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VI. « La fin justifie les moyens ». — Le procès Hoens

BROECH.

Gioberti n'agissait pas seulement sur l'Italie. Il écrivait aussi pour la Suisse protestante (1).

La lutte était aigùe, en ce temps-là, entre catholiques et réformés. Passant par dessus le pacte fédéral de 1815, on avait décrété la suppression des couvents dans le canton d'Argovie (1841). Les catholiques tinrent tête

(1) Voir la bibliographie dans Hergenrœther, Hist. de l'Eglise. Traduction française, t. VII, p. 405, 423. Crétineau-Joly, t. VI, ch. Vil, et Hisl. du Sonderbund, 2 in-8°, Bruxelles, 1850.

à l'oppression, se groupèrent autour du nonce et des évèques, défendirent pied à pied leurs libertés. Un incident, très simple, transforma en conflit armé la résistance légale. En 1844, les Jésuites, depuis longtemps établis à Fribourg et à Schwytz, étaient invités à rentrer à Lucerne. Evidemment, la patrie suisse était perdue : les protestants se soulevèrent. Leurs corps francs furent battus par les Lucernois. Ils se vengèrent en assassinant le conseiller paysan, Joseph Leu d'Ebersol, responsable du retour des Jésuites. Sur quoi les cantons catholiques se liguèrent pour le maintien de la liberté religieuse. Ce fut le Sonderbund. La guerre éclata aux cris de « Vivent les Jésuites, à bas les Jésuites! » (1845-47). Naturellement, aux batailles d'épée, répondaient les batailles de plume. Les historiettes allèrent leur train, et, parties de Suisse, firent leur tour d'Europe. On parla beaucoup du grand massacre de Lucerne, où les catholiques vainqueurs, auraient égorgé leurs prisonniers (avril 1845). L'épisode tient bien des pages dans le Gesuita Moderno. Le Constitutionnel en remplit ses colonnes entre deux feuilletons du Juif errant. Les disciples de Loyola avaient tout conduit, ils étaient responsables du sang versé. Par malheur pour la légende : 1° à cette date, avril 1845, il n'y avait pas encore un Jésuite sur le canton de Lucerne; ils n'y arrivèrent qu'en juin, et, 2° s'il y eut une bataille de Lucerne, il n'y eut aucun massacre de prisonniers (1).

(1) Crétineau-Joly. Sonderbund, t, I, p. 279.

Les Jésuites furent expulsés. A grands cris, Gioberti réclamait une enquête juridique sur leurs crimes. Rien de plus aisé; à Fribourg, tous leurs papiers étaient confisqués, et déjà Ton annonçait, sous le titre de Neuester Jesuilenspiegel, une publication qui ne pouvait manquer d'être piquante. « Dans la principale forteresse de l'ennemi (collège Saint-Michel), on avait déterré des monticules d'actes que l'incroyable assurance de la victoire avait empêché d'anéantir ». Un premier fascicule parut; il comprenait un catalogue de noms, quinze compositions d'élèves de quatrième en l'honneur de la Sainte Vierge, qu'ils avaient l'audace d'appeler Mater pulchrae dilectionis, et quelques lettres sans date, signature, ni adresse. Ce fut tout, il n'y eut pas de second numéro, et Gioberti en fut pour ses frais d'imagination (1).

Tout cependant ne fut pas perdu de cette campagne. Nous ne parlons pas de l'exclusion des Jésuites, ajoutée à la constitution fédérale; mais, dans la littérature radicale, de cette agitation irréligieuse, il reste une phrase, un bout de discours que, depuis cinquante ans, les pamphlétaires et auteurs francs-maçons, se passent de confiance, et dont il nous faut raconter ici la curieuse histoire, à simple titre de spécimen.

Le 17 juin 1904, à la Chambre des Députés, lors de l'interpellation de M. Prache sur la franc-maçonnerie, l'orateur officiel des loges, M. Lafferre, essaya de répondre, et le dialogue suivant s'établit :

(2) Crétine au-Joly, Sonderbund, t. II, p. 251.

M. Lafferre. — ... Vraiment, Messieurs, quand on jette un reproche pareil à une association, il faut au moins que les citations qu'on apporte à la tribune soient empruntées à des sources autorisées.

Que dirait M. Prache de ce passage que je relève dans les comptes rendus du Congrès de Chieri? C'est une déclaration du Père Roothaan, général des Jésuites...

M. Prache. — Je n'ai pas à répondre des Jésuites ici î parlez donc des francs-maçons.

M. le comte de Pomereu. — Vous les avez chassés, les Jésuites! laissez-les tranquilles!

M. Lafferre. — Voici le discours du Père Roothaan : « Vraiment notre siècle est étrangement délicat! S'imaginent-ils donc que la cendre des bûchers soit totalement éteinte? qu'il n'en soit pas resté le plus petit tison pour allumer une seule torche? Les insensés! En nous appelant Jésuites, ils croient nous couvrir d'opprobre ! Mais ces Jésuites leur réservent la censure, un bâillon et du feu. Et un jour ils seront les maîtres de leurs maîtres. »

M. Gayraud. — D'où avez-vous tiré cela?

M. Lafferre. — De la conférence du Père Roothaan, général des Jésuites, conférence antimaçonnique qui a eu lieu, il y a quatre ou cinq ans. Vous devez connaître cela.

M. Gayraud. — Le Père Roothaan est mort il y a un demi-siècle !

M. Lafferre. — Eh bien! que penserait M. Prache, si j'attribuais à tous ses amis, à tous les amis de son parti, de pareils sentiments?

M. Prache. — Les hommes de mon parti n'appàrtientient pas à la congrégation des Jésuites, tandis que vous, vous êtes le chef du Grand-Orient.

M. Lafferre. — Je dis simplement, M. Prache, — comprenez mon allusion — qu'il est imprudent d'apporter ici les citations puisées n'importe où, empruntées à n'importe qui.

M. Massabuau. — Elles sont prises dans vos livres*

M. Julien Goujon. — Elles sont empruntées à vos procès-verbaux.

M. Lafferre. — Je comprends que la citation que j'ai faite vous gêne... (Interruptions^ droite).

M. Gatrauo. — Je nie le propos, purement et simplement.

M. Lafferre. — Je dis, Monsieur Prache, que je ne rends pas le parti catholique tout entier responsable des paroles prononcées par le Général des Jésuites, etc. (1).

Où le député franc-maçon avait-il été chercher cette ineptie? On l'avait déjà servie à la Chambre en janvier 1901 (2). Nous la trouvons dans les Châtiments de Victor Hugo, servant d'épigraphe à une série d'alexandrins féroces, assénés sur le dos des Jésuites (3).

Pour en avoir la première origine, il nous faut remonter jusqu'aux environs de 1847. En ce temps-là, comme pour faire écho à la littérature de Michelet,

(1) Journal officiel, samedi 18 juin 1904, p. 1510.

(2) Ibid., janv. 1901, p. 199.

(3) Chdtimenli, liv. I, n. 7, Ad Majorera Dei gloriam.

Quinet, Libri, Sue, Gioberti, les protestants suisses publièrent à Berne, sans nom d'auteur, une brochure intitulée : Conférence secrète tenue par le Général et d'autres supérieurs de l'Ordre des Jésuites, dans la maison du noviciat de Chieri en Piémont, en septembre 1824 (in-12, xxvin-104 pages). On jugea sans doute que l'opuscule pouvait avoir sa petite utilité, même en France, car l'année suivante, on le rééditait, considérablement grossi, sous le patronage de Victor Considérant, avec ce nouveau titre : Conjuration des Jésuites, publication authentique du plan secret de l'ordre, par l'abbé Leone (Paris, Librairie sociétaire, rue de Beaune, 2, 1848).

Donnons une idée sommaire de l'ouvrage.

