VIII. L'histoire des Jésuites
De l'antijésuitisroe érudit, modéré de formes, tranquille d'allures, serein dans ses protestations d'équité, Sainte-Beuve, avec son Port-Royal, n'est pas en France le premier représentant. Il faudrait, avant lui, nommer Cousin, par exemple, Villemain et autres universitaires de la même génération. Sans parler bien entendu de tels et tels savants étrangers, comme l'historien Ranke.
Mais, pour ce qui est de la France, on peut bien dire, ce semble, que Sainte-Beuve a fixé la tradition (1).
Comment, à trente ans (1840), « le poète fatigué des désordres de ses sens... l'épicurien d'émotions mystiques qui s'était complu dans les analyses de Volupté, le dissecteur de consciences qui avait déjà étudié les « cas » des Premiers Portraits » (2), se tourna-t-il vers les solitaires de Port-Royal? D'où vient que ce sensuel a été se distraire de ses déceptions publiques et privées auprès de Saint-Cyran et de Pascal, dans le monde le plus resserrant qui fut jamais? Simple goût poétique pour les existences cachées, ou vraie préoccupation religieuse? sincère besoin de quelque idéal moral, sinon pour la vie pratique, du moins pour l'imagination, ou tout vulgairement forme raffinée de dilettantisme, en quête de sensations littéraires, exquises et rares? Toujours est-il que le spectacle est curieux de cet homme, qui, au xvne siècle eût pris place entre les plus déterminés « libertins », et au xvme eût fait chorus avec d'Alembert pour condamner à la fois jansénistes et Jésuites, se fait janséniste en esprit, parle de « nos amis » comme un homme de la maison, épouse toutes
(1) Port-Royal, 1840-1860. Voir Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, publiées par C. Latreille et M. Roustan, Paris, 1903. Sur ce côté de l'œuvre de Sainte-Beuve, voir Mgr Fuzet, Les jansénistes du xvne siècle et leur dernier historien, 8°, Paris, 1876. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les Lundis, Fribourg-Paris, 1903. V. Giraud, Sainte-Beuve, son Port-Royal < Revue des Cours et Conférences), 1903, 2 juillet 1904, 28 janv., 4 février. G. Longhaye, Dix-neuvième siècle, Esquisses littéraires et morales, 3e série, 1905.
(2) Bourget, Essais de psych. contemp*, E. Renan, p. 41.
leurs querelles et entre dans toutes leurs passions. Le problème, il est vrai, ne se pose pas que pour lui, et il n'a qu'une solution. Les jansénistes étaient des révoltés : c'est tout le secret de leur popularité dans un monde qu'eux-mêmes eussent damné en bloc et sans rémission (1).
Par la force des choses, Sainte-Beuve devait amplement parler de la Compagnie de Jésus, et parler contre elle. Du reste son antipathie était de vieille date. On nous le montre en 1825, au Globe, enrôlé dans le monde libéral. Il n'est pas voltairien : il tient au christianisme, mais au christianisme non romain; il est protestant, janséniste ou même gallican, mais en tout cas très opposé aux Jésuites, les grands ultramontains.
En juin 1831, saint-simonien en rupture de ban, entré dans l'amitié de Lamennais, subissant de la part du directeur de Y Avenir une influence qu'il est difficile de préciser, il louait Diderot d'avoir combattu la doctrine « tyrannique et capricieusement farouche » des jansénistes, mais aussi celle des Jésuites intrigants et mondains. Il y a pour lui un christianisme intermédiaire, le vrai et durable, intime et réel christianisme (2).
Il s'en fût peut-être tenu à ce genre de généralités, haussant les épaules devant les burlesques outrances
(1) Ce qui reste de jansénistes sait peu de gré à Sainte-Beuve de sa ferveur de surface. « Les vrais amis de Port-Royal font {>eu de cas » de son grand ouvrage. « Il était trop de son siècle, à tous les points de vue, pour bien comprendre la vie des solitaires et des religieuses ». [Gazier], Port-Rotjal-des-Champs, 1893, p. 4. fc-
(2) Portraits littéraires, 1, p. 255,Micl\aud, p. 61, 62, 65. .
d'un Michelet, mais donnant la main aux politiciens, comme Cousin, Thiers et autres. Son étude sur Port- Royal devait l'amener à préciser ses griefs, à sortir des déclamations vagues pour en venir aux faits. Rendonslui cette justice, que, s'il n'est pas toujours aussi équitable que nous le voudrions envers les adversaires de ses amis, ce n'est point passion de sa part. Il est trop artiste et fin dilettante pour se donner ce ridicule. C'est assez qu'autour de lui d'autres se permettent cette grimace, pour que, par bon goût, lui se l'interdise. Tout au plus, de sa part, il y a agacement et prévention.
Dans ce grand conflit entre deux irréconciliables ennemis, dès lors qu'il prenait ouvertement parti pour l'un, les sévérités devaient être pour l'autre. Mais si les accusations parfois sont graves, s'il y a dans l'information de larges lacunes, si l'oubli des circonstances atténuantes ou même justifiantes se fait trop souvent jour à travers la multitude d'allégations entassées, du moins, au sortir des hallucinations de Michelet, c'est presque un soulagement que d'ouvrir le Port-Royal de Sainte-Reuve. Les Jésuites y ont des défauts, et très graves : ils sont superficiels et mondains, ils calomnient avec une facilité extrême, et jamais ne se rétractent. Ils ont le mensonge et la dissimulation dans le sang, etc. Du moins ces vices ne sont pas tournés à la caricature : ils restent humains. Ces religieux nous sont présentés avec des imperfections; mais aussi avec des qualités, non comme des cas de tératologie morale. Parfois on leur donne raison; parfois même on les admet à se défendre; on reproduit tout au long leur
apologie, quand elle est présentée avec calme, on n'y joint aucune note malveillante (i).
Ce procédé rentrait bien dans le genre littéraire du critique : il ne pensait pas, comme Taine, pouvoir réduire les gens et les périodes à une formule, mais il en faisait la peinture par touches successives, lentement juxtaposées, sachant que, des traits contraires ou même contradictoires, résulterait en fin de compte un tableau exact, nuancé comme la vie elle-même. Il admettait donc de loin en loin les Jésuites à plaider leur cause, quitte à leur tailler la part un peu maigre, et à leur faire entendre que, si on les écoute un instant, c'est qu'on ne les redoute guère.
Nous savons par ailleurs ses relations d'amitié avec François Collombet; ce fervent ami des Jésuites, érudit modeste, vers ce temps-là, accumulait des notes en vue d'une réfutation des Provinciales. Il les communiquait à l'historien, et nul doute que, sans lui, le Port-Royal eût été autrement dur pour les victimes de Pascal. Sainte-Beuve était sincère quand il prenait la résolution d'être modéré, de parler des Jésuites « historiquement, froidement, comme d'une chose déjà morte, et déjà lointaine, de redoubler de prudence et d'impartialité » (2).
C'est précisément cette modération qui a permis à Sainte-Beuve de faire école chez tous ceux que rebutait la fantaisie maladive de Michelet. Il y a du Sainte-
(1) Port-Royal, t. I, p. 520; Mémoire du Père de Montézon, 1858.
(2) Lettres à Collombet, p. 82, 229, 233.
Beuve, et à haute dose, chez tous ceux qui ont, après lui, essayé d'attaquer la Compagnie de Jésus en se tenant sur le terrain scientifique. Ce n'est pas que Michelet ait cessé d'imposer ses vues et ses jugements. On continue toujours à lui emprunter ses « intuitions » et ses formules. Mais on a senti que les violences de forme étaient maladresse, et sur ce point, c'est l'auteur de Port-Royal qui reste maître et modèle.
