‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 11 sur 17 · V. — De quel côté était le mensonge · texte numérisé non relu

V. — De quel côté était le mensonge

Ne sortons pas encore de TAngleterre.

Pour leurs œuvres souterraines, les Jésuites ne manquent pas de bons instruments. Ils ont dans leurs rangs, des hommes de toute sorte, et, comme dit Et. Pasquier, « de tout poil », des doux, des savants, des laborieux et

(1) Pour les livres à consulter, voir le chapitre précédent.

aussi des violents. « Mais surtout ils ont des doctrines à tout faire, et des principes commodes pour toutes les circonstances. » De même que, dans leurs missions, écrit Micbelet, ils employaient tous les costumes (surtout celui d'hommes d'épée); ils paraissent aussi en justice avec toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux ne savent comment prendre ces esprits fuyant dans leurs démentis éternels. Généralement, ils nient d'abord, puis, convaincus, ils avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts des principes d'Ignace (obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement) (i), ils mentent hardiment dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance. Sur toute chose, oui et non. Cependant lorsqu'on connaît leur unité stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié est examiné, discuté, approuvé par la censure très attentive de l'Ordre, on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes, leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point sont préméditées et voulues (2). »

Conspirateur partout et quand même, le Jésuite devait avoir tous les défauts de son métier. On ne conspire pas à ciel ouvert et cartes sur tables. Nécessairement donc ce faiseur de complots sera l'homme des menées occultes, l'homme dissimulé, tortueux, faux, fourbe, menteur.

Je ne prétends pas que les pamphlétaires anglicans

(i) Sur ce « principe d'Ignace » nous reviendrons plus loin.

(2) Michelet, Hist. de France, t. XII, p. 100. Est-il nécessaire de faire remarquer que Michelet suppose ici une suite dans les idées, qui est psychologiquement invraisemblable?

aient eu ici le mérite de Finvention. Depuis longtemps, en France, nous Tavons noté plus haut, dans les milieux universitaires et parlementaires, la réputation des Jésuites, sur ce point comme sur tant d'autres, était fixée. Mais nous croyons pouvoir dire que, nulle part, elle ne fut accentuée et poussée au noir comme en Angleterre. Il ne s'agit plus de gens retors et finassiers qui veulent gagner leurs procès, il s'agit de criminels publics, qui au nombre de leurs armes favorites ont mis le mensonge, — mais le mensonge élevé à la hauteur d'une théorie, le mensonge justifié, purifié, rendu facile, innocent et vertueux, sous le nom d'équivoque et de restriction mentale.

Et l'accusation dure toujours. Dans un pamphlet anonyme, paru il y a une dizaine d'années et intitulé : TheJésuits, What are they? Who are they? What hâve they done? What are they doing^ on lit la préface suivante signée, elle, du Rév. F. A. G. Lillingston, de TEglise établie.

(( Gomme je suis assuré que les temps sont dangereux, que, si npus ne veillons pas, serrés de près contre le Christ, nous serons détachés facilement de la foi jadis prêchée aux saints, c'est avec un plaisir sincère que je salue toute publication ayant pour but de nous ouvrir les yeux sur les terribles iniquités du système romain, et le caractère serpentin du système Jésuite. Les Anglais sont lents à croire à la trahison. Etre hardi, aller droit son chemin, rester franc, quoi qu'il en coûte, voilà une de nos caractéristiques nationales. Je m'en réjouis. Mais ne fermons pas les yeux sur les manœuvres rampantes

de TEglise de Rome. Il y a une particularité chez les ritualistes qui fait soupçonner, de leur part, une alliance avec les Jésuites. Ils ne sont jamais ouverts. Invariablement ils pratiquent la doctrine des réserves mentales. Ils vont détruisant la franchise de milliers de jeunes clergymen dans l'Eglise d'Angleterre, etc.

« Debout, debout, Anglais; debout pour le Christ notre Seigneur, et pas de papisme (1) ! »

Pour comprendre l'origine de cet indéracinable préjugé, il faut se rappeler dans quelles conditions, en ce temps-là, non seulement les Jésuites, mais tous les prêtres catholiques avaient à remplir leur apostolat.

Songeons d'abord aux lois pénales qui, dès les premières années d'Elisabeth, enserrèrent les catholiques, et, pendant cent ans, ne firent que s'accumuler, jusqu'à l'étouffement complet de la liberté (2).

Lois exigeant du clergé, du parlement, des fonctionnaires, de tous les suspects, le serment de suprématie, c'est-à-dire un acte de renonciation à l'autorité, même spirituelle, de l'évêque de Rome. Au premier refus, perte de ses charges, confiscation des biens et terres, et

(1) Cfr. le Month. Dec. 1895, p. 507.

(2) On en trouvera une liste partielle dressée par J. Gérard (l'ancien), dans Morris, op. cit., p. 317. Elle s'arrête à l'année 1603.

emprisonnement à vie; au second, la mort des traîtres. Pouvait-on aller plus loin? Les geôles furent encombrées, Seul, le nombre des récalcitrants les sauva de la prison et de la potence (l^e année d'Elisabeth).

On écrit en faveur du Pape; première fois, confiscation; seconde fois, prison; troisième fois, la mort. Pour les complices, aides et fauteurs du même crime, confiscation et prison. Plus tard, la S« année du règne, on ajouta la mort.

On assiste à la messe, ou Ton reçoit un des sacrements papistes : pour la première fois, amende de 100 marks; pour la seconde, de 400; pour la quatrième, prison perpétuelle (1'^ et S® année).

Les choses en étaient là, quand Pie V fulmina sa fameuse bulle du IS février 1579, qui déclarait Elisabeth reine illégitime, et déliait ses sujets du serment de fidélité.

Ce n'est pas ici le lieu de juger cet acte du saint pontife; les raisons ne manquent pas pour le justifier en droit. En fait, il n'eut d'autre résultat que de rendre la persécution plus vive et la situation des catholiques plus fausse. Les décrets qui suivirent immédiatement mirent ces derniers dans l'alternative, ou de se révolter contre le pouvoir, ou d'encourir, eux-mêmes, l'excommunication. Forcément le catholique fidèle devenait un séditieux.

On apporte en Angleterre un document pontifical quel qu'il soit; on absout, on réconcilie, on promet cette absolution de vive voix ou par écrit, etc. — haute trahison, confiscation et mort (13« année).

On reçoit du Pape, ou de quelques personnes tenant de lui Tautorité, absolution, bulle, bref, lettre, etc. — haute trahison, confiscation et mort.

