‹ Les Jésuites dans les etats barbaresques, Algérie et MarocChapitre 36 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

terminant, le Père leur dit, avec feu, qu'il était prêt à donner sa vie pour cette vérité, ce qu'ils n'étaient certainement pas disposés à faire en faveur de leur religion.

En sortant de la synagogue, le P. Nufiez rentra directement chez lui. Quelle ne fut pas sa surprise, quelques instants après, de recevoir la visite du rabbin avec qui il venait de conférer! Ce dernier se déclara convaincu de la vérité de la religion chrétienne et résolu à entrer dans son sein avec ses deux enfants. Il ajouta qu'il attendait, pour cela, une occasion favorable de se rendre à Ceuta où il pourrait ouvertement s'affirmer catholique. Un autre juif se convertit également et prit la même détermination que le rabbin. Le P. Nufiez ne fit pas d'autres conquêtes parmi les juifs de Tétouan. Ces derniers étaient, d'ailleurs, pleins de respect et de vénération pour le missionnaire et s'offraient même à accompagner à Ceuta les renégats et les Maures qu'il convertissait.

Malgré ses appels réitérés, le P. Nunez était loin de recevoir du Portugal les ressources suffisantes pour le soutien de ses œuvres. Il avait, en outre, contracté des dettes assez considérables pour le rachat d'un certain nombre d'esclaves qu'on lui avait livrés sur parole. C'est ce qui le détermina à passer en

Portugal pour solliciter la charité publique. Il partit avec une trentaine de captifs dont la rançon n'avait pas été payée. Dans le nombre, se trouvait une jeune fille d'une rare beauté, qui avait souffert les plus barbares traitements pour la préservation de sa vertu. Le P. Nufîez se rendit, tout d'abord, à la Cour, où le roi lui fit le plus cordial accueil. Il représenta au souverain la triste situation des esclaves de Tétouan et l'intéressa, d'une façon toute particulière, au sort de 200 captifs, à peu près tous portugais, que le roi d'Alger se proposait d'emmener, chargés de chaînes, dans sa capitale. Le P. Nunez eut la joie de recueillir, en peu de temps, les 20,000 douros exigés pour leur délivrance.

Le zélé missionnaire se disposait à reprendre le chemin de Tétouan, lorsqu'une destination des plus inattendues vint mettre son humilité à la plus rude épreuve. Le roi Claude d'Ethiopie, étroitement lié d'amitié avec certains commerçants portugais, les avait chargés de demander à Jean III des missionnaires catholiques pour ramener ses sujets à l'antique foi de Rome. Ils avaient vécu, jusqu'alors, soumis aux patriarches schismatiques d'Alexandrie et étaient imbus des erreurs d'Eutychès et de Dioscore. Le roi de Portugal

s'adressa aussitôt au Souverain Pontife et à saint Ignace pour leur demander des hommes capables de remplir une si importante mission. Malgré ses supplications et ses larmes, le P. Nunez fut élevé à la haute dignité de patriarche d'Ethiopie, et les PP. André Oviedo et Melchior Carnero furent sacrés évêques, avec les titres respectifs d'évêques d'Hiérapolis et de Nicée. Dix autres Pères leur furent adjoints pour cette sainte expédition. La cérémonie du sacre eut lieu à Lisbonne, en présence de la Cour, et fut entourée d'un éclat et d'une magnificence extraordinaires. A ceux qui le félicitaient de son élévation, le P. Nunez répondait : « Oh! que j'aimerais mieux être paré des chaînes des pauvres esclaves de Tétouan que des insignes de patriarche ! »

La nouvelle du départ définitif du zélé missionnaire répandit une tristesse de mort dans les bagnes. On le pleura comme on pleure la mort d'un père. Le F. Vogado se dévoua encore pendant deux années au service des captifs. Il serait mort à la tâche, si les supérieurs ne l'eussent rappelé en Portugal. Ils lui offrirent de l'élever à la prêtrise, pour le récompenser de son héroïque dévouement. Cette faveur paraissait d'autant plus

juste que le F. Vogado avait déjà les ordres mineurs, lors de son entrée dans la Compagnie. L'humble religieux les supplia de le laisser vivre et mourir dans son degré de Frère coadjuteur.

Les missions du nouveau monde réclamant tous les jours de nouveaux sujets, les Jésuites furent contraints d'abandonner Tétouan, où, pendant six années, trois des leurs avaient donné de si beaux exemples de vertu et de dévouement *.

1. Cf. Varones ilustres de la Compania de Jésus, t. Il, p. 375 et suiv.

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