IV. Antijésuitisme sectaire et franc-maçon. V. Conclusion
Revenons en France.
L'antijésuitisme, sous la monarchie de Juillet, n'avait pas eu toutes les suites qu'on s'en était promis. Il avait abouti à la mission Rossi, c'est-à-dire en somme à rien de sérieux. En 1849, lors des grands débats autour de la liberté d'enseignement, les Jésuites furent encore mis en cause : il s'agissait de savoir si, Français comme tout le monde, ils auraient, comme tout le monde, leur part des libertés françaises. A cette occasion, M. Thiers fit encore une charge à fond contre
eux, cita les arrêts du parlement, invoqua Bossuet, l'opposition d'une partie notable du clergé, les répugnances de l'esprit public; il leur reprocha de n'être pas un Ordre vraiment français, et le reste. Victor Cousin vint à la rescousse. Cela se passait non à la Chambre mais à la Commission. L'abbé Dupanloup défendit les Jésuites. Il le fit avec tant de force qu'en sortant Thiers disait : « Cousin, Cousin, il a raison l'abbé, nous avons combattu contre la justice ». Cette fois la justice l'emporta (1).
Pour une trentaine d'années il n'y eut plus d'antijésuitisme parlementaire et politique. Tout au plus pourrions-nous signaler, à la tribune du Sénat, sous l'empire, quelques sorties du président Bonjean. Elles ne prouvent qu'une chose, c'est que l'esprit d'Etienne Pasquier, et d'Arnauld l'ancien, de la Chalotais et de Montlosier, se transmettait de génération en génération, s'adaptait à tous les régimes, et que, partout et toujours, sans autres preuves qu'un préjugé indiscuté, on considérait la Compagnie de Jésus comme incompatible avec les gouvernements quels qu'ils fussent. Elle est, disait-on, une société politique, pas autre chose. Quant à son programme, on l'interprétait au gré des circonstances. Les parlementaires de Louis XV avaient présenté les Jésuites, qu'ils voulaient perdre, en adversaires de la royauté. Ceux de Louis-Philippe et du second Empire, les voyant, avec la grande majorité des catholiques
(1) De la Gorce, Histoire de la seconde République, I, p. 284. H. de Lacombe, Les débats de la Commission de 1849, Paris, 1879, p. 322. Lecanuet, Montalembert, t. II, p. 456 et suiv.
d'alors, fidèles à la monarchie traditionnelle, en firent les ennemis irréconciliables de tout système libéral et républicain. Leurs missionnaires de campagne, sans doute pour avoir rappelé aux riches leurs devoirs, furent accusés de propagande socialiste. Mais qu'importent les prémisses? la conclusion seule comptait : pas de Jésuites (1). Pendant un bon quart de siècle, on s'en tint là.
Trente ans de paix dans un pays, surtout dans un pays miné par la révolution, c'est beaucoup pour la Compagnie de Jésus. Il est vrai que sur les frontières, il n'en était pas de même. Il est vrai encore qu'en 1871, elle eut à payer l'impôt du sang. Mais les massacres de la Commune, qui enrichissaient de cinq nouveaux noms son long martyrologe furent un épisode sans lendemain. Durant ce temps, l'antijésuitisme français sommeille; ou plutôt il se confine dans la littérature. Drames et romans, livres d'histoire et de critique, forment un petit courant ininterrompu où les outrances d'Eugène Sue et de Michelet se diluent et se rendent acceptables. Nous parlerons plus loin des auteurs de cette période, comme Sainte-Beuve et Taine, qui se sont occupés des Jésuites, non en sectaires, mais simplement en savants prévenus. Tenons nous en pour le moment à la littérature de fiction.
(i) Voir dans la Vie du R. P. X. de Ravignan, par le Père de Ponlcvoy, t. Il, p. 178, la conversation de ce Père avec Napoléon III, en 1854. du Lac, Jésuites, p. 209.
Je ne parle pas, bien entendu, des romans-feuilletons. Le Jésuite intrigant, conspirateur, chef de société secrète, restait trop utile aux industriels littéraires pour que, au nom de je ne sais quelle conscience historique, on se privât de ses services. Le Jésuite d'Alexandre Dumas est moins odieux, beaucoup plus drôle, mais tout aussi vrai que celui du Juif errant. C'est dans le Vicomte de Bragelonne (1849-1850) qu'on voit Aramis, l'Aramis des Trois Mousquetaires, devenir évêque de Vannes, puis général des Jésuites. « Il fallait au Dieu de justice et de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu ... Cet instrument, c'est moi. J'ai l'acuité, j'ai la persévérance, je gouverne un peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu : « Patiens quia œternus... Vous ne saviez pas traiter avec un roi? Oh! Monseigneur, roi d'un peuple bien humble, roi d'un peuple bien deshérité : humble parce qu'il n'a de force qu'en rampant; deshérité parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne récolte les moissons qu'il sème, et ne mange le fruit qu'il cultive. 11 travaille pour une abstraction, il agglo*mère toutes les molécules de sa puissance pour en former un homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire une auréole, dorée
aux rayons de toutes les couronnes de la chrétienté » (1).
Pour donner une idée des œuvres ténébreuses de ces Jésuites là, disons seulement qu'Aramis parvient à jeter Louis XIV, l'authentique Louis XIV, à la Bastille, pour le remplacer par son frère jumeau, une créature des Jésuites. Et voilà expliquée la puissance des confesseurs du grand roi.
Après cela, je pense, il est inutile de parler de Ponson du Terrail, de l'auteur des Mémoires de Cartouche et autres fabricants de romans populaires. Signalons pour mémoire l'abbé Michon, auteur du Maudit et de la Religieuse. Dans son Jésuite, il raconte les confessions d'un religieux repentant. Ce Père a voulu réformer son Ordre : on l'a jeté dans un in pace9 d'où il a été sauvé par un Carbonaro.
Mais, paulo majora. Emile Augier, le grand comique du second Empire, en voulait aux cléricaux, gens sans conviction, intrigants, effrontés, dévots par tradition de caste ou nécessité de situation, menant de front les bonnes œuvres et des passions qui n'ont rien d'angélique. De là sortit, en 1862, le Fils de Giboyer. Louis Veuillot et Mme Swetchine, sans parler du protestant Guizot, défilaient dans cette édifiante peinture d'un monde que l'auteur ne connaissait que de fort loin. En 1869, il éprouva le besoin de revenir à la charge. Cette fois, il s'en prenait aux Jésuites, et il écrivit Lions et Renards (2).
(1) Edition Calmann-Lévy, in-12, t. V, p. 269.
