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VII. Echos hors de France. Gioberti

Le delirium Jesuiticum avait duré quatre ans. La monarchie traditionnelle tombée et disparue, on sentit

(1) Michelet-Quinet, Les Jésuites, in-8°, 1843; Michelet, Du prêtre, de la femme et de la famille, 1844; Histoire de France, passim, spécialement, t. XI, ch. 4; XII, ch. 8, 25; XIII, ch. 6; Guizot, Mémoires, t. VI, ch. 43; Cousin, Défense de l'Université et de la philosophie,

le besoin de respirer un peu, et au reste on était assez occupé par ailleurs. C'est en 1839 seulement que Lamartine dit son mot historique : « La France est une nation qui s'ennuie ». Les Jésuites eurent donc une dizaine d'années pour se faire oublier. On ne les craignait plus et les braves se répétaient à l'envi qu'après tout ces hommes noirs n'étaient pas si redoutables (i). Mais les questions intéressantes finirent par s'user. L'émeute elle-même devenait chose banale. Il fallait du nouveau. « Quand on n'a plus rien, — le mot est attribué à Benjamin Constant, — eh bien ! il reste les Jésuites. Je les sonne comme un valet de chambre, ils arrivent toujours ». On les sonna en 1843.

Depuis deux ans déjà, de légers indices présageaient la tempête. Un certain antijésuitisme décent est de rigueur dans l'Université. Rivalité corporative, tradition

Paris, 1844; Thiers, Discours, t. VI, p. 617, (interpellation du 3 mai 1845); Montalembert, Discours, t. I, p. 471 (8 mai 1844); Œuvres polémiques, t. II, p. 93, 134, 189; (La liberté de l'enseignement au collège de France), etc. ; Veùillot, Mélanges, lre série, 1. 1 et II; Berryer, Discours parlementaires, t. III, p. 543, (interpellation du 3 mai 1845); (Des Garets) Le monopole universitaire, Paris-Lyon, 1843; H. de Riancey, Hist. critique et législative de... la liberté d'enseignement en France, t. II, 4« époque, t. IV et V, 2 in-8, Paris, 1844; P. de Ravignan, De V Existence et de l'Institut des Jésuites, 1844; (Cahour), Des Jésuites par un Jésuite, 1843-44; Nettement, Etudes critiques sur le roman- feuilleton, 1845; Littérature française sous le gouvernement de juillet, 2 in-8°, 1876; Pontlevoy, Vie du Père de Ravignan; Thureau-Dangin, L'Eglise et l'Etat sous la monarchie de juillet, 1880, in-12; La monarchie de juillet, 7 in-8°, 1886-1896, t. V et VI; Le Canuet, Montalembert, t. H, 1898; Berryer , ch. XII, Paris, 1893 ; E. Veùillot, Louis Veùillot, t. I, ch. XVII. . , (1) Crétineau-Joly, t. IV, ch. 6.

trois fois séculaire, héritage à la fois de l'ancienne Sorbonne gallicane, de Port-Royal et de Y Encyclopédie, hostilité consciente pour toutes les formes d'ultramontanisme : il y a d'autres raisons encore peut-être. Quoi qu'il en soit, aux environs de 1840, Fântijésuitisme révolutionnaire entra en crise aiguë. Les premiers symptômes furent une admiration très soulignée pour Port-Royal.

Ce ne fut pas peut-être par amour pur du beau que Cousin mettait les Provinciales au programme. Un livre à Y Index! On s'en émut : on vit là une provocation voltairienne, une dérision aux lois de l'Eglise.

Mais il y avait autre chose et les grands universitaires ne s'en cachaient qu'à moitié. Si Pascal et les jansénistes étaient à l'ordre du jour, les Jésuites n'étaient pas étrangers à ce renouveau de popularité. On faisait ^recommencer à l'auteur des Provinciales sa campagne de 1656. Seulement, cette fois, ceux qui l'exploitaient étaient fils de ces libertins qu'il avait jadis combattus. « Pascal, disait M. Lherminier dans la Revue des Deux- Mondes (15 mai 1842), écrivit les Provinciales, et le * démon de l'ironie fut déchaîné sur les choses saintes. Les Jésuites reçoivent en apparence tous les coups, mais la religion en est frappée avec eux. Pascal a préparé les voies à Voltaire. » Voltaire, en 1842, s'appelait Villemain, Thiers, Cousin, Génin, Libri, Michelet, Quinet, Dupin, Mignet, et vingt autres.

Sur quoi, vers ce temps-là, un séminariste qui venait d'abandonner la soutane, le jeune Renan, écrivait dans son carnet : « Un des plus grands ridicules

de cette superficielle Université, et une des choses qui montrent le mieux sa manière déjuger toute extérieure, toute réaction, toute fondée sur des considérations extrinsèques, c'est son engouement pour Port-Royal. D'ailleurs je mets en fait que rien de plus antipathique à l'esprit général de l'Université; jamais héritage ne fut plus illégitime. Mais il y a communauté de haines, et cela suffit. Il faut trouver contre le clergé et les Jésuites des ancêtres dans le passé : il y a les jansénistes et Port-Royal. Cela suffit : nous sommes frères.. »

Suit une charge à fond irritée, excessive, contre les écrivains trop vantés du jansénisme : « Rien de plus creux, de plus plat, de plus mat, de moins savant... Oh ! en vérité, poursuit-il, ceci est inimitable) Des tètes creuses, des hommes à biuettes, Jules Janin, Sainte- Beuve (Histoire de Port-Royal, par Sainte-Beuve, etc.), Garnier même, qui se mettent de la partie et tombent en pâmoison devant Port-Royal. Voilà des hommes) des travailleurs ) Si ç'avaient été des Jésuites t ah t certes, quelle différence! On eût assombri les couleurs. C'eût été un repaire de rebelles, de fakirs, de sombres et moroses rigoristes (oui, oui), de froids écrivains. Mais ce furent les récalcitrants contre Rome et les Jésuites; cela suffit. Ah) que ne puis-je rendre la rage que je conçois contre ces idiots, ces bêtes, ces imbéciles... » Arrêtons la citation : cette colère toute en gros mots est d'un jeune homme grisé de science allemande qui ne pardonne pas aux solitaires leur dédain transcendant de la critique. Elle s'atténuera : un jour, Renan comme les autres, et à la suite de Sainte-

Beuve, cette « tête creuse », admirera la grande école de « fakirs ». Mais nous avons son témoignage, la haine des Jésuites était pour beaucoup dans cet enthousiasme universitaire. Sans leur haine des Jésuites, ils n'eussent pas eu assez de mépris et d'indignation envers les grands contempteurs de la nature humaine (1).

Villemain donna le signal. Deux professeurs avaient proposé à leurs rhétoriciens, comme sujet de discours, Arnauld défendant l'Université contre les Jésuites. L'allusion aux polémiques du jour était transparente. 11 y eut des réclamations et le Grand-Maître crut devoir rappeler ses jeunes subordonnés à plus de circonspection. Mais s'il interdisait à d'autres les attaques intempestives, lui-même se réservait d'entrer en scène à son heure. Il le fit deux mois après, à propos d'un concours sur Pascal. « Quel souvenir plus instructif aujourd'hui même, s'écriait-il, et quelle polémique plus intelligible pour notre temps que la résistance de tarit d'hommes éclairés et vertueux, dont Pascal était l'âme et la voix, et leurs combats passionnés contre cette Société remuante et impérieuse que l'esprit de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également!... »

Le mot d'ordre fut compris et la crise antijésuitique de 1843-1845 commença.

Mais pourquoi cette soudaine reprise de la vieille maladie qu'on croyait endormie?

(1) Les parenthèses sont de Renan. Cahiers de jeunesse, III. (La Revue, 15 avril 1906, p. 450-451). Ces fragments ne sont pas datés : ils ont dû suivre d'assez près la sortie du séminaire (1845). Le premier volume de Sainte-Beuve est de 1840. Nouvelles éludes d'histoire religieuse, 1884.

C'était l'époque où, sous la conduite de Montalembert et de quelques évêques, les catholiques montaient à l'assaut du monopole. Or, par la brèche, les Jésuites allaient passer, peut-être. C'eût été pour l'Université la défaite et la honte.

On se rappelle si l'attaque fut vive et la résistance acharnée. L'Université se sentait menacée dans ses chers privilèges. De tous les côtés on lui disait des vérités dures. Je n'ai pas à voir si le ton parfois n'eût pas gagné, chez les défenseurs de la foi et de la morale chrétiennes, à être moins vif, s'il n'eût pas été en même temps et plus habile et plus prudent de s'interdire certains éclats de voix. C'est une grande force que la froideur et la possession de soi; sans compter qu'elle donne le droit de se faire écouter, quand vient l'heure des colères. L'exemple de Pascal est à méditer. Dans cette lutte où les intérêts les plus saints étaient en jeu, ne l'a-t-on pas quelquefois oublié? Plusieurs et des plus vénérés l'ont cru (i).

Ce qui fit déborder la coupe, ce fut un livre anonyme qui parut alors sous le titre : Le Monopole universitaire, 1843. Un chanoine de Lyon, l'abbé des Garets, avait prêté à l'ouvrage ses initiales. Les Jésuites furent accusés d'en être les vrais auteurs. Cela ne prouvait pas que le réquisitoire fût sans fondement. Mais il est toujours habile de faire dériver l'orage sur les autres (2). Cette

(1) Vie du Père de Ravignan, par le Père de Pontlevoy, t. II, p. 272.

(2) On ne se trompait pas du reste. Le Monopole était du Père Deschamps; Sommervogel, t. II, col. 1955.

fois ce fut au tour des gens d'esprit d'être pris du fameux delirium.