Le récit nous reporte à l'année 1824. A cette époque, nous dit-on, les Jésuites jugèrent opportun de remettre un peu au point leurs vieux principes de politique et de religion. Les circonstances avaient bien changé depuis cinquante ans, et les anciens procédés de domination et d'envahissement n'étaient plus tout à fait de mode.

Or cette année-là, un jeune homme se présentait au noviciat de Chieri, en Piémont, pour entrer dans la Compagnie, et il commençait une retraite de « probation ». Le recteur de la maison était le Père Roothaan, qui, cinq ans plus tard, devait être élu général de l'Ordre (1).

(1) Notons qu'en 1824, le Père Roothaan n'était pas maître des novices à Chieri, mais recteur dans l'un des deux collèges de Turin. Le maître des novices et recteur de Chieri était le Père Joseph Belloti.

La retraite fut dure : le cœur était vide, l'esprit tendu à se rompre, l'être tout entier brisé par la méthode inhumaine des Exercices. Mais le supérieur était bon, caressant, et il soutenait le patient en lui faisant voir l'avenir avec confiance.

Il y avait pourtant bien des détails étranges dans cette probation. « Chaque matin, à jeun, malgré la grande répugnance que je manifestais, on me faisait boire je ne sais quel vin brûlé, pâteux et d'un goût étrange, qui me mettait, le jour, dans une torpeur qui, jusque là, m'avait été inconnue. » Rappelons-nous ici M. Cousin et ses terreurs comiques à la tribune.

Bref, notre pauvre jeune homme, ainsi mis à la torture au moral et au physique, mais à une torture douce, insinuante, enveloppante et comme ouatée, jusque-là confiné dans sa chambre et dans une tribune de la chapelle, sentit le besoin de prendre l'air; il se mit en quête du Père Recteur, pour obtenir la permission de descendre au jardin. J'omets une foule de détails.

C'est alors que, ne trouvant pas le supérieur chez lui, et voyant les portes ouvertes, il entra, -pour s'occuper, dans une petite bibliothèque voisine et se mit à feuilleter les livres.

Or, derrière les rayons, il aperçut un second rang de volumes. Il en prit un, il avait pour titre : Confession des novices. Il ouvrit le registre à son nom, y lut toutes les confessions qu'il avait faites dans la maison, avec une sorte de portrait de son caractère, l'indication des ressources qu'on pouvait trouver en lui, et la manière

de les exploiter. Il ouvre un autre volume : Confession des étrangers; collection de toutes sortes de renseigne^ ments sur des personnes de tout rang, avec anecdotes, description de leurs penchants, de leur fortune. Chaque ville où les Jésuites se trouvaient avait un registre semblable; et quand un nouveau Père y arrivait, il n'avait qu'à le feuilleter pour se donner en quelques heures une expérience utile, et savoir subjuguer, confondre les pénitents qui Técoutaient, par une perspicacité qui devait tenir du miracle.

Ceci est une variante du gros registre que l'ami de M. Libri prétendait avoir vu au Gésu de Rome.

Cependant notre retraitant continuait son exploration : et c'était maintenant un registre sur les Revenus, acquisitions et dépenses, un autre encore sur les Ennemis de la Société. Il en était là de sa lecture, quand un bruit de pas le ramena à la réalité. Huit ou dix Pères entraient dans la salle sur laquelle donnait la petite bibliothèque. Que faire? Il y avait danger égal à sortir ou à rester. Il préféra rester et attendre.

Les Pères étaient en consulte. Un moment on les avait dérangés pour introduire un seigneur piémontais, et ils l'avaient reconduit à sa voiture, ce qui expliquait la porte restée ouverte. La conférence reprit donc, et Ton imagine si le retraitant prêta l'oreille. Après un premier discours qu'il laissa passer, il se décida à sténographier, — car il savait la sténographie et justement il y avait là du papier, de l'encre et une table.

Cela dura longtemps : il entendit parler des Italiens, des Français, des Anglais, et il écrivait toujours. « Ce

que nous voulons, disaient les conspirateurs, c'est l'empire du monde. Pour cela, il nous faut « moderner » nos procédés. « Tout spécialement réunissons le plus de renseignement possibles sur les choses et les hommes pour en tirer un livre dont le contenu soit pour chacun des initiés un fonds immense, produit de l'expérience de milliers de têtes. Donc faisons semblant d'accorder quelque chose ti l'esprit du siècle. Sachons nous rendre à la fois redoutables et nécessaires aux puissances.

« Propageons nos doctrines dans le peuple, faisons retomber la responsabilité de tout ce qui arrive sur Luther et le luthéranisme. Surtout recommandons la confession ; faisons entendre aux grands qu'ils n'ont de salut qu'en nous, qu'ils est de leur intérêt de nous abandonner leurs consciences; mais que nous ne pourrons rien en leur faveur, s'ils ne proclament très haut nos louanges, et s'ils n'augmentent nos richesses ».

Voici maintenant le passage capital :

« Il y a, par le temps qui court, nombre d'hommes de talent qu'il faut se concilier. On les poussera à faire l'éloge du moyen âge. Laissons ces écrivains de toute espèce travailler pour nous : quand la fin du jour approchera, nous les payerons, non pas comme fit le Maître de la parabole, mais en monnaie du moyen âge, de ce moyen âge qu'ils savent célébrer. Vraiment notre siècle est devenu étrangement délicat. S'imagine-t-il peut-être que la cendre des bûchers s'est refroidie? Qu'il n'est pas resté dessous le plus petit tison pour allumer une seule torche? Les insensés (les philosophes apparemment, dit une note), ils ne savent que nous haïr, ils

sont loin de se douter que nous seuls savons préparer une révolution auprès de laquelle toutes les leurs n'ont été, ne sont et ne seront que des émeutes de pygmées. Ils croient nous avilir en nous appelant des Jésuites! mais ce que ces Jésuites leur réservent, c'est la censure, un bâillon et du feu, et ils seront un jour les maîtres de leurs maîtres» Pardonnez-moi, chers collègues, cette vivacité (i)... »,*etc.

Les conférenciers continuent et se succèdent, moins farouches, toujours machiavéliques, donnant chacun son spécimen de l'éloquence à employer dans le temps présent, et énumérant ses expériences. Il faut obtenir des puissances la guerre contre le protestantisme. Dans les controverses, les sermons, parler le moins possible de la Bible; car la Bible, il faut l'avouer, est foncièrement antipapiste : seulement, il y a moyen d'exploiter les textes scripturaires. Suit le secret pour adapter la Bible aux dogmes romains. Enfin perfectionner la confession : elle n'a pas encore rendu en services pratiques tout ce qu'on est en droit d'attendre d'elle. Mieux entendue, elle sera le suprême organe de la police jésuitique.

Quand les orateurs eurent fini, on alla dîner, et le pauvre jeune homme, tout engourdi par les efforts qu'il avait faits pour ne pas bouger, tout abasourdi par les étranges choses qu'il avait entendues, glissa son manuscrit dans ses bas et parvint à sortir, non sans avoir jeté

(1) Je cite le texte de l'édition bernoise. Celui de Victor Considérant est légèrement différent. Noter de plus que ce n'est pas le Père Roothaan qui est censé parler, mais un Irlandais.

un coup d'œil sur d'autres registres et cahiers qui se trouvaient là.

Abrégeons. Il tombe malade, et pris d'une fièvre d'enfer, trouve le moyen de cacher ses notes dans la doublure de son gilet, lutte contre le Père Roothaan qui veut le retenir, etc., etc. Notons seulement la dernière confession : c'était une règle que, pour plus d'humilité et de confusion, l'on élevât la voix en détaillant ses péchés. Or il remarqua que le fauteuil du confesseur était adossé à la porte même du cabinet d'où il avait entendu la conférence et que cette porte, fort mince, était faite de lattes espacées. On comprend maintenant le cahier des confessions.

