V. Les simplifications. « Les anciens élèves
Nous avons détaillé de notre mieux le portrait classique du Jésuite, tel qu'on le trouvera dans presque tous les historiens, pédagogues, critiques littéraires de notre temps. Nous ne croyons pas avoir atténué les grands reproches généraux qu'on fait à la Compagnie, de Jésus. D'aucuns penseront même que nous y avons insisté avec excès. Par bien des points, on a pu le constater, la description touche à ce que nous avons appelé la légende populaire. Elle reproduit à peu près les mêmes traits, mais en éliminant presque tout ce qui transformerait le <c Révérend Père » en vulgaire primi-
nel justiciable de la Cour d'assises. Le reste est maintenu dans le cadre d'une vraisemblance assez élastique. A condition de n'y pas regarder de trop près, on peut encore admettre que des hommes de cette sorte et de cette psychologie puissent exister. Mais, précisément, il importe d'y regarder de près.
Jusqu'à quel point la réalité répond-elle à la peinture? C'est toute une bibliothèque qu'il faudrait écrire pour répondre à cette question. D'autres ont pu examiner dans le détail un certain nombre de ces assertions et les réduire à leur valeur. Nous ne referons pas leur travail. Ce que nous cherchons, c'est à discerner par quels procédés d'information, de critique, de discussion de textes, on est venu à fixer la légende, on l'entretient, on l'accentue encore. Dans quelles dispositions d'équité historique aborde-t-on ces questions toujours vivantes? Quel souci a-t-on de s'entourer de toutes les lumières possibles? Gomment observe-t-on les règles les plus élémentaires de la critique, telles qu'elles ont été fixées en notre siècle? C'est tout le sujet de notre étude.
Les Jésuites ont été souvent victimes d'une législation d'exception; mais on dirait, en vérité, qu'il y a aussi pour eux une méthode historique particulière. Donc, en face de ces procédés qui, appliqués à d'autres objets, seraient jugés inexcusables, soulever un doute en l'esprit des lecteurs de bonne foi; chez certains adversaires déclarés, mais par ailleurs scrupuleux éplucheurs de textes, théoriciens rigoureux des règles historiques, pour qui Taine, par exemple, n'était qu'un a prioriste,
ne sachant pas son métier d'érudit, pour qui Fustel de Coulanges lui-même, impeccable dans la théorie, ne Tétait plus déjà tout à fait dans la pratique, éveiller quelques scrupules professionnels en ce qui regarde l'histoire des Jésuites; accentuer, s'il est possible, le mouvement déjà très net qui se dessine en ce sens chez plus d'un historien d'esprit indépendant, c'est tout ce que nous voudrions obtenir.
La première chose que demandent les théoriciens de l'histoire scientifique, c'est le calme, la possession intellectuelle de soi. Cela suppose un effort de volonté que plus d'un, sans doute, déclarera être au-dessus de ses forces.
Il faut se mettre au travail sans préjugé, sans colère, sans idée faite, sans passion préconçue autre que la passion du vrai, quel qu'il soit, avec ce charme d'impartialité que Fustel appelle la « chasteté de l'histoire » (1). Donc, on devra faire table rase d'une foule d'éléments moraux qui risqueraient de troubler la vue et les doigts dans le maniement de ce très délicat instrument d'optique. Et, par exemple, il faut s'abstraire des sentiments de l'heure présente. S'il est possible, que l'historien voie défiler devant lui les hommes et les
• (1) Questions historiques, p. 16.
choses de la Révolution française avec la même sérénité que les hommes et les choses des révolutions d'Athènes. Qu'il réserve ses colères les plus légitimes pour un autre moment. Ne voyons pas les événements du passé à travers les pensées d'aujourd'hui, et sachons, comme on l'a dit, nous faire « des âmes d'ancêtres »• Le moment viendra de juger les hommes d'après les lois éternelles de la morale. Mais avant de juger, il faut comprendre; et, pour comprendre le passé, pour comprendre même ses adversaires d'aujourd'hui, il ne faut pas être par trop de son temps, ni par trop soi-même. Donc, pas de sentence préalable. Soyons même d'autant plus calmes, que d'autres, sur cette même matière, l'ont moins été, et d'autant plus défiants des préjugés que le sujet en question a soulevé plus de polémiques, a été plus abandonné aux passions populaires. Règle fondamentale et qui ne souffre pas d'exception : règle difficile aussi.
« N'être d'aucun temps ni d'aucun pays, » comme le voulait Fénelon, est un idéal accessible, peut-être, à force de volonté. Pousser plus loin l'abstraction, n'est-ce pas chimérique? Et comment s'abstraire, par exemple, de certaines manières de voir que l'on tient pour absolues et supérieures à tous les temps et à tous les lieux?
On voit où nous voulons en venir. On aura beau dire que l'historien ne doit pas juger, que son affaire est d'exposer, qu'il doit se défier souverainement de tout ce qui n'est pas rigoureusement objectif, est-ce humainement possible? Est-ce même scientifiquement désirable? Quoi qu'il en soit, il est des occasions où il lui faut
prendre parti, où, comme dans le cas du pari de Pascal, ne pas choisir, c'est déjà choisir. Que l'historien le cherche ou non, à chaque tournant de la route, la question du surnaturel s'impose, avec son corollaire, la divinité de l'Eglise. Dans le pur examen matériel des faits, on peut ne s'y pas arrêter. Mais quel historien se résigne au rôle d'empileur de dates ou d'enfileur de textes?
Dès lors le heurt inévitable. On aura beau faire, entre deux historiens de philosophie opposée, les lignes pourront être identiques, les couleurs seront contradictoires.
L'application à notre sujet est immédiate. Combien de fois pourra-t-on parler des Jésuites sans soulever de ces problèmes gros de controverses? Combien de fois, sous la plume du protestant ou du libre-penseur, c'est l'Eglise même, c'est toute la révélation qui est en cause!
