CHAPITRE IX
été découvert, fut fait prisonnier avec sa suite et conduit à Malte.
Le grand maître s'aperçut bien vite que le captif n'était pas de condition ordinaire. Certaines indiscrétions lui donnèrent même à entendre qu'il était de la parenté du sultan du Maroc. Aussi exigea-t-il une forte rançon. Informé du sort du prince, le bey de Tunis s'empressa de réunir les 4°>°oo écus exigés pour sa mise en liberté.
Les huit mois de captivité passés au contact des Chevaliers de Malte fournirent, sans doute, à Mohammed-el-Abbas l'occasion de s'instruire delà religion chrétienne et de la comparer à celle de Mahomet. Quoi qu'il en soit, le 12 juin i656, le prince déclara ouvertement au grand maître qu'il voulait se faire chrétien. Avant d'accéder à ses désirs, on acheva son instruction. Son baptême fut fixé pour le 3i juillet. Il prit pour parrain le commandeur de l'Ordre de Malte, Balthazar Mendez, dont il demanda à porter le nom. Il y ajouta celui de Loyola, en l'honneur du fondateur de la Compagnie dont on célébrait la fête en ce même jour. Après s'être démis de la couronne en faveur d'Ahmed, son fils *, Balthazar
1. Il régna nominalement à Marrakech de 1654 à 1659 et périt sous les coups de son oncle maternel, Abd-el-Kerin.
Loyola Mendez — c'est sous ce nom que Mouley-Mohammed-el-Abbas sera connu désormais — avait, tout d'abord, formé le projet de se retirer dans un désert pour y mener la vie pénitente des solitaires d'Egypte ; mais ayant réfléchi que l'exercice de l'apostolat auprès de ses anciens coreligionnaires serait plus agréable à Dieu, il résolut de se mettre à l'étude des sciences sacrées. Pour réaliser plus facilement son dessein, il se rendit à Rome, où il ne tarda pas à solliciter son admission dans la Compagnie de Jésus. On l'appliqua à l'étude du latin pendant trois ans, avant de lui faire prendre l'habit. Entre temps, le Père général donna ordreau recteur du collège des Jésuites de Malaga de se rendre sous un déguisement à Fez, pour prendre des informations touchant la personne de Balthazar Loyola Mendez. Plusieurs chrétiens étrangers, des religieux, des marchands résidant à Fez témoignèrent sous la foi du serment qu'il était réellement le fils et l'héritier du sultan de Fez Abd-el-Maleck.
Après ses deux années de noviciat, le P. Balthazar Mendez fut ordonné prêtre. Il fut ensuite appliqué encore pendant deux ans à l'étude de la théologie et de la morale. Sa formation terminée, on le chargea de l'évan-
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gélisation des musulmans détenus dans les bagnes de Gênes et de Naples et sur les vaisseaux des principaux ports de la péninsule. Il s'en acquitta avec un zèle et un dévouement vraiment admirables. Si nous en croyons les relations de l'époque, il convertit à la religion chrétienne plus de deux mille de ses anciens coreligionnaires. Il fit même venir à Gênes un célèbre docteur musulman de Fez et lui montra avec tant de clarté et de solidité la vérité de la religion catholique que ce dernier lui témoigna le désir de se faire chrétien. Le P. Mendez le fit partir pour Florence, où ses vœux furent exaucés. Le duc de Toscane, Ferdinand, s'offrit à lui servir de parrain et lui donna son nom et l'hospitalité de son palais.
Les nombreuses conversions opérées par le P. Mendez ne laissaient pas d'exciter contre lui la rage de certains musulmans fanatiques. A Gênes, l'un d'eux voulut l'empoisonner, ou, tout au moins, le priver de l'usage de la raison. A cet effet, il lui offrit une gerbe de fleurs trempées dans un liquide corrosif sur lequel il avait récité des incantations arabes. — Je le sais, tu veux me tuer ou me rendre fou, lui dit le Père. Eh bien, si ces fleurs ne me causent aucun mal, voudras-tu recevoir
le baptême ? — Saisissant alors la gerbe empoisonnée, le P. Mendez en aspira longtemps le parfum. Tremblant de peur, le Maure se jeta à ses genoux en implorant sa grâce. Quelque temps après, il recevait le baptême.
Malgré ses absorbantes occupations, le P. Mendez trouva encore le temps d'éditer un ouvrage dans lequel il réfutait toutes les assertions émises en faveur du Coran, dans les travaux par lui publiés avant sa conversion. De plus, par ses soins et grâce à son zèle, les notables de Gênes fondèrent une confrérie pour venir un aide aux musulmans convertis.
Après six ans seulement de vie religieuse, le P. Mendez fut appelé à évangéliser un plus vaste champ d'apostolat. En juillet 1667, il reçut l'ordre de se rendre aux Indes pour y travailler à la conversion des infidèles. Il avait alors trente-six ans, « était grand, nous dit une relation de l'époque, proportionné, blanc et bien fait, d'un esprit merveilleux, d'un naturel ravissant, doux et familier. » Pour se rendre à sa lointaine mission, il devait aller s'embarquer à Lisbonne et par conséquent franchir la distance considérable qui séparait la ville de Gênes de la capitale du Portugal. On lui donna un domestique pour Tac-