Dès lors s'est élaboré dans le monde lettré français, — je ne parle-guère que de celui-là, — un portrait du Jésuite « ne varietur ». On se le passe de livre en livre, sans le discuter, comme un dogme historique.
Ce n'est pas que de loin en loin certains indépendants ne protestent. Qui les écoute? En 1843,, Henri Heine disait : « Les Jésuites ont été exécutés, non jugés. Mais le jour viendra où on leur rendra justice » (1).
C'est Michelet qui révoltait ainsi le bon sens de l'humoriste allemand. Mais Sainte-Beuve, lui aussi, trouvait des incrédules. Doudan, qui était le contraire d'un dévot, écrivait à M. d'Hausson ville, le 10 avril 1840 : « Je lis Port-Royal, par Sainte-Beuve. J'entends matines et laudes, mais je ne suis pas non plus de ces gens de Port-Royal. J'ai quelquefois la pensée que les Jésuites ont été calomniés; que ce terrible christianisme d'Arnauld n'a ni la grandeur, ni la lumière, ni le vaste horizon du vrai christianisme, que plusieurs de ces pauvres diables de Jésuites ont voulu donner un peu
(I) Thureau-Dangin, L'Eglise et VEtat sous la monarchie de juillet, p. 255.
d'air et de jour à ces tristes cellules où Ton tentait, à Port-Royal, d'enfermer la pensée. Je voudrais faire une suite de biographies des grands Jésuites sages, à l'esprit ouvert et bienveillant. Je suis sûr qu'en cherchant bien, je trouverais de grands Jésuites. Les épiciers de Paris croient que les Jésuites, enseignent les sept péchés capitaux. Je voudrais que le plus honnête des honnêtes gens qui croient cela ressemblât à un Jésuite moyen. Nous gagnerions beaucoup en douceur, en patience, en modération dans les désirs, en pardon des injures et même en vérité dans les discours... après cela, je ne tiens pas aux Jésuites » (1).
Et maintenant, d'après Sainte-Beuve et vingt autres, donnons une idée rapide et aussi consistante que possible de ce qu'on nous permettra d'appeler dès maintenant la légende savante des Jésuites.
D'abord le premier de tous, celui qui a dû mettre sa marque sur les autres, le fondateur. Le bien connaître, ce sera probablement déjà connaître l'œuvre.
(1) Mélanges et Lettres, 4 in-8°, 1876. « Doudan a ses limites et ses préjugés; mais que de pénétration, quel jugement sain et droit, quelle abondance de vues personnelles! C'est un des meilleurs moralistes que nous ayons eus en ce siècle ». Lanson, p. 1083.
Tel n'est pas, je le sais, l'avis de tous les historiens. On citerait de saint Ignace des portraits absolument contradictoires, et provenant tous de sources hostiles. Tout dépend de la réponse à cette question : est-il, oui ou non, l'auteur responsable de la Compagnie, politique et intrigante, telle qu'elle exista après lui? Si oui, il a tous les défauts de son œuvre. Si non, c'était un brave homme, mais dont l'œuvre a été faussée.
Ceux qui tiennent pour la seconde hypothèse souscriront, je pense, à- ces lignes de M. Desdevises du Dézert : « Nous ne pensons pas que saint Ignace ait eu en vue de créer une société politique. Sa vie est celle d'un ascète et d'un mystique, et il nous semble bien plutôt s'être proposé pour but de rendre au clergé la science, les vertus et la dignité de vie qu'il avait trop souvent perdues dans les derniers siècles du moyen-âge. Le caractère politique de la Compagnie de Jésus, lui fut donné par les successeurs de saint Ignace, qui voulut avant tout faire œuvre édifiante » (1). Reste à nous dire quand a eu lieu cet important changement. Pascal enregistre seulement le fait, sans préciser la date. Pour M. de Saint-Priest, le grand tournant dans l'histoire des Jésuites est aux Provinciales. C'est alors que, d'insinuante, la Compagnie est devenue persécutrice. D'autres le mettent sous le généralat d'Aquaviva (1581-1616). D'autres, enfin, remontent jusqu'à Lainez (1558-1566), successeur immédiat d'Ignace, et, disent-ils, responsable de tout ce qu'il y a dans
(1) Revue des Cours et Conférences, 1902-1903, t. I, p. 405.
les Constitutions de dangereux et d'anarchiste. Pour lui, Sainte-Beuve n'ose pas se prononcer (i).
Mais tenons-nous en à l'opinion commune et laissons à Ignace l'entière responsabilité de son œuvre (2).
Il «st pour nos historiens un personnage énigmatique, déconcertant toute psychologie. Si jamais il y eut un homme fait de contrastes, disons mieux, de contradictions, c'est lui. Dans son caractère, nous affirme la Grande Encyclopédie, « l'histoire impartiale peut relever
(1) Pascal, 13* Provinciale; Pensées, t. III, p. 395-398. Pascal écrivant d'après Hospinianus, et voyant dans les Déclarations un commentaire qui contredit les Constitutions, eût peut-être accusé le Père Lainez. Saint-Priest, Histoire de la chute des Jésuites, avant-propos, p. 1 et 2. Revue d'Histoire et de Littérature religieuses, t. IV (1899), p. 362, 377 ; Hermann Mûller, Les Origines de la Compagnie de Jésus, Ignace et Lainez, passim., Paris, 1898; Sainte-Beuve, Port-Royal, III, p. 134.
(2) Sur saint Ignace, consulter les Monument a Ignatiana en cours de publication, à Madrid, dans les Mon. Hislorica Soc. Jesw, Ribadeneyra, Vida del P. Ignacio, Madrid, 1583. (Traduction et adaptation par Ch. Clair, S. J. Paris, Pion, 1890, gr. 8°). La meilleure des anciennes histoires est celle de Bartoli, Délia vita e delV Instituto di
S. Ignazio Rome, 1650, composée d'après les sources originales,
très sérieusement et solidement étudiées. Il en exisje deux traductions françaises, celle du Père Jacques Terrien, intégrale, (Paris-Lille, Taffin-Lefort, 1893, 2 in-8°); celle du Père Michel, moins complète, mais accompagnée de notes nombreuses (Société Saint-Augustin, 1893, 2 in-8°). Parmi les biographies les plus récentes, signalons celle de Genelli, Das Leben des heiligen Jgnatius von Loyola, Innsbruck, 1848, traduite en français (Paris, Lecoffre, 1857, 2 in-12); il en existe une réédition, par le Père Victor Kolb, Vienne, 1894. Comme œuvres contemporaines, nous pouvons indiquer le Saint Ignace de M. Joly (collection les Saints), et surtout Astrain, S. J. Hisloria de la Cornpania de Jésus, en la asistencia de Espana, t. I, San Ignacio de Loyola, 1540-1556, Madrid, 1902, 8°. (Compte rendu par les Bollandistes, Analecta, 1904, p. 510).
de nombreux traits d'exaltation fantastique, de rêverie maladive, de superstition, d'obscurité morale, de haine fanatique, de simulation et même de mensonge. Mais il est impossible de n'y pas trouver un homme doué d'une volonté de fer, d'une persévérance indomptable dans l'action comme dans la souffrance, et d'une foi inébranlable dans sa mission; malgré une imagination ardente, une intelligence pénétrante et une aptitude merveilleuse à pénétrer le caractère des hommes; avec cela une douceur et une souplesse qui lui permettaient de se faire tout à tous. Ce visionnaire possédait, au suprême degré, le génie de l'organisation et de la stratégie, créant l'armée dont il avait besoin, et mettant ses moyens en œuvre avec prudence et circonspection. On peut même reconnaître souvent en lui un cœur tendre, enclin à la pitié, à l'affection et au dévoûment envers les hommes » (1).