Quelques années auparavant, le Journal des Débats s'était agréablement moqué de ces terreurs intéressées qui, périodiquement, affolent le public :

« Nous sommes les disciples du siècle qui a donné Voltaire au monde, et nous craignons les Jésuites !

« Nous vivons dans un pays où la liberté de la presse met le pouvoir ecclésiastique à la merci du premier Luther venu qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jésuites t

« Nous vivons dans un siècle où l'incrédulité et le scepticisme coulent à pleins bords, et nous craignons les Jésuites! » (i).

La litanie ne laissait pas d'être sensée. Mais voilà que le vent a tourné, et, comme certaines folies sont contagieuses, en 1844 c'est au tour des Débats d'agiter le vieux spectre que tout le monde croyait usé (2).

Comme toujours, la guerre au Jésuite avait pour caractère de manquer de franchise. En réalité leur en voulait-on autant qu'on le disait? Les attaquer, n'étaitce pas une manière habile d'en attaquer d'autres? En ce temps-là, à part quelques enfants terribles du parti voltairien, les politiques n'osaient trop attaquer l'Episcopat à visage découvert. « Soyez donc plus francs, disait au Journal des Débats le Globe, autre feuille ministérielle, ne lancez plus vos attaques obliquement;

(1) 4 janvier 1839.

t. VI, ch. VU, p. 358.

(1) 4 janvier 1839.

(2) Crétineau-Joly, t. VI, ch. VU, p. 358.

laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes. Allez droit au but : ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez dire aux évoques : <t Les injures sont pour vous ». « Le jésuitisme, lisons-nous encore dans la Revue indépendante, n'est ici qu'une vieille formule, qui a le mérite de résumer toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde voit bien ce qui est au fond de cette querelle : il s'agit en réalité de savoir qui l'emportera du catholicisme ou de la liberté » (1).

Chacun y allait donc de sa tirade, de sa brochure ou de son discours : Mignet, à l'Académie, dans la séance du 8 décembre 1842; Lacretelle, l'année suivante, ouvrant son cours à la Sorbonne; les deux procureurs généraux, Ch. Dupin à la Cour de Cassation, et Borely à la Cour d'Aix, dans leurs discours de rentrée. « Les Jésuites, s'écriait Charles Dupin, voilà le. mal intérieur qui nous travaille, le mal qui mine le gouvernement, qui harcelle, qui dénigre, qui fatigue le ministère, qui l'attaque sous mille formes diverses. » Ce fut le thème uniforme de toutes ces déclamations (2). A la même date, le comte Alexis de Saint-Priest, dans son Histoire de la chute des Jésuites au xviu* siècle (3), innocentait presque Choiseul et rendait les victimes seules responsables de leurs malheurs.

(1) Cité par Thureau-Dangin, V, p. 507.

(2) Cité par Lecanuet. Monlalembert, II, 205. Thureau-Dangin, V, p. 502.

(3) Paris, 1844.

En même temps, la morale relâchée suscitait de nouveaux Pascals. Un anonyme ouvrit le feu. Les Découvertes d'un bibliophile, ou Lettres sur différents points de morale enseignés dansles séminaires de France, avaient pour auteur le protestant Frédéric Busch (i). Comme on le voit, il s'agissait des séminaires et non des collèges, de renseignement de FEglise catholique et non spécialement des Jésuites. Mais bien vite, la querelle dériva.

Un professeur de la Faculté des Lettres de Strasbourg, François Génin, philologue aventureux, qui, dans ses loisirs, composait pêle-mêle des opéras et des messes en musique, s'empara de l'accusation et en remplit les colonnes du National (mai 1843). Gela devint, l'année suivante un fort in-8° de 488 pages, bien oublié aujourd'hui, Les Jésuites et V Université. Puis le Journal des Débats, le Semeur, le Constitutionnel firent chorus, et aussi la Revue des Deux-Mondes avec des Lettres sur le clergé et la liberté d'enseignement (15 juin 1843).

Ici nous rencontrons Libri Garucci, un gros personnage, et qui avait des droits spéciaux à se faire le vengeur de la morale outragée. Son père, un réfugié italien, avait été, par la cour d'assises de Lyon, condamné aux travaux forcés et à la marque pour faux en effets de commerce. Le fils était membre de l'Institut, membre du conseil académique de Paris, officier de la légion d'honneur, inspecteur général des bibliothèques de France et, comme tel, grand fureteur de livres. Les révélations de Fr. Busch furent un trait de lumière. Il

(4) Strasbourg, 1843.

se demanda : « Il y a donc encore des Jésuites? Ah! je crois bien qu'il y en a encore. Ils sont partout. » Rien ne se fait sans qu'ils y prennent part. Et il les montre s'insinuant dans toutes les classes de la société, particulièrement dans le boudoir des jolies femmes; détournant le produit des quêtes pour former « les fonds secrets de la Congrégation » ; propageant la morale relâchée dans le clergé, à preuve les églises, que Ton commence à chauffer. Guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplit dans le monde est leur œuvre. Ils ont dans leur maisonmère, à Rome, un immense livre de police qui embrasse l'univers entier et où est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels ils ont eu affaire. « Un de mes amis a vu le livre », affirme M. Libri. A ce compte, et dans les conditions que décrit le facétieux bibliomane, le registre devait bien avoir 120.000.000 de pages. Ce détail horrifique se trouvait déjà équivalemment dans les comptes rendus de la Chalotais. Nous le retrouverons plus loin. Il a tout l'air d'être allemand d'origine. « Contes pour les grands marmots! » déclarait Henri Heine.

Uhonnête Libri parlait avec une horreur décente de cette théorie du probabilisme, qui, « subversive de toute société, tend à établir que, lorsqu'un homme croit à peu près également probable que la loi est bonne ou mauvaise, il peut enfreindre la loi, car une loi douteuse ou incertaine ne pouvait donner, lieu à aucune obligation »... d'où il résulte, dit-il, que, si un voleur n'était pas excessivement persuadé de la justice de la loi qui lui défend d'enlever le bien d'autrui, et le cas pouvait

arriver, il ne serait nullement tenu à être honnête homme ». Faut-il rappeler que, quatre ans plus tard, Libri était condamné pour détournements dans les bibliothèques publiques et dégradé de la légion d'honneur (1850) (i).

« Je ne sais si l'humilité chrétienne, disait M. Rossi, est parmi les vertus de cette congrégation, mais elle aura quelque peine à ne pas 'céder aux séductions de l'orgueil, tant est grande la place qu'elle a occupée dans cette controverse » (2).

Cette place devait s'élargir encore et on allait en servir bien d'autres aux « grands marmots ! » Michelet et Quinet entrent en scène. Jamais depuis Pascal, l'antijésuitisme n'avait reçu de pareilles recrues; et cette fois des traits presque nouveaux vont être ajoutés au Jésuite de la légende. Ceux-là du moins eurent le mérite de la franchise, et c'est bien ouvertement l'Eglise qu'ils attaquaient en attaquant les Jésuites.

Deux bonnes gens en somme, ayant un fonds de naïveté, 8e poésie, d'hallucination spontanée, qui explique bien des choses. Point chrétiens, mais jusque-

(1) Thureau-Dangin. Monarchie de Juillet, t. V, p. 501.

Pierre Clauer (P. Ch. Clair, S. J.), L'innocence de M. Paul Bert démontrée par un bibliophile. Paris, 1879. (Lecoffre), brochure.

(2) Cité par Thureau-Dangîn. L'Eglise et l'Etat, p. 253.

là peu agressifs, gardant au fond de leur âme une réserve de tendresse esthétique pour le. moyen âge des cathédrales, travailleurs déjà très unis par la communauté des études et des idées.

Quinet passait pour un penseur, cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir perdu, peu pratique, révolutionnaire, en 1830 et 1840, par un accès qu'on s'expliquait mal, point mêlé aux questions du jour, peu soucieux, croyait-on, des applaudissements populaires; mais, sous ces apparences placides, cachant un fonds d'amertume et de ressentiment contre le pouvoir et la société.

Michelet, baptisé à 18 ans, n'était pas croyant; les catholiques le comptaient pourtant comme un allié : il devait son premier avancement à Mgr Frayssinous; il était antivoltairien, goûtait le christianisme pour son côté poétique, et il écrivait en 1843 : « Les choses les plus filiales qu'on ait dites sur notre vieille Mère l'Eglise, c'est peut-être moi qui les ai dites ». Epris d'amour pour ses élèves et ses vieux documents, tendre et enthousiaste, H. Heine l'appelait « le doux et paisible Michelet, homme au caractère placide comme le clair de lune ».

Mais il avait son côté faible, une sensibilité douloureuse, des blessures d'amour-propre toujours à vif, un caractère concentré, une sorte d'exaltation intérieure que la solitude avait exaspérée, un grand orgueil et une vanité plus grande encore (1).

Michelet, depuis 1838, occupait au Collège de France

(1) Thureau-Dangin, op. cit., V, p. 505.

la chaire d'histoire et de morale. Quinet venait de l'y rejoindre (1842) pour l'enseignement des littératures du Midi. •

Quand le livre « le Monopole Universitaire » tomba comme une bombe dans le camp des libéraux avancés, tout ce qu'il y avait d'anticléricalisme et d'antijésuitisme plus ou moins latent chez les deux professeurs fit éruption. Il y a là, dans leur vie, un épisode qui ne laisse pas que d'embarrasser les plus sérieux de leurs admirateurs, et sur lequel ils se gardent d'insister (1).