On introduit sur le sol britannique des Agntis Dei, croix, images, chapelets; on les reçoit ou on les distribue : confiscation et prison perpétuelle.

Pour éviter ces pénalités, on fuit en terre étrangère, ou bien, après sommation, on ne revient pas dans les six mois : confiscation (14® année du règne, 1872).

La situation était intenable; aussi, lorsque, dix ans après la bulle de Pie V, les deux Jésuites Persons et Campion partirent pour leur mission d'Angleterre, ils obtinrent de Grégoire XIII des déclarations qui, en pratique, annulaient Tacte de son prédécesseur. Ou plutôt elles le maintenaient en ce qui touchait la reine et ses partisans : mais elles le suspendaient pour les catholiques. C'était à Elisabeth de se mettre en règle avec sa propre conscience. Ses sujets n'avaient rien à y voir et ils s'en tenaient au régime établi. Ils eurent donc le droit de répondre, en toute vérité, qu'ils tenaient Elisabeth pour leur souveraine et de lui prêter obéissance. Ils pouvaient ajouter que la bulle de Pie V ne les empêchait pas d'être fidèles. Quand ensuite on les pressait sur d'autres questions, et si, par exemple, ils admettaient la légitimité de sa naissance, ils l'efusaient de répondre.

Malgré ces atténuations, la situation restait fort délicate. On ne sut aucun gré aux nouveaux venus des adoucissements apportés à la bulle. Bien au contraire, on affecta de s'en offenser comme de concessions inju-

rieuses, et Farsenal des instruments de persécution alla se complétant.

On absout quelqu'un de ses péchés, on se fait absoudre, on reconnaît Tautorité spirituelle du Pape, on donne un conseil, une aide dans ce sens : haute trahison, la mort.

On a connaissance d'un cas de ce genre, et, dans les vingt jours, on ne le dénonce pas : confiscation (23^ année, 1581).

On refuse d'assister au service anglican : amende de 20 livres (aujourd'hui 500 francs) par mois. Si on est incapable de fournir pareille somme : confiscation des deux tiers de ses biens.

Arrêtons là cette énumération qui est loin d'être finie.

Et maintenant, qu'on imagine la vie des prêtres catholiques. Jésuites et autres. Le cercle des lois pénales allait se rétrécissant de jour en jour, et les périls de mort étaient de toutes les heures. Si l'on ne voulait pas y donner tête baissée, il fallait se déguiser, changer d'habit et de métier vingt fois en un an, se donner de faux noms, avoir double et triple adresse; toujours sur le qui-vive, toujours prêt à fuir ou à s'ensevelir en quelque cachette; ayant à redouter partout les traîtres et les espions.

Tenons compte aussi des mœurs judiciaires.

Aujourd'hui, nous dit-on, c'est en Angleterre qu'il faut aller pour trouver une procédure criminelle suflîsamment respectueuse, en somme, de la dignité humaine. L'accusé n'est pas amené, par crainte ou ruse, à déposer contre lui-même. On n'en croit pas ses aveux

et c'est à l'accusa tion de faire la preuve. Mais autrefois!... Sans parler de la torture dont nul peuple n'a plus abusé que l'Angleterre protestante, qu'on lise les interrogatoires de Campion, de Southwell, de Walpole, de Gamet et de cent autres. C'est à toutes les lignes une épouvantable mauvaise foi. C'est une audace hypocrite à utiliser, pour perdre le prévenu, les moindres indices, les paroles les plus innocentes, à tourner contre lui et ses amis ce qui, aujourd'hui, suffirait à les justifier.

C'est alors qu'on accusera les missionnaires de mensonges et de fourberies. On leur fit un crime de leurs déguisements, des doubles noms et fausses adresses, de toutes leurs ruses pour dépister la police. Leurs réponses évasives, leurs petites habiletés de langage, leurs efforts pour tourner les questions par trop dangereuses, le mélange de réponses franches et le refus de parler, leurs ambiguités souvent maladroites, tout cela, la mauvaise foi aidant, finit par leur valoir la réputation d'hommes sans franchise. Un jour vint où ils ne purent faire une déclaration, devant ces jurys décidés par avance à les condamner, sans entendre le président leur dire : « Parlez-vous avec ou sans équivoque? » On le demandait encore à Garnet au pied de la potence.

Dès lors, pour la foule, le Jésuite fut l'homme des équivoques et des restrictions mentales. Entendez par là un système de dissimulation qui consiste à mettre mentalement, sous les mots dont on use^ n'importe quel sens, et même les plus extravagants; ou encore à sousentendre, quand on parle, des restrictions qui changent à fond le sens de la phrase, et auxquelles personne ne

peut songer. — « Votre ami est-il caché ici? — Non! » — Sous-entendez « il n'est pas caché dans ma poche. » Mensonge d'autant plus hypocrite qu'il ne s'avoue pas à soi-même sa vraie pâture; mensonge à la seconde puissance, car on ment aux autres et on se ment à soimême; d'autant plus démoralisant qu'il fausse l'esprit et passe en habitude. Voilà le trait nouveau qui, vers l'an 1600, vint s'ajouter au portrait déjà bien noir du Jésuite.

Faut-il, après tant d'apologistes, dire une fois de plus ce qu'est la restriction mentale, la vraie, la seule qu'admettent les théologiens catholiques? Il le faut bien, car sur ce point les idées fausses courent les rues, et une foule de gens, très ennemis des fourberies jésuitiques, font, sans le savoir, vingt bonnes restrictions mentales par jour et ne s'en estiment pas plus fourbes pour cela.

Il est des circonstances où l'on se trouve placé entre deux obligations contradictoires, ou entre une obligation et un droit : obligation d'éviter le mensonge et obligation ou droit de garder un secret. L'on demande au prêtre ce qu'il sait par la confession; au médecin, à l'avocat, à l'homme d'affaires, les tares de leur client; on veut forcer la barrière où s'enferme le dépositaire d'un secret d'Etat. En temps de révolution, on veut

qu'un fils trahisse la retraite de son père. Ou encore, c'est un prévenu en matière criminelle qui prétend ne pas s'accuser lui-même. Moins encore, c'est un bourgeois qui veut éviter une visite importune, ou un invité qui veut être poli; c'est Philinte qui ne veut pas se brouiller avec Oronte. Mais ce sont nos catholiques anglais qui entendent bien échapper, par tous les moyens honnêtes en leur pouvoir, à la confiscation, à la prison et à la mort. Ce sont nos missionnaires, jésuites ou séculiers, qui volontiers acceptent la mort pour eux-mêmes, mais voudraient l'épargner à leurs amis, à leurs hôtes, à leurs fidèles.