Bref, le jeune homme finit par s'évader, emportant son manuscrit. Vingt ans se passèrent avant qu'il se décidât à le publier. On ne nous dit pas pourquoi.

Victor Considérant, rééditant le pamphlet bernois, le trouvait d'une haute vraisemblance psychologique. Tout ce que nous en pouvons dire, c'est qu'il appartient à cette littérature macabre, dont nous avons déjà vu plusieurs spécimens drolatiques. Les Exercices de Saint Ignace, et le meurtre des tyrans, dès le xvie siècle, avaient inspiré de féroces fantaisies. Le genre un peu oublié, du moins en France, pendant le siècle suivant, reparaît après la suppression des Jésuites, sous l'influence des sociétés secrètes. Les loges maçonniques ont une imagination à elles, burlesque et mélodramatique : on la retrouve dans les élucubrations de la Roche- Arnauld et du pamphlétaire suisse. On la croirait peut-être démodée aujourd'hui : erreur. Qu'on en juge.

Dans la bibliothèque du British Muséum, les livres de référence mis à la disposition des lecteurs sont censés être des travaux utiles et sérieux. Or, naguère, on y pouvait consulter une étude intitulée : Les sociétés secrètes de tous les temps et de tous les pays, par Ch. W. Heckethorn. Les Jésuites y avaient leur notice au même titre que les francs-maçons et les odd fellows. Nous y lisons : « Quand ils étaient parvenus à s'emparer de l'éducation d'un jeune homme, il leur était possible de le façonner en vue de leurs projets ultérieurs. Si donc, après quelques années, ils découvraient une foi aveugle et fanatique, unie à un piétisme exalté et à un courage indomptable, ils l'initiaient à leurs secrets, Dans le cas contraire, on le congédiait. L'épreuve durait vingt-quatre heures, et le candidat y était préparé par un jeûne rigoureux... Juste avant d'y entrer, il buvait un puissant breuvage. Alors commençait la scène mystique, apparitions diaboliques, évocation des morts, reproduction des flammes de l'enfer, squelettes, crânes animés, etc. », tant qu'enfin le néophyte, s'étant glissé par une étroite ouverture, se trouve dans un cachot carré, au plancher couvert d'un drap mortuaire, avec trois lampes dont la faible lueur éclaire tout autour des crânes et des squelettes. « C'est là cette chambre des évocations, la chambre noire, si célèbre dans les annales des Pères et dont l'existence a été établie à maintes reprises devant les tribunaux civils ».

La bénédiction du poignard était une cérémonie à laquelle la Société procédait quand ses statuts exigeaient l'assassinat de quelque roi, prince ou autre grand per-

sonnage. A côté de la chambre noire était ordinairement une petite cellule appelée « chambre des méditations ». Au centre, un petit autel portant une peinture couverte d'un voile, entouré de torches et de lampes, le tout de couleur rouge. C'est là que le Frère destiné aux œuvres de sang recevait ses instructions, etc., etc.

Tout cela nous reporte en plein xvie siècle, ou, plus exactement peut-être, en pleine franc-maçonnerie. Ces rires, grotesques et funèbres, ressemblent à s'y méprendre aux initiations des Roses-Croix ou des chevaliers Kadosh. Sachons gré, du moins, à l'historien anglais de mettre sa description au passé et de ne pas la présenter comme un tableau des réalités actuelles. D'autres n'auront pas cette discrétion (i).

Et par exemple, en pays allemand, sur la terre de l'histoire impeccable, on ne se contentera pas de garder et d'entretenir avec soin les vieilles légendes sur les Jésuites assassins de rois et d'hérétiques, de répéter sans se lasser l'empoisonnement de Clément XIV ou le meurtre de Guillaume d'Orange, on aura toujours des faits nouveau à verser au dossier des Jésuites. Le Père B. Duhr, dans la première édition de ses Fables jésuiti-

(1) Ch. W. ÎLeckeihomt' Secret Soeieties of ail âges and countries, Londres, 1897, 2 vol., cfr. The Month., t. 101, p. 205.

ques9 avait un chapitre sur les meurtres récents des Pères. Dans celle de 1904, il en a un sur les derniers empoisonnements.

Un feuilletoniste, juif allemand, S. Mùnz, en 1900, dévoilait à ses lecteurs certains secrets du Vatican. Les Jésuites, vers 1880, y étaient maîtres rédoutés. Le cardinal Franchi, disait-on, avait été prématurément emporté par une espèce de choléra. Erreur : les Jésuites, ennemis de sa politique pacifique, l'avaient empoisonné. Le cardinal allemand Hohenlohe ne s'en cachait pas, il redoutait le même sort : il n'y avait que son titre cardinalice, Sainte-Marie-Majeure, où il se sentit en sûreté. Partout ailleurs, il était si convaincu que les Jésuites le poursuivaient qu'il n'allait jamais dire la messe sans un calice soigneusement enfermé à clef. Quand au cardinal Galimberti, à défaut de poison réel, on lui versait le poison des pamphlets. Que Vanutelli prenne garde, et, s'il est jamais élu Pape, qu'il ne s'avise pas de prendre le nom de Clément : Clément XIV était vigoureux quand il monta sur le trône de Saint-Pierre, et l'on sait ce qui lui en advint (1).

Ailleurs nous apprenons qu'en 1877, les Jésuites de Mexico — qui pourtant à cette date étaient dispersés, ayant à peine le droit de vivrp — faisaient des autoda-fé de sorcières (2).

Autre histoire plus ancienne. C'était en 1830. Le duc d'Anhalt-Koethen s'était converti quelques années

(1) B. Duhr, p. 929, 930, cfr. première édition, p. 733.

(2) Dhur, p. 879.

auparavant, en France, entre les mains du célèbre directeur de la Congrégation, le Père Ronsin. Un des Jésuites les plus en vue de la province d'Allemagne, futur général de la Compagnie, le Père Becks, l'avait aidé à faire face à toutes les difficultés que son passage au catholicisme devait entraîner. Dans le mondé protestant, les esprits étaient fort montés. Profitant donc du trouble qui, par toute l'Europe, avait suivi la révolution de 1830, un journal de Leipzig : Der canonische Wachter, très anticatholique, ouvrit le feu contre les Jésuites. En décembre, parut un article à sensation, signé Hurlebusch, président du consistoire au duché de Brunswick. On y racontait que les deux Pères Becks et Lûsken avaient tenté de convertir un protestant de Wolfenbùttel. Ils avaient même essayé de lui mettre le poignard à la main pour assassiner un prédicant de Brunswick. Immédiatement l'attentat jésuitique devint le sujet de toutes les conversations et de toutes les terreurs, Hurlebusch voyant que son roman prenait, lança une brochure dans laquelle toutes les circonstances du crime projeté étaient racontées avec un luxe de détails qui ne permettaient pas de doute. Le néophyte Timpe avouait que le Père Becks lui avait enseigné que tuer les hérétiques était œuvre méritoire.

Le pamphlet fut répandu à profusion, il devint texte de lecture scolaire, on l'affichait à la porte des écoles, on le distribuait dans les villes, on le colportait dans les campagnes.

Le Père Becks réclama auprès du journal : la démarche ne servit qu'à exciter les haines et à raviver

l'imposture. On arguait du ton modéré de la réclamation pour en faire de la timidité, et par suite un argument de plus en faveur de l'attentat. Bref, il fallut en venir aux grands moyens. Le calomniateur fut traduit devant les tribunaux. Les tribunaux étaient luthériens, ils durent cependant se rendre à l'évidence, et Hurlebusch fut condamné à faire amende honorable par écrit. Il se déroba, mais son complice Timpe, poussé par le remords, finit par rétracter ses impostures devant les tribunaux (1). L'Allemagne protestante semble avoir eu un goût particulier pour ce genre de légendes. Il s'en faut pourtant qu'elle en ait eu le monopole.