Même portrait dans ses grandes lignes, chez le plus récent historien allemand du saint, M. Gothein (2).
Graves antinomies de caractère : d'une part, l'intelligence singulièrement lucide de l'auteur des Constitutions; d'autre part, un mysticisme à l'espagnole, absolument « crasse », de l'auteur des Exercices. Voyez les fragments du journal où Ignace notait ses visions, œuvre si bizarre que c'est à peine si les Jésuites osent en parler (3). Et
(1) Grande Encyclopédie, t. XX, p. 548, art. E. H. Vollet.
(2) Gothein, Ignatius von Loyola und die G egenre formation, Halle, 1895, 8°. J'emprunte le résumé qui suit aux Bollandistes, Analecta, t. XV, p. 449, sq. (1896).
(3) A preuve, sans doute, les extraits qu'en avaient donné Bartoli et Orlandini, la publication intégrale qui en a été faite dans l'éditioa
chose vraiment étrange, ces crises maladives de lumière extatique, bien loin de lui détraquer la raison, lui ont au contraire éclairé l'intelligence. Tel, son compatriote Raymond Lulle^ moitié mystique, moitié rationaliste. Et sans doute, c'est dans ce semi-rationalisme, mâtiné de fanatisme religieux, que l'ambition a pu plonger d'indestructibles racines : une ambition effrénée, égoïste, qui visait uniquement à promouvoir son Ordre naissant. Ses vastes desseins, il ne les communiquait à personne, et l'on n'apprenait à les connaître que lorsqu'ils étaient en voie d'exécution (1). Impénétrable même à son entourage jusqu'à défendre de le regarder jamais en face (2). Poussant l'esprit d'indépendance jusqu'à ne vouloir désigner aucun nom quand on procéda pour la première fois à l'élection d'un général. Manifester ses préférences, c'eût été se lier les mains
critique des Constitutions (Madrid, 1892, in-fol.), et la traduction, intégrale aussi, qu'on peut lire en appendice de la traduction de Bartoli par le Père Michel. Les Jésuites hésitent d'autant moins à citer ce document, qu'ils ont là une réponse toute prête à ceux qui affirment qu'Ignace n'a jamais parlé de ses visions.
(1) A preuve encore, les réunions préliminaires où les premiers compagnons du saint discutèrent avec lui Les points principaux de l'Institut. M. Gothein ignorait l'existence de l'édition critique des Constitutions, où l'on a reproduit le compte rendu de ces séances. Mais le fait était connu par ailleurs. En somme, l'historien ne fait que généraliser sans discernement une méthode employée par le saint à Paris, dans le choix des disciples.
(2) Encore un fait dénaturé. Dans ses règles de modestie ou de politesse religieuse, Ignace dit qu'il est inconvenant de regarder son supérieur dans le blanc des yeux. Il punit une fois sévèrement le Père Olivier Manare qui avait mis une sorte d'insistance, par piété filiale, à manquer à cette règle, Monumenta Ignaliana, Séries 4a, p. 322-323, 507.
envers son candidat évincé dans le cas où lui-même eût été choisi. Son premier refus du généralat ne fut qu'un accès passager d'humilité» et s'il ne consentit jamais à laisser faire son portrait, ce ne fut pas davantage sous l'impulsion de cette vertu, mais parce qu'il ne voulait pas se soumettre au regard scrutateur d'un artiste (1).
Une fois engagé dans une entreprise, Ignace déployait une infatigable combativité au dedans et au dehors. Toutes les armes lui étaient bonnes pour vaincre : la prudence, le sang-froid, la souplesse, l'adaptation à toutes les circonstances, mais surtout une astuce sans scrupule. Vrai type de l'espagnol ambitieux, insaisissable, énergique, enthousiaste, cosmopolite, sans attache de patriotisme, réfractaire à tous les égards et à toutes les convenances, qui s'incarnera dans ses troupes, tout entières à l'image et à la dévotion de leur chef, et dont l'esprit finira par exercer une influence prépondérante dans l'Eglise catholique. Et voilà l'homme que la Papauté a mis sur les autels.
(1) Comparer, Mon. Ignatiana, séries 4°, p. 758, Ribadeneira, Vie de saint Ignace, trad. Ch. Clair, p. 402. « Bien qu'on eût souhaité de son viyant peindre son image, pour la consolation de ses enfants, personne n'osa jamais lui en parler, de peur de lui causer quelque peine ». — Inutile, je pense, de discuter en détail toutes ces assertions de l'auteur allemand. Notons seulement le procédé : on prend un fait exact, ou à peu près, et on lui suppose une intention dont il n'y a rien dans le texte. Cette méthode d'interprétation est fréquente : nous la retrouverons.
Voyons maintenant son œuvre, et pour la mieux comprendre, examinons-la d'abord par le dedans.
Ignace nous a laissé un livre caractéristique, les Exercices. C'est là tout d'abord qu'il nous faut aller, car là est la clef de tout fi).
De ce livre, il ne faut parler qu'avec respect, nous dit un historien, qui évidemment veut réagir contre la critique fantaisiste de Michelet, — ne fût-ce qu'à cause des consolations qu'y ont trouvées une multitude d'affligés. Il a été le livre de chevet de milliers d'hommes et de femmes; il a opéré de véritables résurrections morales; il est encore aujourd'hui considéré comme doué d'une vertu presque infaillible.
Mais si l'influence individuelle de ce livre a pu être, et a souvent été bonne, qu'a-t-elle pu être au point de vue social et ethnique? Prenons l'Espagne. Qu'est devenu
(1) Presque tous les auteurs qui ont parlé contre la Compagnie de Jésus, ont dénigré le livre des Exercices. Outre Michelet et Quinet, on peut citer Taine, Voyage en Italie, t. 1, p. 279. Comparer, pour mesurer le chemin parcouru par l'auteur, Régime moderne, t. III, page 95). Martin Philippson, La Contre-révolution religieuse au xvie siècle, Bruxelles, 1884, 8°, p. 107 et suiv. ; Encyclopédie des sciences religieuses, article Jésuites, etc., ete.
Nous retrouverons dans la suite ces divers auteurs. Pour le moment, nous préférons résumer une curieuse leçon de M. Desdevises du Dézert, à cause de son ton modéré, (L'Espagne des Moines, Revue des Cours et Conférences, 1902-1903, t. I, p. 403.
ce pauvre pays aux mains des Jésuites armés de ce redoutable engin de domination morale?
« Les Exercices constituent une méthode pour conduire Târne de la vie mondaine à la vie religieuse par la mortification, par la prière et par la méditation (i). » On se soumet donc à cette méthode, avec la volonté arrêtée d'en profiter et de se laisser diriger. On aura un directeur habile, à qui Ton rendra compte de tout ce qui se passe en soi et qui étudiera avec soin son dirigé pour savoir jusqu'où on peut le mener. La cure d'âme dure 30 jours, comprend cinq méditations d'une heure par jour, etc.
