CHAPITRE VI
être aussi éphémère que celle de l'Espagne sur les côtes de la Méditerranée.
Absorbé par l'organisation de ses vastes possessions des Indes et du Brésil, le roi Jean III, successeur d'Emmanuel le Fortuné (i52i), négligea les places et les comptoirs de la côte du Maroc et les laissa dans un état de souffrance lamentable. Les garnisons étaient insuffisantes et les gouverneurs de ces places, s'y considérant comme exilés, se souciaient peu de maintenir et encore moins d'étendre l'influence de la mère-patrie. A cette première cause de décadence, nous devons en ajouter une seconde non moins efficace, qui devait précipiter la chute delà domination portugaise en Mauritanie. Nous voulons parler de l'apparition des chérifs sur la scène politique du Maroc. Après avoir, à force de génie, de bravoure et de courage, réussi à reconstituer l'empire, ils entreprirent une guerre sans merci contre les garnisons portugaises.
Trouvant trop onéreux pour la couronne l'entretien et la défense des places du littoral, Jean III donna l'ordre d'évacuer Safi, Azemmour et Arzila, après en avoir fait raser les murailles et détruire les maisons. Il ne conserva que Ceuta et Mazagan dont les habitants étaient tenus en état de siège à peu
près continuel par les Maures, sans compter que dans leurs sorties pour refouler les ennemis, les garnisons de ces places avaient souvent à déplorer des pertes et parfois même de véritables défaites. Habitants et soldats étaient non moins à plaindre sous le rapport spirituel. Leur vie ressemblait beaucoup plus à celle des Maures qu'à celle des chrétiens.
Aussi, le roi Jean III demanda-t-il quelques religieux de la Compagnie de Jésus pour les évangéliser. Les PP. Jean Nunez Barreto et Louis Gonzalez da Camara et le Frère coadjuteur Vogado reçurent l'ordre de se rendre à Ceuta, dans le courant de l'année i548. Après avoir gagné Gibraltar, ils s'embarque rent sur une des galères de Bernardin de Mendoza en partance pour cette destination. Ils arrivèrent le jour suivant, après une heureuse traversée. Le gouverneur de la place, Alphonse de Norohna, et les habitants leur firent l'accueil le plus chaleureux. Le premier soin des missionnaires fut de se rendre à l'église principale, placée sous le vocable de Notre-Dame d'Afrique, pour y rendre grâces à Dieu de leur heureux voyage.
Ce devoir accompli, ils se mirent, sans tarder, à parcourir la ville dans tous les sens et à évangéliser les chrétiens. Située
dans une presqu'île de forme demi-circulaire et longue d'une demi-lieue, Geuta est bâtie sur le penchant d'une colline et dominée par la montagne des Singes. C'était une place forte de premier ordre. L'architecture portugaise offrait un bizarre contraste avec les constructions mauresques. D'ailleurs, rien de plus pittoresque que l'aspect général de la cité, avec ses maisons blanches, ses palmiers ondoyants et ses cactus gigantesques. La population était composée d'éléments divers. Les Maures, les Espagnols, les Portugais s'adonnaient au commerce ou à la pêche ; les juifs s'occupaient de banque et de petit commerce; les nègres, très nombreux, étaient employés aux gros travaux. Geuta servait, en même temps, de presidio à de nombreux exilés et condamnés politiques du royaume *.
Les missionnaires se dépensèrent sans compter, prêchant tous les jours et employant le reste du temps à la visite de l'hôpital et de la prison. Grâce à leur zèle et à leur dévouement, une transformation étonnante ne tarda pas à s'opérer dans la ville, à ce point qu'un mois après leur arrivée, le gouverneur, Al-
1. Cf. Les Portugais au Maroc, par H. Castonnet des Fosses. Paris, Challamel aîné, 1886.
6o LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
phonse de Norohna, pouvait écrire au P. Simon Rodriguez, provincial de Portugal : « La ville n'est plus reconnaissable. La population dont la vie était, en général, semblable à celle des Maures, sinon pire, est maintenant redevenue chrétienne et donne de beaux exemples de vertus. »
Ceuta ne devait être, pour les missionnaires jésuites, qu'une étape. Le gouverneur les avait, en effet, demandés au roi pour les envoyer à Tétouan prendre soin de plus de 600 esclaves chrétiens qui gémissaient dans les fers. Ils venaient de perdre, cette même année i548, leur consolateur et leur père dans la personne de Fernand Contreras, prêtre d'un zèle et d'un dévouement admirables. Après de longues années passées dans ces horribles bagnes, on lui avait offert l'évêché de Guadix et une riche abbaye rapportant 4)Ooo ducats de revenus, pour le récompenser de ses services. L'humble prêtre refusa, ne sollicitant qu'une faveur, celle de terminer sa vie au milieu de ses chers esclaves.
Le gouverneur de Ceuta avait préalablement sollicité du pacha de Tétouan l'autorisation, pour les Pères, d'exercer leur ministère auprès des esclaves. Il fit d'abord des dif-