En 1834, la franc-maçonnerie espagnole préparait l'anéantissement des religieux. Le choléra venait d'éclater. La foule allait, répétant que l'eau des fontaines était empoisonnée. Par qui? Au moyen -âge, elle eût dit, par les Juifs. Cette fois là, ce fut par les moines et les carlistes. Des enfants furent arrêtés dans les rues, jouant avec des poisons, les répandant ostensiblement, pour attirer les regards. La police leur demanda qui leur avait inspiré ce jeu : ils répondaient à haute voix : « Les Jésuites ». Résultat : l'assaut donné aux maisons religieuses, massacre d'une quinzaine de Jésuites, suivi à bref délai d'autres carnages chez les Franciscains, les Dominicains, les Pères de la Merci (2).

Voici maintenant pour l'Amérique : lorsque, le

(1) CrétineaiWoly, t. VI, ch. 2, B. Duhr, p. 867.

(2) Crétiueau-Joly, t. VI, ch. 5.

14 avril 1865, le président Lincoln fut assassiné au théâtre par un acteur qui, le coup de pistolet tiré, s'écria, en bondissant sur la scène : « Sic semper tyrannis, le Sud est vengé », il se trouva un prêtre apostat, l'abbé Ghiniquy, pour rejeter le crime sur les Jésuites (1).

En 1868, en Australie, attentat d'O'Farrell contre le duc d'Edimbourg. O'Farreli est transformé en Jésuite (2). Naguère encore, on écrivait au Père Général, pour lui demander quelles raisons il avait pu avoir de condamner à mort le roi d'Italie et l'impératrice d'Autriche (3). Au lendemain de l'attentat de Madrid sur Alphonse XIII, la Lanterne écrivait : « Le jeune roi d'Espagne a été formé, élevé, dressé par les Jésuites (ce qui est faux), mais il a eu le tort de laisser voir, depuis son avènement au trône, des dispositions libérales. Son mariage avec une protestante est un signe de l'indépendance de son esprit. Dès lors, on peut se demander si les Jésuites espagnols, si le parti clérical de là-bas, dont on connaît l'intransigeance et la férocité, n'ont pas voulu punir le jeune roi de ses tendances libérales, ou tout au moins, le ramener à la réaction. Et qu'on ne se récrie pas devant cette hypothèse! Qu'on n'aille pas dire qu'on voit la main des Jésuites partout » (4).

(1) Duhr, p. 373.

(2) H. S. Merriman, The Velvet Glove.

(3) Correspondant, 10 janv. 1903, p. 30. . (4) Cité par Y Univers, 3 juin 1906.

La voir partout, c'est pourtant bien la manie de l'antijésuitisme cosmopolite. A ce point de vue, il n'a pas fait un pas depuis le xvie siècle. Les luthériens contemporains de Canisius voyaient des Jésuites parcourir l'Allemagne, déguisés en reîtres et en seigneurs. Etienne Pasquier tenait que des villes entières étaient jésuites sans le savoir. Les Illuminés contemporains de Mirabeau dénonçaient la maçonnerie envahie par les Jésuites. En 1891, voici ce qu'on lisait dans les Hamburger Nachrichten. journal de Bismarck.

« Le jésuitisme est une grande puissance, et il compte des membres là même où on s'attendrait le moins à en trouver... La Compagnie a des affiliés partout, dans les administrations, dans les milieux bourgeois, sans distinction de culte; même, des juifs et des boursiers en font partie. On sait qu'au besoin la Compagnie oblige ses membres à passer au protestantisme, et à faire leur carrière dans l'Eglise évangélique. La vanité sert leurs desseins. La conscience d'appartenir à une puissante corporation répandue sur tout le globe, exerce sur bien des gens un attrait irrésistible » (1).

Ils le pensent, puisqu'ils le disent, mais quelle étrange mentalité!

Que les Jésuites se fassent hérétiques pour mieux

(1) Cité par Kannengieser. Le réveil d'un peuple, p. 289-290.

combattre J'hérésie, l'invention ne date pas d'hier : c'est un des points capitaux du serment qu'ils font de combattre les princes hérétiques, per fas et nefas. On le disait au xvie siècle. Les Illuminés du xvme l'ont redit à leur façon, et les amis de Bismarck l'ont répété. En Angleterre, à en croire certains publicistes, le danger est imminent et il est partout. Le Ritualisme, c'est l'invasion par les Jésuites de l'Eglise Etablie. Il y a des Jésuitesses qui entrent dans les familles, comme nourrices et gouvernantes. Quant aux Jésuites-hommes, ils ont une préférence pour le métier de clergyman anglican. Un certain Rev. F. A. G. J^illingston publiait naguère,, un opuscule intitulé : « Les Jésuites, ce qu'ils sont, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils sont en train de faire ». On y apprend que le Dr Pusey leur était affilié, qu'ils étaient les supérieurs du cardinal Newman, non pas supérieurs à ciel ouvert, mais occultes, et qu'il était content d'être leur dupe; qu'ils envahissent l'anglicanisme à le tête de la Society of the Holy Cross, et de la Confrérie du Saint-Sacrement; que beaucoup de pasteurs anglicans sont Jésuites. Le 14 mai 1886, dans un discours à Exeter Hall, on citait le cas d'une dame qui avait avoué à son médecin que, non seulement elle était catholique, mais Jésuitesse. Etant encore protestante, elle s'était affiliée à la secte, elle avait prononcé son serment, entre les mains de son recteur anglican, dans l'église, à la table de' communion, et elle était entrée en correspondance suivie avec Rome.

Hier encore, 1903, un M. W. Walsh, dénonçait l'immense danger que courait l'empire britannique.

« Les quelques centaines de prêtres Jésuites résidant en Grande-Bretagne et en Irlande, disait-il, ne représentent pas la totalité des servants de l'Ordre. Ce sont les officiers d'une très grande armée, tous sujets d'un étranger qui n'obéit pas à Edouard VII, le général des Jésuites, à Rome. Et cette armée, si les ordres du général sont en conflit avec les lois, obéira au général et laissera le roi se tirer d'affaire ». Cette armée comprend la foule des crypto-Jésuites, des Jésuitesses, même des gens non catholiques. Elle se dissimule sous le nom d'Apostolat de la prière. Cette association pieuse compte dans le monde entier 25.000.000 d'adhérents. On ne sait, sur ce chiffre, la part de l'Angleterre (1).

Où ne les retrouve-t-on pas, ces madrés Jésuites? Le Rock, toujours vigilant, dans son numéro du 3 février 1905, par la plume de son directeur, M. W. C. Copeland, revenait sur le danger imminent couru par l'Empire. Suivons bien ses déductions.

Le Jésuitisme est un produit du mahométisme hispano-moresque. On sait que le vert est la couleur sacrée des musulmans, A-t-on remarqué qu'elle est celle aussi de l'Irlande jésuitisée? Et par exemple, n'a-t-on pas vu en d902, à la revue des Boys Brigads, aux Horse-guards, le contingent catholique déployer des drapeaux où le vert dominait? or on était en Angleterre, pas en Irlande. Où les Boërs ont-ils pris leur instinct de défiance eh face de l'Empire? A Rome. Le Dr Leyds, leur grand

(1) The Month. Nov. et déc. 1895. Protestant fiction, par J. Britten, cfr, 1903, t. II, p. 329. M. Walsh. The Jesuits in Great Britain; an historical inquiry into their politieal influence, Londres, 1903.

leader, sera peut-être étonné de l'apprendre, lui-même est romaniste. Mais les Boërs encore hostiles aux anglais ont des brassards verts. Tout se tient. Voici mieux : Lors du couronnement, les préparatifs de la cérémonie de Westminster furent, dans le plus grand détail, prévus par le duc de Norfolk, un romaniste fervent. Et bien, « les lords et leurs femmes étaient assis sur des chaises d'acajou, au siège de jonc, mais recouvert d'une étoffe « eau du Nil » vert pâle, attachés avec des rubans de soie ». Circonstance aggravante, ces chaises ont été achetées comme souvenirs. Est-ce assez clair?