« La méditation ignatienne fait avant tout appel à l'imagination. Le pénitent doit chercher à se représenter, aussi vivement qu'il le peut, le sujet sur lequel porte sa méditation. Il cherchera à reconstituer l'enfer ou le paradis..., il s'exercera à projeter devant ses yeux un tableau, aussi coloré, aussi vivant que possible. Quand il lui semblera voir les personnages qu'il aura évoqués, il cherchera pareillement à les ouïr, il écoutera leurs discours, il entendra les blasphèmes des réprouvés, le
chant des élus Il poussera le raffinement jusqu'à
sentir la fumée, le soufre, la poix qui montent de la géhenne, ou les parfums qui viennent du ciel. Le goût
(1) Définition par à peu près. Pourquoi ne pas citer celle que donne Fauteur? « Exercices spirituels pour que l'homme arrive à se vaincre,, et ordonne sa vie sans se déterminer par aucune affection désordonnée ». Il n'est pas question de vie religieuse, au moins directement; il s'agit d'étudier où Dieu nous veut et ce qu'il veut de nous, que ce soit le cloître ou autre chose. .
et le toucher seront employés tour à tour à parfaire l'illusion. Tout ce qui peut faire vibrer la machine nerveuse, et arracher l'âme au contrôle de la raison vulgaire sera ainsi mis en jeu. »
Résultat? Il a dû varier d'après les âmes. Les âmes très ardentes et passionnées ont dû tirer de là les joies les plus nobles, et de grands avantages moraux. « Il est des âmes auxquelles le livre de saint Ignace a donné des ailes ». Il en. est certainement aussi qu'il a conduites à la folie. Et pour le plus grand nombre il est permis de se demander si les Exercices spirituels n'ont pas été un livre dangereux. L'espagnol en particulier y a trouvé un puissant encouragement à l'inertie et au vagabondage intellectuel, qui eurent toujours pour lui tant d'attraits..... La méditation dégénère facilement en rêverie A rêver on se dégoûte de l'action, etc. » (1).
Au sortir des Exercices, le Jésuite est donc un homme chez qui prédominera l'imagination mystique, et il est facile de s'imaginer ce qu'il deviendra le jour où il se fera l'instrument d'une volonté étrangère, tyrannique. L'abdication de la raison ne mène-t-elle pas logiquement à l'abdication de la volonté?
Et en effet c'est bien là le dernier mot des Exercices. Par un habile dosage d'éléments divers, crainte de
(1) Les Jésuites qui, eux, ont fait des Exercices leur livre de chevet, ont-ils donc été de si grands rêveurs, dégoûtés de l'action? Est-ce donc l'imagination qui prédomine dans leurs ascètes, Rodriguez par exemple, dans leurs théologiens comme Suarez, dans leurs orateurs comme Bourdaloue et Ravignan? Ne reproche-t-on pas à Bourdaloue son manque d'imagination?
l'enfer, dégoût du vice, méditation, prière, le directeur spirituel arrive à fasciner la volonté et laisse au sujet l'illusion de la liberté. Le disciple de Loyola est persuadé qu'il monte librement dans la sphère supérieure de la foi et de l'activité chrétiennes. Il renonce à son libre arbitre et s'imagine qu'il le fait librement. Le cas paraît-il chimérique? Il est de tous les jours, et c'est une forme bien connue, bien classée, des maladies de la volonté. Ce qu'il y a de particulier ici c'est que cette autosuggestion est réduite en système, qu'elle a été pratiquée par des milliers d'individus qui se croyaient libres, et ne l'étaient plus (1). Les Exercices sont une machine à faire des esclaves. Il est vrai qu'on pourrait tout aussi bien l'utiliser pour faire des hommes libres, des hommes portant à la plus grande énergie leur personnalité, des républicains, des héros. Et pourquoi, par exemple, un païen ne s'en servirait-il pas pour développer en lui le « surhomme »? Il n'y aurait par exemple qu'à remplacer la méditation des mystères de Notre- Seigneur par celle des exploits d'Hercule (2).
(1) Die geistlichen Uebungen des ïgnalius von Loyola, eins psyehologische Studie, par Karl Holl, Tubingen, Mohr, 1905, 35 p. in-8° {Revue critique, 1905, t. I, p. 458).
(2) La mécanique des Exercices spirituels, par Dauphin-Meunier, dans la Quinzaine, 1" février 1905. Maurice Barrés est un des premiers, croyons-nous, qui aient imaginé d'appeler la « mécanique » des Exercices à autre chose qu'à un but ascétique. « Dès lors, me perfectionnant chaque jour davantage dans le mécanisme de Loyola, jo dirigerai mes émotions, je les ferai apparaître à volonté ; je serai sans cesse agité des enthousiasmes les plus intéressants et tels que je les aurai choisis. » Conférence de l'Odéon, sur Tartuffe, 10 décembre 1890. Voir du même auteur Un homme libre, nouv. édition, Fontemoing,
L'abdication de la volonté; nous touchons ici à la plus caractéristique des nouveautés introduites par Ignace dans le régime intérieur de l'Eglise, le rôle prépondérant de l'obéissance, dont la formule est dans le livre des Constitutions.
La Compagnie de Jésus est avant tout un Ordre discipliné. C'est sa force. « Le principe d'obéissance est devenu le mot d'ordre de tous les membres delà Société, depuis le plus humble jusqu'au plus éminent. On ne fait de grandes choses dans le monde que par l'accord des volontés. Ce sont les indisciplinés qui agitent l'humanité. Ce sont les disciplinés qui la mènent » (1).
A tort, on a prétendu que l'obéissance religieuse était d'invention jésuitique. Non, Ignace de Loyola ne l'a pas inventée : il l'a trouvée en vigueur dans tous les Ordres anciens, mais il a poussé le principe jusqu'à ses limites extrêmes. L'obéissance, telle qu'on l'exige dans la Compagnie, c'est l'entière, absolue, radicale abdication du moi; l'entière, absolue, radicale suppression de l'intelligence dans l'exécution de ce qui est commandé, l'obéissance aveugle de tous au Général et du Général
1905. Le héros de l'histoire est censé faire les Exercices pour exalter son moi.
(1) Compayré, Histoire des doctrines de l'éducation, t. II, p. 201.
au Pape. La Constitution de l'Ordre des Jésuites est le plus grand acte de foi qui ait jamais été fait à l'infaillibilité d'un homme. La totalité du pouvoir est transférée de Dieu aux hommes. Divinisation du supérieur, annihilation pratique de l'inférieur. « Les volontés abdiquent donc tout mouvement propre pour marcher du même pas au même but, pour avancer sans rébellion d'amour-propre, sans tâtonnements stériles dans une voie invariable. Les machines qu'organise l'industrie n'ont pas plus de régularité, et par suite plus de puissance que cette vaste machine humaine. » Mais c'est une machine (1).
Sur ce thème nos auteurs sont inépuisables. L'obéissance est le crime fondamental des Jésuites. Telle qu'ils l'ont conçue pour eux-mêmes, telle qu'ils ont rêvé de l'imposer au monde à l'égard de Rome, c'est un suicide. Ils auront beau être personnellement de fort honnêtes gens, estimables, sympathiques, modestes, instruits, de bonne compagnie, d'une dévotion sincère et souriante, d'une piété indulgente et aimable, conservant de leur fondateur la grâce irrésistible et le talent d'être tout à tous; cela ne les empêche pas d'être hors de l'humanité. Par le but qu'ils se sont proposé et par les moyens qu'ils ont employés, ils ont justifié toutes les accusations et toutes les colères. « Certains dévouements, pour être sublimes, n'en sont pas moins contre nature. Ils ont renouvelé le crime d'Origène et se sont mutilés de leurs propres mains. Ils
(1) Compayré, loc. cit.; Sainte-Beuve, III, p. 137, note.
ont abdiqué leur propre conscience et ont voulu imposer à l'humanité le même effroyable renoncement » (1)
Mais pourquoi cette abdication contre nature? Comment a-t-elle pu être pratiquée pendant trois siècles, chez des milliers d'hommes? Il est clair qu'il doit y avoir ailleurs une compensation. La réponse à cette question nous a déjà été donnée par un des personnages d'Emile Augier. Lamennais, au lendemain de sa rupture avec Rome, l'exprimait avec plus d'énergie.