On a vingt fois raconté les scènes de désordre qui eurent lieu au Collège de France en cette année-là. Simultanément Michelet et Quinet faisaient leur cours sur les Jésuites. Michelet avait ouvert le feu le 27 avril, par une leçon sur le Machinisme moral, c'est-à-dire sur les Exercices de saint Ignace; il le continua le 4 mai, et parla sur le perinde ac cadaver. Le 10, Quinet débuta par des généralités : De la liberté de discussion en matière religieuse. Puis les conférences se succédèrent :

11 mai, Michelet : Education contre nature.

17 mai, Quinet : Origine du jésuitisme. Ignace de Loyola.

18 mai, Michelet : Stérilité des Jésuites. 24 mai, Quinet : Pharistiisme chrétien.

26 mai, Michelet : Stérilité de V Eglise asservie. 31 mai, Quinet : L'Evangile déguisé. Les missions. i*T juin, Michelet : L'esprit de vie, l'esprit de mort.

(1) Par exemple M. Monod. Renan, Taine, Michelet, 1896, p. 204. Voyez même Cinquante ans d'amitié, par Mm0 Edgar Quinet, 1899,* p. 119.

7 juin^ Quinet : Politique des Jésuites. Ultramontanisme.

14 juin, Quinet : Du jésuitisme dans l'ordre temporel

Dès les premiers cours le tumulte commença. Les uns applaudissant les professeurs qui ouvertement identifiaient jésuitisme et catholicisme, et disaient — c'était Quinet — « Je suis un homme qui enseigne ici publiquement au nom de l'Etat ». Les autres, les jeunes catholiques, venaient siffler ou couvrir de bravos ironiques la voix de Michelet. Le bruit fut tel à certains jours que l'administrateur accourait pâle d'eifroi supplier Quinet de lever la séance. « Je ne sais pas si ce soir il restera une pierre du collège. » Bientôt les catholiques en vue intervinrent et les jeunes gens de leur parti se retirèrent. Les autres restèrent maîtres de la place et en profitèrent largement : interpellations, bousculades, chansons de Bérenger, Marseillaise, couplets obscènes, que Michelet prenait pour des explosions patriotiques. Que pouvaient être des leçons faites en pleine bagarre? Celles de Quinet se tenaient encore un peu; il y apportait une sorte de fanatisme mystique, se croyant un apôtre et presque un martyr, mais enfin il parlait. Le bruit le grisait, et il a tenu à ce que l'édition de ses cours enregistrât les applaudissements, interruptions, ricanements, murmures, cris, sifflets, tumulte.

Pour Michelet, il arrivait là, porté par la foule, le regard ardent, le geste fébrile. Il commençait d'un ton saccadé, en style haché. Les mots ne venaient pas, il se grattait le menton, il attendait l'idée. Savait-il même

de quoi il allait parler? Il parlait de tout. « Nul moyen d'analyser ses leçons. Il y règne une animosité violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus souvent le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il suppose possibles, que dès lors il prend comme réels... Tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et présent, philosophie, politique, peinture, Pologne,, bals du quartier latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et presque toujours il aboutit à parler de soi.

« Je suis sûr de ne pas rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi. » C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu : il est la personnification de l'humanité : il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est

ce .Messie lui-même Chacune de ses leçons est un

poème; il déclare « n'avoir jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire » (i).

Sainte-Beuve, indulgent, trouvait cela « un peu burlesque, œgrisomnia » (2).

L'œuvre des deux étranges professeurs a cependant trop marqué dans l'histoire de l'antijésuitisme pour ne pas nous arrêter un instant. Beaucoup des idées cou-

(1) Thureau-Dangin, p. 507-508. L'Eglise et l'Etat sous la Monarchie de Juillet, p. 269. Voir une lettre de Mgr Freppel, alors professeur aux Carmes, dans les Etudes, 1898, t. III, p. 669, note (A propos d'un centenaire. L'œuvre de Michelet, par C. de Beaupuy. )

(2) Chroniques parisiennes, p. 88.

rantes sont-elles autre chose que du Quioet et du Michelet, légèrement atténué et appuyé de citations quelconques?

Et d'abord le Jésuite d'après Quinet.

Son programme de cours lui donnait à étudier l'Histoire des littératures et des institutions du midi de l'Europe. « Le sujet n'était pas fait pour lui. Ces races latines dont il ne cessera guère de s'occuper, au fond, il ne peut ni les comprendre, ni les aimer. 11 n'a ni leur foi, ni foi en elles. A l'Allemagne protestante son admiration; aux peuples méridionaux, qui se traînent dans la poussière en récitant leur chapelet, son mépris. Leur infériorité ne faisant pas de doute à ses yeux, il en cherche la cause, et il découvre..... la Compagnie de Jésus. De cette trouvaille est sorti le fameux cours sur les Jésuites,... un de ces cours, écrit un admirateur, qui « font époque dans l'histoire de l'esprit humain » (J).

Pour lui, le fond du jésuitisme c'est la prétention de subjuguer le monde en subjuguant les âmes, à quoi l'on arrive en substituant partout l'esprit de servitude à l'esprit de liberté et de démocratie. Le point de vue général n'est peut-être pas très neuf, les développements le sont davantage, et les preuves plus encore.

Le premier soin de l'Ordre est donc de briser les individus qui voudront bien se laisser faire, volonté et raison. Tel un cavalier qui dompte un cheval.

(1) Valès, Notice biographique, en tête des Extraits de Quinet, Hachette, 1903, in-12. H. Chérot, Etudes, 1903, II, p. 233. Les fêtes du centenaire de Quinet.

C'est à quoi servent les Exercices spirituels de Loyola. L'auteur du livre mystérieux « a passé par toutes les conditions de l'extase, de l'enthousiasme, de la sainteté. » Par un calcul « dont je ne parviendrai jamais, dit l'orateur, à exprimer la profondeur, il entreprend de réduire en un corps de système, les expériences qu'il a pu faire sur lui-même jusque dans le feu des visions. » 11 impose à ses disciples, comme opération, des actes qui, chez lui, ont été spontanés. Faire des extatiques automates, voilà le but. Pour réduire ainsi une âme, il ne faut que trente jours. On la disloque avec méthode, et elle sort du traitement à l'état de machine, capable de soupirer, sangloter, gémir, s'écrier, suffoquer à l'instant marqué, dans l'ordre donné (p. 165, 167).

Après l'automate, le cadavre, perinde ac cadaver; après les Exercices^ les Constitutions. L'âme, une fois brisée, broyée, ne demande plus qu'à s'abandonner, s'aliéner à jamais. Pour elle, liée qu'elle est par son obéissance cadavérique, il y a des provinciaux, des préposés, des examinateurs, consulteurs, admoniteurs, procurateurs^ etc., mais où est Dieu? Le nom de Dieu apparaît à peine dans les Constitutions. Il y est partout, partout on parle de la gloire de Dieu; mais Quinet ne l'a pas vu. En revanche, il a lu un texte interdisant de parler de Dieu dans les cours de philosophie « Quœstionés de Deo prœtereantur » (1). 11 y a des règles et très minutieuses, mais pas ombre de vie morale. Il y a des rouages d'une complication extrême, mais aucune éleva-

(1 ) Nous reviendrons plus loin sur ce fameux texte.

tion; des combinaisons industrieuses, peu de confiance dans les ressources de l'âme (p. 185). Les grands instincts sont réprimés, et les petits développés. Plus d'enthousiasme, mais la délation, mais Fesprit de police (p. 186-187). Le cri de la conscience n'existe plus; à la place, le cas de conscience : le prêtre n'est plus que l'avocat patelin au tribunal de Dieu (p. 190). Vrais pharisiens du christianisme, les Jésuites ne voient en tout que la lettre et la surface (p. 195). Stérilisant tous les sols où ils se fixent (p. 195), échouant successivement dans toutes leurs entreprises, n'aboutissant dans leurs missions des Indes qu'à ouvrir la voie à l'Angleterre (p. 217), héroïques d'un héroïsme machiavélique qui s'enlace dans ses propres pièges, ou qui ne laisse après soi que le silence des morts, leur histoire n'est qu'un gigantesque avortement. Tous les gouvernements les repoussent : car ils ruinent la monarchie au nom de la démocratie, et la démocratie au nom de la monarchie (p. 225). Les théologiens Jésuites se sont faits, contre la Réforme, les défenseurs du libre arbitre : on devrait les en bénir. Ne vous y fiez pas! Leur politique « a passé de bien loin celle de Machiavel ». Ils n'ont voulu qu' « asservir l'esprit humain au nom de la liberté! » (p. 259). Il y a chez eux des docteurs qui célèbrent les bienfaits de la monarchie; d'autres ont des principes démocratiques. Regardez-y de près : ils veulent anéantir la monarchie au nom du peuple, enchaîner le peuple au nom des rois, et cela fait, régner seuls sur le monde esclave (5e leçon). Ils ont prêché à ciel ouvert, bien plus nettement que les autres, le régi-

cide : puis, quand le régicide n'est plus de mode, on ne tue plus l'homme, on se contente d'anéantir le roi, et c'est le règne des confesseurs (p. 236). Dernier aboutissement du jésuitisme : la théocratie, l'ultramontanisme à la façon de Grégoire VIL

Tel est le Jésuite de Quinet : cela établi d'après un système de citations le plus extraordinaire, mots omis, contresens, textes introuvables, renvois impossibles à vérifier. Ce n'est plus de la négligence, c'est de la haute fantaisie. Et que dire des interprétations? (i)

Où a-t-il vu dans les Exercices qu'il fallait tracer des lignes de différentes grandeurs, qui répondent à la grandeur des pensées? (p. 166). Saint Ignace recommandant la discrétion dans l'usage des pénitences corporelles, déclare préférer par exemple les disciplines de corde qui ne font qu'effleurer la chair à d'autres qui risqueraient de blesser; cela devient pour Quinet « contrefaire froidement, frauduleusement les stigmates et les meurtrissures des anachorètes »; c'est « jouer avec le martyre 3 ruser avec l'héroïsme, frauder la sainteté ». Et il conclut : « De cette première fraude ne voyez-vous pas naître le sanglant châtiment et le fouet véridique des Provinciales? » (p. 178-179). On en citerait des vingtaines de cette force.