En aucun cas, ils n'ont le droit d'inventer une histoire, car ce serait mentir. Mais ils doivent avoir un moyen de garder le secret, et de concilier leur double devoir.

Or, il était arrivé chez les catholiques anglais, et cela était inévitable, que, dans leur état de violence morale et d'exaspération, plusieurs se résignaient à se tirer d'affaire par de simples mensonges, par des réponses qu'ils savaient fausses, et, en bonne morale, indéfendables. C'était la situation d'âme si bien décrite par Newman : « On se dit que, en certaines grandes et cruelles occurrences, l'homme ne peut pas ne pas mentir; il ne serait pas homme s'il ne mentait pas. Cela reste une faute : on ne devrait pas la commettre. Mais il faut se dire que ce péché sera pardonné, et on sait qu'on le commettra encore si l'occasion se présente. Oui, c'est une faiblesse; mais mieux vaut n'y pas penser avant, et l'oublier quand c'est chose faite. Cette manière de voir

ne se peut soutenir, mais je la crois très commune (1). » Si, dans leur angoisse, ces catholiques avaient été consulter quelque moraliste protestant, certainement, ils en eussent trouvé plus d'un qui les eût rassurés. On leur eût dit, par exemple, avec Milton : « Toute dissimulation n'est pas mauvaise; celle-là seule est blâmable qui est nuisible. Je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas du mensonge, ce qu'on dit de l'homicide, et cas semblables, que l'on apprécie beaucoup moins d'après l'acte lui-même, que d'après son objet et sa fin... Quel homme de bon sens le niera? 11 y a des gens que nous avons d'excellentes raisons de tromper, enfants, aliénés, malades, ivrognes, ennemis, voleurs. Je vous demanderai : quel est le commandement qui défend le mensonge? Le neuvième, direz-vous. Et bien, si mon mensonge ne fait pas de tort à mon prochain, il n'est certainement pas défendu par ce commandement ».

Ou encore avec Paley, un théologien longtemps classique en Angleterre. « Il y a des faussetés qui ne sont pas des mensonges, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas criminelles... Quand celui à qui vous parlez n'a pas le droit de connaître la vérité... (alors) vous pouvez dire une fausseté, à un voleur pour cacher votre propriété; à un assassin pour l'empêcher d'accomplir son projet, etc. » Beaucoup d'autres eussent répondu dans le même sens, les uns affirmant qu'en certains cas le mensonge

(i) Newman, Apologia pro vita sua, édit. 1881, p. 349. Il faut lire tout ce qu'écrit Newman sur ce sujet dans le corps même de l'ouvrage, p. 273 et suivantes, et dans la note G. Il s'y montre plus sévère que saint Alphonse de Liguori. Voir encore Morris, op. cit., p. ccx.

est non seulement permis mais louable et vertueux; d'autres, qu'il est toujours illicite, mais que, le cas étant donné, il n'y a pas là véritable mensonge. Et l'on n'eût pas manqué de trouver dans l'histoire contemporaine protestante des cas remarquables de ces faussetés saintes. M. Froude, qui n'a pas assez de sévérité pour les équivoques papistes, trouve admirable le cas de cet oxfordien réformé de la première heure, Antoine Dalaber, qui, interrogé sur les agissements d'un camarade, inventa une histoire pour dépister la police. « Il est clair, écrit le narrateur, qu'une fausseté de ce genre est d'espèce très différente de ce que nous appelons imposture... Si Garret était pris, c'était pour lui une mort cruelle; il ne pouvait échapper que si on jetait les limiers hors du sentier. Refuser de répondre ne suffisait pas. Les lois générales qui suffisent à la conduite ordinaire de la vie, ne sont pas si universelles qu'elles répondent à toutes les occurrences... Si je puis tuer un homme pour l'empêcher de voler un ami, pourquoi ne le tromperais-je pas quand il s'agit, non d'un vol, mais d'un meurtre? »

Plus d'un moraliste moderne, de ceux-là surtout qui réduisent la moralité à l'intérêt social, serait absolument du même avis et signerait des deux mains ces déclarations (J).

(1) On trouvera les textes des théoriciens protestants dans lin article du P. Gérard. The Month, juillet 1898, p. i5, Morris p. CCXI, Newman. p. 274, Milton, De Doctr. Chrisliana, Lib. II, 13. Paley, Works, IV. 123; D' Johnson apud Boswell, IV, 277. Sidgwick Methods ofEthies, p. 186 (1887). — Froude, History, t. 11, p. 57 (1875);

Et maintenant supposons notre catholique allant porter au P. Garnet, provincial des Jésuites, dans les

Dict. of National Biography, au mot Dalaber. Voir encore un article de L. Roure dans les Etudes religieuses^ 20 mars 1904, p. 851.

Parmi les philosophes modernes français, citons seulement M. Payot dans son Education de la volonté. Il veut armer les étudiants sérieux contre ceux qui tenteraient de les distraire aux dépens de leur travail et de leur moralité. Dans sa première édition (1884), il préconisait sans équivoque le mensonge. Plus tard, il se corrigea, et, sans rien changer au fond de la doctrine, il remplaça le mot mensonge par des équivalents. C'est une curieuse étude de synonymes. Nous le citons en indiquant les corrections. « L'étudiant, disait-il, peut facilement prévoir les occasions de dissipation qui pourront se présenter à lui. Il sait par exemple que tel camarade cherchera à l'entraîner soit à la brasserie, soit à la promenade. Il peut parfaitement préparer d'avance les formules de refus; ou, si le refus pur et simple lui est pénible, il peut préparer un mensonge {une excuse)^ et couper court à toute insistance ». Et en note : « Nous n'approuvons nullement l'intransigeance de Kant sur le mensonge {sur ce point). Comment! il me serait permis de tuer un homme lorsque je suis en état de légitime défense, et le mensonge {une défaite) ne serait point permis dans ce même cas de légitime défense contre les indiscrets! C'est plus qu'un droit, c'est un devoir de défendre contre eux son travail et sa pensée. C'est bien souvent la seule arme qu'on ait pour se protéger sans offenser gravement autrui. Le mensonge (l'excuse) impardonnable, odieux, c'est le mensonge {V excuse) nuisible à quelqu'un. Une vérité dite avec l'intention de nuire est aussi coupable qu'un mensonge {une inexactitude). Ce qui fait l'acte coupable, c'est l'intention malveillante, » p. 120. Notons seulement au passage cette dernière phrase et rapprochons-là de celle que Pascal attribue aux Jésuites : « Nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin ».

premières années du xvii« siècle, le réponse si catégorique des casuistes anglicans ou puritains. Est-on bien sûr qu'il Teût acceptée telle quelle, dans sa brutalité? Il est intéressant de savoir ce qu'il eût dit, car, si en Angleterre les Jésuites passent pour les docteurs par excellence de l'équivoque, c'est en très grande partie à ce Père qu'ils le doivent (1).