L'individu s'abdique lui-même, mais c'est en faveur du corps. Au fond, il n'y a point d'abdication. L'homme ne fait que déplacer ce qu'il croit anéantir. « Son être se reporte dans l'être complexe auquel il est uni, avec lequel il se confond. Il vit, il s'aime en lui, et cet amour, le premier de ses devoirs, est d'autant plus ardent, plus actif, que la conscience même l'oblige à chercher sa propre satisfaction, et que celui qui l'éprouve, dirigé par des commandements, devenus pour lui une loi absolue,... est dégagé de toute responsabilité morale. » Les passions sont donc sanctifiées et
(1) E. Denis. Fin de l'indépendance bohème. Les premiers Habsbourgs, 2 in-8°, Paris, Colin, 1890, t. II, p. 191. L'auteur est protestant : évidemment dans sa pensée, les Jésuites ont eu le tort capital de ne pas comprendre que le protestantisme et le libre examen étaient le progrès et l'avenir.
non détruites. « Nul orgueil personnel, nulle ambition, nul désir de richesse dans chacun de ses membres considérés isolément; mais une cupidité, une ambition, un orgueil collectif immense; de là quelque chose d'antisocial. Un homme ainsi concentré en soi, modèle accompli d'égoïsme, quelque fin ultérieure qu'il pût d'ailleurs se proposer, serait séparé totalement du reste de la race humaine; et aussi partout les Jésuites ont une existence à part. Se mêlant de tout et à tout, ils ne se fondent avec rien. Je ne sais quelle barrière infranchissable s'élève entre eux et les autres hommes; ils peuvent les toucher par tous les points, ils ne s'unissent à eux par aucun; et ceci est un des motifs de cette vague défiance qu'ils ont instinctivement inspirée dans tous les temps.
« Le besoin inné parmi eux d'exercer une grande influence, besoin dont l'effet a pu être de les rendre souvent peu scrupuleux sur les moyens de succès, les a fait accuser de tendre à la domination universelle. Nous croyons que la domination à laquelle aspire la Compagnie de Jésus est celle du catholicisme; mais elle veut que cette domination soit son œuvre presque exclusive : c'est la mission qu'elle s'est donnée, et quiconque ayant en vue le même but ne se range pas absolument sous sa direction, par cela même lui porte ombrage, excite sa jalousie, et doit s'attendre, selon les circonstances, soit à la guerre ouverte, soit à mille obstacles, mille tracasseries qu'elle lui suscitera sourdement » (1).
(i) Lamennais, Affaires de Rome, p. 19. On peut voir dans Crétincau-Joly, t. VI, ch. 3, le secret de cette antipathie de Lamennais pour la Compagnie. Elle avait combattu son système de philosophie
S'identifiant donc lui-même avec l'Eglise, le Jésuite a su persuader au Saint-Siège qu'il lui était nécessaire; et, assez naïvement, le Saint-Siège Ta cru. C'est le secret de ses privilèges exorbitants, et de la place à part entre les autres Ordres faits par les Papes à la Société.
Elle veut dominer. Seulement ce qu'elle cherche, ce n'est pas la domination extérieure se traduisant par des honneurs visibles, des charges éclatantes au sein de l'Eglise et de l'Etat. Les Jésuites ne tiennent pas aux
traditionaliste, et maintenu contre lui les droits de la raison. Inde irae. Puis, toute ultramontaine qu'elle était, elle refusa de le suivre dans la lutte contre l'épiseopat gallican, parce que l'esprit révolutionnaire lui semblait se mal dissimuler derrière le zèle pour les droits de la papauté. La papauté devait lui donner raison en condamnant Lamennais, 1832. Mais, dès 1829, il écrivait : « Les choses vont extrêmement mal.... Le parti antiromain, qui n'ose plus combattre publiquement, s'est organisé en secret et travaille avec ardeur à corrompre l'enseignement dans les séminaires, le clergé tout entier dans les retraites ecclésiastiques, et les fidèles par la direction. Les agents les plus actifs et les plus dangereux de cette vraie conspiration sont les Sulpiciens et les Jésuites... » Lettres à M. Vuarin, 10 décembre 1829. Bévue des Deux-Mondes, 1er novembre 1905, p. 185. Les Jésuites ennemis de l'ultramontanisme, voilà qui est en contradiction absolue avec tout ce que nous lisons ailleurs, en contradiction évidente avec les faits. Mais voilà aussi qui enlève singulièrement de sa force à la diatribe de Lamennais. C'est un ennemi qui parle, et un ennemi aveuglé. Avec un peu plus de calme, il eût compris que, menacés comme ils l'étaient alors, les Jésuites étaient obligés de beaucoup se surveiller. Il y allait de leur existence même.
Quant au passage des Affaires de Rome que nous avons cité, on ramènera les choses à la vérité quand on dira que l'esprit de corps est excellent en soi, mais qu'il risque toujours de s'exagérer, et alors la qualité devient défaut. Et nous ajoutons : plus un Jésuite sera médiocre, plus il sera exposé à tomber dans ce défaut. Plus il sera intelligent et fervent, plus il s'en tiendra éloigné.
dehors du pouvoir. Ils se soucient peu des mitres et des chapeaux rouges. Ils mettent leur coquetterie à laisser à d'autres ces satisfactions de la vanité ecclésiastique. La dignité visible ne dit pas nécessairement la puissance réelle. Ce n'est souvent qu'un hochet jeté à quelque esprit remuant pour le faire tenir tranquille. En général, le Jésuite ne donne pas dans le piège. Pour plus de liberté et pour plus de. puissance effective, il cherche à garder ses apparences de « sous-ordre ». Mais ne vous y trompez pas : quand vous irez à Rome, ce ne sera pas assez de voir le Pape blanc et son conseil de porporati. C'est du « pape noir » qu'il faut tâcher d'avoir audience. Là, au Gésu, depuis trois cents ans, est le vrai centre de Rome. Seulement, parviendrez -vous jusqu'à ce « Vieux de la montagne »?
Ce que nous disons de la cour de Rome, disons-le des autres cours européennes. Partout où vous voyez prédominer autour d'un prince l'esprit ultramontain, ou l'esprit d'intolérance pour les confessions chrétiennes autres que le catholicisme, il ne faut pas chercher beaucoup pour trouver le Jésuite. Il n'est pas ministre, conseiller d'Etat, magistrat. Les Jésuites n'ont pas eu de Ximénès ou de Père Joseph. Mais ils sont confesseurs. L'action est moins visible, elle en est d'autant plus profonde.
Et cette domination s'exerce du haut en bas de l'ordre social. En haut de préférence, mais le bas n'est pas oublié. Très habiles, les Jésuites ont su mettre la main sur le ressort le plus caché, le plus puissant qui soit au monde, et c'est du dedans qu'ils ont agi au fond des consciences.
Reste à les voir à l'œuvre. Nous n'avons pas à décrire leurs procédés. Il y a longtemps que Pascal les a mis en une belle lumière, quoique un peu crue. Laissons donc leur morale théorique et pratique, probabilisme, laxisme et le reste que nous connaissons. Allons aux résultats.
On connaît l'histoire du héros romantique d'Alfred de Musset. Pour sauver sa patrie et l'arracher au tyran, Lorenzaccio s'est donné comme tâche de corrompre le prince. Il s'est donc fait son compagon de plaisirs. Mais la débauche est un venin avec lequel on ne peut jouer impunément. Il n'a empoisonné le tyran qu'en s'empoisonnant lui-même. Et voilà l'histoire des Jésuites. Ils ont voulu asservir les âmes et ne sont parvenus qu'à se faire des âmes serviles. Pour les mieux tenir, ils ont voulu les apetisser, et ils se sont fait des âmes petites.
