtint facilement de son évêque que les Jésuites en fussent éloignés *.
Flandrine de Nassau, privée de ses meilleurs amis, écrivit au P. Arnoux, alors confesseur et prédicateur du roi, et à qui elle-même s'adressait souvent pour obtenir des conseils de direction.
Elle pria ce Père d'exposer au roi le fâcheux élat dans lequel tomberait bientôt le monastère, par suite de la défense faite aux Jésuites de s'occuper de la direction spirituelle des religieuses. |
L'abbesse ajoutait que, sans le secours de ces Pères, l’ordre
1. On trouvera aux Piéces justificatives, n° 2, le texte de ce diplôme, qui à été publié pour la première fois dans la Notice biographique imprimée à Bruxelles et qui a pour titre : Une Fille du Tacilurne, par Van Spilbeeck. (Biographie extraite des Précis historiques ; traduction de Notices publiées en Allemagne par le P. Hermann Allard, SAT.)
2. Monseigneur de la Roche-Posay était un fier évêque, à qui la cuirasse et la pertuisanne convenaient aussi bien que la crosse et la mitre. Avec cela, théologien laborieux, ardent controversiste, il recevait chez lui fréquemment, avec son vicaire général, son collègue et ami de Lucon, le futur cardinal de Richelieu, déjà fortement teinté de jansénisme: Ja réunion, presque fortuite, de ces trois hommes à Poitiers formait un cénacle des plus curieux, où Se traitaient les questions Jes plus graves ct Ies plus importantes.
et la discipline qu’elle avait eu soin d'introduire dans le monastère pourraient difficilement se maintenir. On ne devait pas perdre de vue que l’abbaye de Sainte-Croix était d’institution royale, et que l'honneur du roi exigeait qu'on prévint tout relàächement.
Le P. Arnoux ayant informé le roi de la demande de l’abbesse, un membre du Conseil de la ville fut délégué à l'effet d'examiner l'affaire sur les lieux mêmes. On se plaignit au délégué du roi des vexations injustes dirigées contre les Jésuites et des nouveautés étranges que l'abbé de Saint-Cyran cherchait à accréditer dans la ville et dans le diocèse.
L'évêque reçut l’ordre de remettre les choses dans leur état antérieur, et de laisser aux Jésuites la direction spirituelle de l’abbaye de Sainte-Croix, sans les importuner d’aucune manière, sans introduire aucune nouveauté religieuse dans une province qui avait déjà beaucoup souffert de la prétendue réforme !.
La leçon était dure pour le nouvel évêque de Poitiers, digne successeur de Geoffroi de Saint-Belin, dont il partageait la haine contre les théories scolastiques de l’ordre de Jésus. Il n’en gouverna pas moins longtemps l’église de saint Hilaire avec beaucoup de zèle et de distinction. Il assista à l’Assemblée des Etats du Royaume, qui se tint à Rouen en 1617; au Concile provincial de Bordeaux en 1624 ; et à l'assemblée du Clergé de France en 1628. Il fut particulièrement honoré de l'estime du cardinal Mazarin ?, et mourut à Poitiers en 1631.
Quant au jeune et remuant chanoine, cause de tant de colères, il dut aller chercher au fond de l’abbaye de Saint-
4. Sur l’état des esprits à Poitiers, notamment à l'égard des Jésuites, on peut lire l’Hisloire du Jansénisme du P. Rapin (p. 69 et Suiv.) : «Il y avoit à Poitiers des gens d'école et d'université auxquels les Jésuites donnoient de lombrage ; il y en avoit d’autres qui par bizarrerie donnoient dans des sentimens écartés ; il y en avoit dé sombres et mélancoliques. Saint-Cyran se fit d’abord écouter de tous ces gens-là... », ete., (p. 74). — Un autre ouvrage intéressant est la Relation juridique de ce qui s’est passé à Poiliers touchant la doctrine des Jansénistes, par Jean Filleau, professeur à la Faculté de droit. Poitiers, 1654. — Voir enfin au sujet des troubles occasionnés à Poitiers par M. de la Roche-Posay et ses partisans, Thibaudeau, t. III, eh. xr et xx.
2. Cf. Chéruel, Lettres du Cardinal Mazarin. Lettre du 2 octobre 4643, t. I, page 400,
Cyran! le tempérament nécessaire à son ardeur entaousiaste et à sa dévorante ambition *. Vaine précaution, car il fut emprisonné par ordre des Jésuites en 1638 *; relâché après la mort de Richelieu, il ne survécut qu'un an (1643).
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Mais la principale source des revenus des Jésuites furent sans contredit les bénéfices sur lesquels, avec leur activité ordipaire, ils jetèrent les yeux, et principalement les prieurés lucratifs de la Carte, de Ligugé, de Loudun, de Pamproux, et un peu plus tard ceux de Comblé et de Sainte-Radegonde. Ces dotations amenèrent souvent de longues et difficiles procédures ; mais grâce à de puissantes intercessions, elles se terminèrent toujours en faveur du collège des Jésuites. Il est vraiment prodigieux avec quelle rapidité ces hommes, ou plutôt ces religieux, qui, après tout, étaient étrangers au Pays, etn'y avaient été reçus qu'avec un enthousiasme fort modéré, surent cependant s'y implanter en devenant eux-mêmes propriétaires d'immenses et riches parties du sol.
Dès le 22 octobre 1605, ils obtinrent du sieur Jean Bidran, prieur commendataire de Notre-Dame de la Carte, une procuration pour la résignation et union de ce prieuré au collège de Poiliers.
Le prieuré de Notre-Dame de la Carte, consistant « en droits de fiefs, vignes, complans, cens, rentes, dimes, terrages, prés,
1. Au sujet de la transmission de l’abbaye de Saint-Cyran-en-Brenne à Duvergier de Hauranne, voir une note de M. Martineau, Le Cardinal de Richelieu, t. I, p. 298. — Of. aussile P. Rapin, opus. cil., p. 93.
2. «Ce Saint-Cyran est une figure dathlète. L’ambition le dévore : l'ambition la plus haute, la plus désintéressée, mais l'ambition.” Il y à en Jui je ne sais quel feu sombre qui ne trouve son aliment que dans la domination, je ne sais quelle soif ardente de se distinguer du reste du monde et d’être de ceux que rien n’émeut... Tête ronde, tourmentée, brutale, esprit paradoxal, autoritaire, qui cherche à s’isoler de la foule, des passions communes et des idées courantes ; qui hait les Jésuites, peut-être autant pour ce qu'ils ont de trivial, que pour Icur prétention exelusive à la domination des âmes ». G. Hanotaux, Histoire du Cardinal de Richelieu, t. 1. — Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. int p. 286.