(2) Bérenger disait : « moitié renards, moitié loups » ; et Michelet, en 1832 : « l'esprit indépendant de l'Irlande, ce sont les Jésuites qui l'on fait : apôtres et conspirateurs, ils se montrèrent lions et renards »
Comme beaucoup de gens d'esprit, Augier est persuadé qu'il y a deux catégories de Jésuites; les uns bien visibler, et bien affichés, citoyens en soutane qui confessent, prêchent, écrivent et signent leurs livres, et les autres, affiliés, tertiaires, Jésuites en robe courte, société occulte qu'on ne voit nulle part et qui est partout.
Ecoutons ce bout de dialogue entre le vieux Saint- Agathe et sa digne sœur/ Mme Hélier.
Madame Hélier. — « Eh bien, je vous dis que vous êtes de robe courte et qu'en tout ceci vous obéissez à des ordres supérieurs.
Saint-Agathe. — Qu'entendez-vous par robe courte?
Madame Hélier. — Ce que tout le monde entend!
(cité dans Y Ami de la Religion, t.LXXX, p. 210, et dans le Monopole Universitaire, p. 84). La rencontre d'expression parait être fortuite. Pour Augier, les Jésuites sont les renards ; les lions, ce sont leurs adversaires.
Mais la comparaison a peut-être une origine allemande. Les pamphlétaires d'Outre-Rhin aiment à citer la prophétie suivante, faite, disent-ils, par saint François de Borgia mourant : « Nous nous sommes glissés comme des agneaux; nous gouvernerons comme des loups, nous serons chassés comme des chiens, nous nous rajeunirons comme l'aigle ». Ou encore, « chassés comme des loups, nous reviendrons comme des renards ». Bien entendu, ni dans les lettres, ni dans les biographies du Saint, on ne trouve rien de semblable, et c'est au xviii8 siècle seulement que l'oracle est appliqué aux Jésuites. 11 parait remonter beaucoup plus haut qu'eux. Au xiva siècle, on le mettait sur les lèvres de Célestin V, parlant de son successeur, Boniface VIII : Inlrabit ut vulpes, regnabit ut leo, morietur ut canin. Selon un procédé que nous avons déjà signalé à propos de la pseudo-prophétie de sainte Hildegarde, on a appliqué aux Jésuites de faux oracles, qui, avant eux, avaient déjà servi à en décrier d'autres. B. Duhr, op. cit., 884-893.
les laïques comme vous, affiliés comme vous... à ces messieurs.
Saint-Agathe. — Décidément, il y en a donc encore? Vous le croyez?
Madame Hélier. — Et vous? (1) ».
De quoi s'agit-il donc? D'une chose bien simple. Catherine de Birague, orpheline, riche à millions est en âge de se marier. Les Jésuites — maison-mère à Uzès — ont flairé l'affaire. Il faut accaparer la fortune et pour cela faire épouser l'intéressante millionnaire à un de leurs élèves.
.Belle occasion de montrer, d'après Michelet, les fruits de l'éducation cléricale. Comme toujours, c'est avant tout l'efféminement des- caractères par la bigoterie et les petites pratiques. Faire ignorer la vie réelle, enfermer l'enfant dans le cercle d'une vie artificielle; fausser la droiture native des âmes en enseignant l'art des réserves mentales, les petites trahisons et menues intrigues. Ne pas élargir l'horizon au delà des vêpres ou des dévotions; par conséquent, livrer les jeunes gens à la vie, lorsque vient pour eux l'heure d'y entrer, désarmés, vaincus d'avance. Et alors que se passe-t-il? Ou bien l'on n'a dans le monde que de pieux niais; ou bien ces « anciens élèves » restent instruments dociles et inconscients de leurs maîtres, pitoyables marionnettes dont les habiles sournois tirent les ficelles; ou enfin, ils se déniaisent tout d'un coup, et
(1) Acte I, se. VI.
alors malheur aux maîtres dont ils rejettent les leçons.
A cette dernière catégorie appartient le petit vicomte Adhémar.
Voici maintenant les maîtres.
De Jésuite avoué, il n'y en a pas dans la pièce. L'abbé Poirel ne sort pas de la coulisse. Mais il y a le Jésuite de robe courte, Saint-Agathe. C'est Rodin et Tartufe. De l'un, il a les phrases mielleuses et dévotes; de l'autre, le cynisme et l'enthousiasme dans l'intrigue.
Voyons-le en tête à tête avec le baron d'Estrigaud, gentilhomme taré, duelliste, et, lui aussi, intrigant. Il est en train de lui prouver qu'il le tient, qu'il sait de première main sur son compte une foule de choses compromettantes. Donc il ne lui reste plus qu'un parti, travailler pour lui, Saint-Agathe.
Saint-Agathe. — « (Votre raisonnement) pèche par un point qui vous échappe : c'est que mes commettants sont personnellement d'un désintéressement absolu. L'argent pour eux n'est qu'un moyen d'action; qu'il soit dans leurs mains ou dans celles de leurs créatures, peu leur importe; et ils n'auront garde de troquer une force de neuf millions contre une force de huit cent mille francs.
d'Estrigaud. — Même s'il y avait cent mille francs pour vous?
Saint-Agathe. — A quoi me serviraient-ils? Regardezmoi donc! Ne devinez-vous pas que j'ai dû m'habituer de longue main au mépris de tout ce qui est de faste et de sensualité?
d'Estrigaud. — Expliquez- vous donc à votre tour, car du diable si je devine à quel mobile vous obéissez!
Saint-Agathe. — A une passion que vous ne soupçonnez pas vous autres les voluptueux, les heureux du monde! A une passion qui sèche toutes les autres... celle de la domination. Que pourrais-je,, moi chétif, avec ma volonté individuelle? Je l'ai abdiquée pour épouser une volonté collective et la servir aveuglément. Pauvre et ignoré, que m'importe ! J'immole mon esprit et ma chair à l'omnipotence de l'ordre, qui est mon assouvissement; et, quand on me portera en terre après une vie d'obscurité et de privations, le monde ne se doutera pas que ce cadavre sans nom, a fait des orgies de pouvoir, qu'il a senti pas ser dans ses os les plus acres voluptés du despotisme! » (1).
On croirait entendre Aramis, l'ancien mousquetaire; seulement le style de Dumas était plus truculent.
Et Saint-Agathe se montre tour à tour d'une immoralité grossière sur l'idée de famille, très coulant sur les équipées de son élève, hier élevé en serre chaude, aujourd'hui jetant sa gourme, dès que ces folies peuvent servir sa cause; prêt à le pousser dans le duel, prêt à employer pour perdre Champlion les moyens les plus infâmes, calomniant ou médisant à pleine bouche, toujours calme dans le mal; le faisant à froid avec un cynisme onctueux et dévot.