Les leçons de Quinet sur les Jésuites ont été traduites

(1) Ceux qui voudront s'édifier en détail sur cette érudition de Quinet, liront avec fruit le livre du Père Cahour : Des Jésuites par un Jésuite, 2 in-12, Paris, 1843-1844. Voir encore de l'abbé Delfour, Univers, 18 février 1903, l'article Quinet et les Jésuites; de H. Chérot, dans les Etudes, 1903, t. II, p. 213, Les fêtes du centenaire de Quinet.

en anglais, allemand, italien, hollandais. En 1873, elles en étaient à leur dixième édition. On les réimprima en 1873, sous ce titre : Les Jésuites et l'ultramontanisme, avec une préface où Fauteur rejetait les désastres de 1870 sur T « esprit jésuitique et clérical ». De son œuvre considérable, c'est la seule partie qui lui ait donné une ombre de popularité, la seule qu'en dehors du monde érudit on lise encore quelquefois. Je me demande même si elle ne serait pas complètement oubliée aujourd'hui sans le voisinage des leçons de Michelet.

A l'étrange érudition de son « plus que frère », Michelet ajoutait ses métaphores, ses visions, ses soubresauts de pensée, son lyrisme malade. A cela près le fond est identique.

Chez lui, l'antipathie pour les Jésuites n'était pas, comme on l'a cru, de fraîche date. Dès 1830, voici ce qu'il enseignait à l'Ecole normale :

« Les Jésuites avaient tout pour eux, même des martyrs. C'est une merveille que cet ordre intrigant ait su en faire. En Chine, au Japon, en Amérique, s'il reste quelques souvenirs des Européens, c'est un souvenir des Jésuites qui y ont pénétré au péril de leur vie. Plus que tous les autres Instituts, ils ont été les Christophes Colombs et les Hercules de la civilisation jnoderne. Voici ce qu'on peut dire contre eux. C'était un ordre d'intri-

gants. Le caractère de la Société était l'intrigue. Une autre chose les condamne, c'est qu'ils n'ont pas eu un homme de génie. Tous ont eu le mérite de l'instruction, quelques-uns ontété des héros d'une persistance et d'un courage admirables; mais au milieu de tout cela aucun grand talent. Les Jésuites n'ont pas bon cœur. Le vilain

cœur perçait partout. C'étaient de vilaines gens Ils

avaient donné leur âme. Que voulez-vous attendre d'un homme qui a donné son ame? C'est un homme vidé » (1).

On sait qu'une des originalités du système historique de Michelet, c'est l'abus du symbole. Il cherche l'âme d'une race ou d'une époque, l'étudje en toutes ses manifesta tionSj et l'enferme dans une formule. Puis il l'incarne en des hommes qui en soient le symbole. Et si l'âme du vieux peuple romain, c'est d'être patiente et tenace, rangée et régulière, avare et avide, avidité qui, sous l'influence de la guerre, se transforme en esprit de conquête, Caton le censeur sera la sagesse italique en ce qu'elle a d'étroiL Caton d'Utique, l'attachement obstiné au passé. En revanche, César c'est l'homme de l'humanité, ennemi de l'esprit austère de la République.

Le Jésuite, lui, mis en face de la Réforme qui est liberté, ou de la Renaissance qui est épanouissement de la vie, en face de la Révolution qui sera l'affranchissement par l'amour, que sera-t-il? Michelet a trouvé la formule : « l'homme vidé de son âme », donc esclave et stérile.

On sait aussi que, devant une de ces simplifications

(1) Cité dans la Revue des Deux-Mondes, 1894, t. VI, p. 910.

a priori, les faits contraires à la thèse ne sont pas pour le gêner beaucoup. Les martyrs, les missionnaires sontils aussi des hommes vidés? Vieira, par exemple, le défenseur des Indiens, l'ennemi de l'esclavage au Brésil,, Pierre Glaver, l'esclave des esclaves, et Bourdaloue et François Régis, et vingt autres. Michelet les a entrevus, puisqu'il se les objecte, mais il passe : ces gens-là ne comptent pas. Ils ne comptaient pas davantage pour Pascal (i).

A chaque instant, il est dupe de ses intuitions, et jamais ne songe à en faire la critique. Ce qu'il y a de pis c'est que, imaginatif comme il l'est, tout le monde le confesse, on le croit encore sur parole, et on répète, quand il s'agit des Jésuites, ses affirmations sans les contrôler. « Ils n'ont pas eu, en trois cents ans, un homme de génie, pas même un homme de grand talent. » De génie, soit; et l'on ne se demande pas combien il y en a dans l'histoire de l'humanité, je dis de ces génies incontestés, reconnus comme tels par tout le monde, non pas des génies d'école ou de coterie. Au

(i) Le martyrologe de la Compagnie de Jésus enregistre plus de 900 noms. Sur ce nombre, il y a 71 victimes du protestantisme en Angleterre, 12 en France, 42 en pays allemands, 8 dans les Pays- Bas, 6 en Suède; 55 furent tués en mer par des pirates protestants français; anglais ou hollandais; 9 le furent en pays de missions : Canada, Antilles, Pérou, Ceylan, etc. En Pologne, 31 victimes des schismatiques, plus 4 en Allemagne et tout le collège d'Ostroq en Moravie (1649). Un mourut des haines gallicanes. Lors des expulsions ordonnées par Pombal et d'Aranda, 169 périrent de misère dans les cachots ou à fond de cale. La grande Révolution tua 46 anciens Jésuites ; et, au cours du xixc siècle, 23 furent assassinés par la révolution^ cosmopolite. Presque tous les autres moururent dans tes missions.

gré de Michelet, depuis 1540, où sont les hommes de génie? On dirait à le croire qu'ils se comptent par douzaines? Les Jésuites n'en ont pas eu, c'est fâcheux; mais, dans le même laps de temps, où sont les hommes de génie dans l'Université,, dans l'ordre de saint Dominique? Et s'il n'y a eu là que des hommes de talent, qu'est-ce que cela prouve contre les dominicains et les universitaires?

Tel fut le point de départ de Michelet, déjà passablement injuste. Quand viendra le delirium de 1843, il n'aura qu'à broder sur ses vieilles impressions. Le Jésuite sera toujours 1' « homme vidé de son âme ».

Voyez plutôt; ce sont des formules que je cueille au hasard dans les leçons du Collège de France, que M. Faguet trouve éloquentes, que Sainte-Beuve jugeait absurdes.

Les Exercices spirituels, « admirable mécanique où l'homme n'est plus qu'un ressort qu'on fait jouer à volonté. Seulement ne demandez rien que ce qu'une machine peut produire; une machine donne de l'action, mais nulle production vivante... Il lui a manqué constamment ce qui, pour toute société, est le plus haut signe de vie, il lui a manqué le grand homme... Pas un homme en trois cents ans! » (p. 32).

Dévotion jésuitique. « On montre une pomme à un enfant pour le faire venir à soi. Eh bien! on a montré aux femmes de gentilles petites dévotions féminines, de saints joujoux inventés hier; on leur a arrangé un

petit monde idolâtre Quels signes de croix ferait

saint Louis, s'il revenait et voyait?... Il ne resterait pas

deux jours. Il aimerait mieux retourner en captivité chez les Sarrasins » (p. J2).

Education jésuitique. « Les éleveurs anglais ont trouvé Fart de faire d'étranges spécialités, des moutons qui ne sont que suif, des bœufs qui ne sont que viande, d'élégants squelettes de chevaux pour gagner dès prix; et pour monter ces chevaux, il leur a fallu des nains, tristes créatures à qui on défend de grandir... » (p. 56).

Les Constitutions : « Edifice plus grand que grandiose qui fatigue à voir parce qu'il n'offre nulle part la simplicité de la vie, parce qu'on y sent avec effroi que les forces vivantes y figurent comme des pierres. On croirait voir une grande église, non pas comme celle du moyenâge, dans sa végétation naïve, non î une église dont les murs n'offriraient que tètes et visages d'hommes, entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres et les corps étant cachés pour toujours et scellés, hélas! au mur immobile » (p. 70).

Le péril jésuitique. « Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, enfermé entre Louis XI et Charles le Téméraire et fort occupé de les accorder... lorsqu'entendant à mes vitres ce grand vol de chauvessouris, il m'a bien fallu mettre le nez à la fenêtre et regarder ce qui se passait.

« Qu'ai-je vu? Le néant qui prend possession du monde... et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant comme le radeau de la Méduse, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe,... à l'avenir? à la voile de salut? Non, mais à l'abîme, au vide...

« L'abîme murmure doucement : Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyez-vous pas que je ne suis rien. Et c'est parce que tu n'es rien justement, que j'ai peur de toi » (p. 76).

Vidés, stériles, réduits à l'état de machine, répugnants comme les « fils aînés du limon... qui aujourd'hui pétrissent de leurs membres équivoques la lange tiède du Nil » (p. 40), « monstres chimériques, mensonges vivants » (p. 41), « laids et aimant leur laideur » (p. 41), etc., voilà les Jésuites. Ils sont, par excellence, l'esprit de mort.

N'y a-t-il cependant en eux aucune vie, aucune âme? Ecoutons encore Michelet : « Ce que l'avenir nous garde, Dieu le sait... seulement je le prie, s'il faut qu'il nous frappe encore, de nous frapper de l'épée.