Voyez leur dévotion. Il serait logique, sans doute, pour en juger, de lire quelque chose de la littérature ascétique de la Compagnie. On la dit abondante et passablement austère. Mais Pascal a cru pouvoir se contenter de deux ou trois opuscules sans portée. On peut bien faire comme lui, et par exemple avec Taine, conclure de l'architecture à la doctrine.
Il y a bien des choses dans ce style Jésuite, — qu'ils
n'ont pas plus inventé, du reste, qu'ils n'ont inventé la
casuistique ou le probabilisme, mais dont ils ont poussé
les conséquences à l'extrême. Donc, à en juger parleurs lieux de prière, « entre ces mains ingénieuses et délicates, la religion s'est faite mondaine; elle veut plaire; elle pare son temple comme un salon, mais elle le pare trop. On dirait qu'elle fait montre de sa richesse, elle tâche d'amuser les yeux, de les éblouir, de piquer l'attention blasée, de paraître galante et pimpante... Toute chose jésuitique porte un air riant et de commande, réveille des idées de commodité et d'agrément..., gentillesses mignardes, jeux de mots précieux, agréments de bel esprit, doucereuses fadeurs, bref tous les bonbons de la confiserie dévote. S'ils ont fabriqué des bonbons, c'est avec génie... » (1).
(1) Taine, Voyage en Italie, I, p. 279. Tout le chapitre mériterait d'être étudié par un historien de profession; on y trouverait tous les défauts de Taine, l'a priori, la documentation insuffisante, l'exagération dans l'importance donnée au « petit détail significatif », et surtout la hâte de généraliser. Le moindre inconvénient de cette impatience de métaphysicien est -de se voir contredit par des faits nouveaux qui, tout à coup, surgissent d'une observation plus méticuleuse. Je ne défendrai pas ce qu'on appelle le « style jésuite » et suis le premier à en condamner l'exubérance stérile. Mais les Jésuites en sont-ils les inventeurs et en ont-ils le monopole? Ils ont accepté le style renaissance au point de développement où ils le trouvaient. Ils n'en ont point arrêté la décadence, parce qu'ils ne la sentaient pas plus que leurs contemporains, et l'eussent-ils sentie, qu'eussent-ils pu faire? Us ont beaucoup bâti dans ce style, parce que, derniers venus parmi les Ordres religieux, ils disposaient rarement d'édifices antérieurs. De là le nombre considérable d'églises dont ils ont couver^ l'Europe et dont ils ne sont point toujours les architectes. Plusieurs de ces édifices ne sont point sans valeur, et par exemple l'église des Jésuites de Munich, au dire de Liïbke est « une des œuvres les plus puissantes de l'architecture allemande ». Du reste, il convient de distinguer ici entre architecture et décoration. L'architecture est ordinai-
Et de même leur littérature. Nous pourrions peut-être dire un mot ici de Bourdaloue, l'homme de son siècle qui fait le plus d'honneur à la Société, l'homme irréprochable, qui fut prêtre et rien que cela, et s'enferma dans ses devoirs de Jésuite sans en sortir une minute, qui, par son talent, ses vertus, son caractère, force l'admiration, mais sort absolument des cadres tout faits où l'on voudrait enfermer ses confrères, qui n'a aucun des défauts qu'on leur prête, qui a toutes les vertus que l'on constate chez eux quand, du domaine de la légende, on rentre dans celui de l'histoire. On signalerait autour de lui vingt orateurs jésuites de talent moindre mais d'austérité littéraire égale. Au xvme siècle, en pleine
rement sobre et ses défauts sont de ceux dont le grand responsable est Michel-Ange en personne. La décoration est beaucoup plus défectueuse. Qu'on veuille bien cependant regarder les dates. Elle a le plus souvent été exécutée à la fin du xvn" siècle; elle est contemporaine de Bernini et de Borromini. Elle est de son temps, c'est son plus grand malheur. En Flandre, qui dira, sur l'art de toute la région, l'influence d'un Rubens? Or, au moment où il commençait à exercer dans tout le domaine artistique une véritable royauté, à un moment aussi où l'architecture dite jésuitique sévissait hors de l'Italie, en Allemagne et aux Pays-Bas, les Jésuites belges et rhénans continuaient à bâtir en gothique. Telle de leurs églises n'a été « jésuitisée » que par leurs successeurs : ainsi Saint-Nicolas de Valenciennes dont le fronton classique est de 1775. Voici quelques-unes de ces églises construites entre 1600 et 1625 : Tournay, Lille, Luxembourg, Arras, Mons, Maestricht, Huy, Dînant, Paderborn, Dusseldorf, Aix-la-Chapelle, Coblenz, Molsheim, Dole, Gand, Courtray, Saint-Omer, Douai, Maubeuge, Charleroy, Eu, etc. A Cologne, l'église des Jésuites était appelée la « petite Cathédrale ». S'obstinera-t-on, après cela, à considérer le style dit jésuitique" comme caractéristique de la Compagnie, comme l'expression adéquate de sa dévotion? (L'architecture gothique des Jésuites au 17* siècle, par Louis Serbat, Caen, 1903).
décadence des lettres chrétiennes, si nous trouvons encore des orateurs pour qui la chaire n'est pas une simple exhibition de joli style et d'idées mondaines, au premier rang, se détachent quatre ou cinq Jésuites. Nous pourrions citer encore, parmi les épistoliers, certains directeurs de conscience aux lettres graves et complètement sévères, Surin, Lallemand, La Colombière. Nous devrions examiner si, en d'autres pays que la France, les Jésuites n'ont pas eu des prédicateurs de marque; si, en Italie, les deux Ségneri par exemple, ou Yieyra en Portugal, ne mériteraient pas quelque mention; si, dans le pays où Sainte Thérèse est au premier rang des classiques, les Jésuites n'ont pas, à un rang plus modeste, mais élevé toujours, quelque ascète de haut vol, qu'on lit pour son style autant parfois que pour sa doctrine (i).
Mais mieux vaut parler des beaux esprits de collège; voilà leur affaire, voilà leurs hommes. Grands parfileurs de vers latins, grands délayeurs de périodes cicéroniennes, fabricants d'épigrammes pieuses et d'emblèmes spirituels; voyez Rapin, voyez Bouhours. « Ils ont du goût, de la finesse, de l'élégance, peu de préoccupations austères et saintes. Ils songent moins souvent à la conversion des pécheurs, qu'à la conversion des modernes au goût antique. Comme avec ces deux esprits
(1) L'auteur de la Perfection chrétienne, par exemple. Parmi les auteurs mis aux programmes de licence pour la langue espagnole, je relève le Père Isla, Fra. Gerundio (Toulouse, 1898-1899), Ribadencira, Vita del Padre Ignacio de Loyola, (Bordeaux, 1900-1901). Mariarta, Hittoria de Espdna, (Bordeaux, 1900-1901).
honnêtes et superficiels, qui brillèrent dans les collèges des Jésuites, au milieu des salons et au seuil des académies, nous sommes loin de cette grappe d'âmes qui poussait dans la solitude de Port-Royal, dans la vigne du Seigneur » (i).
Passons à l'éducation.
Ce fut leur grand champ de bataille. Sous l'ancien régime, leurs collèges ne se comptaient plus. Si la vogue est un argument en faveur d'un système d'éducation, aucun système n'a valu le leur, car aucun n'a joui d'une vogue pareille. Mais il y faut regarder de plus près. Leur procès est bien vite fait; il tient en deux points. Instruction & brillantée et superficielle », voilà pour l'esprit. Education « dévirilisante », voilà pour le caractère. Là-dessus les variations sont faciles et l'on ne s'en prive guère (2).