« Aveugle et ingrat! poursuit Saint- Agathe. Qui dispute le terrain pied à pied? qui est depuis trois cents
(1) Acte IV, se. 7.
ans l'âme et le nerf de la résistance? qui soutient dans leurs défaillances les dépositaires mêmes de l'immuable vérité? qui leur impose l'obstination et l'énergie dans leur lutte contre les idées nouvelles? est-ce vous?
d'Estrigaud. — En effet, tenir le progrès en échec, être le génie de l'immobilité, cela ne manque pas.de
grandeur dans son genre Sur ma parole, si je
n'étais d'Estrigaud . . .
Saint-Agathe. — Vous voudriez être Saint- Agathe?
Cela rappelle Tartufe, s'écrie-t-on. Oui, de loin; mais surtout Ponson du Terrail et Eugène Sue. C'est le même romanesque, moins amusant.
Grand art, haute comédie, ajoute-t-on. Mais le grand art peut-il se rencontrer avec l'invraisemblance absolue? Une société où l'on entre avec la certitude d'y vivre anonyme, sacrifié complètement au bien public, heureux et fier d'être la pierre ignorée du grand édifice, ne s'inquiétant ni de son repos, ni de ses plaisirs, ni de sa gloriole, mais voyant toujours uniquement, obstinément la gloire du corps, Augier s'imagine que cela se rencontre. Pareille conception se supporterait encore peut-être en prose historique ou dans un discours parlementaire. Mais qui n'en voit la fausseté radicale, quand on la jette toute vivante en un drame et accentuée par la perspective théâtrale? Aussi la comédie d'Emile Augier ne se joue plus. Elle est, déclare M. Lanson, d'une « violence ingénue ». Augier, si habile à peindre « les coquins, les demi-coquins, les honnêtes gens entamés, tout ce qui a tare ou vice, jusqu'à
Tégoïsme inconscient et la veulerie pernicieuse », a échoué quand il a voulu nous montrer « l'effrayante politique des Jésuites » et leur fantastique agent Saint- Agathe.
Une fois de plus, il est prouvé que la première condition pour avoir la beauté, c'est de chercher le vrai. Augier lui-même a reconnu plus tard qu'il avait dépassé la mesure, et s'est opposé à la reprise d'une pièce qui était une œuvre d'injustice et de lutte (1).
Le monde ecclésiastique a largement défrayé la littérature de fiction au xixe siècle, drames et romans. A une époque où le romanesque et le romantique faisaient place à une conception d'art nouvelle, où l'on professait de traduire du mieux qu'on pouvait les mœurs contemporaines, le clergé devait-il espérer qu'un reste de respect pour les choses saintes le préserverait de ces études indiscrètes? Dans ces peintures plus ou moins hostiles ou moqueuses, les Jésuites ont eu leur part. Plus d'un vertueux auteur s'est fait un devoir social de venir, lui, centième, dévoiler les intrigues de l'incorrigible Société. Ai-je besoin de dire que, neuf fois sur dix., ces peintures anticléricales sont fidèles... exactement comme le serait celle du Jockey-Club, de son monde et de sa vie, par un vicaire de campagne?
(1) Les éloges sont de M. Morillot. E. Augier, p. 118; voir Lanson, Histoire de la littérature française, p. 1051. Doumic, dans Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. VIII, p. 126. Longhaye, Types cléricaux dam le drame et le roman moderne. (Etudes religieuses, 1870, t. I, p. 345).
Emile Augier n'est pas une exception; et voici qui est étrange. A une époque encore où la grande loi littéraire est l'exactitude scientifique; où les romanciers composent sur fiches tout comme le plus consciencieux des érudits, il est une catégorie de sujets pour lesquels on s'affranchit de ces scrupules. On se considérerait comme coupable de lèse-public de décrire les mœurs d'une usine sans avoir été l'observer de près. S'il s'agit de presbytères et de couvents, on s'en tient aux premiers bruits venus et à une observation de pure surface. Et les critiques, aussi bien renseignés que les auteurs, ne manqueront pas de dire en parlant de l'œuvre nouvelle : « C'est étincelant de vérité ».
Et j'ose ajouter que c'est pis encore, quand l'auteur, ayant traversé les milieux cléricaux ou religieux et jeté sa foi aux orties, en vient à exploiter ses souvenirs de jeunesse. Le roman conserve une certaine fidélité de décor. Le profane, en lisant, a l'impression que « c'est vécu » et qu'il est en pleine réalité. Mais cette impression, le public l'avait aussi quand les romantiques prétendaient faire de la couleur locale, et quel spectateur de Ruy Bios ou de Henri III ne. s'est pas écrié : « Comme c'est cela! » Malheureusement, les archéologues et ceux qui « sont vraiment du pays et de la maison », sont venus; du premier coup, passant pardessus l'exactitude illusoire du langage et des manies, des costumes et du mobilier, ils cherchent l'âme et ne la trouvent point, et c'est plus qu'il n'en faut pour déclarer l'œuvre fausse, radicalement fausse. J'ai dans la pensée les Scènes~de la vie cléricale de Ferdinand
Fabre. Libre à ceux du dehors d'y voir des modèles de convenance, de courage, de vertu, de sincérité professionnelle, que sais-je encore? Le prêtre qui le lit en est plus offensé que d'une grosse calomnie de la Lanterne ou de l'Action. On Ta dépeint par ce qui ne lui est qu'accessoire : on a vu dans sa vie exclusivement le petit côté, Félément humain, hélas! indestructible. Mais le côté divin, transfigurant, le seul qui soit d'une vérité totale, où est-il (i)?
Ces quelques remarques me dispenseront de parler de telles et telles œuvres assez récentes auxquelles j'entends bien ne faire aucune réclame. Les auteurs ont cru pouvoir battre monnaie ou se faire un succès littéraire avec leurs souvenirs. A Dieu de les juger. Un mot suffit. De la vie religieuse ou sacerdotale, ou de la vie d'éducateur, ils ont tout conservé... excepté l'âme; et leur peinture ressemble aux réalités, comme à un corps vivant un cadavre d'hier.
Les deux dernières crises d'antijésuitisme en France, 1879-80, 1900-1901, se rattachent à l'histoire de l'article 7 et de la loi des Associations. Comme en Alle-
(1) M. Ferdinand Fabre a quelque part mis en scène des Jésuites (Petite Mère). Mais rien de bien neuf. C'est toujours l'intrigue et l'omnipotence dans les milieux romains.
magne, au temps de Kulturkampf/la guerre aux Jésuites dissimulait mal la guerre aux congrégations, quelles qu'elles fussent, et la guerre aux congrégations préparait la guerre à l'Eglise.