Soit par exemple cette phrase : « L'éducation des Jésuites... a d'autres défauts encore. Le plus grand est peut-être que, pour eux, l'éducation est un moyen,, non un but; un moyen de propagande religieuse,.. (1). » Le fait matériel est incontestable; et les Jésuites ne songent aucunement à le nier, au contraire. S'ils cherchent à élever la jeunesse, c'est pour promouvoir la vie chrétienne, entretenir et propager la vérité catholique, assurer l'avenir à l'Eglise, bref sauver les âmes. Leur but est-il de former des hommes ou de former des chrétiens? Pour eux, cette distinction n'existe pas. Ils
(1) Compayré. Histoire des doctrines de V éducation, t. I, p. 205. L'auteur ajoute « et d'influence politique », ce qui reste à prouver.
entendent bien que, dans une société chrétienne, le plus sûr et le plus court moyen de former l'homme, c'est de former le chrétien. L'assertion est donc exacte : l'éducation pour eux n'est pas un but, mais un moyen.
Reste à apprécier. Cette manière de faire et de comprendre est-elle à louer ou à blâmer? On entend bien qu'ici la réponse ne sera pas pour les seuls Jésuites : elle atteindra tous ceux qui font de l'éducation un apostolat. Or, le point de vue jésuitique est une erreur grave si le surnature] chrétien est un leurre; s'il est une vérité, rien n'est plus méritoire. Tout est là. Et comme sur ce point du surnaturel, entre nos critiques et nous, il n'y a pas d'entente possible, il n'y a pas d'entente possible non plus sur la pédagogie jésuitique, prise, non dans les détails, mais dans son fond essentiel.
Il en sera de même pour tout le reste. Le malheur des Jésuites est d'avoir été catholiques, romains, ultramontrains. Tant que Rome et l'Eglise catholique subsisteront, il y aura des écrivains, qui, a priori, seront contre elles, du parti des hétérodoxes, albigeois, hussites, luthériens, calvinistes, jansénistes ou simplement gallicans. Dès lors qu'ils ont été en conflit avec Rome on aura pour eux des trésors d'indulgence. On n'aura aucune peine à se mettre à leur point de vue pour juger les actes de Rome et de ses défenseurs, bien persuadé, du reste, qu'en le faisant on demeure dans la pleine impartialité de la science.
Peut-il en être autrement? Non, dès lors que ces écrivains ne sont pas des dilettantes qui jouent avec les convictions. Qu'on le \euille donc ou non, toutes les
fois que l'Eglise, le surnaturel, la fin ultérieure de l'homme, l'existence de Dieu, sont plus ou moins directement en cause, il n'y a plus entre les historiens qu'un terrain commun, celui des faits. Quiconque ne s'y maintient pas dans les limites de la scrupuleuse exactitude est coupable de lèse-science et de lèse-histoire.
Trouverons-nous donc chez nos modernes écrivains cette absence d'idées préconçues, cette indifférence objective qui fait de l'esprit une plaque photographique prête à se laisser impressionner par quelque objet que ce soit, dès lors qu'il est réel? Sommes-nous sûrs, en ce qui concerne les Jésuites, que nous n'allons pas nous heurter à ce vice de méthode, qui à l'avance stérilise tant de méritoires travaux, l'a priori?
Il va sans dire qu'on n'épargne pas les protestations d'impartialité. On parlera de la « célèbre », de la « puissante » Compagnie sans « lyrisme hostile ou louangeur, » sans lui demander plus qu'on ne demande au commun des hommes. Il ne faut jamais oublier, dira quelqu'un, en jugeant la Société, « qu'elle travaillait comme Société, avec la conviction de concourir au triomphe d'une bonne cause; et qu'une pareille conviction, qui n'est pas la mienne, reste toujours respectable » (i).
Un autre, étudiant le problème historique des origines de la Compagnie « dans un simple but de curio-
(1) E. Piaget, Essai sur V organisation de la Compagnie de Jésus, Leide, Paris, 1893. Histoire de rétablissement des Jésuites en France, Leide, Paris, 1893. Voir sur ces deux ouvrages l'article du Père Carlos Sommervogel. Etudes religieuses, mars 1889, p. 526.
site », a voulu parler des Jésuites « sans passion et sans fard». « Les Jésuites, pris en bloc, dit-il, ne sont ni des saints, ni des hypocrites consommés; ils sont tout simplement des hommes, des hommes comme les autres, capables de vertus et d'héroïsme, mais sujets aussi à Terreur et à la défaillance... Je croirais avoir fait un grand pas vers la lumière si je parviens à établir une vérité aussi simple et aussi dénuée d'artifice » (1).
Que veut-on de plus? De la bienveillance? On nous avertit que ce serait là trop demander.
« Dire que dans l'exposé des faits, sous le fallacieux prétexte d'impartialité, nous avons abdiqué entièrement nos préférences, ou que, spectateur indifférent à l'issue de la lutte engagée, nous nous sommes dépouillés de toute sympathie, ce serait évidemment aller à rencontre de notre sentiment. D'ailleurs, on ne nous croirait point. Il nous suffit, en notre âme et conscience, d'avoir fait preuve, soit dans le récit, soit dans nos appréciations, d'une scrupuleuse exactitude et d'une inaltérable bonne foi » (2).
L'auteur a parfaitement raison. L'on peut passer par dessus ses antipathies; les sympathies ne se commandent pas. Plus d'indifférence objective serait désirable, mais est-elle pratique? Et les Jésuites, qui la réclament quand ils sont en cause, sont-ils capables toujours de se l'imposer à l'égard des autres? L'impartialité, qui le
(1) Hermann Mùller, Les origines de la Compagnie de Jésus, Ignace et Lainez, Paris, Fischbacher, 1898. Voir Douarche, L'Université de Paris et les Jésuites, Paris, 1888, p. ixJ .