Ne l'oublions pas, le but c'est l'accaparement des âmes, conduisant à l'accaparement du monde. Ce que
(1) Histoire de la langue et de la littérature française, t. V, p. 609, art. Emm. Trolliet; Sainte-Beuve, III, 258.
(2) Voir, par exemple, Compayré, op. cit. Hanotaux, Etudes historiques sur le XVI9 et le XVII* siècle, p. 341 et suivantes. Sainte- Beuve, Port-Royal, III, p. 524, etc. Enquête sur l'enseignement secondaire, passim. Estaunié, L'Empreinte, etc., etc.
l'Ordre a donc fait pour se conquérir des adeptes, les adeptes le feront dans leurs collèges pour s'attirer et s'attacher des disciples. Et Ton aura les principes des Exercices et des Constitutions adaptés à la pédagogie.
Et d'abord il faut pétrir les caractères. C'est à quoi servira une discipline austère en apparence, en même temps que douce en réalité; « despotisme insinuant qui ravit aux hommes le bien le plus précieux de la vie, la liberté personnelle » (i). « Accaparement par la douceur et déformation par pressions insensibles et continues » (2); « le Jésuite n'apprend qu'une chose à ses élèves, à obéir, ou si vous voulez, cette remarque profonde est de M. Aulard, à plaire, ce qui est la même chose (?) » (3).
Aussi, entre ses mains, « l'enfant devient vite une mécanique, un automate propre à beaucoup de choses diverses, disert, poli, châtié, luisant, docteur à quinze ans, comme écrit Michelet, et sot à jamais ». Par lui les enfants deviendront d'excellents enfants, de délicieux enfants, bien pensants, bien obéissants, bien récitants, bien marchants, bien dansants, et ces enfants, ils le seront toute leur vie. Deux siècles de l'histoire moderne ont reçu les leçons des Jésuites, ont appris le latin des Jésuites, la morale des Jésuites. C'est ce qui explique l'abaissement des caractères après ce grand xvie siècle. S'il n'y avait pas eu dans notre nature humaine un ressort singulier, et des choses que Von ne tue pas, c'en
(1) Compayré, I, p. 204.
(2) Lucien Herr, Bévue universitaire, t. I, p. 312.
(3) Enquête sur l'enseignement secondaire, t. I, p. 460.
était fait de la France, où l'Ordre surtout prospéra » (1).
Les congréganistes, disait-on encore à la Commission d'enquête sur renseignement secondaire — et par congréganistes, entendez surtout les Jésuites, — désirent toujours enlever l'enfant le plus possible à sa famille, le prendre sous leur direction, pétrir son cerveau, le modeler de fa'çon qu'il garde toute sa vie les habitudes mentales qu'ils lui auront données.
« Michelet et Quinet ont admirablement rappelé tout cela dans leur beau livre des Jésuites. Le système d'éducation que les Jésuites ont adopté sous l'ancien régime avait des formes plus barbares qu'aujourd'hui. Un édit de 1655, par l'atténuation qu'il ordonne à ces mesures barbares, montre combien elles l'étaient. Cet édit défend aux Jésuites d'enlever les enfants aux familles, par rapt ou autrement, avant l'âge de dix ans pour les garçons et de douze ans pour les petites lilles
« Aujourd'hui le congréganiste n'enlève plus les enfants aux familles, il a trouvé d'autres moyens : il fait appel à la vanité des familles, au snobisme, à l'intérêt financier. Son système est de supprimer le plus possible les rapports entre l'enfant et la société pendant
(1) Hanotaux, p. HO, 346. Peut-on dire ainsi en bloc qu'il y a eu abaissement des caractères après le « grand xvi* siècle? » Il n'y paraît guère jusqu'à la Fronde. Les âmes qui se reconnaissaient en Corneille étaient-elles si dévirilisées? Et après, au temps du règne personnel de Louis XIV, si le niveau de l'énergie morale baisse, ne peut-on trouver à ce phénomène d'autres causes que l'éducation des Jésuites? C'est chose bien délicate que d'avoir à déterminer ces influences et ces responsabilités, et un psychologue y devra regarder à vingt fois avant de prononcer un verdict.
la période où le cerveau de l'enfant se développe, de façon qu'il prenne des croyances catholiques qui le dispensera de penser sur les matières importantes de la vie. C'est le Ratio qui le dit » (1).
Mais le Jésuite le sait, la foi s'en va. Il y a dans notre siècle une telle atmosphère de contagion intellectuelle qu'elle n'y peut résister longtemps. Alors, à défaut des croyances, qu'ils aient des habitudes mentales; et pendant les dix ans qu'ils passeront sous sa direction unique, le congréganiste fera prendre aux enfants le pli de l'obéissance, de la délation et même du mensonge pieux. C'est la « politique ordinaire du parti congréganiste ». L'idéal de l'éducation, c'est de « reconstituer pour les quelques centaines d'enfants qu'on leur met dans les mains, la famille », et le congréganiste « s'y applique avec un zèle admirable. Chaque Jésuite, qu'il soit supérieur ou simple éducateur, a vraiment l'enfant dans ses mains, il remplace la famille. Aussi, lorsqu'on pénètre à certaines heures dans les écoles des Jésuites, ou qu'on voit leurs élèves se promener dans la rue, on leur trouve un air gai, satisfait, qu'on ne trouve pas à nos malheureux collégiens. Le congréganiste crée pour l'enfant une famille : la famille religieuse... » (2).
Et voilà le secret des internats, cette invention jésuitique, cette odieuse machine que nous n'avons pas
(1) H. Béranger, Comptes rendus, t. I, p. 492. Vraiment, le Batio dit cela? En quel chapitre s'il vous plaît? Quant à redit de Turin, 1655, il suffit de dire que l'anecdote est empruntée à Quinet.
(2) Ibidem. Mais que dirait-on si les élèves des Jésuites avaient des airs de victimes!
encore su briser, et qui n'a été construite que pour fabriquer des poupées à ressort, n'ayant pour âme que l'obéissance aveugle.
Le maître Jésuite en effet « ne s'appartient plus. Il est un règlement en action, son existence mécanique, automatique, est une mort spirituelle. Perinde ac cadaver, voilà le dernier mot ». Les élèves seront à l'effigie du maître. Et pour ce beau résultat, surveillance incessante, espionnage doux qui tue l'initiative ou l'endort. Les collèges sont de jolies cages, dorées, capitonnées, mais des cages.
Un trait encore pour achever ce tableau de l'éducation jésuitique.
Le but suprême est de dominer les consciences, et c'est à quoi doit mener l'énervement systématique des volontés. Mais il est dans l'homme un élément dont il faut se défier. L'intelligence est le grand agent de toutes les révoltes et de toutes les revendications. C'est donc peu de pétrir les volontés, il faut avant tout pétrir les esprits.
Les Jésuites sont atteints d'une incurable défiance à l'égard de la liberté de penser. Tout ce qui pourrait émanciper l'intelligence les effraye. Aussi voyez les lacunes vraiment étranges de leurs programmes.
Rien qui ouvre les horizons et pose les problèmes comme l'histoire. Or, chez eux, « la crainte des recherches historiques est poussée si loin... que, même dans leurs Facultés de théologie, on n'enseignait pas l'histoire de l'Eglise », et l'on cite le mot d'un Jésuite allemand qui, rédigeant un plan d'études, déclare que « l'histoire est la perte de celui qui l'étudié ».
Pas de sciences non plus. Le Ratio studiorum est muet sur ce sujet. Et si, dans les siècles suivants les Jésuites ont cédé au courant, ce fut par nécessité plus que par conviction, pour se plier aux exigences des programmes d'examen, avec défiance plus qu'avec sympathie.