Nous pourrions n'en pas dire davantage. Discours parlementaires, brochures et journaux ne firent que verser au public, pour la centième fois, des lavures de Pascal et de Michelet. Il y eut cependant quelques faits nouveaux. On ne s'en tenait pas à des accusations générales plus ou moins déclamatoires, non pas qu'on s'en privât complètement et la litanie des grandes formules défila plus d'une fois : hostilité pour la société moderne, haine du progrès, esprit d'opposition aux merveilleuses conquêtes de 89, nécessité pour l'Etat de se défendre contre ces ennemis de l'esprit national, etc.
Mais l'éloquence parlementaire, sous la troisième République, n'a guère été une éloquence d'idées. Les orateurs étaient surtout hommes d'affaires, et aux hommes d'affaires il faut des textes et des faits. On leur en fournit.
Un jour, la thèse à défendre est celle-ci : les Jésuites faussent l'histoire, donc il faut leur interdire l'enseignement. Et voici, apportés par le ministre Jules Ferry, des citations de quatre auteurs, pas davantage. Vérification faite, deux de ces auteurs étaient des laïques et un de leurs livres allégués n'était pas livre classique; le troisième, un prêtre, avait été baptisé Jésuite pour la circonstance. Le dernier seul appartenait à la Compagnie. De son texte à lui, il constait que chez les Pères on aime assez médiocrement le protestantime, que de
l'ancien régime on se plaît à voir les beaux côtés, que de la grande Révolution Ton ne goûte ni l'esprit ni les procédés, que la Terreur de 93 leur apparaît comme une monstruosité. Naturellement, le Père Loriquet et sa fameuse phrase fut de la fête (1).
Un autre jour (27 juin) le même Jules Ferry, toujours bien renseigné, affirma que le Syllabus était une œuvre jésuitique des Jésuites. M. Janvier de la Motte (29 juin) affirma que l'histoire du concile du Vatican « pouvait s'écrire d'un mot : « Les évoques ont sanctionné ce que les Jésuites avaient écrit... Ce fut pour complaire à cet Ordre si puissant que le Pape bouleversa avant le concile les diocèses, soulevant contre les évêques le clergé du second ordre, exigeant du clergé son infaillibilité personnelle » .
« Les Jésuites, avait écrit le rapporteur, M. Spuller, sont les maîtres du pouvoir spirituel. La proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale a consacré la prépondérance de leurs doctrines. Les évêques ne sont plus que des préfets apostoliques. Les autres Ordres
(1) Les quatre auteurs cites par Ferry étaient le Père Gazeau, Jésuite; l'abbé Courval, « de la môme Compagnie », en réalité, prêtre séculier du diocèse de Séez; Ch. Barthélémy, auteur des Erreurs et mensonges historiques, et M. Chantrel.
J. Ferry, 26 juin 1879, Officiel, p. 5688 et suiv. Notons en passant que dans le monde universitaire on s'amusa fort alors des fantaisies historiques du Grand-Maître et de sa prétention de vouloir imposer aux professeurs ses opinions personnelles. (Albert Duruy. L'article VII et la liberté d'enseignement, p. 9 et suiv., Francisque Bouillier. La col' lation des grades et les congrégations religieuses. Ed. Laboulayc. La liberté d'enseignement et les projets de loi de M. Jules Ferry, p. 63.
religieux reconnaissent la prééminence de la Société de Jésus. Et quant au clergé séculier on n'en parle plus. C'est à peine s'il faut en faire mention pour dire que, suivant un mot célèbre, il marche comme un régiment dès que le chef a commandé. Les Jésuites veulent maintenant poursuivre leur rêve de domination temporelle. Ils veulent abolir la Révolution française et ses principes, effacer ses conquêtes morales et matérielles. Leurs visées sont évidentes. Les écrits de leurs docteurs, les prédications de leurs sermonnaires, leurs revues périodiques, leurs journaux quotidiens, leurs œuvres qu'ils entreprennent, leurs fondations, leurs établissements, tout annonce qu'ils se regardent comme les missionnaires et les soldats de la contrerévolution » (1).
Et Jules Ferry insiste dans le même sens. Le Jésuite est le corrupteur de la jeunesse : depuis trente ans, il insinue le venin à des séries de générations. Il domine dans l'Eglise; il tient une grande partie du clergé en servitude. Dans l'éducation il donne le ton, il a le succès, la vogue; il sert de modèle à tous les établissements ecclésiastiques. Il les fournit de livres, d'his-
(1) Rapport sur le projet Ferry, p. 74-75. Dans cette tirade, il y deux choses vraies : les Jésuites ont toujours défendu l'infaillibilité pontificale et ils voudraient anéantir, si c'était possible, ce qu'il y a eu d'irréligieux et d'athée dans la Révolution. Le reste est de haute fantaisie, et digne de celui qui, dans son Ignace de Loyola et la Compagnie de Jésus, p. 53, dénonçait la basilique de Montmartre comme le monument commémoratif de la fondation de la Société de Jésus, le signe visible de la prédominence des Jésuites, et pour qui l'inscription : Sacratissimo Cor ai Jesu G allia pœnitens et devota était en « style Jésuite ».
toires modernes, d'histoires de France travesties; il déchire par son enseignement l'unité morale de la France. Ce sont deux Frances ennemies qui s'élèvent; elles vont s'armer l'une contre l'autre. Qui, si ce n'est eux, a fondé les cercles catholiques? « Ils sont l'âme de cette milice laïque d'un nouveau genre contre laquelle nous luttons depuis sept ans, qui a été la maîtresse de l'Assemblée nationale, qui, par les comités catholiques, s'étend sur la France entière et l'enveloppe comme d'un réseau, qui a un personnel politique, qui est un parti, — je me trompe, qui est une faction! » (i)
A ses risques et périls, le ministre de l'Instruction publique s'était improvisé historien. Il n'en sortit pas grandi. Lui aussi, le député Paul Bert, voulut courir l'aventure, et donner une suite à Pascal. Il fut plus malheureux encore, car il insiste et précise davantage. Il fit moins de phrases peut-être; en bon positiviste, il apporta plus de faits.
Mais, Pascal l'avait prouvé, rien ne s'improvise moins que l'érudition. Le député joua de malheur. Ses amis purent bien l'applaudir et rire avec lui des petites drôleries qu'il leur servait. Les députés de la droite — Mgr Freppel n'était pas encore dans leurs rangs — purent un moment se trouver noyés sous ujie telle pluie de textes. Mais dès que les gens du métier eurent pu s'en mêler dans leurs brochures, et éclairer les politiciens, de toute cette érudition frelatée que resta-t-il?
(1) Chambre, 27 juin 1879. L'affirmation relative aux cercles catholiques (Sénat, février 1880), attirèrent au ministre de la part de M. Chesnelong une dénégation catégorique.