On sait qu'interrogé au tribunal sur ce qu'il enseignait en pareille matière, il répondit en toute franchise, tantôt exposant tout au long sa doctrine, tantôt renvoyant à un livre anonyme sur le mensonge, annoté et corrigé de sa main, et que les juges avaient sous les yeux (2).

En somme, ce que les moralistes protestants appellent un (c mensonge franc », ou un mensonge légitime, ce que Newman appelle un « mensonge matériel » mais non (c formel », revient à peu près à Véquivocation du P. Carnet, ou à la restriction mentale des autres théologiens. Ce qui a contribué à déprécier cette dernière théorie, c'est, avec la mauvaise foi ou l'ignorance des ennemis de la Compagnie, certaines subtilités et mala-

(1) Dans VHistoria Jesuitica de Ludovicus Lucius, Bâle, 1627, p. 202, les premiers exemples cités, pour prouver que chez les Jésuites le mensonge est élevé à la hauteur d'un principe, sont pris à l'histoire de Campion et de H. Garnet.

(2) Ce traité est attribué à Fr. Tresham : il avait pour titre A Treatise of Equivoeation. Garnet trouvant ce titre malheureux Tavait modifié en « A Treatise against Lying and Fraiidulout Dissimulation. L'original, avec les notes du Jésuite, est à la Bodleian Lihrary, Il a été imprimé en 1851 par M. Jardine. [The Month, mai 1898, p. 459; juillet, p. 9, 10.

dresses de casuistes, qui voulaient tout régler, tout prévoir et donner à Favance des procédés comme mécaniques pour se tirer d'affaire en toute occurrence (1).

Mais avant de demander au Père Garnet sa manière d'exposer les choses, regardons un peu au fond même de la question.

Les théologiens catholiques — car ici encore il serait injuste d'isoler les Jésuites — commencent toujours par poser le principe suivant :

« On n'a jamais le droit de parler contre sa pensée, et cela, non pas seulement en vertu du droit ordinaire que le prochain peut avoir à la vérité, mais à cause de l'ordre essentiel des choses qui fait de la parole l'expression normale de la pensée. »

Expression normale, — et sociale; car il ne s'agit pas ici de ce que je puis me dire à moi-même. Mentir, c'est parler à un autre contre sa pensée.

Reste à définir ce que c'est que parler contre sa pensée. Ce n'est pas seulement énoncer des mots et des phrases qui ne correspondent pas exactement, nous le sachant, à la réalité. Et la parole et la pensée humaines sont, dans la vraie vie morale, quelque chose de plus complexe.

La pensée d'abord. Vous voulez savoir de mon con-

(1) Nous pouvons bien ajouter aussi l'insuffisance de la technologie. Les termes employés par les moralistes ne sont pas toujours heureux ; presque tous prêtent le flanc à des méprises et à des confusions : équivoque, réserve, restriction. On les emploie faute de mieux.

J. Gérard, loc. cit. p. 10. L'expression downright lying est de M. Gardiner. Hist. I, 10.

cierge si je suis là. La pensée de mon concierge est celle-ci : Monsieur est là, mais pas pour vous. Le juge demande au prévenu s'il plaide coupable ou non coupable; le prévenu pense en lui-même : « Coupable, je le suis, mais ce n'est pas à moi de le déclarer ». On interroge le prêtre cité comme témoin : a-t-il connaissance de tel crime? et le prêtre pense en lui-même : « J'en ai connaissance par la confession, donc j'ai nonseulement le droit, mais le devoir de garder mon secret ».

Et maintenant quelle parole adéquate répondra à cette pensée intérieure, qui est la mienne, ma vraie pensée, celle de ma conscience autant que de mon esprit? Il est clair que je ne puis l'exprimer par des mots, sans, du même coup, trahir mon secret, et par suite, peut-être, pécher contre la justice.

Mais n'y a-t-il que les mots pour exprimer la pensée? Les mots eux-mêmes ne sont-ils pas entourés d'une foule d'éléments qui en modifient la force ou la nuance, geste, regard, entours, circonstances de temps, de lieu, de personne, conventions sociales surtout?

Tout un ensemble de sous-entendus forment à la parole que ma bouche énonce, comme un rempart de notes, de restrictions, de corrections. Ma parole vivante, c'est tout cela; et tant pis pour l'interlocuteur inattentif ou ignorant qui ne comprend pas. Ce n'est pas moi qui le trompe, c'est lui qui se trompe.

Le visiteur doit le savoir à l'avance, le « Monsieur n'y est pas », a un sens particulier chez un concierge. Le « je ne sais rien » du prêtre n'a pas le même sens que

le « je ne sais rien » de son sacristain. Le « je ne suis pas coupable », dans la bouche d'un accusé n'a, pour le juge, aucun sens. Il faut avoir la clef de ce langage conventionnel. Mais, en vérité, qui ne l'a pas? Et dès lors celui qui pose une question indiscrète, injuste, perfide, ne sait-il pas à l'avance qu'on lui répondra n'importe quoi? ne sait-il pas ce qui se cache sous les paroles évasives, ou sous les non les plus catégoriques ? une leçon qu'on lui donne et un appel tacite aux bonnes raisons que l'on a de ne pas lui fournir la vérité. Et voilà comment les lèvres peuvent énoncer une phrase qui, matériellement, n'est pas conforme à la réalité objective; et cependant il n'y a pas mensonge. Ma parole totale est conforme à cette partie de ma vraie pensée que je puis exprimer.

En d'autres termes, la parole est par essence un signe social; je parle à d'autres et pour d'autres. Elle rentre donc dans les conditions de la vie sociale. La signification concrète des mots que je prononce ou que j'écris dépendra immédiatement de divers éléments sociaux, conventions, usages, qualités des personnes. Tel mot dans telle bouche, n'a pas socialement le même sens que dans telle autre. Un « je ne sais pas » dans la bouche d'un avocat n'a pas le même sens que dans celle du premier passant venu; et lorsque je m'en sers, moi avocat, pour garder un secret professionnel, je ne fais que donner à ma pensée individuelle sa forme sociale, connue et admise de tous. C'est le cas de dire « intelligentipaucayi,

La réserve ou restriction mentale n'a pas d'autre

fondement; et» pour rester légitime» elle doit se tenir rigoureusement dans ces limites (1).