(2) Delfour, Les Jésuites à Poitiers, Paris, 1902, p.xxin. .
nie? n'est pas la froideur. On conçoit qu'un très ferme esprit arrive à se tenir en équilibre, entre la vérité absolue et les passions les plus chaudes, qu'un Allemand, par exemple, écrive l'histoire des relations franco-allemandes du moyen-âge, sans trop se souvenir de 70. Je dis « un très ferme esprit ». Mais les hommes de cette trempe ne courent pas les rues.
En tout cas, nous en voudra-t-on si nous sommes mis en défiance par certaines déclarations de sympathie un peu vives? On me dit : « Quand on est d'un corps, il faut avoir à cœur les intérêts de ce corps. Si j'étais Jésuite, je voudrais qu'un jour on pût dire de moi : 11 fut bon Jésuite... » (1).
Cette gracieuse concession ne serait-elle pas le moyen d'en obtenir une autre, et de pouvoir dire avec Etienne Pasquier : « Je veux que l'Université sache que je suis son nourrisson, et, comme tel, m'estimerais très honoré de lui faire très humble service tout le temps de ma vie. » C'est l'épigraphe que je lis au frontispice d'une thèse de doctorat : V Université et les Jésuites au xviù et au xvne siècle, par Aristide Douarche.
Etait-ce bien le temps et le lieu de faire cette déclaration? Comme historien d'un long procès, le devoir professionnel n'imposait-il pas à l'auteur d'oublier un instant ses très justes devoirs de reconnaissance? A tellement se souvenir, en écrivant les annales de l'ancienne Université, qu'on est le nourrison de l'Université moderne, ne risque-t-on pas de projeter sur le passé
(1) A Picrron, Voltaire et ses maîtres, préface.
les ombres du temps présent? Qu'en eût pensé M. Fustel de Coulanges? (i)
Je me méfie d'autant plus que parfois les idées de derrière la tête se trahissent avec une simplicité qui désarme. Le Jésuite est un homme avec lequel on a le droit de ne pas se gêner. « Je ne donne pas ce fait comme certain, disait un janséniste du xvuie siècle, mais comme probable, et par conséquent, sûr dans la pratique ». Les Jésuites ne s'attendaient pas à cette application du probabilisme. « Ce fait, disait un autre, parlant des soi-disant fourberies du Père de la Ghaize, paraîtra incroyable. Il suffit de se souvenir qu'il s'agit d'un Jésuite ». « Ces canailleries là (les Monita Sécréta), écrivait en 1886 un pasteur protestant, mais précisément c'est tout à fait Jésuite ! » Procédés de critique sommaire, qui reviennent à cette formule : « Ce n'est peut-être pas vrai, mais faisons comme si c'était vrai » (2).
Mais ce sont là exploits de pamphlétaires de troisième et quatrième ordre. Paulo majora...
Voici l'austère M. Dupin, Sainte-Beuve lui avait parlé de l'opuscule du Père de Ravignan sur les Jésuites :
(1) 11 va sans dire qu'eux aussi, les Jésuites, historiens de leur Ordre, ont à prendre la leçon pour eux. En écrivant leur propre histoire, ils ont l'avantage d'être mieux documentés; mais ils ont l'inconvénient de ne pas toujours saisir assez nettement ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les réclamations et critiques de leurs adversaires. Plus d'un ouvrage hos'ilc a eu cet avantage de les forcer à regarder de plus près dans leur propre histoire, et à ne pas se contenter des annales d'autrefois trop subordonnées au point de vue de l'édification.
(2) Cfr. P. P. Bliard, Les mémoires de Saint-Simon et le Père Le Tellier, p. 13; P. Bernard, Les instructions secrètes, p. 53. Des Piliers, cité dans les Etudes, 1894, t. H, p. (09.
« Il me disait, raconte l'auteur de Port Royal, en des termes du plus mâle et du plus incisif bon sens : « Je ne l'ai pas lu encore, je lui accorderai tout ce qu'il voudra individuellement. J'accorderai qu'il y a eu, qu'il y a des individus Jésuites honnêtes gens... Mais, comme association, comme ordre, ils n'ont que ce qu'ils méritent, etc.. » Autrement dit : « Je ne sais pas encore de quoi il parle, ni quels arguments il apporte, mais il a certainement tort. Mon siège est fait » (1).
Voici mieux peut-être. M. Douarche a parlé de l'attentat de Ghastel. Tout simplement par ce que l'assassin, entre deux stages dans les collèges de l'Université, avait suivi le cours de philosophie au collège de Clermont, et que, chez le bibliothécaire de l'établissement, on avait trouvé quelques papiers séditieux, sans délibération, le Père Guignaud est condamné à mort et ses collègues bannis de France. « Scandaleuse iniquité, grand acte de lâcheté politique » dit le protestant Sismondi. Mais écoutez le magistrat, historien de l'Université : « Les parlements ne s'arrêtèrent pas à discuter avec des religieux qu'ils considéraient comme des perturbateurs du repos public, des ennemis du roi et de l'Etat. Ils les frappèrent pour intimider et réduire à l'impuissance tous ceux qui soutenaient les derniers efforts de la Ligue à son déclin ».
Tel est le procédé dans toute sa candeur : « On ne s'arrête pas à discuter » (2).
(1) Port Royal, t. III, p. 144.
(2) Page 132.
Ordinairement l'injustice ne se découvre pas avec cette naïveté. Mais plus d'un indice trahit le fond du cœur. C'est parfois le choix même du sujet, par tel auteur, et à telle date. Quaud on écrit sur l'éducation des Jésuites, au moment précis où le parlement agite la question de leur interdire l'enseignement, et qu'on est soi-même universitaire, comment être d'une impartialité qui désarme le soupçon? (1).