Et nous ne sommes pas au bout. A-t-on remarqué que les rayons N, appliqués au corps humain, se colorent de façon différente, d'après les dispositions du patient? Or quand ils provoquent des émissions vert sombre, c'est un signe d'un mauvais état moral. Que le vert ait été choisi par Mahomet, Rome et Loyola, n'est ce pas une indication satanique du symbolisme occulte de cette couleur »?

Le pénétrant écrivain à qui nous devons ces révélations est « Maître es Arts, de l'université d'Oxford » (1).

En Angleterre, comme en Allemagne, beaucoup de ces légendes envahissent jusqu'aux livres scolaires, et

(1) Cité dans le Month, 1505, t. I» p. 321.

les plus énormes accusations sont enregistrées sans broncher. Un exemple : nous copions dans un livre sur les Grands faits de l'histoire : « Les rusés Jésuites (the wily Jesuits est une expression courante en Angleterre, comme ailleurs on dit « les bons Pères ») à force d'étudier la médecine et de la pratiquer, acquirent un pouvoir sur les vies humaines dont ils firent un terrible usage. Ils connaissaient les herbes vénéneuses et les minéraux. Ils savaient en user au besoin, par exemple, quand ils voulaient se débarrasser de quelque ennemi actif. Il y avait dans l'ordre des membres laïcs; et ces Jésuites « de robe courte », comme on disait, n'étaient pas les moins utiles des frères » (1).

S'étonnera- t-on après cela que, dans l'imagination populaire protestante, le Jésuite soit devenu un être fantastique, satanique, d'une race à part? et il nous souvient du temps, où, prenant des bains sur une plage du pays de Galles, on venait curieusement examiner si vraiment nous avions des pieds de bouc. D'autres ajoutent que le Jésuite exhale une odeur de souffre très caractérisée.

Cet antijésuitisme gros et drôle a eu ses poètes. La muse inspiratrice est celle de l'horreur : « Je ne trouve pas, déclarait naguère un révérend anglais, d'autre mot pour exprimer le sentiment qu'inspire le Jésuite, un mélange de crainte et de dégoût » (2).

(1) The Great events of history. (Nelson school séries) par W. F. Collier, L. L. D. Trinity Collège, Dublin-Londres, cité par W. H. Auderdon, S. J. The Jesuits, a sermon, Londres, Burns and Oates, 1880.

(2) Saturday Reviewi 14 oçt. 1899, p. 48.

Cette horreur, sous des plumes un peu lyriques, ruisselle parfois en métaphores apocalyptiques et cocasses.

« 0 spectre moitié visible, moitié caché, noir comme la nuit, — maculé de sang, mystérieux, fuyant les regards, — insaisissable, macabre, rusé, glacial! — c'est toi qui tiens l'autorité et le sceptre du Pape, — Compagnie de Jésus, bande de Satan, — sa vraie milice, sa main en chair et en os, — son cœur plein de mensonges, son esprit insidieux. — Elle en a la forme de serpent, qui se replie en anneaux, — et la dent et l'œil étincelant. — Glisse-toi, sournoisement, dans les palais et les sanctuaires, — installe-toi dans les confessionnaux, creuse tes souterrains. — Complots, machinations, feintes, dissimulations, calomnies, mensonges. — Un jour le Ciel t'arrachera à l'ombre et te tirera en pleine lumière, — et de sa main puissante, dans une sainte colère. — infâme serpent, il te précipitera dans le feu éternel! » (1).

Ce lyrisme n'est pas du xvie siècle, comme on pourrait le croire, il est du plein xixe. Voici qui est un peu plus ancien et d'origine allemande : « Les Jésuites sont la garde des bandits du Pape, les rejetons de la ciguë, et des champignons tue-mouches, le ténia de l'abjection, les vampires des états, les bourreaux de la sainte raison, l'inceste de la charité chrétienne, les porcs assis à la table de Dieu, les abcès du corps social, le ver qui ronge la charpente du corps de l'édifice social, le fumier sur

(1) The City of the seven hills, par H. Grattan Guinness. D. D., ch. V, cité dans le Month, 1895, nov. et déc. Protestant fictions par J. Britten.

le champ du mensonge et de la calomnie, le feu follet sur les marécages de la superstition, les taupes et les orvets à la lumière du jour, le manche à balai des sorciers, les avocats de l'enfer, les fossoyeurs de la félicité humaine, les chevaliers des ténèbres, les chiens galeux à la chasse du bonheur, bref... Passa fœtida de l'humanité » (1).

Ce style, ces métaphores, ces inventions calomnieuses, ces légendes inventées à plaisir et acceptées de confiance, tout cela est-il bien de notre âge? Ne croirait-on pas, en les lisant, avoir dans les mains, non. pas un journal de Londres ou de Berlin, mais quelque in-folio de Chemnitz et d'Hospinianus? En fait d'antijésuitisme, depuis trois siècles, la mentalité protestante ne paraît pas avoir beaucoup changé.

Les procédés ont-ils changé davantage, quand, des attaques en paroles, on a voulu en venir aux faits? Evidemment nous n'en sommes plus au temps des martyres légaux. La tour de Londres est devenue un musée inoffensif; Tyburn, soigneusement débaptisé, n'est plus qu'un carrefour quelconque; Bismarck n'a jamais songé à faire éventrer, enfourcher, empoisonner les Jésuites comme c'était assez la coutume chez les Allemands et

(1) Oberamts Intelligenzblatt, d'Aale, 1839, cité par Kannengieser, Le réveil d'un peuple, p. 252.

les Suédois d'il y a deux cents 'ans. L'exil suffit, et le xixe siècle a été pour les Jésuites le siècle des exils* Mais si le dénouement de ces drames périodiques est moins sanglant, la façon dont la comédie se noue et se dénoue est toujours la même et le grand ressort est toujours la calomnie.

Qu'on parcoure la série déjà longue de ces expulsions arbitraires : parfois ce ne fut qu'un simple coup de force ne cherchant même pas à s'abriter derrière un semblant de raison; ainsi le gouvernement espagnol en 1835. Mais souvent aussi la sentence avait ses considérants. Quand en 1850, la Nouvelle Grenade, après avoir préalablement chassé les Jésuites, laissa aux autres religieux une certaine liberté, elle excepta ceux dont la règle immorale « avait pour base le secret des agissements, la délation mutuelle et l'obéijssance passive ». C'était assez clairement désigner les Jésuites, mais les Jésuites de Michelet. En 1873, au Mexique, les Juaristes expulsent les Jésuites pour conspiration : la conspiration avait consisté à faire quelques cours de théologie au grand séminaire. En 1881, on les chasse du Nicaragua : et, pour se justifier, on inventa qu'ils avaient fomenté une révolte d'Indiens. Lors de la guerre entre Equateur et Pérou, les francs-maçons de Lima accusaient les missonnaires du Napo d'exploiter les sables aurifères au profit du gouvernement de Quito; et le gouvernement de Quito les dénonçait comme favorables aux Péruviens et barrant les frontières aux troupes équatoriales. Résultat : les bagarres de Riobamba en 1895, le pillage du collège et le meurtre du recteur, Père Moscoso, pris,

dirent les assassins, en flagrant délit de conspiration.

La plus retentissante de ces campagnes de calomnies fut celle qui prépara le Kulturkampf allemand. Nous ne pouvons songer à en esquisser ici l'histoire. Disons seulement que, dans ses grandes lignes, elle ressemble étrangement à d'autres persécutions plus récentes dont nous avons été les témoins (1).