Maintenant qu'eût répondu le Père Garnet à qui l'eût ooosalté?

Il eût noté d'abord aTec soto que oes réBcrwes vacBtaies ne peuvent être employées que pour des causes graves. Il est des cas où elles seraient coupables, par exemple quand l'autorité légitime pose des questions, qu'elle a le droit de poser pour le bien commun; et encore quand il s'agit de confesser sa foi et ses principes. Et aussi dans le cours ordinaire de la vie et dans les transactions sociales de tous les jours : que deviendraient les relations si l'équivoque était toujours permise? La cause supprimée qui permettait de refuser la vérité, il n'y a plus restriction mentale, il y a mensonge. Mensonge encore, quand la restriction est telle qu'il serait impossible absolument de soupçonner quelle est la partie de la pensée totale que les mots n'expriment pas et ne peuvent exprimer, quand rien, dans les alentours, ne vient suppléer à TinsuJBSsance de la parole articulée (2).

(1) Voir n'importe quel théologien moraliste moderne. Les anciens ne posaient peut-être pas exactement la question dans les mômes termes. Mais il faut tenir compte du progrès des exposés doctrinaux. Les chicanes protestantes et jansénistes ont eu du moins ce bon résultat qu'elles ont forcé les casuistes à préciser leur pensée.

(2) C'est ici que les théologiens distinguent entre la restriction stricte mentalis, qui n'est qu'un mensonge plus hypocrite que le gros mensonge ordinaire, et la restriction late merUalis. On a, au Palais-Bourbon, traduit cette dernière expression par « Restriction largement mentale »; ce qui est une ânerie. Il fallait dire « mentale au sens large », c'est-à-dire une restriction mentale qui n'en est pas une. A

Lui-même, dans le cas présent, interrogé sur une question de doctrine, mis en demeure d'exposer les théories de ses confrères sur cette délicate question, pouvait-il s'en tirer par des équivoques? Evidemment non; et, nettement, sachant bien à l'avance l'abus qu'on fera de sa franchise, il dit à ses juges le fond de sa pensée.

cette question : « Votre ami est-il caché ici », je réponds « non » en sous entendant : « 11 n'est pas dans ma poche ». C'est une restriction mentale au sens strict : car qui peut deviner ma pensée? Si je réponds simplement « non », sous entendant : « Ce n'est pas à moi de vous le dire », c'est une restriction mentale au sens large; car l'indiscret doit savoir à l'avance que je ne lui livrerai pas mon ami. Dans le premier cas, il n'y a pas de contexte à ma réponse ; dans le second, il y en a un.

D'un procédé à l'autre il y a des nuances. En certain cas, il sera peut-être difficile de distinguer de quelle restriction l'on use.

Ajoutons que parfois les casuistes n'ont pas été très adroits dans leur exposé de la doctrine ; ils ont prêté le flanc aux interprétations malveillantes. Il suffisait de les lire dans leur ensemble, avec le plein contexte de leur discussion, pour voir le fond de leur pensée et la justifier. Il n'y fallait qu'un peu de bienveillance intellectuelle, cette forme exquise de la justice.

C'est ce que n'a pas fait Pascal à l'égard du Père Sanchez (9« Provinciale). Au moyen de lambeaux de phrase, pris de tous côtés dans un e;xposé assez long, il ne lui a pas été difficile de parodier l'enseignement du casuiste, en lui donnant une simplicité enfantine (Maynard, t. I, p. 424). Et nous dirons de lui avec M. Molinier (Provinciales^ I, p. Lxxxvi), que « Pascal, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, est parti en guerre un peu à l'aventure », et que, « si les Jésuites ont eu un tort, ce fut de donner en cette matière des règles un peu trop précises. Du reste, personne ne niera que, entre certaines mains, l'instrument de défense personnelle dont il s'agit ne puisse devenir dangereux, qu'on ne puisse être tenté d'en jouer hors de propos, ni même que tous les casuistes en aient parlé avec la réserve nécessaire ». Si Pascal avait lu avec un peu d'attention le passage qu'il incrimine, il aurait trouvé trois textes, classiques en la matière, deux de l'Evangile et un du livre de Tobie, qui l'eussent averti de parler avec un peu plus de réserve des équivoques et restrictions mentales.

Oui, il y a des cas où cette restriction est permise et même commandée. Celui qui passe les bornes de son autorité pour poser des questions injustes, doit bien savoir qu'on ne se jettera pas les yeux fermés sur le piège, pas plus qu'on ne se livre à un voleur ou à un meurtrier. Et Garnet supposait le cas, où les complots contre Elisabeth ayant réussi, la reine se fût réfugiée chez un de ses sujets. Qu'eût répondu le fidèle Anglais sfux conspirateurs qui seraient venus fouiller sa maison?

Il en vient ensuite au point délicat. Que faire devant le tribunal? Et il répond : dans les procès criminels, il est inhumain de forcer les prévenus à s'accuser euxmêmes. C'est au ministère public à faire la preuve. Personne ne s'étonnera que l'accusé nie la charge portée contre lui, et même la nie avec serment. Personne n'est dupe de ces réponses, et les plus solennelles dénégations n'induisent personne en une erreur nécessaire. Il n'y a pas là mensonge, il n'y a qu'équivoque; et pas un tribunal — à moins qu'il ne s'agisse d'un papiste et d'un Jésuite — ne s'y trompe et ne prend cela pour mensonge frauduleux.

Ici Garnet devançait son siècle. On sait qu'aujourd'hui dans les procès criminels, en Angleterre, « on ne soumet jamais l'accusé à ces questions insidieuses qui rappellent à certains égards les tortures physiques de l'ancien régime. Le juge se préoccupe moins de trouver un coupable que de fournir à un innocent les moyens de se disculper. L'accusé n'a point à prouver qu'il est innocent : c'est à l'accusation d'établir qu'il est coupable. . . Pendant le procès (l'accusé) n'est nullement obligé

de répondre aux questions qui lui sont adressées; il peut même, sur l'observation bienveillante du juge rétracter les déclarations qui le compromettent » (1).

Qu'on prenne le con trépied de ces procédés humains et respectueux, on aura la procédure criminelle anglaise telle qu'elle se pratiquait, il y ja trois cents ans, contre les papistes; et lorsque Gamet lançait sa retentissante déclaration de principes sur le droit de l'accusé à ne pas se dénoncer lui-même, il ne faisait qu'en appeler à l'avenir, et l'avenir lui a donné raison.

