CHAPITRE X
furent l'objet pour la conservation de leur foi et de leur vertu.
Le F. Alcover eut à subir les plus terribles assauts. Mais soutenu par la grâce de Dieu, il remporta toujours la victoire. Son féroce patron se jeta jusqu'à deux fois sur lui avec son yatagan pour le forcer à consentir à ses infâmes propositions : « Plutôt mourir mille fois que d'offenser mon Dieu, » répondit l'héroïque religieux. Heureusement pour le Frère, ce suppôt d'enfer reçut soudain l'ordre de partir pour Constantinople. Vendu à un autre patron, le F. Alcover fut délivré de ce démon incarné.
Le F. Gual eut à subir des luttes plus longues et non moins effroyables. Son patron, le prenant un jour à part, lui tint ce langage caressant : « Mon fils, je n'ai ni femme, ni enfants. Je t'ai acheté pour faire de toi mon fils et mon héritier, à la condition que tu renonceras à ta religion ». Il se mit alors à le dépouiller par force de ses pauvres vêtements, le revêtit de riches habits turcs, lui rasa ensuite les cheveux en ne lui laissant qu'une natte et lui ceignit la tête d'un turban. « C'est en vain que vous m'avez fait violence pour m'habiller en renégat, lui dit le Frère, avec une sainte indignation. Jamais je ne renierai
Il8 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Jésus-Christ; jamais je n'abandonnerai ma religion. » Après avoir fait cette solennelle profession de foi, il saisit le turban, le jeta à terre et le foula aux pieds.
Son féroce patron crut pouvoir plus facilement arriver à ses fins en forçant le soir le F. Gual à coucher dans sa chambre. « Tu m'as acheté, c'est vrai, répondit le religieux; mais tue-moi si tu veux, jamais je ne dormirai avec toi. » Cette réponse jeta le Turc dans un grand étonnement. Il laissa le captif en paix pour cette nuit. Le F. Gual se retira et alla tout habillé prendre un peu de repos dans un coin de la maison.
Ce suppôt d'enfer ne se tint pas pour battu. Il renouvela ses assauts, mais sans plus de succès. Le F. Gual était tellement méconnaissable par suite des blessures et des mauvais traitements dont son féroce maître l'accablait, que le F. Lopez, étant venu le visiter, ne put retenir ses larmes en le voyant dans ce triste état. « Ne pleurez pas, lui dit le F. Gual ; ne me plaignez pas pour mes blessures, mais bien plutôt parce que la palme du martyre m'a échappé des mains. » En effet, dans un transport de rage, son patron, après l'avoir roué de coups de bâton, l'avait pendu avec un turban pour achever sa victime; mais par une per-