« Les blessures que fait l'épée sont des blessures nettes et franches, qui saignent et qui guérissent. Mais que faire aux plaies honteuses qu'on cache, qui s'envieillissent et qui vont toujours gagnant?

« De ces plaies, la plus à craindre, c'est l'esprit de police mis dans les choses de Dieu, l'esprit de pieuse intrigue, de saintes délations, l'esprit des Jésuites » (p. 1).

La délation : il n'y a pas d'autre vie intime, organique, dans ce grand corps ambigu, crocodile et chauve-souris, qui est la Compagnie de Jésus. C'est une accusation à laquelle Michelet tient, sur laquelle il revient à plusieurs reprises (p. 2, 71) et sur laquelle aussi on le croit sans plus d'examen.

Qu'on nous permette de remettre les choses au point. Il s'agit de la « dénonciation fraternelle ».

Dans une communauté, ou une école, quelqu'un a commis une faute grave; ou bien, par ses imprudentes démarches il s'expose à quelque chute lamentable, qui compromettra son honneur ou celui de ses frères; ou encore, il est un ferment de corruption; ou même, sans aller si loin, il a un défaut, dont peut-être il ne se rend pas compte, qui le fait insupportable, stérilise son action, diminue son influence. Un parti bien commode est de ne rien dire : « Num custos fratris mei sum ego? » Heureux en ce cas si le silence est absolu et si je ne vais pas colporter le scandale d'oreille en oreille. Un autre parti, bien délicat, celui-là, consistera à faire soi-même à l'intéressé des observations. Le plus souvent ce sera en pure perte; aurai-je l'autorité personnelle suffisante pour me faire écouter? A quoi se résoudre alors? La règle le dit au religieux; le simple droit naturel en fait à tous un devoir : il faut avertir celui qui, seul sans doute, peut porter remède au mal, le supérieur.

Voilà la « dénonciation fraternelle ». Evidemment on en peut abuser; de quoi n'abuse-t-on pas? 11 y faut discrétion, à propos, bon sens, charité, zèle sincère. Voyez à ce propos et lisez sans parti-pris ce qu'en disent les moralistes parlant au point de vue strict du devoir, et les ascètes élargissant la question et l'examinant dans les applications à la vie parfaite, et, à ces réalités, comparez l'hallucination de Michelet.

« Le jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l'écolier rapporte wr, une fois transportées du collège et du couvent dans la société entière,

quel hideux spectacle ! Tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c'est-à-dire de haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la

femme espion du mari, l'enfant de la mère Nul

bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se travaillent les uns les autres et se rongent tout doucement.

« Ceci n'est pas, comme on pourrait le croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d'un degré dans cet enfer des boues éternelles » (1).

On devait bien rire, en lisant ces tirades, chez les voisins de Michelet, les Jésuites de la rue des Postes.

Un des résultats de cet enseignement fut qu'on les menaça de mort. Ils purent un jour, sur leur porte, lire cette affiche : « Mort aux Jésuites! Mort à ceux qui veulent semer le trouble et la désunion dans la France ! . . . Mort à ceux qui traitent Molière d'excommunié ! ... Si les Jésuites continuent à faire la mauvaise tête, on les fera danser, eux et leurs boutiques. Avant huit jours ils rôtiront; on leur fera gagner le ciel par le martyre. Il faut un exemple qui épouvante cette canaille et les étudiants se chargeront de venger l'Université, puisque le gouvernement ne veut pas s'en charger. Gare à eux! » (2).

Au fond, était-ce bien aux Jésuites qu'on en voulait

(1) Page 2. Hélas! non, ce n'est pas un tableau d'imagination. Seulement ce ne sont pas les Jésuites qui enfoncent ainsi, par le moyen de la délation, la France dans la bouc.

(2) Grandidier, Vie du Père Achille Guidée, Amiens, 1865, p. 207.

au Collège de France? Des leçons de Quinet et de Michelet, serait-il difficile de détacher une foule de traits qui, tout droit, atteignent le clergé et FEglise? Les deux amis ne prenaient même pas la peine de dissimuler. Ils se rangeaient franchement, — piais où était le courage en Tan de grâce 1843? — du côté de la révolution, du côté de ceux qui, à quelque époque que ce fût, avaient combattu l'Eglise; et Ton sait le résultat. Il dépassa de beaucoup les intentions. Derrière les Jésuites, l'Eglise; mais derrière l'Eglise on atteignait le trône. Grâce en grande partie aux deux professeurs, la jeunesse des écoles avait cessé d'être catholique et était devenue républicaine. Le gouvernement existant, celui de Guizot, Cousin^ Yillemain, Dupin, Rossi, n'était pas le moins à plaindre en toute cette affaire. En attaquant les Jésuites,, ennemis-nés, disait-on, de toute autorité qui n'est pas la leur, on avait mené les passions à l'assaut de l'autorité légale et existante. Ce n'était peut-être pas prévu : était-ce illogique? (1).

Pour ce qui est de Michelet, cette date 1843 lui fut fatale. Elle marque le commencement de la décadence. « L'une des extravagances de sa dernière manière sera de prétendre distinguer deux François 1er, l'un avant, l'autre après Vabcès; deux Louis XIV^ l'un avant, l'autre après la fistule; comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer deux Michelet, l'un avant, l'autre après les Jésuites » (2).

(1) Thureau-Dangin, V, p. 509-510.

(2) Thureau-Dangin, V, p. 508.

Les leçons du Collège de France sont d'une extravagance sans mélange. Mais l'exaltation tomba. Deux ans après, on eût dit que Michelet essayait de se ressaisir. Son nouveau livre, Le prêtre, la femme, la famille, tout aussi odieux, est un peu moins fou. Le fond est le même, plus accentué encore peut-être, la forme n'est plus d'un halluciné. C'est une longue diatribe contre la confession, instrument du prêtre pour accaparer la famille par la femme. Livre immonde par certains côtés. Michelet en est venu à ne plus pouvoir toucher aux choses les plus saintes sans les salir. Je fais allusion à ce qu'il ose écrire de sainte Chantai et de saint François de Sales (1).

Quant aux Jésuites, ils sont les docteurs de ce clergé malsain et malfaisant.

« Intrigants, brouillons, insolents sous forme rampante. Leurs pénitents mêmes qui les trouvaient fort commodes ne laissaient pas par moments d'en prendre dégoût ». Sceptiques en morale. « Leur mine seule était une satire. Ces gens, si habiles à s'envelopper, suaient le mensonge; il était tout autour d'eux, visible et palpable. Comme un laiton mal doré, comme les saints joujoux de leurs églises pimpantes, ils luisaient faux à cent pas : faux d'expression, d'accent, faux de geste et

(1) Nous citons d'après l'édition Flammarion, in-8°.

d'attitude, maniérés, exagérés, souvent mobiles à l'excès. Cette mobilité amusait, mais elle mettait en garde. Ils pouvaient bien apprendre une attitude, un maintien; mais les grâces apprises, les allures savamment obliques, onduleuses et serpentines^ ne sont rien moins que rassurantes. Ils travaillaient à se faire simples, humbles, petits, bonnes gens... La grimace les trahissait ». Une chose pourtant gagnait les femmes : ils avaient pour les enfants des caresses de grand-mères. Et c'était leur suprême habileté. « Ils aimaient tant les enfants qu'ils auraient voulu les élever tous ». Artificieuse politique qui fait employer des moyens tout opposés en des questions semblables, ici la férocité, là une étrange douceur : férocité, car les Jésuites sont d'impitoyables plagiaires : plagiarius, voleur d'hommes (1).

Devant les âmes se pose la terrible question du salut. Le théologien, le vrai, répond : « C'est la grâce du Christ qui nous tient lieu de justice, et sauve qui elle veut. » Ce principe, Rome n'en veut pas, et par là, bannit le christianisme de son dogme; survient le juriste, c'est-à-dire le Jésuite : « Ce qui vous sauvera, ce seront vos œuvres, l'emploi que vous ferez de votre libre arbitre ». Et voilà, semble-t-il, qui est juste. Vous péchez et vous expiez. Mais le juriste jésuite trouve moyen d'anéantir l'expiation. La faute est petite, elle n'existe même pas. « Au pis, si elle reste faute, elle sera lavée par les bonnes oeuvres; or, de toutes, la meilleure, c'est de se vouer aux Jésuites, à l'intérêt ultra- Ci) Pages 50 à 54.

montai n. » On a l'air de sauver la liberté, en réalité, on la confisque au profit de l'autorité. Rome avait livré le christianisme : le Jésuite livre la morale, en attendant que le monde — le monde gagné par les confesseurs, — livre la famille (1).

« L'essentiel pour les Jésuites, c'est d'affaiblir, d'amoindrir, de rendre les âmes faibles et fausses, de faire les petits très petits et les simples idiots : une âme nourrie de minuties, amusée de briborions, devait être facile à conduire. Les emblèmes, les rébus, les calembours moraux étaient très propres à cela... Toutes ces petites sottises réussissaient à merveille chez les femmes désœuvrées, en qui l'esprit était faussé dé longue date par la galanterie sans idées. Pour leur plaire, en tous les temps, il n'a fallu que deux choses : premièrement les amuser, partager leur goût pour le petit, le romanesque et le faux; secondement les flatter, les gâter, dans leurs faiblesses en se faisant plus faible, plus mol, plus femme qu'elles (2).

Faut-il continuer? montrer à la suite de notre auteur qui a « pris ses preuves historiques chez les plus purs et les meilleurs de ses adversaires, qui cite peu, mais exactement et toujours après avoir minutieusement vérifié » (3), les Jésuites faisant la chasse au péché, cherchant toujours un moyen d'aller plus loin dans l'indulgence, de renchérir sur le prédécesseur, si bien que le péché « ne savait plus où se réfugier dans la vie

(1) Pages 77-81.