S'agit-il de déposer contre un autre? Gamet distingue encore deux cas. S'il s'agit d'un véritable crime de droit commun, il n'y a pas de doute, l'équivoque n'est pas permise et il faut parler. Mais, et c'était le cas de tous les jours avec l'abominable législation anglaise, si le délit est de ceux qui ne sont constitués tels que par l'injustice même de la loi; si je suis criminel aux yeux de Lord Cécil, parce que la loi anglaise interdit sous peine de mort de dire la messe, ou tient pour traître quiconque a hébergé un prêtre catholique, l'équivoque ou restriction mentale, chez le témoin, est permise et commandée : je n'ai pas le droit de livrer un innocent à la mort.

Telle était la doctrine de Garnet, telle celle de ses frères. La condamne qui voudra. Mais la condamneraiton si Garnet avait été un huguenot cité à la barre de de l'Inquisition, et avait jeté à la face des juges, en soutane blanche ou noire, ses fières déclarations de prin-

(1) Le Play, La Constitution de V Angleterre. Tours, 1875, t. II, p. 92.

cipes? Malheureusement Carnet était un Jésuite et Ton se scandalisa fort de son exposé. <c A vous entendre, disait Salisbury, nos cheveux se dressaient sur notre tête, et notre cœur était blessé. ^) — « Effroyable et damnable blasphème », déclarait i'attorney Sir Edouard Coke. D'autres tournèrent la chose en plaisanterie : « Carnet louvoie, hésite, équivoque, mais on va le pendre sans équivoque ». Le mot est d'un diplomate; et Shakespeare dans son Macbeth, transformant un instant le portier du château en portier de l'enfer, lui fait dire son petit mot plaisant sur l'événement du jour : i< Pan, pan! qui est là, de par le diable? Tiens! un faiseur d'équivoques! Il savait jurer dans les deux plateaux de la balance, contre l'un ou l'autre plateau; il a commis assez de trahisons pour l'amour de Dieu, et pourtant, avec ses équivoques, il n'a pas su entrer au ciel. Entrez faiseur d'équivoques » (i).

Aujourd'hui encore il se trouve des historiens pour condamner le Jésuite. « C'en était assez, déclare M. Cardiner, pour perdre un homme. Rien ne pouvait faire croire à son innocence que ses affirmations, mais le poids de ces affirmations était réduit à rien par sa théorie et sa pratique. » Lingard, un catholique, est exactement du même avis : « Carnet ne pouvait se plaindre si le roi refusait de croire à ses protestations d'innocence et laissait agir les lois » (2).

Peut-être; car, après tout, devant des juges aussi pré-

(1) Acte II, se. 2.

(2) Gardiner, Hist. of. England, t. I, p. 281 (1883). Lingard, livre V, t. IX, p. 94.

venus, il ne s'agissait pas d'avoir raison. On voit du moins que pour lui l'usage ^e la restriction mentale n'avait aucunement comme but de sauver sa propre vie mais celle des autres, et de garder les secrets incommunicables. Il avait à rendre témoignage à la vérité catholique, et il le fait sans ambages. S'il avait tenu absolument à éviter la potence, il n'avait qu'à équivoquer sur l'équivoque. Bien loin de là, il déclare nettement à ses juges que c'est à eux d'être sur leurs gardes quand ils posent à des accusés de ces questions par où l'on voit nettement, comme le disait Campion, qu'on cherche non la vérité, mais le sang. S'ils se scandalisent de ce qu'on ne se trahit pas, soi et les autres, c'est du pharisaïsme le plus odieux. Ils doivent sïivoir à l'avance qu'on ne leur répondra pas à leur gré, et cela seul suffit à détruire le mensonge et à le transformer en simple restriction mentale.

Quand à lui, lorsqu'il se croit autorisé à user de ce procédé pour concilier deux devoirs en conflit, il le fait gauchement. Ses subterfuges et ambiguïtés sont cousues do fil si blanc, qu'on sourit à le voir novice à ce point, lui Provincial, dans un art où son Ordre a une telle réputation d'infernale habileté. Il ne parvient à sauver les autres qu'en se perdant irrévocablement luimême (1).

Et maintenant, libre aux puritains de toute sorte, protestants ou jansénistes, de se scandaliser, d'écarter

(1) p. J. Gérard (Month, juillet 1898, p. 13), citant le Rév. Walter P. Smith of Winchester collège.

avec horreur la théorie de Gamet et des siens, quitte à signer d'enthousiasme celles de Milton, Taylor, Paley et vingt autres. Nous n'en serons pas plus avancés, quand nous nous trouverons devant cette alternative : ne pas mentir et pourtant garder son secret. On ne veut pas de la solution des casuistes? qu'on trouve mieux.

Or, il importe de le noter avant de conclure, cette tragédie du procès de Gamet, qui devait avoir un retentissement européen, que tous les anti-jésuites du continent devaient enregistrer avec tant de joie, avait un caractère tout spécialement odieux. Juges, ministres, geôliers, gens de police, en avaient pris singulièrement à leur aise avec la vérité. « S'il avait fallu punir tous les menteurs, le mot est de M. Gardiner, c'en était fait des membres du Gouvernement ». Or il ne s'agissait pas ici de mensonges inoffensifs, ou de restrictions mentales n'ayant d'autre but que de sauver sa vie ou la vie des autres. Il s'agissait de mener des innocents à la potence et à l'éventrement.

Rappelons l'essentiel des faits.

Les conjurés, complices de Gatesby, avaient absolument disculpé les Jésuites. Ils disaient bien avoir communié de la main du Père Gérard, avant de se lier par un serment, mais ils ajoutaient que le prêtre ignorait tout.

Ils avaient posé au Père Garnet certains cas de conscience, mais si enveloppés de détails fictifs que le Jésuite ne soupçonnait pas où Ton en voulait venir. Garnet avait eu des soupçons pourtant de ce qui se tramait; quand les soupçons se furent un peu précisés, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour arrêter, sur la pente où il glissait, le malheureux Catesby. Il crut tout sauvé quand ce dernier accepta qu'on envoyât consulter le Saint-Siège : simple ruse du conjuré où le fin Jésuite se laissa prendre. C'est alors qu'il eût dû tout révéler au Gouvernement. Il se reprochera plus tard de ne ravoir pas fait et d'avoir par là offensé Dieu et le roi (1).