Pas de vraie philosophie surtout, car il faut endormir l'intelligence, c'est-à-dire la faculté qui, après avoir réfléchi sur les pensées des autres, s'émancipe et se hasarde à penser par elle-même... Ils craignent de remuer les profondeurs de l'âme humaine et « d'y évoquer ce redoutable esprit d'examen et de réflexion personnelle, auquel Descartes allait faire un appel qui sera entendu... »
Au lieu de tout cela, — car il faut bien remplir les vides causés par toutes ces exclusions systématiques, — on aura une ombre de philosophie étriquée, verbale, pure scolastique formelle sans horizons et sans idées, réduite au commentaire d'un Aristote expurgé. On fera une large place aux facultés superficielles de l'âme, mémoire, imagination, bon goût : tout cela endort l'esprit. On trouvera pour lui « des occupations qui l'absorbent, qui le bercent comme un rêve sans l'éveiller tout à fait; appeler l'attention sur les mots, sur les tournures, afin de réduire d'autant la place des pensées; provoquer une certaine activité intellectuelle, prudemment arrêtée au moment où, à une mémoire ornée, succède une raison réfléchie, en un mot agiter f esprit assez pour qu'il sorte de son inertie et de son ignorance, trop peu pour qu'il agisse véritablement par lui-même,
par un développement viril de toutes ses facultés : telle est la méthode des Jésuites. Elle est bonne pour former, non pas des hommes, mais de grands enfants » (1).
Ajoutez les récompenses et les divertissements, l'abus du théâtre scolaire, l'amour de l'apparat et de la représentation, la place exagérée donnée aux arts, surtout à la musique, la préoccupation outrée du beau langage et des belles formes, bref le superficiel mondain.
Nous dilaterions indéfiniment ce chapitre, si nous voulions répondre à toutes ces allégations. Les principales auront leur réfutation par la suite. Hâtons-nous d'achever le portrait du Jésuite tel que nous le trouvons chez nos historiens, et, après les principes, voyons rapidement les œuvres (2).
Cédons ici la parole à un protestant, rédacteur à la Revue Critique. « Son œuvre (à saint Ignace), c'est à la
(1) Compayré, p. 191.
(2) Renan écrivait, dans ses Souvenirs d'enfance ei de jeunesse : « L'éducation cléricale a une supériorité en tout ce qui ne touche pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes les disputes. C'est ainsi que Lamartine, formé tout entier par, l'éducation cléricale a bien plus d'intelligence qu'aucun universitaire » (in-12, p. 181). Lamartine fut élève des Pères de la Foi, qui essayaient de ressusciter la Compagnie et y entrèrent tous quand elle fut rétablie. Lui-même ne les appelle que Jésuites. Voir L. Séché, Lamartine de 1816 à 1830 (Paris, 1906), p. 181, 182.
fois la plus formidable machine de guerre imaginée pour écraser un ennemi, et le plus puissant contrefort qui ait jamais été dressé pour soutenir et consolider un édifice (l'Eglise) qui paraissait menacer ruine. A quelque point de vue qu'on se place pour juger la Société de Jésus et ce qu'elle a fait dans le monde, on ne peut nier une chose... c'est que c'est elle, et elle seule, qui a maintenu et sauvé le catholicisme en Europe au xvie et au xvne siècle. Elle ne l'a pas seulement sauvé, elle l'a refait à son image et lui a imprimé le cachet qu'il portera désormais. Toutes les métamorphoses par lesquelles il a passé depuis, toutes celles que l'avenir peut lui réserver encore ont été préfigurées déjà par les doctrines et les enseignements des disciples de saint Ignace; ils ont tout annoncé et prêché tour à tour, depuis l'étroite alliance du trône et de l'autel, jusqu'aux excitations à la révolte de la démagogie cléricale ».
Le critique conclut : « Si toute création de main d'homme n'a de valeur durable que grâce à sa valeur morale, si le succès le plus complet ne peut absoudre les mutilations et l'écrasement de l'âme humaine, on est disposé d'en rabattre de cette excessive admiration pour saint Ignace et son œuvre, surtout en suivant des yeux, à travers deux siècles d'histoire, la longue traînée de sang que laissent les conquêtes de la Compagnie de Jésus à travers tant de pays de l'Europe. Assurément Ignace de Loyola fut un étonnant génie et son Ordre une des plus puissantes organisations militaires, rêvées et réalisées dans tous les temps. Mais s'il a eu des instruments d'élite, depuis la mort de son fondateur il
n'a plus produit un homme parce qu* il tue les volontés; il a produit d'innombrables écrivains érudits et diserts, mais pas une idée, parce qu'il est né tout entier d'une incurable défiance de la liberté de penser. 11 est permis de croire, sans devenir infidèle à la justice et à l'équité de l'histoire, qu'à ce prix là, l'humanité a payé bien cher le spectacle du mécanisme merveilleux, imaginé dans les solitudes du Monserrat, et réalisé dans l'ai Gesu de Rome » (1).
En somme,, amoindrissement systématique de l'être humain au profit de leur Ordre (2), et, par contre-coup,
(1) Revue critique, 1896, t. I, p. 152. Voir encore E. Denis, Les premiers Habsbourg», t. II, p. 191, 198.
(2) Le jésuitisme, grand agent dans le rétrécissement de l'idée chrétienne, c'est la notion courante chez les érudits protestants, et ceux qui les copient. — Chose curieuse, pour George Sand, c'est précisément le contraire. Elle a rencontré dans son enfance un Père de la Foi. le Père de Prémord, qui pour elle était un Jésuite. Il lui a mis l'âme au large, lui a prêché le calme et la joie, lui a fait sentir -ce qu'il y avait de faux dans sa piété exaltée, etc. Se rappelant, longtemps après, ces épisodes de sa vie de jeune fille, revoyant en pensée ce prêtre sensible et doux qui « ne voulait pas qu'on s'absorbât dans le rêve anticipé d'un monde meilleur, au point d'oublier l'art de se conduire dans celui-ci », elle se demande ce que c'est que le jésuitisme. Elle répond : « C'est une hérésie bien conditionnée. Qu'on laisse de côté la doctrine officielle. 11 y a la doctrine cachée. Or, au lieu que l'Eglise catholique est intolérante et dure^ le Jésuite, grâce à sa doctrine cachée, rend aux âmes qu'affole la Papauté, quelque chose du vrai christianisme primitif. Le Jésuite est le consolateur qui leur fait entendre la vraie parole de Jésus, tolérante et douce. De sa part il leur dit que dans les actes, le fait n'est rien, l'intention est tout. C'est un retour à l'esprit véritable de Jésus. »
George Sand avoue que, dans le présent (1854-55), cette « secte » est pleine de dangers politiques et un grand obstacle au progrès. « Mais si on la juge comme pensée ayant servi de corps à un ensemble
au profit de ce christianisme de plus en plus étroit, de plus en plus formel et superficiel, dont l'histoire commence au concile de Trente et s'achève au concile du Vatican.
de progrès, on ne peut nier qu'elle n'ait fait faire de grands pas à l'esprit humain, et qu'elle n'ait beaucoup souffert, au siècle dernier, pour le principe de la liberté intellectuelle et morale de la part des apôtres de la liberté philosophique ; mais ainsi va le monde, sous la loi déplorable d'un malentendu perpétuel ». Histoire de ma vie, édit. Calmann Levy, t. III, 1893; t. III, p. 194, 294-298). Décidément, c'est la boîte de Pandore que le jésuitisme. Il en sort de tout.
Quant aux conseils et directions que l'auteur prête à l'abbé de Prémord, nous faisons les réserves les plus expresses tant sur le fond que sur leur historicité. Cet abbé, qualifié de Jésuite, ne se trouve sur aucun des catalogues postérieurs à la restauration de la Compagnie.