Suivant l'invariable tradition, Tantijésuitisme des chefs allemands fut une tactique, rien déplus. Par delà les Jésuites, on visait haut et loin. Ce qu'on voulait en Prusse, c'était l'unification absolue de l'Allemagne. Or, la Prusse, on ne s'en cachait pas, c'était le protestantisme. Mais un tiers de l'Allemagne restait catholique, donc, les intéressés le disaient, irréductible à l'unité nationale. A toute force, il fallait faire cesser l'anomalie;' et si l'on ne pouvait protestantiser les pays catholiques, à tout le moins on devait les germaniser, donc les « déromaniser » dans la mesure du possible. Le grand tort du catholicisme n'a-t-il pas toujours été de rester obstinément romain? Romain, c'est-à-dire étranger. Or, de temps immémorial, l'ultramontanisme avait eu les religieux pour tenants, et, entre tous les religieux, y en avait-il de plus ultramontains que les Jésuites?

Dès lors la marche à suivre s'imposait, frapper les Jésuites, puis les religieux, puis le reste des catholiques s'ils s'entêtaient dans un romanisme antigermanique et antinational.

(1) Sur le Kulturkampf voir entr' autres, Majunke Geschichte de» Kulturkampf es in Preussen, Paderborn, 1902; Brûck, Gesehichte der Katholischen Kirche Deutschlands im 19 Jahrhundert, Mainz, 1888.

Pendant dix- ans, une campagne de presse prépara les voies. Comme "toujours on essaya de donner le change. On en voulait aux seules congrégations : encore né s'agissait-il que de régler leur situation légale : on croirait entendre Waldeck-Rousseau. On leur donnerait le droit d'exister mais à de certaines conditions et en de certaines limites. Pour eux, les Jésuites étaient exclus absolument et sans recours. Pour une large part, ils faisaient les frais de la polémique. Donc, si le pays allemand est scindé en deux castes étrangères Tune à l'autre, catholiques et protestants, à qui la faute? aux Jésuites. Qui essaie d'accentuer cette scission et de la rendre irrémédiable? les Jésuites. Quel est l'esprit qui, à cette heure, asservit les catholiques du monde entier et menace jusqu'à l'Eglise évangélique? l'esprit jésuitique. Une revue catholique se fonde, que veut-elle? détruire l'Allemagne, et elle est l'œuvre des Jésuites « roués et sacrés ». A la grande assemblée de Worms, 31 mai 1869, au pied du monument de Luther, ce que l'on signale à l'attention des protestants comme cause de toutes les divisions, ce sont les ennemis de la réforme et de la liberté, les Jésuites. Si quelque part, pour un prétexte futile, une émeute éclate, qui paiera pour tout le monde? le vitres du collège des Jésuites (1).

La guerre franco -allemande suspendit pour une

(1) Allusion à l'affaire des Carmélites de Gracovie. Ces religieuses n'ayant pu se résigner à envoyer dans une maison de santé Tune d'entre elles, atteinte de folie, durent cependant, pour prévenir des accidents, murer et griller une fenêtre. D'où la légende d'une religieuse murée vive par les Jésuites.

année les batailles de plume. Dans les deux armées, les Jésuites prouvèrent leur patriotisme de la façon qui convenait à des prêtres. Ils se dévouèrent comme aumô niers. De part et d'autre, le gouvernement accepta, reconnut, récompensa leurs services (1).

Mais la paix signée, l'empire fait et reconnu, les accusations reprirent de plus belle dans la presse. Qui avait mené les conseils du Vatican? qui triomphait par la définition de l'infaillibilité? Le Pape? un peu, mais surtout les Jésuites. Qui s'était montré hostile à l'unification impériale de l'Allemagne? Les Bavarois sans doute, peu flattés vd'abdiquer, de s'effacer au moins devant l'omnipotence prussienne. Mais la Bavière est catholique; donc les Jésuites ont dirigé l'opposition. Voici mieux. Pour le chancelier, la guerre de 1870-71 était une croisade de l'impératrice Eugénie contre la Prusse hérétique : or, qui avait poussé l'Impératrice? les Jésuites français évidemment. Ils ne se doutaient pas de l'influence énorme dont ils jouissaient aux Tuileries t (2)

Ce fut donc en 1871-1872, dans la presse évangélique, la même végétation de pamphlets qu'aux autres heures de grande crise, mais avec quelque chose de plus violent et de plus méthodique. Toutes les calom-

(1) Sur les Jésuites français, voir d'Avesnes, Devant V ennemi, Bélanger, les Méconnus, p. 198-200. — Sur les Allemands, Marc Rift, S. J. Die deutschen Jetuiten auf den Schlachtfeldern und in den Lazaretten, 1866 u. 1870-7 1. Briefe und Berichie, Fribourg. Herder, 1904.

(2) Sur cette dernière légende, voir B. Duhr, op. cit., p. 878.

nies furent rééditées, augmentées de quelques rêveries nouvelles. Dès lors la tactique du chancelier devint très claire. Chasser les Jésuites d'abord, puis les congrégations soi-disant affiliées ou analogues aux Jésuites. Naturellement on se garda bien de définir en quoi consistait cette affiliation et analogie, absolument comme en 1901 Ton se garda de définir ce qu'était une congrégation. Après quoi, les Ordres religieux chassés ou réduits, on s'en prendrait aux œuvres vives de l'Eglise, à la hiérarchie, à tout ce qui reliait l'Allemagne catholique à la papauté. Le 19 juin 1872, le premier résultat fut atteint, les Jésuites furent chassés.

Restait à justifier devant le public intelligent cet acte arbitraire. A Tantijésuitisme il fallait donner une base scientifique. Les savants se présentèrent. Depuis le concile, dans la guerre antiultraraontaine , Bismarck avait trouvé un allié nouveau, les Vieux-Catholiques. Leur haine des Jésuites ne datait pas d'hier. Le docteur de l'hérésie nouvelle, Doellinger, n'avait jamais goûté beaucoup la Compagnie de Jésus. Quand il eut rompu avec Rome, le manque de sympathie se tourna en vraie « Jésuitophobie », « ce mal que le ciel en sa fureur envoie à tous les apostats. Il savait, écrit M. Kannengieser, que ses amis libéraux aimaient les Jésuites et il en servait partout. Dans ses discours académiques, il trouvait toujours le moyen de faire intervenir la Compagnie, et il y mettait un entêtement incroyable. Il ressentait presque de la rage à l'égard des « Loyolistes ». Leur morale, leur politique, leur

science, tout était passé au crible. Il choisissait de préférence des thèmes qui se prêtaient à ces attaques. En 1882, il avait pour sujet de son discours, la Politique de Louis XIV; et en 1886, la Femme la plus influente de l'histoire de France. L'un et l'autre sont dirigés contre les Jésuites. Dœllinger en fait des gallicans, il leur impute tous les crimes. Que le probabilisme soit mis en avant, cela va de soi. Il le définit « l'art de changer les péchés mortels en péchés véniels ou en actes indifférents ». De la part du docteur, on aurait pu attendre un peu plus de théologie, à tout le moins un peu plus d' « objectivité » (1).

Avant comme après la loi du 19 juin, pamphlétaires, parlementaires, historiens, insistèrent sur la morale relâchée. On se serait cru au temps de Pascal et d'Arnauld. Compilation de textes et interprétations incompétentes ou malveillantes, c'est ce qu'on trouve par exemple dans un opuscule intitulé : « Flores theologiœ moralis Jesuitarum9 quos in eorum hortis collegit9 omnibusque ingenuis catholicis hominibus, prœsertim sacerdotibus dedicavit Catholicus. Fleurs de la théologie morale des Jésuites, cueillies dans leurs jardins et dédiées à tous les catholiques de bonne foi, surtout aux prêtres, par un catholique. Celle, 1873 * (2).

(1) Kannengieser, Correspondant, 10 sept. 1892. L'ouvrage capital de Dœllinger est celui qu'il publia en collaboration avec F. H. Reusch, Geschichte der Moralstreitigkeilen in der Romisch-Katholîschen Kirche seit dem sechzehnten Jahrhunderi mit Beitrâgen zur Geschichte und Charakteristik des Jesuiten-Ordens, Nordlingen, 1889, 2 in-8°.