M. Paul Bert avait sous la main une compilation fort riche, qui le dispensait de longues recherches, un volume « énorme, disait-il, et imprimé en tout petits caractères ». Il contenait des pièces, dont, selon lui « nul ne peut dénier l'exactitude » ; et il ajoutait avec un aplomb superbe, « nul ne Ta jamais déniée ». C'était YExtrait des assertions, œuvre des parlementaires de 1762. Armé de ce formidable engin, il pouvait négliger, « Tambourinée), Décastille, Filliucius, Emmanuel Sa, Suarez, Escobar, et s'en tenir aux auteurs postérieurs à Pascal. » Il voulait établir, en effet, que les Jésuites
n'ont pas changé. Et là dessus il nous cite des
contemporains de Pascal, Gobât, mort en 1679, Busembaum, mort en 1668 et même Bellarmin, mort en 1621, Valentia, mort en 1602. La chronologie n'était pas son fait.
Que valaient les textes? L'orateur pressé sur ce point en vint à soutenir une thèse assez étrange. « Vous avez cité très exactement le volume, lui disait, le 9 juillet, M. Granier de Gassagnac, c'est incontestable. Maintenant, que vaut ce volume? Voilà la question. » Paul Bert ne put -que répondre : « Cela est logique, et l'observation est exacte. Mais, je vous le répète, ce n'est pas à moi de faire l'œuvre de M. de la Bassetière. Pour preuve de son dire il aurait dû apporter ici les livres originaux eux-mêmes, et montrer que les extraits faits par le commissaire du parlement sont tronqués, inexacts. » (Officiel du 10 juillet).
En d'autres termes, l'accusateur n'a qu'à accuser : ce n'est pas à lui de vérifier si les faits qu'il avance sont
fondés ou non. Ce travail incombe aux accusés euxmêmes ou à leurs avocats.
Les Jésuites d'ancien régime ainsi exécutés, Paul Bert passe aux Jésuites contemporains, et voici neuf textes. Or, par un genre de distraction que n'avait pas complètement évité Pascal, l'orateur a transformé en Jésuites, tous les écrivains qui lui sont tombés sous la main. Disons-le à sa décharge, la faute n'en est pas complètement à lui. Il copie ses autorités. Et c'est Génin par exemple qui, en 1843, avait habillé l'abbé Moullet de Fribourg en Révérend Père Moullet; et Génin lui-même avait copié Frédéric Busch. Paul Bert n'y regarde pas de si près, et sous sa plume Moullet reste le Révérend Père Moullet, donc Jésuite.
Il apporte alors du casuiste suisse divers cas de conscience, dont l'un se termine ainsi : c'est une très vieille opinion de Liguori. « Le Révérend Père Liguori, poursuit le député, a été canonisé par l'Eglise. » (On rit).
M. de la Bassetière. — Saint Alphonse de Liguori n'était pas un Jésuite (Exclamations à gauche).
M. Paul Bert. — Alors je vais vous citer des Jésuites. . . Et il cite le Révérend Père Humbert « dont les Instructions chrétiennes furent publiées à Lyon en 1840 ». mais qui, 1° était mort en 1779, et 2° n'était Jésuite que chez le même Génin. Inutile de poursuivre. Le ministre a cité deux casuistes qui n'étaient pas Jésuites, un grand vicaire qui ne l'était pas davantage, le marquis de Ségur, un anonyme, auteur de méditations où il prétend découvrir des obscénités, et enfin un ascète, lequel — par hasard — pourrait bien être Jésuite.
Conclusion : on doit exclure les Jésuites de renseignement (i).
Il fallut que les Jésuites eux-mêmes vinssent au secours de Forateur. Ils lui indiquèrent comme auteurs à consulter, deux casuistes de la Compagnie, absolument authentiques, les Père Perrone et Gury. Ils n'étaient pas difficiles à trouver : leurs œuvres étaient partout. « Je vous les. recommande pour un prochain discours », disait le Père Ch. Clair, dans sa lettre du 7 juillet. Paul Bert avait prévenu l'avertissement, et, ce jour là même, il apportait à la tribune une gerbe de textes nouveaux cueillis au bon endroit (2).
Le réquisitoire se terminait sur ce fier défi : « Je vous engage à consulter et à vérifier mes citations. Jusqu'à ce que vous ayez apporté à cette tribune la preuve que les textes que j'ai cités sont, je ne dirai pas tronqués, le mot est trop commode quand il s'agit d'une citation nécessairement incomplète, mais tronqués de façon à ce que le sens en soit changé; oui, le jour où vous aurez apporté à cette tribune cette preuve, vous aurez le droit de dire à la face de la Chambre que je suis un calomniateur ».
(1) Génin, les Jésuites et V Université, p. 371, 416, 426. Officiel, 5 juillet. Le Baudran, auteur du Triomphe de la charité, n'est autre que le Père Baudrand bien connu par ses nombreuses et excellentes œuvres ascétiques. C'est donc à tort que le Père Clair trompé par l'orthographe défectueuse du nom, a nié qu'il fût Jésuite [Lettres à MM. Jules Ferry et Paul Bert, p. 17). Tout le tort de Baudrand est d'avoir raconté cette histoire de sainte Théodora, qui avait fourni à Corneille la matière d'une tragédie. Mort en 1787. (Sommervogel, I, col. 1047).
(2) Séance du 7 juillet.
C'était d'une belle impudence. Le défi fut immédiatement relevé. Deux jours après, à la Chambre des Députés, M. Granier de Cassagnac exécutait de main de maître cette érudition de fraîche date.
Apportons quelques exemples.
« Je vais, avait dit Paul Bert, faire trois citations de lui (de Gury). Voici la première : Les clercs sont-ils tenus d'obéir aux lois? Réponse : Certainement non, lorsqu'elles sont contraires aux immunités ecclésiastiques. » | ' Rétablissons le texte : « 1° Certainement ils ne sont
î pas obligés aux lois qui sont contraires à l'immunité
ecclésiastique encore en vigueur, ainsi qu'à leur état et aux saints canons. 2° Certainement ils sont obligés à toutes les lois qui regardent immédiatement le bien commun. Note : en France, comme dans un grand nombre d'autres pays, le pouvoir civil ne reconnaît plus aucune immunité ecclésiastique. Mais clercs et laïques sont régis par le droit commun ».
Passons par dessus quatre ou cinq textes et arrivons à l'histoire de Tityre. Elle eut son moment de célébrité.