Comment étudier avec tout le désintéressement désirable les rapports pénibles des Jésuites avec les anciennes universités, quand on voit dans les conflits anciens les antécédents des conflits actuels, quand on se considère comme la descendance légitime et directe des universités d'il y a deux cents ans? Au lieu d'une page d'histoire ne risque-t-on pas d'avoir un plaidoyer? Les documents sont authentiques, aussi complets que possible, je le veux : mais que sera l'interprétation? Ne va-t-on pas abuser des analogies de surface entre les anciens conflits et les conflits récents, et, comme on est partie dans ces derniers, ne le deviendra-t-on pas aussi par l'imagination dans les autres?
Que les leçons de l'histoire servent à jeter un peu de lumière dans les obscurités de l'heure présente, je le veux bien, à condition de n'en pas abuser. Mais je vois moins ce qu'il y a à prendre dans l'heure présente* qui est trouble, pour éclairer les ténèbres du passé.
Le malheur pour les Jésuites c'est qu'ils ne sont pas
(1) Cette remarque ne tombe qu'en partie sur l'ouvrage de M. Compayré. Il avait été provoqué par un -concours académique, 1877. Mais il fut donné au public en 1879, l'année même du fameux article 7.
morts. Si Pie VII ne les avait pas rétablis, qui sait? on parlerait d'eux aujourd'hui sans plus de passion que des Glunistes du xne siècle, ou des disciples de saint Golomban. Ne leur a-t-on pas rendu justice dans les assemblées révolutionnaires, à une heure où on pouvait les croire enterrés?
Et maintenant essayons de prendre sur le fait cette fâcheuse disposition de l'a priori dans la sévérité.
La tendance est visible surtout, cela va de soi, chez ceux que nous appellerons les historiens amateurs. Beaucoup abordent l'étude des Jésuites, on se demande pourquoi, uniquement sans doute parce que tout touche à tout et que la matière est piquante. On se dit : il y a là du secret. Tout est secret, occulte, mystérieux, chez les Jésuites, raison de plus pour essayer de soulever le voile.
Ainsi l'anonyme qui se cache sous le nom de Hermann Mùller. Quand il se lance dans l'étude des Origines de la Compagnie de Jésus, il n'a qu'un but de curiosité. L'allemand Gothein, historien de saint Ignace, est de son métier économiste. M. Douarche était magistrat, « président à la cour d'appel d'Agen ». Mais tous ne peuvent-ils se réclamer de Pascal qui, sans transition, passait des sciences pures à la critique théologique?
Ajoutons ceux qui, littérateurs avant tout, ne peuvent complètement oublier que, si la vérité rigoureuse a ses droits, le public, leur public, celui qui les applaudit dans les amphithéâtres, ou leur fera un succès de librairie, à ses exigences. On assure que Bayle a semé son dictionnaire d'obscénités assez inutiJes, pressé par ses éditeurs qui, avant tout, voulaient que le gros livre se vendit. Un peu d'antijésuitisme discret, comme un peu d'anticléricalisme, prête aux plaisanteries de bon ton, et est une marque d'esprit libre. N'est-on pas toujours en bonne compagnie avec Pascal, avec Voltaire?
En face de ce groupe, qui est le nombre, s'il n'est pas toujours la valeur, mettons les érudits dont l'autorité, au-dessus de toute discussion, fait foi dans la matière où ils sont maîtres. Devant ceux-là, il n'est pas de petite science qui ne s'incline. Or, je demande si, parmi ces derniers, on trouvera beaucoup d'à priori antijésuitique. Il se peut qu'ils n'aiment point les Jésuites, et ne se gênent guère pour le leur dire. Il se peut que, ayant à apprécier les hommes et les événements, ils le fassent d'un point de vue que les Jésuites estimeront contestable. En général les faits matériels seront exacts.
Veiit-on sentir la différence? Examinons deux ou trois questions de pédagogie.
C'est chose entendue que l'instruction chez les Jésuites, était superficielle; et, par exemple, le grec était sacrifié.
Je n'examine pas la question de savoir si l'Université moderne est bien qualifiée pour faire ce reproche aux autres. Un helléniste écrivait dans la Revue Critique^ en
1868 : « Sans doute les élèves de l'ancienne Université n'apprenaient pas le grec : mais ceux d'aujourd'hui n'ont que l'air de l'apprendre ». M. Bréal citait ces lignes en 1880, sans nous dire si, à son avis, elles avaient vieilli. Vingt ans ont passé; où en est l'étude du grec dans nos lycées?
Quoi qu'il en soit, si Voltaire ne fut ni helléniste, ni latiniste, ni philologue, ce fut la faute de ses maîtres. M. Ch. Lenormant, un ami, assure qu'en général les Jésuites ne savaient le grec que très imparfaitement. M. Gompayré enregistre l'aveu et en tire argument en faveur de sa thèse. M. Gompayré ni M. Lenormand n'ont point fait de la question une étude spéciale : ce sont l'un et l'autre d'habiles amateurs.
Mais voici M. Egger, qui, lui, a était du pays ». Dans son Hellénisme en France, il écrit : « Les Jésuites... doivent être comptés parmi les actifs promoteurs des études grecques en France... Pour leur part et à leur manière, les Jésuites ont contribué, comme les jansénistes, à faire aimer chez nous les lettres grecques. C'est un mérite qu'on ne peut leur refuser sans injustice ». Et il les montre maintenant en plein xvme siècle les études helléniques. « L'expulsion des Jésuites, en 1763, eut pour effet un très notable affaiblissement des études grecques ». Auquel entendre? (1).
(i) Compayré, I, p. 189, Pierron, Voltaire et ses maîtres, Egger, t. I, p. 54, 64. Voir P. Daniel, Les Jésuites instituteurs de la jeunesse française au xvne et au xviir3 siècle, 1880, p. 127, 131. Chossat, Les Jésuites à Avignon, p. 287, 295. L. Boulvé, L'hellénisme chez Fénelon, 1897, p. VI. On trouvera beaucoup de pièces officielles dans
Les Jésuites ont-ils été plus zélés pour les mathématiques? « Quand ils abordèrent l'étude des sciences, nous
les Monumenta Pœdagogiea Soc. Jesu. Madrid, 1901, et dans Pachtler, Ratio sludiorum (Berlin, 1887-1894).