(2) Pilatus, Jesuitismus, p. 533.

C'est également ce qui remplit en grande partie l'œuvre devenue classique de Jean Huber, collègue et rival de Dœllinger, et vieux catholique comme lui. « L'Ordre des Jésuites 9 d'après ses constitutions et sa doctrine ». Le livre aussitôt paru fut traduit en français. Le docte pamphlet est devenu pour beaucoup d'écrivains le dernier mot historique et critique sur la Compagnie de Jésus. C'est lui que l'on copie et que l'on résume partout (1);

Plus de trente ans ont passé; peu à peu l'édifice antireligieux de Bismarck s'est écroulé, et il se trouva qu'il n'avait travaillé qu'à consolider l'Eglise catholique allemande. Les religieux ont reparu; l'épiscopat est plus libre et plus grand que jamais. Bon gré, mal gré, il avait fallu aller à Canossa.

Seuls les Jésuites restent exclus de l'empire. Pour justifier cette mesure d'exception, la littérature antijésuitique continue son œuvre. La presse, grande et petite, s'obstine à redire, en tous les styles, les forfaits du jésuitisme. Elle accepte les yeux fermés tout ce qui se raconte aux quatre coins du monde, rend les Jésuites responsables des guerres de Chine, croit à leurs souterrains mystérieux de Madrid, à leur action souveraine dans l'affaire Dreyfus, à leurs intrigues malhonnêtes à Madagascar. Ces nouveautés permet-

(1) Der Jesuiten-Orden (Munich, 1873). Traduction pap A. Marchand, 2 in-12, Paris, 1873. Hubcr était un honnête homme, docte, persuadé qu'il faisait, comme on dit, œuvre « objective ». Pilatus, Jesuitismus, p. 534.

tent de varier un peu les vieilles histoires de Clément XIV empoisonné, de la Saint-Barthélémy préparée par François de Borgia, des Jésuites régicides, faussaires, violateurs du secret des consciences, marchands, parjures. Elles permettent surtout de faire croire aux crimes d'autrefois : le présent répond du passé.

11 y a des opuscules pour le peuple; et, par exemple, grâce à la Ligue évangélique, les toutes petites bourses pouvaient, au prix de 25 centimes, s'édifier dans la Contribution à la question des Jésuites de M. Eugène Eisele. En haut lieu la crainte et la défiance sont entretenues par de doctes pamphlets. Les Constitutions sont épluchées de près par le professeur Paul Tschackert qui y découvre une foute de principes évidemnaent inadmissibles en terre allemande. On cherche, par tous les arguments, à prouver que le Jésuite ne peut pas être patriote; tout spécialement qu'il a l'àme anti-germanique (1); que sa présence en terre d'empire mettrait en danger la civilisation, ferait baisser le niveau de la culture intellectuelle, opprimerait la libre recherche, briserait les âmes, les rendrait incapables d'étudier tout spécialement l'histoire (2). Puis on force les catholiques eux-mêmes à venir déposer contre les Jésuites. Plusieurs fois Pascal, le type le plus pur du catholicisme, a dû ressusciter pour recommencer les Provinciales. Le pasteur Graeber a été jusqu'à en appeler à

(i) B. Duhr, op. cit., p. 324-403, et 934. (2) Duhr, p. 246, citant Harnack.

l'infaillibilité pontificale de Clément XIV, supprimant la Compagnie (3).

Lorsque naguère on permit aux Jésuites allemands de rentrer individuellement dans leur patrie, première brèche à l'épaisse muraille légale que Bismarck leur avait opposée, une nouvelle crise d'antijésuitisme éclata. Les journaux évangéliques affectèrent une terreur comique. Plus que jamais on fit bon accueil aux légendes, d'où qu'elles vinssent. Si quelque part la haine suscitait aux Pères procès ou polémique, en France, par exemple, où, devant les dernières lois, il avait fallu se disperser, la presse allemande accueillait d'enthousiasme la version jacobine ou biocarde. Un seul exemple. Quelques officiers de Vannes, forts de leurs consciences, avaient opposé leur non possumus aux injonctions tyranniques du pouvoir civil. Plusieurs avaient été élèves des Jésuites. De facétieux anticléricaux bâtirent un petit roman. Les Jésuites étaient

l'âme du complot; on s'était réuni chez le Père —

on donnait son nom, — là, serments, bénédiction des épées, etc. Il suffit à un spirituel journaliste de reprendre le thème en l'accentuant jusqu'à l'absurde, pour faire crever la bulle de savon. En Allemagne on eut bien garde de l'empêcher de crever ; les événements de Ploërmel et de Vannes purent servir aux publicistes d'Outre- Rhin d'argument nouveau contre la rentrée des Jésuites dans l'empire.

(3) Voir dans Pilatus, p. 534, et suiv., une liste d'ouvrages antijésuitiques composés en Allemagne depuis une trentaiue d'années. Elle est, naturellement, très incomplète ; on la décuplerait facilement.

Parmi les épisodes qui marquèrent cette levée de boucliers citons le procès Hoensbroech (i).

S'il est un dogme protestant, c'est bien l'affirmation suivante : les Jésuites ont été créés pour détruire le protestantisme; c'est leur raison d'être. Or pour cette sainte croisade, tous les moyens sont bons. Grâce à leur monstrueux principe : la fin justifie les moyens, ou, comme dit Pascal : « Nous justifions le vice du moyen par la pureté de l'intention », il n'est pas de Forfait que ne devienne action méritoire.

Gela se lit partout depuis trois cents ans. Des traités de théologie protestante et des libelles luthériens, J'assertion a passé dans les encyclopédies. Pas une qui ne l'enregistre et n'apporte à l'appui certains textes de Busembaum ou de Laymann, d'Edmond Voigt ou de Gury. Des historiens, sérieux pourtant, comme Ranke, l'ont acceptée; elle est tombée de là jusque dans les livres scolaires. Pas de légende antijésuitique plus solidement établie et plus universellement répétée.

Plus d'une fois les protestants furent mis au défi de montrer dans leur vrai contexte, les passages en ques-

(1) Paul Bernard. « La fin justifie les moyens ». Etudes, 5 août 1904. B. Duhr, ch. XIV; Civilta cattolica, 7 octobre 1904. ,

Voir encore les ouvrages du Dr Neumann (Pilatus). Wass ist Warheitf — Quos ego, — et Der Jesuitismus , p. 560-570. Ratisbonne, 1903-1904.

tïon. Ainsi, en 1852, à Francfort, un célèbre missionnaire allemand, le Père Roh, ouvrit le concours, et promit une forte somme à qui découvrirait la formule, ou son équivalent dans un ouvrage authentique de Jésuite. Les facultés de droit de Heidelberg, de Bonn et de Hall devaient être juges. Le défi fut renouvelé en 1862 à Hall, et à Brème en 1863. Le concours resta ouvert jusqu'en 1872, date de la mort du Père Rho. Personne ne se présenta. Même défi en 1890, de la part de l'abbé Richter à Duisbourg et même silence.

Le 31 mars 1903, dans une réunion politique, à Rixdorf, près Berlin, un député du centre, l'abbé Dasbach, pour en finir avec la vieille calomnie réchauffée pour la circonstance, déclara : « A qui fournira la preuve, j'offre, de ma bourse, 2000 florins ». Cette fois la réponse vint, rapide, affirmative, décisive. Le 10 avril, un jésuite défroqué, très célèbre en Prusse, le comte de Hoensbroech, pangermaniste fougueux, pamphlétaire déjà connu pour son art de travestir les textes, et comme on pouvait le prévoir, ennemi déclaré de ses frères d'autrefois, releva le gant et s'engagea à fournir la preuve demandée.