M. Paul Bert disait, citant son auteur : « Tityre, pasteur de brebis, a été condamné par le tribunal à l'amende et à des dommages-intérêts pour avoir commis certains dégâts dans un champ avec son troupeau, mais il juge, ce pasteur malheureux, que la sentence est inique. Le casuiste se demande si Tityre peut se compenser des dommages-intérêts sur les biens du particulier qui le poursuit, et de l'amende sur les biens du fisc. Et il répond affirmativement sans hésiter. C'est comme celât il suffit, Messieurs, de trouver une sen-
tence inique. » (Rires à gauche). — C'était évidemment fort drôle. Mais vérification faite, le moraliste disait juste le contraire Tityre a agi injustement; il a été justement condamné; il doit restituer (1).
Encore Tityre. Il s'endort, et, durant son sommeil, son troupeau ravage le champ du voisin. Tityre est coupable, dit le moraliste. Mais voici qu'une autre fois pendant la nuit on lui enlève son âne, l'animal s'évade et broute le champ voisin : Tityre n'est pas responsable, dit le Père Gury.
Que fit M. Paul Bert? Il cita la première hypothèse, et y adapta la solution de la seconde. Et, quand Mgr Freppel, dans une lettre publique, lui reprocha cette bizarre contamination, le ministre répliqua : « Calomniateur, falsificateur, imposteur, ce sont là des mots d'un usage fréquent dans la langue des thaumaturges (?), et que se renvoient volontiers, sans y paraître attacher d'importance ceux qui vivent de la crédulité et de la sottise humaine. Qu'ils se jettent à la tête, le célèbre mentiris impudentissime, c'est affaire à eux. Mais ne savez-vous pas, Monsieur l'Evêque, ce qu'est un homme de science; quel culte ardent et sans partage il a voué à la vérité, l'éternelle et sainte vérité, qu'il invoque et poursuit, malgré les anathèmes des superstitions effarées?... Ne savez-vous pas que le moindre soupçon sur sa véracité lui inflige la plus sanglante injure, que le mensonge
(1) Injuste egit Tityrus occulte se compensando... quia juste damnatus est; factum enim damnificationis est verum, et insuper adfuit in pastore culpa saltem juridica quœ'adjustam sententiam su/ficit : ergo Tityrus ad restitutionem tenetur.
est pour lui ce qu'est la prévarication pour le juge et la lâcheté pour le soldat » (1).
Comprenne qui pourra le singulier état d'âme que dénote cette page. Mais comment ne pas y voir l'assurance d'être cru sur parole par des lecteurs qui certainement n'iront acheter ni les brochures des Jésuites, ni celle de Févêque? Catholica non leguntur.
Il fallait pourtant s'expliquer sur la question des textes. On rejeta la plus grosse erreur sur le compte du « copiste » et tout fut dit.
Vingt ans se passent. En 1901, nouvel assaut, furieux cette fois; attaque à fond des congrégations en attendant qu'on s'en prenne franchement à l'Eglise. Les Jésuites ne furent pas épargnés; mais on avait tant à faire, la ligne de combat était si étendue, que, en somme, peutêtje ils furent moins maltraités qu'en 1880.
Rien n'y manqua pourtant, de ce qui est essentiel à l'éloquence antijésuitique, rien, pas même cette saveur particulière qu'elle prend en passant par les lèvres de ceux qui ont subi « l'empreinte ». M. Trouillot, ancien élève des Jésuites, avait quelques droits à parler contre eux, et il le fit avec la compétence d'un homme qui, lui-même le disait, n'avait point appris l'histoire des Jésuites chez les Jésuites.
(i) Paul Bert, la Morale des Jésuites, 1880, in-12. dédicace et p. 639, note. Freppel, Œuvres polémiques, t. II. Lettre à M. P. Bert sur la théologie morale de Gury, et Lettre au Révérend Père C/air. Clair, Lettres à MM. Jules Ferry et Paul Bert; Nouvelles lettres à M. Paul Bert. Paris, Lecoffre, 1880.
Donc on eut la tirade sur « l'obéissance parfaite et supérieure qui obéit sans vouloir même examiner si l'acte commandé est juste ou coupable » l'obéissance avec son idéal cadavérique, l'homme qui doit obéir sans avoir le droit de réfléchir (!). Leperinde ac cadaver revint plusieurs fois, ainsi que l'obéissance jusqu'au péché mortel inclusivement; puis l'éternelle morale relâchée, avec des extraits de moralistes qui, naturellement n'étaient pas Jésuites, et des citations prises à contresens, et les indignations vertueuses devant les restrictions mentales, devant le probabilisme qui « justifie tous les méfaits, c'est-à-dire qui institue à côté de l'honnêteté véritable, à côté de l'honnêteté des braves gens, une fausse honnêteté pour les coquins ».
Puis ce fut l'assassinat d'Henri IV, la richesse scandaleuse des Jésuites, le Père Roothaan à la conférence de Chiéri, et autres vieilles nouveautés (1).
Et nous voilà bien près de retomber une fois de plus dans l'antijésuitisme de bas étage. Si les discours des ministres et autres honorables trahissent la plus complète inconscience, les articles de certains journaux sont la honte de la presse antireligieuse. Ce n'est
(1) Officiel, Chambre des Députés, p. 70, 74, 161, 162, 163, 192, 702, etc.. etc.
plus de la haine, c'est de la fureur et du délire (1).
Naguère — pour citer deux ou trois exemples, sans plus — le 4 janvier 1899, le Journal de Seine-et-Oise, associait dans une même charge le Père Didon et le Père du Lac, leur prêtant ce joli discours : « Du sang, du sang, encore du sang et des têtes coupées ». L'Anticlérical, un autre jour, ajoutait, au dominicain et au Jésuite, le Révérend Père Picard, assomptionniste, leur mettait à tous trois un poignard à la main, les représentait dansant sur des corps de femmes égorgées, en criant : « Tuez-les tous, Dieu saura reconnaître les siens ». Il est assez clair que le Jésuite leur importe peu, et que l'ennemi, c'est l'Eglise.
Et toujours la manie de crier au Jésuite : « Ils sont campés au milieu de nous, s'écriait Yves Guyot, dans le Siècle, pour nous exploiter h l'aide de la bêtise des uns, des passions des autres, par la ruse, par la violence, par le crime. Un Jésuite ne recule devant rien. La fin justifie les moyens. Les moyens? les voici. Qui a lancé la France dans l'aventure du Boulangisme? les Jésuites. Battus avec le « brave général », qui a inventé les scandales du Panama en poussant au parlement et à la tribune, un de leurs hommes, Jules Delahaye? Les Jésuites. Qui a fondé la Libre Parole? Les Jésuites (2). La campagne antisémitique a été engagée pour venger les Jésuites des décrets de 1880 ».
(i) Remarquons cependant que les grands journaux, même non religieux, ou s'abstinrent dans cette campagne, ou défendirent la liberté.
(2) Ils donnaient sans doute à Drumont pour mot d'ordre de les attaquer comme trop indulgents à l'égard des juifs.