Magnifique scrupule d'une âme délicate. Pourquoi aurait-il dénoncé un projet qu'il croyait à la veille d'être abandonné? Si, à cette heure, il s'était vraiment cru en conscience obligé de parler, nul doute qu'il ne l'eût lait. Deux ans auparavant, le Père Gérard avait ainsi dévoilé un complot des catholiques (2), et l'on peut bien croire qu'il avait alors consulté son supérieur et ami.

Catesby, hasard ou politique? ne tarda pas à lui fermer la bouche. 11 lui restait, disait-il, quelques scrupules. Il n'alla pas les confier à Garnet dont il connaissait la pensée, et qui ne l'eût pas écouté. Mais il se confessa au Père Greenway que cette confidence épouvanta; et, comme il n'en obtenait que des reproches, il pria le confesseur d'en conférer encore, mais

(1) The àfonth, mars 1895, p. 349.

(2) Le complot dit de « Bye » ou le « surprising treason ». Gardincr. Hist. of England, t. I, p. 114.

sous le sceau du sacrement, avec le Provincial. C'était fait^ Gamet ne pouvait plus parler.

A cela se réduisait la culpabilité des Jésuites. Comment, avec de tels arguments, parvenir à les englober dans le procès, à les compromettre à jamais et à prouver que Tacte des conjurés n'était pas une folie de quelques exaltés, mais l'œuvre raisonnée du parti tout entier et de ses chefs? Dès lors, le jeu des pièces fausses commença*

La liste en serait longue, tenons-nous en à quelques faits significatifs.

Les conspirateurs avaient communié de la main d'un Jésuite : détail excellent. Mais ils avaient déclaré que ce Jésuite ne savait rien de ce qui se tramait, cela était moins bon. Donc l'attorney général, sir Edouard Coke, faisant son choix dans les pièces à produire, retient toute la partie du récit oîi il est parlé de la communion. Arrivé aux restrictions qui innocentent le Père Gérard, il fait en marge, à l'encre rouge, une marque; et il écrit : « hiic usque^ s'arrêter là ». Le tour est joué, les Jésuistes sont complices. Il avait les pièces sous les yeux quand il prononçait son réquisitoire; elles disaient juste le contraire de ce qu'il affirmait devant le jury avec une si belle indignation d'honnête homme.

Le discours fut imprimé avec le titre : True and perfect relation. Les signatures des commissaires y figurèrent pour attester ce qu'ils savaient être faux, à savoir que l'avocat avait fidèlement reproduit les dépositions des conjurés. Les pièces existent encore avec les notes marginales. Or le cas n'est pas isolé. Plus d'une fois on prend Sir E. Coke en flagrant délit de biffer les passages

qui seraient favorables aux prévenus. Et les commissaires enregistrent tout, acceptent tout, légalisent tout.

« Cette façon de traiter les pièces, déclare un érudit protestant, est injustice pure. En vérité cela équivaut à forger des pièces fausses. Dans un document qui contient une restriction, supprimer la restriction, c'est inventer un document qui n'existe pas » (1).

S'il fallait en croire l'auteur de la Robe Rouge^ certains juges d'instruction, aujourd'hui encore, n'hésiteraient pas à inventer de fausses histoires pour dépister leurs prévenus, et les amener à se compromettre. J'aime à penser que c'est là simple fiction dramatique. Ce qui est certain c'est qu'en ces temps de barbarie judiciaire, le procédé était courant.

Déjà, au temps où le B' Campion gisait en prison anéanti par les tortures, des gens avisés faisaient courir le bruit qu'il commençait à fléchir. « Campion va céder. » On l'annonçait déjà dans les chaires de la capitale. c( Campion parait décidé à embrasser la réforme. C'est chose faite, il a paru au temple anglican. » Cela faisait son petit effet dans le public, et les catholiques trop crédules se voilaient déjà la face. Les inventeurs de cette fable en furent pour leur courte honte (2).

Pendant que Gamet, lui aussi, est au secret, et passe du cachot à la chambre des tortures, pour le briser dans son âme, plus encore que dans son corps, les doyens de Saint-Paul, de Westminster et de la chapelle

(1^ Jardine. CriminaX TriaU, II, p. 358. P. Gérard, Reply to Prof. Gardiner, p. 60, 62.

(2) E, Campion, par R. Simpson, p. 243, cfr. 249, 275, etc.

royale viennent lui dire que sa conduite scandalise jusqu'à ses coreligionnaires et que déjà cinq cents ont passé au protestantisme.

On lui assure encore que le P. Greenway est prisonnier et qu'il a contredit toutes ses assertions, sur les conversations qu'ils ont eues ensemble; Greenway était alors en sûreté sur le continent. On contrefait la correspondance du prisonnier; on envoie à destination les fausses lettres pour provoquer des réponses compromettantes. Le jeu avait si bien réussi avec Marie Stuart !

Dans la prison, l'on a mis en deux cellules contiguës les Pères Garnet et Oldcorn. Ils peuvent causer par un trou de la porte. Mais des espions sont là aux écoutes. Cécil a beau déclarer que dans ces révélations ainsi obtenues, il voit le doigt de Dieu. En réalité les révélations sont insignifiantes. Les espions entendaient mal, eux-mêmes le déclarent; les notes rédigées par eux, et qu'on possède encore, se réduisent à des conjectures (1).

Qu'à cela ne tienne, on y change quelques phrases, et sir Edouard Coke peut transformer une conversation innocente en une révélation de complot.

Un frère, au service de Garnet, Nicolas Owen est mort pendant qu'on le torturait. Il avait une hernie. La loi, dans ce cas, interdisait la question. L'on passa outre : le martyr fut suspendu au chevalet, il y resta si longtemps que ses entrailles s'échappèrent de sa blessure.

(1) C'est à propos de cette conversation qu'on a accusé Garnet d'avoir violé le secret de la confession. L'abbé Urbain, dans la Revue du clergé français^ fév. 1905, p. 463, a établi qu'il avait été beaucoup plus scrupuleux sur ce point qu'on ne l'était de son temps»

On répand alors le bruit qu'épouvanté à la pensée d'être remis à la question, il s'est ouvert le ventre avec un couteau de table, et qu'il a expiré peu après.

John Gérard qui, lui, avait de la torture une expérience personnelle, qui pouvait dire en quel état on avait, au sortir de là, ses pauvres mains, et de quels efforts on était capable, faisait remarquer l'odieuse invraisemblance de la calomnie. A peine si l'on pouvait alors mettre son bonnet, donner une signature illisible, à bien plus forte raison tenir son couteau — un couteau à bout arrondi et n'ayant de tranchant qu'au milieu de la lame — si bien que le geôlier était obligé de couper le pain du patient. Mais peu importe, le corps fut examiné, et Owen déclaré « felo de se, traître envers lui-même ». On le mit en chansons : une complainte fut imprimée avec une grossière image, où on le voyait sur son lit s'ouvrant les entrailles pendant que son gardien était occupé à autre chose. Le grave historien de Thou enregistre l'anecdote. On la reproduit encore aujourd'hui, parfois avec de timides réserves (1).