(2) Page 86.

(3) Page 45.

humaine »? Ce fut le tort de Pascal de ne pas accentuer ce développement progressif par où les casuistes allaient renchérissant l'un sur l'autre (1).

Voici pour terminer, le Jésuite calomniateur : « Un chœur de trente mille hommes, répétant tous les jours la même chose dans le monde chrétien ! qui résisterait à cela? C'est là proprement l'art jésuite, et ils y ont été incomparables. Il leur fut dit à leur naissance à peu près comme Virgile dit à son Romain dans le passage si conn\i(ExcudentaHispirantiamolliusaera...) : «D'autres animeront l'airain, ou donneront la vie au marbre; ils excelleront dans d'autres arts... toi, jésuite, souvienst'en, ton art est la calomnie (2). »

Laissons de côté les Jésuites corrompus eux-mêmes, pour avoir trop corrompu le monde, et arrêtons-nous, pour n'avoir pas à dire les blasphèmes que le culte du Sacré Cœur amène sous la plume du visionnaire. Michelet trouve quelque part que Eugène Sue, « notre admirable romancier, a eu tort d'idéaliser à ce point les Jésuites, de les peindre comme de fortes têtes, des calculateurs profonds ». Lui certes, n'a rien idéalisé, et son Jésuite — 30.000 hommes, c'est son chiffre — est bien absolument et complètement monstrueux (3).

« Michelet, écrit M. Lanson, lira dans les textes tout ce qu'il voudra; avec une subtilité féroce d'inquisiteur, il n'y aura bassesse ou crime qu'il ne prête à ceux qu'il n'aime pas. Il exprimera aussi des faits tout ce

(1) Pages 88-89.

(2) Page 99.

(3) Pages 108, 216, note.

qu'il voudra, par le plus outré, le plus intempérant symbolisme qu'on puisse voir. Son imagination domi-1 née par sa foi et ses haines devient une machine à déformer la réalité. Son histoire, dès lors, débordant de diffamations et de calomnies fantaisistes, tournant à l'hallucination délirante, nous donne à chaque instant, l'impression d'être du même ordre que la Légende des siècles ou les Châtiments » (1).

En ce qui regarde les Jésuites, ces « diffamations et calomnies fantaisistes » de Michelet, ont cependant une importance capitale. Qu'on y regarde un peu de près, sous les réquisitoires savants que nous aurons à analyser plus loin, il ne faut pas gratter beaucoup pour trouver du pur Michelet (2).

Après ces enfants terribles du Collège de France, qui osaient bien se donner comme les interprètes autorisés du monde officiel, voici les grands universitaires et les grands politiques.

Par deux fois, en 1844 et 1846, Cousin, Villemain, Thiers, et d'autres encore auxquels il faut bien ajouter Guizot, furent amenés à parler de la Compagnie de Jésus. C'était toujours pour lui faire son procès, et

(1) Histoire de la littérature française, 5e édition, p. 1011.

(2) Voilà pourquoi nous ne nous attardons pas à réfuter ces folies : nous en retouverons plus loin la substance.

montrer quels dangers sa présence dans un pays, à bien plus forte raison son éducation, feraient courir à l'Etat et à la société. En tout cela, peu de faits, mais, c'était alors la mode oratoire, beaucoup d'idées générales, ce qui veut dire, quand on est sur un terrain faux, beaucoup d'idées creuses et de déclamations.

Ajoutons, pas mal de mauvaise foi.

Le cardinal de Bonald venait de condamner le Manuel de droit public ecclésiastique, œuvre ultra gallicane de M. Dupin. Soixante évêques adhérèrent, publiquement à l'acte de l'évêque de Lyon. Fureur des parlementaires. Dans un conciliabule secret, les chefs de la gauche, Thiers, Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, décidèrent d'opérer « une sortie » sur la situation légale des Jésuites en France. De là les interpellations des 2 et 3 mai 1845. Toujours même tactique : dériver sur l'odieuse congrégation, les coups que l'on n'ose porter directement à l'Eglise et à l'épiscopat (1).

Mais enfin, pourquoi faire payer aux Jésuites ce qui était le fait des évêques? M. Thiers nous le dira. Il demandait qu'on appliquât « les lois existantes ». Il protestait, bien entendu, de son profond respect pour l'auguste religion de son pays, mais une autre chose l'enflammait d'un égal amour, remarquait L. Yeuillot, « les augustes lois qui proscrivent les ministres de cette auguste religion ». Le péril, c'était la lutte acharnée des évêques contre l'université. Les évêques, ces derniers temps, ont beaucoup écrit. Les Jésuites, notez le

(1) Lecanuet, t. II, p. 250. Thureau-Dangin, t. V, p. 548.

malicieux adverbe, en sont probablement coupables. Donc... Ambitieux et intrigants, il ne réclame d'ailleurs contre eux ni la mort, ni la prison, ni l'exil, ni même l'amende. Seulement qu'on les" disperse par voie administrative (1). On sait la suite, la mission Rossi et son échec.

Une petite pointe de ridicule ne manqua pas à certains orateurs, Victor Cousin, par exemple. Il y avait du comédien en lui : son éloquence était « truquée », sa mise en scène avait pu réussir en Sorbonne, devant un auditoire juvénile. Mais, à la Chambre des Pairs, devant ces hommes rassis, mûrs et plus que mûrs, il n'eut pas le bon goût de comprendre qu'il fallait parler un autre langage. Il est vrai qu'il défendait sa chère Université. Sur ce Pro domo sua, il faisait d'inlassables variations.

Orateur politique assez terne jusque-là, on eût" dit que le dieu l'avait saisi. Mais le dieu lui jouait de mauvais tours. Cousin se livrait à des lamentations pathétiques. Il adjurait, pleurait, posait en victime. L'accent, lé geste, la mimique, tout faisait sourire. Prononçait-il le nom des Jésuites? sa voix tremblait, il

s'éloignait avec horreur du verre d'eau sucrée du

poison peut-être î Ecoutons le terrible Veuillot, rendant compte de la séance du 14 avril 1845.

« M. Cousin a commencé d'un ton dolent. Il se meurt ; il n'est sorti que pour observer ce qui se passe; il

(1) Thicrs, Discours, t. VI, p. 617. Veuillot, Mélanges, lre série, t. II, p. 86. Lecanuet, Berryer, p. 194. Il n'est que juste d'ajouter que M. Thiers, en 1850, parla tout autrement et défendit les droits des Jésuites.

supplie ses collègues d'avoir pitié de lui, et de permettre qu'il parle de sa place, car il va rendre l'àme : tout cela d'un air à fendre les rochers, et avec une télégraphie qui fait sourire les pairs, les huissiers, les spectateurs. Le garçon qui porte l'eau sucrée va le dire à ses camarades; les portes s'entre-baillent; de tous côtés des têtes curieuses viennent contempler les évanouissements de M. Cousin. Ces petites grimaces achevées, notre moribond entre en matière, et d'une voix de stentor, pendant près d'une heure, il se livre aux emportements du zèle universitaire le plus fougueux'. Ce qu'il dit, c'est... qu'il faut chasser les Jésuites ».

« Il est notoire, s'écrie-t-il, qu'en présence de tant .de. lois anciennes et nouvelles qui se fortifient et se confirment les unes par les autres, il est, dis-je, notoire qu'une fameuse congrégation

M. le comte Beugnot. — Ah ! nous y voilà!

M. Cousin. — Oui, nous y voilà : avez-vous donc cru que j'hésiterais à dire hautement ma pensée? Oui, une fameuse congrégation existe et marche tête levée, en opposition aux lois... Je n'hésite pas à me déclarer l'adversaire de la corporation; il en arrivera ce qui pourra».... ».

Rire général, note discrètement le Moniteur. Veuillot commente : « Un éclat de rire, une sorte de huée unanime a salué encore cette parole : c'a été la dernière punition de ce genre infligée à tant de bizarrerie » (i).

(1) Mélanges, ir9 série, t. I, p. 27 ; Lecanuet, t.. II, p. 205, 206. Thureau-Daugin, t. V, p. 552, etc.

Quant au fond des choses, ne signalons qu'un détail- A ceux qu'il s'agissait de maintenir hors du droit et de la liberté commune, Cousin refusait toute aptitude pédagogique. Reproduisant, en style d'honnête homme, les réquisitoires de Quinet, auquel il faisait, nous aurons à le signaler, d'étranges emprunts : « On fait sourire ou frémir, déclarait-il, ceux qui ont quelque connaissance en ces matières, lorsqu'on parle du génie des Jésuites pour l'éducation. Ce génie n'a jamais consisté que dans l'art de s'insinuer par une bonhomie réelle ou affectée dans les esprits et dans les âmes, et de discerner assez bien les vocations surtout dans leurs novices ». Chose curieuse cependant, ce même V. Cousin, quelques années auparavant, avait emprunté, pour l'imposer aux lycées, le plan d'études des Jésuites en leur collège de Brugelette (1).

Un autre aussi eut en cette affaire sa part de ridicule, qui, hélas! tourna au tragique. Ce fut le pauvre Villemain. Il était très écouté alors. Entre tous les grands universitaires du temps, c'était le charmeur. Nous le trouvons aujourd'hui superficiel. Mais ses auditeurs ne voyaient que l'orateur brillant, facile, fin, spirituel, harmonieux, qui, dans une promenade légère, vous emportait à fleur des faits et des œuvres. Abrité derrière Pascal, il avait le premier lancé son coup de clairon; et chacun y était allé, à sa suite, de son petit air ou de sa fanfare. Lui-même était revenu à la charge,

(1) Cretineau-Joly, t. VI, ch. VIII. Cousin, Dé fente de l'Université, p. 26, 27.

et les Jésuites avaient peu d'adversaires aussi obstinés.