Mais dans l'affaire Dreyfus les Jésuites n'étaient-ils pas partout? Il est vrai que, parmi les officiers mêlés au procès, leurs élèves ne sont nulle part. On en signale un parmi les juges, et qui passe pour avoir acquitté. Il y en avait six parmi les témoins, dont trois à décharge. Raisonnement enfantin t Est-ce que la Libre Parole n'a pas été la première informée de l'arrestation de Dreyfus? Et la Libre Parole ayant été fondée par les Jésuites, la preuve est faite (1).
La litanie n'est pas épuisée. Qui a soulevé la Bretagne en faveur des Sœurs expulsées? Les Jésuites. Battus sur ce terrain, qui a fait éclater la grève des mineurs, juste au moment où la Chambre allait rentrer? Qui agita à la veille des élections sénatoriales la question des inscrits maritimes? Eux, toujours eux. Il y en a qui gesticulent, mais Rodin est toujours en dessous qui tire les ficelles.
Ces légendes, inventées au jour le jour par des chroniqueurs facétieux, qui le croirait? sont acceptées quelques fois sans plus d'examen par de forts honnêtes gens. Et voici, par exemple, une dame « catholique française, née au sein de l'Eglise, élevée dans un couvent, instruite par un Jésuite » qui, prenant, contre un rédacteur des Etudes, fait et cause pour la théosophie, écrit le plus sérieusement du monde : « Le jésuitisme est autrement vivant et puissant que le cléricalisme, et, bien qu'il ait du plomb dans l'aile, et que sa vieillesse
(1) Comte de Mun, La loi des suspects, p. 233, résumant un article du Siècle : Une association de malfaiteurs, 28 oct. 1899.
ne lui laisse plus de longs espoirs, il s'arme pour de nouveaux combats ». Ces nouveaux combats sont, bien entendu, l'antiséministe et l'affaire Dreyfus. Puis il y a l'intrigue « moins connue, mais fort instructive de Mme Marie du Sacré-Cœur; le nationalisme, dont ce pauvre Déroulède se crut naïvement le père; la descente des courses où le président Loubet fut bousculé par un fils des preux, élève des Jésuites; l'affaire des fiches, l'affaire Syveton; enfin la séparation de l'Eglise et de l'Etat » (i).
Le dernier trait est à noter. Le Grand-Orient est donc à leurs ordres. La « rue Cadet » n'est qu'une succursale docile de la « rue des Postes ». Soyez sûrs que cela s'est dit. N'a-t-on pas raconté en certains salons que la persécution actuelle est une machine truquée par les Jésuites pour renouveler l'Eglise dans l'épreuve ? N'a-t-on pas dit et répété, jusqu'en des milieux ecclésiastiques, qu'un Jésuite en vue, du dernier bien avec Waldeck-Rousseau, arrangeait avec lui les petites affaires de son Ordre, et préparait une dispersion à l'eau de roses?
Hier encore quel bruit n'a-t-on pas fait autour de l'élection du « Pape noir »! Un général des Jésuites allemand ! C'était l'union de Rome et de Berlin contre la France. Désormais le clergé français « séparé » est à la merci des Jésuites, qui sont à la merci' de Guillaume II.
(1) La Compagnie de Jésus et la Théosophie, Réponse d'une catholique aux « Etudes ». Paris, Bodin, 1906, p. 4, 5, cité dans les Eludes, 1906, t. I, p. 182, 183, {Une thèosophe catholique), par L. de Grandmaison.
Où ne les tfouve-t-on pas, ces tout-puissants Jésuites? Ils tiennent les ministères : on les signale dans les rangs anarchistes, jetant les bombes sur les pas des rois; la franc-maçonnerie qui croit les combattre est menée par eux; les ligues anti maçonniques, antiblocardes, antirépublicaines sont leur œuvre; ils sont dans les partis les plus contradictoires, d'autant plus redoutables qu'on ne les voit nulle part.
Mais le commerce aussi est à eux : j'entends le grand commerce anonyme, accapareur et tout puissant. « Ils font le commerce dans le monde entier, disait-on à la Chambre en 1890, et leurs cinquante-huit vaisseaux parcourent toutes les mers. Oui, Messieurs, allez à Bordeaux, dans tous noé ports, et vous les verrez; vous reconnaîtrez leurs vaisseaux à leur pavillon blanc et noir. A Bordeaux, ne trouvez-vous pas leurs grandes maisons de commerce, ne savez-vous pas qu'ils rapportent de tous les pays du monde des trésors immenses qu'ils renferment?... » (1). Le député Tourgnol, auquel nous devons cette révélation, est un ancien principal de collège, ayant débuté dans l'enseignement par la chaire d'histoire.
Joli commentaire à joindre aux rééditions des Monita Sécréta.
Le xixe siècle y avait été largement dans la diffusion du vieux libelle. A chaque crise du delirium jesuiticum on l'avait réimprimé, arrangé au goût du jour et répandu
(1) Cité par M. de Mun, Loi des suspects, p. 239.
à des milliers d'exemplaires. Les seules années 1824 et 1826 avaient fourni chacune sept éditions. C'était le temps de la Congrégation, de Montrouge et du Père Gury; aussi l'édition clandestine de 1826 fut-elle ornée d'une lithographie significative représentant la fameuse chambre des méditations (1).
Passons un demi-siècle. L'édition Ch. Sauvestre, en 1877, en était déjà au onzième tirage. On préparait alors la ruine des Jésuites et de l'enseignement congréganiste. Il fallait frapper les imaginations. L'opuscule fut drapé d'une belle couverture rouge sang : il parut chez Dentu et s'étala à toutes les vitrines; 22.000 exemplaires s'écoulèrent en dix-huit mois. En 1880, on en était à la dix-neuvième édition.
Puis vint en 1893, l'édition de Pierre des Piliers, un moine défroqué, à en croire la préface, francmaçon de l'espèce la plus caractéristique. Qu'on en juge par la planche suivante, envoyée à tous les ateliers .-. de la République pour leur communiquer son œuvre.
« Mon V.-. et mes T.\ C.\ FF.-, de votre R.\ A.-.
« J'ai voulu faire œuvre à la fois patriotique et républicaine, ou décléricalisatrice et partant maçonn..., en rééditant les si curieux Monita Sécréta des Jésuites. Ce
(1) 1824, édition Arnold Schcffcr. Paris, 1826, Instruction* secrètes des Jésuites, suivies des Jésuites condamnés par leurs maximes et par leurs actions, avec une lithographie représentant la chambre des méditations. Voir Paul Bernard, Les Instructions secrètes des Jésuites, p. 21-23.
sont, vous le savez, leurs Instructions secrètes, rédigées en latin par les généraux de l'Ordre, mais restées expressément manuscrites , à l'usage unique et mystérieux des Supérieurs, sous les peines les plus graves au cas contraire.