Nous ne sommes pas au bout. Garnet est condamné. Mais ses juges sentent si bien l'iniquité de la sentence qu'ils attendent trente-six jours, dans l'espoir de trouver du nouveau; et les interrogatoires continuent, et aussi les faux.

{{) Gardiner (I, p. 272) croit au suicide; M. Pollard {Dict. of Nat. Biogr), ne regarde pas comme impossible que Owen soit mort des suites de la torture. Voir les détails affreux que donne J. Gérard sur le martyre du frère. (Monis op. cit. p. 189. — Cfr Jadine, Criminal Trials, t. II, p. 214.

On Ten accable et il se contente de répondre : « Ceux qui ont falsifié les Ecritures, peuvent aussi altérer la pensée d'un homme ». On va jusqu'à lui offrir la vie sauve, s'il consent à signer certains actes qui figurent au procès; il refuse car c'eût été mentir. C'est alors qu'on le presse de s'expliquer sur la doctrine de l'équivoque. Il le fait sans hésitation.

Cependant les nouvelles fausses vont leur train. Il faut qu'avant l'exécution l'opinion soit faite en Angler terre et au dehors. Les ambassadeurs étrangers se font semeurs de faux rapports. Ceux d'Angleterre auprès des autres cours, reçoivent des ministres cette instruction : ils peuvent en toute confiance assurer que les mesures prises contre les catholiques ne sont que trop justifiées : Gamet a tout avoué. Mais on n'en est pas à une contradiction près; en voici d'autres qui racontent que le Jésuite a enfin cédé à la vérité, il passe à l'Église anglicane; on ne va pas tarder à le voir monter en chaire en quelque temple protestant, et le conspirateur, le traître d'hier, digne de tous les supplices, est pardonné.

Il fallait en finir. Sur la place Saint-Paul, à deux pas de la potence, le mensonge officiel éclate encore; et c'est une lutte tragique entre le martyr qui défend son honneur et les gens du Gouvernement qui, jusqu'à la dernière minute, épiloguent, discutent, dénaturent les pensées et les aveux de leur victime.

Un dernier cri : « Monsieur Garnet, est-ce que vous n'étiez pas marié à Madame Anne Vaux »? Car à la passion du Jésuite, il fallait que rien ne manquât, même pas le soupçon le plus infamant pour un prêtre.

Cela, c'était Tœuvre des ministres aDglicans. Georges Abbot, plus tard archevêque de Gantorbéry, alors doyen de Winchester, nous montre Garnet se prépai^ant à la mort par Tivresse. « L'autre nuit, écrivait-il, il s'est domié ea ignoble spectacle au gouverneur de la Tour, à sa femme, et à d'autres encore que le geôlier est allé chercher. La langue épaisse et balbutiante, presque incapable d'articuler une parole, il les invitait aimablement, ce gentleman, à boire avec lui... » Dans le même style, Andrewes, un autre prélat, répondant à Bellarmin devait dire un jour : « Si Gaiiiet fut savant, il garda sa science pour lui. Jamais on ne put la lui arracher... Pas l'ombre d'érudition dans les lettres de lui qu'on a trouvées. Il sentait plus Bacchus qu'Apollon. Sa sainteté, mieux vaut n'y pas toucher; puissiez- vous parler de sa sobriété. Mais quand on vit dans l'intempérance, comment vivre en saint? Or lui, on ne le sait que trop, était souvent ivre ». Et les espions apostés pour saisir le secret de confession assuraient l'avoir entendu dire au Père Hall, que deux fois, ayant trop bu, il avait dû se coucher de bonne heure.

Enfin ce qu'il y a de plus sacré dans l'honneur du prêtre devait y passer. Sa chasteté fut incriminée. Hôte et ami de Guillaume, troisième Lord Vaux de Harrowden, il avait, en la personne des deux filles d\x noble seigneur, de délicates et dévouées amies. Anne surtout, qui n'était pas mariée, s'employait à lui faciliter son dur ministère auprès des catholiques. Elles étaient pour lui Marthe et Marie. Tout cela fut odieusement travesti. L'évêque Abbot, voyant les lettres d'Anne signées de ses

initiales, affecta de prendre le Y pour un 6. Elle signait donc Anne Gamet, elle était la femme du Jésuite (1).

Garnet est mort; reste à écrire Thistoire de son procès et de son supplice. Les pièces falsifiées ne suffisent pas, on y ajoute encore.

Les mensonges du récit officiel, The True and Perfect relation^ sont telles qu'un protestant, tout en acceptant bien des fables, ne peut s'empêcher de le reconnaître : (( C'est une production malhonnête et qui ne mérite aucune confiance; plusieurs pièces à charge ont été falsifiées délibérément; tout ce qui n'a pas à sa base un document officiel doit-être mis en suspicion. Ce qu'on cherchait c'était à abuser le public; pour cela on enveloppait des vérités indubitables d'une gaine de fiction ». Or quel était l'auteur de la relation? Bacon, en personne, le grand chancelier, dit M. Jardine. Le roi Jacques I ne dédaigna pas lui-même d'employer ces procédés indignes. On a de lui, dans ses œuvres, une histoire de la conjuration, tout aussi fantaisiste que les autres. Il est vrai qu'il n'osa pas la signer (2).

Et voilà les origines de l'antijésuitisme anglican.

(1) Morris, op. cit., p. 293, J. Gérard, P. Garnet and his aeeusers The Monih. Août 1898, p. 144 et suiv.

(2) The irue and perfect relation ofthe whole proeeedings against the late most barbarous Traitors, Garnet, a Jesuit, and his Confedératés^ Londres, Barkcr, 1606. Narratio fidelis et suecincta de i nupera illa proditione^ a Jesuitis et eonjuratis in Magnum Magnœ Britanniœ regem intentala^ Leyde, Orlers, 1607. Aetio in Benricum' Garnetum, Societatit Jesuiticœ in Anglia superiorem, Londres, Norton^: 1607. Le livre de Jacques I est intitulé « Conjuralio tulphurea quibut ea rationibui et authoribus eœperit, maluruerit^ apparuerit, una eum reorum examine, Londres, Norton, 1619, cfr. Carayon. BibLy n» 2928.

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