CHAPITRE VI 6l
fîcultés, puis finit par y consentir, sous la réserve expresse que les missionnaires s'occuperaient exclusivement des chrétiens et s'abstiendraient d'attaquer Mahomet et la religion musulmane. Pour donner à leur mission un caractère officiel, le roi de Portugal leur conféra le titre de rédempteurs, avec une somme d'argent considérable pour le rachat d'un certain nombre d'esclaves. Le départ des missionnaires causa les plus vifs regrets à Ceuta. Ils s'éloignèrent, accompagnés des vœux de toute la population, et franchirent, sans encombre, les cinq à six lieues qui les séparaient de Tétouan *. Cette ville, la Tagath des Romains, est construite au pied du Djebel-el- Darsa, et ne se trouve distante de la mer que de quelques kilomètres. L'expulsion des Maures d'Espagne, après la conquête de Grenade par Ferdinand le Catholique, contribua beaucoup à son développement et à sa prospérité. Le sultan de Fez accorda une généreuse hospitalité à ses coreligionnaires et leur céda du terrain pour s'établir près de la ville alors existante. Les Maures de Grenade se mirent aussitôt à l'œuvre et construisirent
1. Cf. Description Historica de Marruecos, por el R. P. Castellanos, M. 0., p. 41.
en peu de temps une ville nouvelle. Le sultan leur donna comme gouverneur le fameux capitaine Sidi-el-Mandri, qui avait suivi, à Fez, Abu-Abd-Allah (Boabdil), le dernier roi de Grenade. Avec ses 400 guerriers grenadins, Sidi-el-Mandri fit une guerre acharnée aux Portugais établis à Tanger, Ceuta et Arzila et parvint à capturer jusqu'à 3,ooo chrétiens. Il les employa à la construction des édifices, des murailles et des forts de la ville. C'est à partir de cette époque surtout que les bagnes de Tétouan devinrent tristement célèbres.
L'arrivée des missionnaires jésuites fut saluée par des cris de joie et d'espérance dans les six affreux cachots où étaient répartis et ensevelis les 5 à 600 esclaves chrétiens. Il serait difficile d'énumérer les avanies et les mauvais traitements qu'ils eurent à subir pendant les premiers mois de leur séjour, malgré le sauf-conduit dont ils étaient munis. Ils ne pouvaient sortir et parcourir les rues étroites, obscures et tortueuses de la ville, sans être insultés, bafoués et parfois battus et assaillis de coups de pierre. Les enfants, surtout, se faisaient un jeu de les faire souffrir et d'exercer leur patience. Mais leur bonté et leur dévouement eurent vite raison du
mauvais vouloir des sectateurs de Mahomet. Ils surent même se gagner le respect et la vénération des plus fanatiques, par leurs paroles et leurs bons procédés, au point que ces derniers se disaient les uns aux autres : « S'il peut y avoir parmi les chrétiens des hommes aimés de Dieu, ce sont assurément ceux-là. » A leur arrivée, les missionnaires avaient été hébergés par de riches marchands portugais. Mais touchés de compassion à la vue des maux effroyables que souffraient les pauvres esclaves dans leurs antres souterrains, ils résolurent de prendre logement près d'eux, pour être mieux à portée de les secourir et de les consoler dans leurs maladies. Rien ne saurait donner une idée de ces bagnes humides et obscurs, où les captifs étaient littéralement entassés les uns sur les autres, sans pouvoir étendre ni les bras ni les jambes et respiraient un air empesté. La première fois que le P. Jean Nunez y descendit, il ne trouva pas de termes plus appropriés pour les décrire que les paroles suivantes du psalmiste : Posuerunt me in laça inferiori, in tenebris et in umbra mortis l. Ils m'ont placé dans une fosse souterraine, au