Une étude serrée de la question aboutirait, je pense, aux conclusions suivantes : 1° Chez les Jésuites, le latin a toujours eu le pas sur le grec. 2° Des origines jusqu'à la rédaction du Ratio, la part du grec a été toujours augmentant. Le Ratio, dans son projet de 1586, ne lui accordait qu'une part restreinte pendant 3 ans; la rédaction de 1599, plus confiante dans l'aptitude de l'enfance à apprendre les langues, lui donne droit de cité dès les classes inférieures. Voir dans Jouvency, Hist. Soc. Jesu. P. V. t. 11, Lib. xv, n. 38, p. 327, les raisons qui furent apportées en faveur du grec. 3° Au xvne siècle, Port-Royal, qui n'avait, ne l'oublions pas, que peu d'élèves et triés sur le volet, donnait un peu plus de temps à cette langue que les Jésuites. On y préférait la version au thème. Les Jésuites préféraient le thème, et, en général, ce que nous appelons aujourd'hui les « méthodes directes ». Leurs livres classiques, au rapport de M. Egger, étaient bien supérieurs à ceux de Port Roval. 4.° Ils ont eu dans leur Ordre nombre d'excellents hellénistes : Gretzer, Viger, Jouvency, Rapin, Brumoy, Grou, Fronton du Duc, Pelau, Sirmond, Garnier, Labbé.
Après cela, inférieurs ou non à Port Royal, ou à l'Oratoire, certainement supérieurs à l'Université, peut-on dire que les Jésuites aient, dans leurs collèges, sacrifié le grec? Le Père J. Croiset disait aux élèves de Lyon : « Cette langue est trop utile pour ne vous la pas enseigner. On vous en apprend ici les principes presque aussitôt que la grammaire latine, et, par les leçons particulières qu'on vous en fait, il vous est aisé, avant la fin de vos études, d'entendre en perfection le grec ». Règlement pour Messieurs les pensionnaires des Pères Jésuites du collège de Lyon, t. 1, p. 88, Lyon, mdcgxxxiii. Ces leçons particulières n'indiquent-elles pas qu'on ne se contentait plus des heures données au grec par le Ratio ? Un élément important nous sera fourni pour compléter cette réponse, le jour où la table méthodique du grand ouvrage du Père C. Sommervogel nous donnera une liste — nécessairement très incomplète, — des éditions grammaires, lexiques, de langue grecque, édités par les Jésuites pour leurs collèges. Pour la Flèche, voir C. de Rochemonteix, Le collège de la Flèche, t. 111, p. 8 et suiv.
Voici quelques autres faits dont il faut tenir compte. A Louis le
dit M. Compayré, les Jésuites y apportèrent le même esprit d'aversion pour le progrès, d'intolérance pour toute nouveauté, la même tendance à arrêter, à immobiliser l'humanité à un certain moment de son développement ». Un autre nous assure que l'arrivée des Jésuites à Poitiers accéléra la chute de la science. Pas d'enseignement sérieux, pas de maîtres capables. « Ils n'étaient pas savants, il y a plus, ils n'aimaient pas la science et même ils la craignaient » (1).
Grand, les petites charges scolaires étaient au concours; or parfois, parmi ces compositions, figurait un discours grec. (J. de la Servière, le Père Ch. Porée, p. 61). On y faisait des vers grecs (p. 74). Bernis raconte qu'il rêvait en grec! (p. 75). Sommervogel (t. 111, col. 1746-48) enregistre 32 éditions des Rudimenta linguœ grœcœ du Père Gretser> et plus de 75 des Institutiones linguœ grœcœ, On signale des livres de piété en latin et en grec (de Rochemonteix, III, p. 19). Tout cela témoigne-t-il d'un si grand dédain pour la langue d'Homère?
On objecte que les grands écrivains sortis des collèges des Jésuites ne savaient pas le grec, tandis que Racine, par exemple, le lisait couramment. Nous répondons que ce n'est pas assez d'apprendre le grec au collège : il faut, ses études terminées, s'entretenir dans ses connaissances. Une foule de causes empêchent d'oublier le latin. Il n'en va pas de même du grec. Qu'on prenne ces grands écrivains : Corneille, Molière, Descartes, Voltaire, Diderot, et qu'on voie dans leur vie si les circonstances les ont aidés à cultiver ce qu'ils avaient appris. D'autres, au contraire, se sont vus amenés à s'occuper de cette langue aussitôt après leur temps de collège; Huet, par exemple, qui, très jeune, commençait un travail sur Origène et ses commentaires. Bossuet en savait assez pour devenir très vite, au collège de Navarre, un bon helléniste : tous deux, élèves des Jésuites.
(1) Compayré, p. 193, 197. Delfour, les Jésuites à Poitiers, p. 269, 359, 360. L'auteur note qu'on ne peut attribuer aux seuls Jésuites la langueur intellectuelle des provinces au xvnr siècle. Il doit y avoir d'autres causes. Par ailleurs, je ne prétends pas nier que certains collèges, celui de Paris, par exemple, ou de la Flèche, n'aient été plus favorisés que celui de Poitiers en fait de bons maîtres. Mais la question
Accusation assez étrange. On sait le goût très particulier que les Jésuites ont toujours eu pour les sciences exactes. Qu'on se rappelle les anciens missionnaires de Pékin. A l'heure qu'il est, il n'est peut-être pas une de leurs grandes missions qui n'ait son observatoire. Mais laissons la parole à un homme du métier, fort peu dévot. Lalande écrivait en 1800 :
« Parmi les calomnies absurdes que la rage des protestants et des jansénistes exhale contre les Jésuites je remarquai la Chalotais, qui porta l'ignorance et l'aveuglement jusqu'à dire dans son réquisitoire que les Jésuites n'avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie, j'y mis un article sur les Jésuites astronomes : le nombre m'étonna. J'eus l'occasion de voir la Chalotais à Saintes, le 20 juillet 1773; je lui reprochai son injustice, il en convint » (1).
est tout autre : oui ou non, les Jésuites étaient-ils favorables à renseignement des sciences?