Or le pauvre grand-maître, en ce temps-là, harcelé de chagrins intimes et de déboires politiques, vit sa haine littéraire pour les Jésuites se changer en idée fixe, en manie de la persécution. Les Jésuites le harcelaient. Il les voyait partout. Sortant de la chambre des Pairs après un discours brillant, soudain, sur la place de la Concorde, il s'arrête. — « Qu'avez-vous? — Vous ne voyez pas? — Non. » Et montrant un tas de pavés : « Tenez il v a là des Jésuites, allons-nous en ».

A la fin de 1844, il fallut lui donner un successeur au ministère de l'Instruction publique. Quant au Constitutionnel, avec son intelligence cou lumière, il montra dans cette maladie une trame des Jésuites. Naturellement (1).

Cependant, parallèlement à cet antijésuitisme de haut vol, iLs'en développait un autre de bas étage. Les vieilles traditions de 1828 n'étaient pas perdues, et l'on trouvait moyen de reproduire les légendes de Montrouge et de les élever presque à la hauteur de l'épopée. .

Le Constitutionnel, en ce temps-là, végétait. Devenu de par le triomphe des libéraux journal conservateur et gouvernemental, n'ayant plus à faire de l'opposition,

(1) Thureau Daugin, V., p. 546, 547. Eglise et Etat, p. 256.

il déclinait. Le nombre des abonnés en 1830 était de 22.000; en 1837 il descendit à 6.610; en 1843 il n'était plus que de 3720. C'est alors qu'il passa aux mains de Louis Véron (15 mars 1844) (1).

C'était une puissance que le docteur Véron, de médecin devenu journaliste. Le scrupule le gênait peu. Aussi avait-il pour spécialité de lancer ou de relancer les affaires. Il fit ses preuves dans la direction de l'Opéra (1831-1835); fonda la Revue de Paris (1829), et en 1843 entreprit de sauver le Constitutionnel, où il était rédacteur. Il y parvint si bien qu'en 1852 il le pouvait revendre à Mires 1.900.000 francs.

L' « article bête » avait réussi quinze ans auparavant. Il fallait trouver quelque chose d'analogue. On venait d'inventer le journal à 40 francs, c'est-à-dire à bon marché. Le prix ayant baissé, le niveau littéraire devait baisser aussi. Donc, pour allécher les lecteurs, on résolut de leur servir des romans par tranches quotidiennes. Tout le secret consistait à ne jamais laisser languir le lecteur. Dans cet art un peu grossier, Alexandre Dumas passa maître du premier coup. Mais il eut vite des émules.

L'arme était neuve encore, pas usée par cinquante ans de service; on résolut de la tourner contre les Jésuites. Le roman-feuilleton permettait de reprendre la guerre interrompue et, de son côté, le Jésuite donnerait un peu de saveur au roman.

Eugène Sue qui venait d'avoir un succès aux Débats

(2) Hatin, Histoire de la Presse en France, t. VIII, p. 589.

pour les Mystères de Paris, fut attiré au Constitutionnel et commença le Juif errant. Résultat tangible : les actions du journal montèrent; Eugène Sue en tira 100.000 fr.; Véron gagna 25.000 abonnés et M. Thiers, patron politique de la feuille, espérait y trouver un ministère (1).

Qu'y avait-il donc dans ce fameux roman qui faisait tourner toutes les têtes, qu'on lisait par toute l'Europe," qui se multipliait en éditions illustrées sur tous les points du globe, qui, le mot est de Ballanche « voyageait plus rapidement que le choléra? ».

Le Juif errant avait une sœur, Hérodiade, dont les descendants vivent encore, les de Rennepont. Ils étaient protestants; le chef de la famille, à la révocation de redit de Nantes, se fit catholique. Il s'était depuis redonné au protestantisme : on le disait du moins. D'où, grande colère des Jésuites et dénonciation de l'hérétique relaps. Leur vilenie leur fut payée de la fortune du coupable. Mais il parvint à leur soustraire 150.000 francs. Cela se passait en 1690. Cette somme rondelette, placée à intérêts, devait, d'année en année, s'accroître des intérêts capitalisés jusqu'au 13 février 1832. Cette année-là, les héritiers de Rennepont, avaient, mais bien exactement, le 13 février, à se réunir dans une maison, 3, rue Saint-François, pour l'ouverture du testament. Aussi, depuis un siècle et demi, les Rennepont, toujours par ordre du testament, portent

(1) Thureau-Dangin, t. VI, p. 77, 78 : Nettement, Roman- feuilleton, p. 121. Veuillot, Mélanges, série 1, 1. 1, p. 343, 353. Les libres-penseurs. p. 242.

tous au cou une médaille où figure, avec l'effigie de la semelle du Juif-errant, sept clous en croix, la date et l'adresse ci-dessus.

Or on touche à Tannée 1832. Les Rennepont sont dispersés. Il se passe bien des choses en deux cent cincinquante ans. Parmi les héritiers éventuels, il y a deux filles d'un maréchal de l'Empire, un prince indien, un artisan débauché et ivrogne, la fille du comte de Rennepont et le Père Gabriel Rennepont, missionnaire catholique. Reste à se trouver au rendez-vous, à la date fixée, dans la maison restée murée depuis 1690. Mais les Jésuites sont là.

Donc, vulgaire histoire de captation de testament, cette fois pour un héritage gigantesque. Voilà près de* deux siècles — Eugène Sue négligeait la suppression de la Compagnie pendant cinquante ans — que les Jésuites, avec une méthode et une suite effroyables surveillent aux quatre coins du globe cette intéressante famille, guettant les gens, le lieu et l'heure. A tout prix, il faut empêcher les héritiers de se trouver au rendez-vous à la date fixée — sauf un, préalablement enrôlé dans la Compagnie. Il est pour le moment aux Montagnes rocheuses, et, seul, se trouvera là, le 13 février 1832, rue Saint-François, n° 3. Et c'est une lutte épique entre les madrés Jésuites et le Juif errant en personne, qui vit toujours, aidé d'Hérodiade, à qui il donne parfois des rendez-vous au bord du détroit de Behring.

Et la scène se transporte d'Amérique à Paris, puis aux Indes, et durant quatre volumes, c'est, au sujet tantôt d'un Rennepont, tantôt d'un autre, la même

question obsédante : « Arrivera -t- il? n'arrivera -t- il pas? » Emprisonnements, évasions, trahisons, internements dans les maisons de santé, chantage, réclusion à Clichy, naufragés; et toujours et partout, faisant tout et profitant de tout, les Jésuites.

La Compagnie de Jésus est une gigantesque bande de scélérats, avec des agents aveuglément dévoués dans le monde entier, n'ayant qu'un but, avancer les intérêts de la Société per fas et nefas, c'est le mot d'ordre, par le crime si c'est nécessaire. Il y a une scène qui est classique, celle où l'immortel Rodin rend compte à l'abbé marquis d'Aigrigny des affaires de la Société. On y apprend que l'enlèvement ordonné par les Jésuites en Espagne a réussi; qu'ils font faire pour l'Italie par un écrivain perdu de mœurs, un infâme à leurs gages, un écrit incendiaire contre les Français; qu'ils entretiennent auprès d'un prince, qui n'est pas nommé, un agent qu'ils exercent au régicide, et comme l'assassin éprouve encore un dernier scrupule, le supérieur des Jésuites de Paris ordonne de continuer à agir sur son imagination par le silence et la solitude, et de lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous. Passons par dessus quelques malpropretés, car les Jésuites mettent la main à tout. Ils donnent vingt-cinq louis de gratification à Fra Paolo qui, par les calomnies, a réduit Boccari, chef célèbre des patriotes italiens, au désespoir et au suicide.

Perfides, mais aussi tout-puissants. Et avec quel orgueil Rodin contemple le globe terrestre sur lequel de petites croix rouges marquent tous les endroits où

la Société a des agents puissants. Avec quelle satisfaction d'Aigrigny dit à la marquise de Saint-Dizier : « Ce voyage à Rome m'a donné une idée formidable de notre pouvoir. C'est un curieux spectacle que de voir, de si haut, le jeu régulier de ces milliers d'instruments dont la personnalité s'abrite continuellement dans l'immuable impersonnalité de notre Ordre. Quelle puissance nous avons ! Je suis saisi d'un sentiment d'admiration presque effrayée en songeant qu'au bout de quelques mois l'homme n'a plus de l'homme que l'enveloppe ; intelligence, libre-arbitre, conscience, tout est chez lui atrophié par l'habitude d'une obéissance muette et terrible ».

Débauché d'imagination qui soulevait le cœur aux fins lettrés du temps, et qui, le mot est de Louis Veuillot, était littéraire comme un combat de chiens. Qu'en restera-t-il? Un nom et un type : Rodin.

Si d'Aigrigny est le Jésuite grand seigneur viveur et élégant, Rodin est le Jésuite de bas étage, crasseux, crapuleux, l'espion en chapeau cabossé, en redingote grasse, en souliers huilés, tour à tour sinistre et bouffon, pittoresque et tragique. Il a un compère, Morok, qui tient une ménagerie. Ce dompteur de fauves, solide, massif, fait travailler la panthère noire, ad Majorera Dei gloriam. A la porte de la baraque, on distribue crucifix, paroissiens, chapelets, images pieuses. Ce genre de déguisement esf assez dans la tradition antijésuitique : mais il y a mieux.