Trois mois après, la preuve paraissait dans le Deutschland, (juillet 1903). L'article commençait par une déclaration fort curieuse. C'était l'exécution sommaire de toutes les tentatives faites jusque-là pour prouver la thèse. « On a servi, disait l'auteur, toute une série de preuves, qui ne tiennent pas devant la critique. Ce sont des textes violemment séparés du contexte — surtout en ce qui concerne le Medulla theologiœ moralis de

Busembaura — et bien qu'ils renferment expressément ces mots : « quand la fin est licite, licites sont les moyens », que peut-on déduire de là? Absolument rien, puisqu'il ne s'agit pas le moins du monde, dans tous ces passages, de moyens moralement condamnables par eux-mêmes. Or, c'est uniquement de' moyens illicites qu'il est question, et point d'autres. »

Reste donc à apporter des documents nouveaux. Mais avant d'en venir là, Hoensbroech fait une autre restriction. Les Jésuites n'ont pas enseigné telle quelle et ex-professo, dans sa généralité, la maxime en question ; seulement, dans certains cas, et avec certaines réserves, ils admettent qu'on peut déclarer licites des actions mauvaises qui tendent à une fin honnête. Prouver cela, ajoutait-il, suffisait à pouvoir réclamer les 2000 florins»

Et maintenant voici la preuve. Il cite un cas, — un seul. Les moralistes demandent : est-il permis, quand on voit un homme absolument résolu à commettre une faute considérable, et qu'on a épuisé tous les moyens pour l'arrêter, de dériver sa volonté perverse du côté d'une faute moindre? Presque universellement, qu'ils soient Jésuites ou non, les moralistes, et Luther luimême, répondent : oui. Je vois un malfaiteur décidé à exiger la bourse et la vie : je l'amène à se contenter de la bourse, sa victime n'aura qu'à me remercier. Encore, lorsque les casuistes exposent le cas de conscience dans toute son ampleur, ont-ils soin d'envelopper leur réponse de restrictions et d'atténuations. Prenons les solutions les plus larges, elles montrent, non pas la préoccupation de justifier un moyen mauvais par une

intention bonne, mais ne pouvant la supprimer tout à fait, de diminuer l'offense faite à Dieu. > La preuve apportée par le polémiste tombait donc à côté; restait à la soumettre au jury. Il avait demandé que ce jury fût composé de trois professeurs catholiques et de trois protestants, tous pris parmi les professeurs attitrés des universités allemandes. Vingt-six protestants se récusèrent. Lui-même récusa deux catholiques. Impossible par conséquent de remplir les conditions du concours : le tribunal compétent n'existait pas. Hoensbroech eut l'audace de recourir aux tribunaux ordinaires. La cause fut portée devant les magistrats de Trêves. Ils n'avaient pas à intervenir sur le fond du débat. Ils jugèrent seulement que le cas n'était pas de ceux où pouvait intervenir la loi allemande. Il n'y avait pas eu concours ni promesse de prime, au sens légal du mot, mais un simple pari. Or le code refuse son appui aux dettes de pari ou de jeu. Hoensbroech fut débouté de sa demande. Il en appela, et le curieux procès fut porté à Cologne. La sentence de Trêves fut cassée (30 mars 1905). Le défi du^ député fut déclaré promesse obligatoire. Restait à examiner le fond même de l'affaire. Les juges passèrent au crible les textes incriminés. Vasquez, Sanchez, Becanus, Layman, Castro Palao, Escobar, toutes les victimes de Pascal, furent interrogées, d'autres encore, Mariana, Tolet, Gury, Palmieri, Delrio, et tous absous. Ces fameux textes furent déclarés ne rien contenir qui ne fût admissible par le moraliste le plus rigoureux. Les journaux les plus hostiles durent enregistrer le fait. C'est « l'absolution

de Tordre jésuitique » s'écria le Berliner Tageblatt. « C'est la victoire de la casuistique romaine, » disait le Reichsbote.

Causa finita est, semble-t-il. Plaise à Dieu : malheureusement il y a en Allemagne un axiome pratique d'usage quotidien : Catholiça non leguntur. Ce qui peut se traduire ainsi : dans ce milieu de haute et suprême critique, les livres catholiques ne comptent pas, les apologies catholiques sont non avenues. Attendons-nous à voir la vieille calomnie renaître à la première occasion.

Vers le même temps l'antijésuitisme anglais se réveillait et, lui aussi, provoquait un procès qui devait finir dans le ridicule.

C'était en 1901. Comme pour faire écho à la persécution qui commençait à sévir en France, certains journaux entamèrent une campagne contre les Jésuites anglais. Tant qu'ils s'en tinrent aux généralités courantes, on laissa dire. Mais bientôt vinrent les personnalités. Trois des Jésuites de Londres, les plus en vue, furent nommément attaqués. On rééditait à leur propos la fable du serment jésuitique, dont nous avons parlé plus haut. Ils étaient accusés d'avoir juré que le Pape avait le pouvoir de déposer et même de faire mourir les princes hérétiques; ils avaient rejeté toute obéissance à quelque autorité humaine que ce fût; ils avaient reçu dispense pour embrasser n'importe quelle hérésie dans l'intérêt de l'Eglise romaine. Une feuille ultraprotestante, le Rock, soutint la thèse que, en vertu des anciennes lois anglaises, les Jésuites étaient « proscrits »

comme tels, hors la loi, « outlaws », donc sans droits civils; par conséquent leurs plaintes par devant les tribunaux nulles et de nul effet. Ces insultes se renouvelaient de semaine en semaine, chaque fois plus violentes. Ajoutez les affiches, les feuilles volantes, les attroupements, les meetings, les caricatures. Les Jésuites, disait-on, étaient « dans leurs petits souliers », anxieux du lendemain, à peu près sûrs d'être condamnés. Et en effet, instance était faite par Y « Alliance protestante », auprès des tribunaux pour l'application aux Jésuites anglais des « lois existantes ». Ces lois étaient une restriction au bill d'émancipation des catholiques en 1829, par laquelle les vœux de religion étaient interdits, et les Jésuites spécialement bannis du royaume. L'article n'avait jamais été appliqué.

Pour arriver au but, l'expulsion des Jésuites, l'on employait les arguments les plus inattendus. C'était le temps de la guerre du Sud-Africain. L'Alliance protestante proclamait que « l'état malheureux des affaires, l'humiliation de la diplomatie anglaise, les désastres du Transvaal » étaient autant de signes du mécontentement divin à l'égard de l'Angleterre. Son péché était d'entrer en complicité avec la conspiration jésuitique (1).

Résultat : la requête de l'Alliance protestante fut rejetée, la situation des Jésuites se trouva consolidée et les calomniateurs furent mis à l'amende.

(1) Voir le journal the Truth, 16 janvier 1902, article où l'on se moque des terreurs de l'Alliance.

Or un des points mis en avant par les protestants, avait été le fameux axiome, «la fin justifie les moyens». Le Père Thurston, proposa lui aussi de porter le problème historique devant un comité d'hommes instruits, trois catholiques et trois protestants. Il acceptait même que les protestants fussent en majorité. Cette fois encore les protestants se récusèrent et la chose en resta là (1).

On le voit, en ce simple exemple, l'Angleterre contemporaine veut racheter par une large et intelligente tolérance, ses intolérances d'autrefois On y est trop pratique pour prendre au sérieux les lubies antijésuitiques de quelques exaltés. Un jour, à la Chambre des Communes, un de ces radicaux qui s'y trouvaient alors très clairsemés, avertit le gouvernement qu'il avait à se méfier; et un ministre répondit avec flegme : « Je ne me sens pas menacé par les Jésuites » (2).

(1) The Month, juillet 1902. The moral of some récent actions of law, par le Père Gérard; cfr. 1902, t. ï, p. 459. Bogeys and scarecrows, par le même' auteur. C'est la réponse à quelques accusations du Rock.

(2) Du Lac, Jésuites y p. 218.

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