Sur l'estime que les Pères faisaient des mathématiques dès le xvie siècle, voir Monum. Pœdag. S. J., p. 471 à 478. « Primum deligendus erit magister eruditione ai que aulhoritate non vulgari, etc. ». Tout le document 34, œuvre du célèbre Clavius, est à lire. Il s'agit des moyens à prendre pour que le professeur Me mathématiques, ne soit pas considéré comme un simple maître d' « accessoires ».
Cfr. Pachtler, Ratio de 1586, p. 141; Maynard, Des études et de renseignement des Jésuites à V époque de leur suppression, Paris, 1853; de Rochemonteix, Le collège de la Flèche, t. IV, ch. I. Chossat, Les Jésuites à Avignon, p. 428, 437.
(1) Maynard, p. 263. (liste des Jésuites astronomes), p. 259, (liste des observatoires occupés par les Jésuites au xvme siècle). Sur les observatoires actuels, voir de Vrégille, Les observatoires de la Cornpagnie de Jésus au début du XX* siècle, Louvain, 1906. Sur les Jésuites mathématiciens, voir Montucla, Histoire des mathématiques, passim.
Nous reprochera-t-on de préférer, ici et ailleurs, le témoignage désintéressé de l'homme compétent aux déclamations de l'érudit amateur?
Si tel fut le goût personnel des Jésuites, ne pouvonsnous pas, avant tout examen de leurs programmes et autres documents scolaires, soupçonner que les sciences exactes auront dans leur enseignement une juste place?
Et elles l'avaient beaucoup plus large dans la réalité que ne le laisse supposer le Ratio pris à la lettre. Il n'est peut-être pas inutile ici de le remarquer en passant : ceux qui font la critique de l'éducation jésuitique, ont raison d'attacher une importance considérable à ce code pédagogique ; mais ou ils ont tort, c'est quand ils s'imaginent que son observation avait quelque chose de mécanique, que toute innovation était condamnée, et avec elle tout progrès. Cet opuscule nous donne exactement l'état des choses aux environs de 1619. Mais de quel droit conclure qu'il correspond exactement à ce qu'on faisait en 1750? Pour ce qui est des mathématiques en particulier la conclusion serait absolument fausse (1).
Passons à l'histoire. Toujours la même affirmation : pas d'études historiques chez les Jésuites, défiance extrême à l'égard de l'histoire sous toutes ses formes. L'un d'eux n'a-t-il pas écrit, en plein xixe siècle, dans le programme des études du collège de Landshut, 1835,
(1) Voir pour Avignon, Chossat, op. cit., p. 428, 437.
que l'histoire était la perte de ceux qui l'étudient? (1).
Ici encore adressons-nous aux gens compétents.
Au xvne siècle, de quel côté était le sens historique, le goût scientifique des recherches et la vraie méthode, chez les adversaires de la Compagnie, ou chez les Jésuites? Je lis dans la Revue Critique, 24 octobre 1904. « Renaudot s'était rangé à un parti de tendances jansénistes, traditionnelles et exclusives II faut en convenir, ce n'était pas de ce côté que devait venir le progrès. Les Jésuites, quels qu'aient été leurs torts ou leurs erreurs, avaient le mérite de défendre en France la cause de la raison, en professant une morale faite aux proportions de l'homme; ils montraient aussi la difficulté de tenir infaillible un docteur de l'Eglise, (Saint- Augustin), fût-il le plus grand de tous. Les Jésuites procurent à Richard Simon le privilège d'imprimer l'Histoire critique du Vieux Testament : Renaudot et Bossuet font appel au bras séculier pour la supprimer. Dans les missions de Chine, les Jésuites réduisent à leur valeur des cérémonies devenues fameuses; tout le monde des Missions étrangères auquel tient Bossuet s'agite pour faire triompher les idées rigoristes, et
(1) Compayré. Sur la phrase en question, voirB. Duhr, Studienordnung der Gesellschaft Jesu, Fribourg, 1896, p. 177. Elle est empruntée au livre de Huber, Jesuilenorden, p. 373, qui lui-même l'a copiée en la modifiant, dans E. Zirngiebl, Sludien ùber dos Institut der Gesellschaft Jesu, Leipzig, 1870, p. 157; lequel à son tour l'avait prise, en la mutilant, dans un plan d'études intitulé « Der Soeietàt Jesu Lehr- u ». Erziehungsplan, publié à Landshut, 1835, p. 235. Or, cet opuscule, 1° n'est pas le plan des études pour le collège de Landshut, et, 2°, est non d'un Jésuite, mais d'un prêtre séculier, Fr. Hayd.
Renaudot prête à cette cause le concours de sa plume d'orientaliste par des mémoires secrets... L'Inquisition d'Espagne condamne, en 1696, les Acta Sanctorum des bollandistes, où Papebrock avait eu le courage de mettre en doute les visions de Simon Stock ; Renaudot procure le décret à Bossuet qui s'en félicite : l'éloquent accusateur de Marie d'Agréda ne trouvait d'inspirations critiques que dans la haine du quiétisme... etc. » (1).