« Depuis plus de deux siècles déjà, les Jésuites ont fait disparaître habilement par le confessionnal et par d'autres moyens astucieux les diverses éditions parues en France, et le Code infernal qui restera la honte à jamais des fils de Loyola, n'était plus trouvable en librairie, où je l'ai vainement demandé durant quinze ans, à trois cents libraires, sinon davantage encore.
« Il m'est enfin tombé sous la main de rencontre, et je viens d'en faire une traduction nouvelle avec mes Commentaires.
« Vive la République! A bas le jésuitisme et son produit le cléricalisme !
« Pierre des Piliers.*. »
Dans les Commentaires on lisait ceci :
« A cette heure, la Compagnie de Jésus est à la tête d'une foule de comptoirs dans les deux mondes; elle possède seule, et comme principale associée, une véritable flotte de clippers qui desservent la ligne du Brésil et dont le port d'attache est Bordeaux. Elle a des intérêts peut-être plus considérables encore au Havre, oii elle commandite le transport des émigrants et les ateliers de construction. Elle possède les plus belles usines à fer de France, Bessèges, Alais, etc. En Californie, elle
a des mines d'or, et une rue entière à San-Francisco est devenue sa propriété. C'est là qu'elle fait même ses plus belles opérations de prêt à 30, 40, 50, 100, 200 pour 100 » (1).
Après cela, on ne s'étonnera plus de la légende parisienne qui, naguère, faisait du Bon-Marché une annexe du Gésu de la rue de Sèvres. On s'expliquera que, plus d'une fois, les Jésuites de Jersey ont reçu pour leur « flotte des Antilles » des propositions fort engageantes, bateaux à vendre, pilotes ou capitaines à enrôler, transport de marchandises. Sur les côtes de Bretagne, on parle quelquefois des flottes mystérieuses de la Cornpagnie. Laquelle? La Compagnie des Indes, celle des Transatlantiques ou la Compagnie de Jésus? Il n'y a pas de doute : la Compagnie de Jésus.
« Cela me remet en mémoire, écrivait M. de Mun après avoir cité le passage du député Tourgnol,, un brave paysan de Basse-Bretagne..., qui, il y a vingt ans, se plaignant de la persécution religieuse inaugurée par les lois de M. Jules Ferry, disait : « Tout de même, pour les Jésuites, c'est sûr qu'ils ont la puissance de jeter des sorts, et que, cette année, ils ont fait souffler le mauvais vent. C'est eux qui sont cause qu'il n'y a pas de pommes » (2).
(1) Sur les Monita Sécréta, édition des Piliers, voir Etudes religieuses, 1894, t. II. p. 106, article du Père Abt, Les loges maçonniques et les Monita Sécréta.
(2) Op. cit., p. 239.
Nous sommes au terme de notre enquête.
On le voit, entre l'antijésuitisme d'ancien régime et celui du xixe siècle il n'y a que des nuances de détail. Le siècle qui a renouvelé tant de choses n^a pas su donner un tour un peu neuf à cette vieille machine de guerre.
Il est des passions qui, monotones dans leur fond, toujours les mêmes comme la nature humaine, savent du moins prendre des formes imprévues; et la littérature de tous les peuples n'est, pour une bonne moitié, composée que de variations infinies sur deux ou trois thèmes qui ne changent jamais.
Mais d'où vient que la colère et la haine sont si facilement monotones, et qu'entre toutes les passions violentes, elles ont peine à varier leurs effets esthétiques? Aux théoriciens de l'art d'examiner ce petit problème.
La haine antijésuitique n'a point échappé à cette loi, et rien ne ressemble au pamphlet d'aujourd'hui comme le pamphlet de jadis.
Quant à résumer en une sorte de formule tous les traits qui, depuis 1540, se sont accumulés pour former la caricature populaire du Jésuite, il n'y faut pas songer. Ou plutôt il n'y a qu'à dire : le Jésuite est un homme qui a tous les vices et commet tous les crimes; sa spécialité, s'il en a une, ce sont les vices et les crimes d'ordre politique.
— « Fort bien, dira-t-on, mais l'antijésuitisme que vous dépeignez là ne compte pas. Ce sont folies d'imagination; personne que vous ne les prend au sérieux. Mais n'y a-t-il pas chez les gens d'étude et de critique, chez ceux qui ont fait de l'histoire leur carrière,, de l'exactitude leur culte, un antijésuitisme dont il faut aussi tenir compte?
« Vous ne nierez pas la haute valeur morale de Pascal, — car, en somme, il faut remonter jusqu'à lui — ni la compétence et la modération de Sainte-Beuve. Les Jésuites n'ont pas contre eux que Michelet et Quinet. Ils ont Lamennais, ils ont Taine, ils en ont une foule d'autres de moindre envergure mais d'égale compétence. Que ferez-vous de leur témoignage? »
Il est vrai, par des pentes douces on peut monter d'Eugène Sue à Michelet, puis de Michelet à Paul Bert, puis à d'autres encore, puis à Sainte-Beuve et nous voilà dans un monde nouveau. Ici l'aversion pour les Jésuites ne se dissimule pas, mais aversion d' « honnêtes gens », sans éclats, sans violence, sans mauvais goût» On mettra même une sorte de coquetterie à entretenir des rapports personnels plus que corrects avec tel ou tel Jésuite. Mais dès qu'il s'agit de la « Société », le ton change, tranchant, dédaigneux, n'admettant pas de réplique, c'est l'histoire qui parle, et il y a longtemps que l'histoire a jugé.
Plus rares aux premiers temps de la Compagnie, ces doctes ennemis ont été se multipliant. Actuellement ils sont légion. L'on peut bien dire qu'en France, aujourd'hui, ils sont toute l'Université. Ils ont pour eux le
talent, ils ont l'érudition, ils ont par derrière eux une opinion vieille de trois siècles, indiscutée, passée article de foi.
Ils ont le public. Surtout, ils ont d'avoir à leur tête, toujours vivant et terrible, les dominant tous de la hauteur de son génie, Pascal. On l'abandonne bien un peu en détail quand on y regarde de près, mais on ne le soutient que mieux en bloc.
Derrière l'ironie et l'éloquence mordante du grand pamphlétaire peuvent s'abriter bien des audaces. Et que voulez-vous que fassent les pauvres Jésuites qui, entre beaucoup d'autres torts., ont eu, au xvne siècle, celui de n'avoir pas su mettre les rieurs de leur côté?
C'est de ces doctes et graves adversaires qu'il nous faut parler maintenant. Nous étudierons chez eux, beaucoup moins que le détail de leurs affirmations, le détail de leurs procédés critiques.