Rodin, petit, maigre, sec, toujours en mouvement est le « mouchard » par excellence. Au sortir d'un

cabaret, où il espionnait un ivrogne, il grimpe dans une mansarde pour espionner une femme. Il passe son temps à changer d'habits et de perruques. Il est sans le moindre usage du monde, sale et laid, c'est un cuistre. Mais c'est un cuistre dont l'habileté touche au génie. Sans l'ombre d'un scrupule, bien entendu, et tout près à saluer le choléra comme un allié. Mais qui devinera jamais quelle ambition ce Jésuite populacier roule dans sa tête? Il veut être pape, ni plus ni moins, non pas le « pape noir », mais le « pape blanc ». Les cardinaux le lui ont promis, et il a sur le chantier ses encycliques. Invraisemblable? Pas du tout. Eugène Sue connaît ses auteurs, et il cite en note Sixte Quint.

Or, à travers toutes ces invraisemblances bouffonnes, Rodin donne l'illusion de la vie. On a vu ce type là quelque part, mais où? Eugène Sue Ta pris en pleine réalité, mais dans quel monde? Avec assez de vraisemblance on à répondu : dans le monde maçonnique. Nous aurions alors une réédition originale du Jésuite francmaçon déjà rencontré plus haut. Le romancier était homme des Sociétés secrètes. Ce qu'il voyait dans ce milieu très particulier qui était le sien, il l'a transporté dans son roman, mettant simplement S. J., où il faudrait trois points.

Sur la mappemonde où Rodin plante ses petits drapeaux, une des villes jésuitiques se trouve être Gharlestown, la Rome des francs-maçons. Simple hasard peut-être. Mais la ménagerie du Jésuite dompteur et distributeur de chapelets remet en mémoire ces Musées

des horreurs, qu'on voit dans les foires, où Ton va s'édifier sur l'inquisition et la Saint-Barthélémy, et à la porte desquels on vous inonde de petits papiers multicolores anticléricaux. Ces tracts, vraies « planches » maçonniques, où, à défaut de trois points, on retrouve toutes les idées des basses loges sur l'obscurantisme, la liberté, l'égalité, la fraternité, l'immortelle révolution, qui en fait les frais? Ce n'est pas le pauvre diable d'artiste forain, à coup sûr. Quant au grotesque Rodin, le crapuleux voyou, l'espion répugnant, lui aussi est assez reconnaissable. « Chacun pourrait citer tel membre du « Collège des rites » qui se fait régulièrement ramasser ivre-mort au moins une nuit sur deux chez les mastroquets de son quartier. Personne n'ignore que la maçonnerie ne regarde pas toujours à revêtir de ses titres les plus flamboyants les plus stupéfiantes fripouilles et que tel de ses plus gros dignitaires empeste volontiers le gros vin et la crapule sous ses plus reluisantes ferblanteries (1). »

Quoi qu'il en soit de ses origines, Rodin hanta les imaginations pendant quelque temps. Dans les hospices d'aliénés, les gardes-malades s'entendaient appeler parfois « vil Rodin! » Aujourd'hui encore le héros d'Eugène Sue est resté comme l'incarnation du jésuitisme. Il y a plus, quand un érudit quelque peu distrait écrit un nom de Jésuite ayant quelque lointaine analogie avec celui-là, Alexandre de Rhodes, par exemple, c'est Rodin qui

(1) Maurice Talmeyr, Un type, dans le Gaulois, 18 septembre 1906. Comme le journaliste que nous citons, nous donnons ces rapprochements à simple titre d'indication.

obstinément vient se mettre sous sa plume (1). Le roman lui-même n'est point absolument démodé. Après soixante ans, quand le vent souffle d'un certain côté, Ton réédite le Juif errant, à l'usage du bon peuple qui aime les fortes boissons. Quant aux histoires littéraires elles ont définitivement banni l'auteur de leurs listes d'immortels. On le cite seulement parmi les plus audacieux des industriels de lettres : c'est tout ce qui reste de sa gloire de mauvais aloi.

Michelet, Quinet, Libri, Eugène Sue, V. Cousin, Villemain, Thiers; la liste est déjà imposante, des écrivains ou orateurs qui, vers 1845, se donnent la tâche de discréditer, et s'il est possible, de détruire la Compagnie de Jésus. Elle est loin d'être complète.

Et, par exemple, il nous faut bien ici sortir de France un instant, et signaler au passage Vincent Gioberti (2).

(1) Nettement, Roman- feuilleton, p. 168. C'est M. Rabbe, qui, dans la Revue historique, Nov. Dec. 1899. p. 282, a transformé le Père Alex, de Rhodes en Père Rodin (cfr. Etudes, 1899, t. IV, p. 541, art. de H. Chérot).

(2) Gioberti, Il Primato morale e civile degli Romani, 1843; Prolegomeni del Primato, 1845; II Gesvita moderno, 1848. — "Voir les réfutations de Curci, Fatti e argomenti, 1845; Una Divinazione sopre le tre ultime opère di V. Gioberti, 1849. Correspondant, 1847, tomes 19 et 20, articles de C. Lenormant. Kannengieser, Les adversaires du pouvoir temporel, p. 250 et suiv., 1893. — Crétineau-Joly, t. VI, cb. 8. Cantu, Les hérétiques d'Italie, t. V, p. 274, etc.

Ce prêtre piémontâis, alors réfugié en Belgique, se faisait en ce temps-là l'apôtre d'une utopie généreuse et patriotique; rêve gigantesque de grandeur humaine pour la papauté et l'Italie. Il appelait de ses vœux l'heure prochaine, où, comprenant enfin sa vraie vocation, l'Italie au lieu d'être humiliée, émiettée, sans force et sans gloire, reprendrait sa place d'autrefois en tête des peuples. Une ère nouvelle de civilisation allait commencer. Une fois de plus l'Italie se retrouverait maîtresse et flambeau du monde. Elle se grouperait donc en fédération. Et comme, pour elle, le progrès religieux est inséparable du progrès civil et moral, c'est la papauté, mais une papauté plus italienne que jamais, qui présiderait à ses destinées. Telle est la thèse, qu'en 1843, de Bruxelles, il lançait dans son Primato morale e civile degli Italiani, ouvrage coloré, enthousiaste, éloquent; magnifique façade cléricale, qui cachait assez bien ses arrière-plans révolutionnaires, pour que beaucoup, dans le bas clergé, en aient été séduits.

Or, dans les éloges que l'auteur distribuait un peu à tout ce qui était italien, les Jésuites avaient eu leur part. Plus tard, il s'en expliqua : « J'aurais voulu, disait-il, me risquer à les convertir, si c'était possible, c'est-àdire, à les rendre en Italie ce qu'ils sont en Irlande et en Amérique : d'excellents citoyens ». Bref, il voulait les enrôler dans le mouvement qui, en ce temps-là, entraînait aux révolutions la jeune Italie. Les Jésuites ne le suivirent pas comme il l'eût voulu. Aussi, deux ans plus tard, 1845, dans un nouvel ouvrage, Proie-

gomeni del Primato, il les attaqua de front, faisant retomber sur eux toutes les fautes de la papauté. L'année suivante, il rééditait son Primato, avec une page belliqueuse à leur adresse. Et comme les Jésuites, par la plume mordante de Curci avaient répliqué, il lança, mai 1847, il Gesuita moderno, qui fut suivi en 1848, d'une Apologia del Gesuita moderno.

Le Gesuita moderno est un pamphlet monstre, 2837 pages en cinq volumes.

Que reproche aux Révérends Pères ce prêtre ultramoderne? Tous les crimes. Il est clair que s'ils avaient consenti à accepter le programme de la «jeune Italie », on eût passé l'éponge; mais, puisqu'ils s'obstinaient dans leur mouvement rétrograde, rien ne leur était pardonné.

Ils sont cause de la décadence italienne du xviie siècle. Ils ont empoisonné Clément XIV, ou si ce n'est pas eux, c'est du moins quelqu'un de leurs amis. Ils ont provoqué les récents massacres de Lucerne, etc., etc.

Quant aux injures, s'il y avait, selon le maître d^philosophie de M. Jourdain, cinq ou six manières de dire : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour », il y en a deux mille peut-être, suivant M. Gioberti, pour exprimer cette pensée : Les Jésuites sont des scélérats, ennemis de la civilisation, des lumières, de la liberté. A chaque page on lit les aménités suivantes : « stupide ignorance, ignoble et vile nature, menteurs effrontés, ignorants, blasphémateurs iniques, sans foi ». Leurs écrits « sont des chefs-d'œuvre de mensonge et d'insolence; leur conduite, un

composé de colère, de haine, des artifices les plus hbnteux et les plus criminels. Les Jésuites sont des âmes dures et cruelles, des âmes de fer, impénétrables aux sentiments les plus sacrés, aux plus nobles affections : monstres d'orgueil, insatiables, d'un égoïsme révoltant; enclins à la fraude, à l'imposture, à la calomnie, sans entrailles, ministres de perdition, apôtres de l'enfer, en somme le fléau le plus funeste et le plus terrible qu'on ait vu de toute vie humaine et chrétienne ». Il nommait et diffamait des personnes réelles et vivantes, comme lui ayant été dénoncées par des amis; et, entre autres accusations, il avançait que, dans les écoles des Jésuites, « on prêche une morale relâchée qui n'a du christianisme que l'apparence; des mœurs dont les païens honnêtes rougiraient; une justice contraire aux lois publiques, et qui ne peut avoir d'autre sanction que celle que lui donnent des brigands » (1). Ce ne sont pas les livres les mieux faits qui ont le plus d'action sur les événements. Le Gesuita moderno était une œuvre de passion et de colère, diffuse et déclamatoire; elle n'en eut pas moins son résultat presque immédiat; les Jésuites furent chassés du Piémont et du royaume de Naples, en attendant d'être expulsés de Rome.

(1) Cantu, p. 276. Lenormand, loc. cit., t. XX, p. 13 et suiv.

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