Autre témoignage, sous une plume non moins autorisée. M. G. V. Langlois écrit dans son Manuel de bibliographie historique :
« La Compagnie de Jésus a abrité, dès l'origine, des hommes de tempérament divers qui déployèrent une activité littéraire très variée; au xvne siècle, elle compta, en même temps que d'injurieux polémistes à la Garasse, des humanistes élégants comme le Père Rapin, des savants d'une remarquable liberté intellectuelle comme le Père Petau, un grand nombre de travailleurs qui ont consacré leur vie à l'aménagement des anciens textes ». Et l'auteur, un professionnel, cite Fronton du Duc, Sirmond, Pierre Labbe « qui doit être mis hors de pair parmi les émules et les continuateurs » de Sirmond; Chiflet « qui lui est supérieur en originalité critique », Hardouin dont la Collectio regia maxima Conciliorum a été dépréciée « pour des raisons indé-
(1) Revue critique, 24 octobre 1904, article de M. Paul • Lejay sur le livre de Ant. Villien, l'abbé Eutèbe Renaudot. De cette page, nous ne prenons à notre compte que la conclusion qui s'en déduit en faveur des Jésuites. Le reste, nous l'abandonnons à l'appréciation des bossuetistes.
pendantes de sa valeur scientifique ». Seul « parmi les collecteurs de Conciles du xvne et du xvme siècle, Hardouin s'était moins soucié de dilater sa collection que de vérifier les droits de chaque pièce à y figurer. » Enfin voici les bollandistes t dont la critique, dès l'origine (1629), a été généralement aussi hardie et honnête que possible » (1).
Ici encore nous pardonnera-t-on de préférer le jugement de ces « maîtres » à celui de brillants amateurs (2) ?
Un exemple encore.
Le succès des Jésuites comme éducateurs pendant deux siècles et demi est un fait. Je parle du succès matériel qui se chiffre par centaines et milliers d'élèves. Il dure encore, — ailleurs qu'en France, — et si en France leur œuvre est en ruines, qu'on n'en cherche pas d'autre cause que ce succès même. L'enseignement congréganiste a péri, celui des Jésuites avec tout le reste, non parce que les élèves ne venaient plus, mais parce qu'ils venaient trop. C'est donc un fait qu'ils avaient la vogue; reste à en donner la raison.
La raison, nous dit-on, c'est tout simplement la mode.
(1) Page 285.
(2) Sur les services rendus par les Jésuites dans le domaine scientifique, voir B. Duhr, p. 260, 324.
Ce n'est point par conviction religieuse que les parents envoyaient leurs enfants chez les Jésuites, mais par « snobisme ». Du reste les Jésuites savaient très bien flatter ce sentiment. Toujours à l'affût des idées et des goûts du jour, transigeant avec le siècle, s'accommodant aux exigences des familles, séduisant par des dehors brillants, ils n'avaient qu'un but, avoir beaucoup d'élèves, et pour cela il fallait éblouir le public.
N'est-ce pas là ce qu'on a dit sur tous les tons, quand il s'est agi de leur interdire l'enseignement, dans les revues et à la tribune, dans les thèses de doctorat et dans les journaux? Bon spécimen des interprétations peu bénignes dont on est coutumier à leur égard (1).
La mode, je ne prétends pas qu'elle n'ait été pour quelque chose parfois dans le grand nombre de leurs élèves. Mais j'ai idée que, dans ce cas, les Jésuites n'ont point toujours eu à s'en féliciter.
Mais la mode va et vient, elle est essentiellement capricieuse, c'est la fantaisie d'une heure qu'une autre fantaisie détrône. Et je me demande si mode, engouement, snobisme, sont une raison suffisante pour expliquer un succès persévérant, obstiné, universel, le même à Coïmbre qu'à Paris, à Goa qu'au Pérou, à Rome qu'à Ingolstadt, le même, proportion gardée, avant et après la suppression de l'Ordre; et cela en dépit d'accusations sans cesse renaissantes, souvent fort graves, et devenues quasi traditionnelles (2). Et par exemple, on sait que,
(1) Sainte-Beuve, III, p. 482. Compayré, I, p. 239. Delfour, p. xxii, etc.
(2) Voyez dans Janssen, op. cit., t. IV, p. 22-23, V, p. 552-605.
selon l'opinion courante, la tendance constante des Révérends Pères a été de supprimer l'influence des familles pour y substituer la leur. Pasquier déjà le disait aux environs de 1600. On le répète sur tous les tons. Gomment les « anciens élèves », qui, eux, devraient savoir à quoi s'en tenir, une fois devenus pères de famille, s'obstinent-ils, de génération en génération, à jeter leurs enfants dans le même péril? Après avoir tué en eux le sentiment filial, les Jésuites auraientils, par surcroit, à l'avance, tué le sentiment paternel?
Toujours est-il que cette explication simpliste de la mode ne satisfait pas tout le monde, et des auteurs graves mettent en avant d'autres raisons.
Récusera-t-on M. Gaston Boissier? Son témoignage est à recueillir, bien qu'il semble ne porter que sur les origines de la Compagnie.
S'appuyant sur quelques grands noms de la pédagogie au xvie siècle, Baduel, Sturne et Mathurin Cordier, le savant professeur avance, qu'en France du moins, la réforme scolaire fut d'abord l'œuvre des protestants (2).
« Ils étaient, dit-il, partisans décidés de Luther et de
(1) Ces trois personnages enseignaient dans les environs de 1530. Mais n'oublions pas les progrès pédagogiques d'Alcala et de Salamanque antérieurs de trente ans (Prat. Maldonat, ch. I,) ni les réformes de Sainte-Barbe sous l'administration des Gouvea, ni celles de Colet à Oxford et à Londres avant les excès d'Henri VIII, ni celles d'Allemagne dans la seconde moitié du xve siècle. En France, quoi qu'il en soit des causes, on était très en retard sur le reste de l'Europe. Les protestants sont venus à leur heure; ils ont, chez nous et ailleurs, profité d'un mouvement commencé sans eux, et qui eût abouti, sans eux, vingt ans plus tôt. - . .
