‹ Les Jésuites dans les etats barbaresques, Algérie et MarocChapitre 35 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

procession catholique. Ils continrent, toutefois, leur mauvaise humeur et leur rage, tandis que les chrétiens pleuraient de joie et rendaient grâces au ciel, à la vue d'un spectacle si nouveau et si attendrissant. Le prêtre étant mort quelques jours après, il fut convenu qu'on donnerait toute la solennité possible à ses funérailles. Les personnes les plus honorables de la colonie portugaise sollicitèrent la faveur de porter sa dépouille mortelle sur leurs épaules. Le cortège funèbre se déroula à travers les rues et les places de la ville au chant du Miserere, pendant qu'une grosse clochette, agitée sur le parcours, sonnait le glas. Les musulmans, accourus en foule, regardaient, ahuris, un spectacle si nouveau. Ils s'abstinrent de toute manifestation hostile, tellement ils étaient pénétrés de vénération pour les missionnaires.

Au milieu de tant de travaux et de privations, la santé du P. Louis Gonzalez ne tarda pas à être sérieusement ébranlée. Il tomba dans un tel état de faiblesse et d'épuisement que son retour en Portugal fut jugé nécessaire. Il s'était acquis une si grande réputation de vertu dans l'exercice de la charité auprès des pauvres captifs de Tétouan que le

roi Jean III le choisit pour son confesseur et voulut l'avoir auprès de lui à la cour.

Restés seuls, le P. Nunez et le Frère Vogado se multiplièrent pour suffire à la tâche. Ayant découvert un médecin parmi les captifs, ils se mirent à étudier la médecine sous sa direction pour se rendre plus utiles aux malades. Dans l'ardeur de sa charité, le P. Nunez réussit même à créer deux hôpitaux pour les esclaves malades. Outre le Frère Vogado, deux autres personnes de confiance étaient attachées à ces hospices. Le nombre des malades y était, en tout temps, assez considérable ; aussi, de lourdes charges pesaient-elles sur les épaules du zélé missionnaire pour l'entretien de ces deux asiles. Pour y faire face, il ne se contentait pas de tendre la main aux commerçants portugais de Tétouan, il excitait encore la charité et la générosité de ses compatriotes de la mère-patrie par des lettres admirables d'esprit évangélique et toutes brûlantes du zèle du salut des âmes.

« Quelles excuses, dit-il dans l'une d'elles, quelles excuses les grands et les riches produiront-ils, au jour redoutable du jugement, lorsque le Christ apparaîtra avec ses plaies ouvertes, demandant compte à chacun des

biens qu'il lui a donnés et de l'usage qu'il en a fait ? Et dire que les grands et les riches dépensent leurs rentes et leur fortune en constructions somptueuses, en plaisirs et en fêtes, alors que les âmes, rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, se perdent ici et apostasient leur religion, faute d'argent pour les délivrer des horreurs de la captivité. »

Les supplications du zélé missionnaire trouvaient écho dans un grand nombre de cœurs en Portugal. S'il ne pouvait briser les chaînes de tous les esclaves, il avait, du moins, la consolation de racheter ceux qui étaient les plus exposés, surtout les femmes et les enfants. Sa seule présence dans les bagnes rendait d'ailleurs moins dure la captivité de ces pauvres malheureux. Grâce à son zèle et à sa persévérante fermeté, le P. Nunez avait banni de ces misérables lieux la licence, le jeu et le blasphème. Les captifs s'étaient même fait une loi, au cas où il leur échapperait une parole répréhensible, de réciter un Ave Maria à genoux et de se découvrir les épaules pour recevoir la flagellation. La fréquentation des sacrements fut un des moyens les plus efficaces pour rétablir, dans les bagnes, l'amour de Dieu et la pratique de la vertu. Nombreux étaient ceux qui

communiaient une et même plusieurs fois la semaine. Aussi, les chaînes leur semblaientelles moins lourdes, et moins dure la captivité, depuis que leurs cœurs avaient quitté la voie de la perdition et retrouvé la paix.

Le zèle du P. Nufiez ne se bornait pas à l'évangélisation des seuls esclaves chrétiens. S'il était tenu à une grande réserve vis-à-vis des Maures, il pouvait agir plus librement avec les juifs. Il traitait avec les maîtres des esclaves pour les ramener à des sentiments plus humains et ne négligeait rien pour dessiller leurs yeux touchant les mystères de notre sainte religion. Mais leur obstination, de l'aveu même du Père, était si profonde que ses exhortations n'avaient point de prise sur eux. Toutefois, la dureté de leurs cœurs n'arrêtait pas les élans de son zèle et de son apostolat.

Il se hasarda même, un jour, à pénétrer dans la synagogue pour y engager une controverse touchant la venue du Messie, avec un rabbin qui commentait la Bible devant un certain nombre d'auditeurs. Le P. Nufiez apporta les raisons les plus probantes pour montrer que Jésus-Christ était bien le Messie promis et le Rédempteur annoncé. Peine inutile! les juifs ne voulurent rien entendre. En

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