Calvin. Nul doute que les générations qu'ils élevaient, et sur lesquelles leur façon d'enseigner leur donnait beaucoup d'influence, auraient été peu à peu amenées à partager leurs opinions. C'est ce que comprirent admirablement les Jésuites; d'un coup d'œil, ils aperçurent le péril, et, pour le conjurer, ils se firent hardiment novateurs. Rompant à leur tour avec les traditions du passé, dont ils étaient les défenseurs obstinés sur tout le reste, il firent entrer dans leur Ratio studiorum toutes les méthodes nouvelles. Ils les y mirent en œuvre avec une habileté merveilleuse, les portant même à l'excès, et n'hésitant pas à flatter le goût de leur temps dans ce qu'il avait d'exagéré. C'est ainsi que la bourgeoisie fut enlevée au protestantisme. Elle lui aurait sans doute appartenu tout entière, si le mouvement du début s'était continué, si, grâce à l'attrait de nouvelles méthodes, le flot des élèves s'était toujours porté vers ses écoles. Les Jésuites eurent l'adresse de désarmer leurs ennemis de ce qui attirait vers eux; en leur ôtant ce qui pouvait être la principale raison de leurs succès, ils conservèrent à l'Eglise catholique les classes moyennes qu'elle était en train de perdre ».
« Pour réussir, ils n'avaient qu'à éviter les fautes qu'ils voyaient commettre autour d'eux. A la turbulence des Universités, ils opposent la discipline de leurs maisons. Comme ils voient que les facultés des arts sont en pleine décomposition, ils essaient de sauver au moins ce qu'elles ont de meilleur et de plus précieux : ils introduisent définitivement la rhétorique et la philosophie dans leurs collèges qui comprennent désormais un
cours complet d'éducation. Aux quatre classes de grammaire et d'humanités, ils ajoutent trois ou quatre ans de hautes études, et F « honnête homme » sort achevé de leurs mains » (1).
D'où il résulte que les premiers succès des Jésuites en France furent dus au mérite intrinsèque de leur pédagogie. Novateurs, mais novateurs modérés, ils ont su prendre dans les idées du temps ce qu'elles avaient de viable. Et, comme le dit un autre universitaire, « ils eurent pour eux une patience inépuisable, qui n'était nullement passive, mais qui savait se contenter d'une suite de progrès modestes, Fhabileté des méthodes, le concours des écoliers qu'avait ennuyés l'Université vieillie, et l'intérêt même qui s'attache aux entreprises contestées et courageuses » (2).
Cependant les succès. de la première heure se maintenaient. C'est alors, peut-être, qu'il faut faire intervenir la mode; mais là encore elle ne répond pas à tout, et cela parait bien être l'avis de M. Lanson.
Il vient de dire qu'en plusieurs villes les Jésuites se sont imposés, et il ajoute : « En d'autres endroits, ils ont été appelés. Il est certain que beaucoup de villes voyaient leurs collèges dépérir; les bâtiments tombaient en ruines, les élèves étaient rares ou déréglés, les principaux, les régents changeaient souvent; certains se conduisaient mal; on avait peine à les recruter. Les Universités, en certaines villes, réussissaient à maintenir
(1) Revue det Deux-Mondes, 1" déc. 1882, p. 596, 610.
(2) A. F. Théry, Hist. de l'éducation en France, t. I, liv. VII, fin.
renseignement supérieur florissant; presque partout dans les provinces, elles ne parvenaient pas à faire prospérer les collèges. Avec les grandes corporations ecclésiastiques, Jésuites ou Oratoriens, tout rentre dans Tordre. Les villes mêmes qui n'avaient pas désiré les Jésuitesen furent généralement satisiaites. Les maîtres menaient^ une vie décente, les élèves étudiaient, et étaient formés aux bonnes manières. Voilà, je crois, la vérité historique. On peut adresser de graves reproches à renseignement et à l'éducation des Jésuites; tels qu'ils étaient, ils parurent aux gens d'alors réaliser une grande amélioration » (1).
Si donc les Jésuites continuaient à avoir des succès, l'explication est bien simple, ils continuaient à faire mieux (Jue leurs rivaux.
C'est aussi la raison que donnait l'historien de l'Université, M. Ch. Jourdain. Qu'on nous permette de citer cette page d'un érudit dont la compétence, ce me semble, est assez bien établie.
« L'Université de Paris comptait quatre cents ans d'existence; elle exerçait, sur toutes les écoles, une suprématie incontestée, lorsque les Jésuites vinrent tout à coup lui disputer la direction de l'enseignement public. Il n'est pas étonnant qu'elle ait fait ses efforts pour les refuser... Cependant, lorsqu'on s'élève au dessus des préjugés de l'esprit de corps et des petites jalousies de profession, comment méconnaître les services éminents que la Société de Jésus avait rendus à la
(1) Revue universitaire, 15 avril 1902.
jeunesse et aux familles depuis son établissement sous Henri HT? Ceux de ses ennemis qui veulent être impartiaux et sincères avouent que. ses collèges étaient bien tenus; que la discipline y était à la fois ferme et douce, exacte et paternelle; que la routine scolastique s'y trouvait corrigée par de sages innovations appropriées habilement au progrès des mœurs et aux convenances sociales; que les maîtres étaient modestes, dévoués, instruits, le plus grand nombre consommés dans Fart d'élever la jeunesse, ceux-ci humanistes éprouvés, ceuxlà savants de premier ordre; si réguliers dans les habitudes de leur vie, que jamais aucun reproche d'inconduite ne fut articulé contre eux. Dira-t-on que, malgré des apparences qui séduisent, l'éducation donnée par les Jésuites manquait de solidité, et qu'ils substituaient trop souvent aux sérieux travaux seuls efficaces pour le développement moral de l'homme des pratiques frivoles ou de mondains exercices? L'Université de Paris leur en adressa plus d'une fois le reproche (1), mais ils pou-
(1) Elle leur reprocha tout spécialement son théâtre scolaire; en quoi elle oubliait sa propre histoire. Les Jésuites avaient trouvé l'usage établi, non seulement à Paris, mais dans toute l'Europe. (Pour la Bohème, par exemple, voir E. Denis, Les premiers Habsbourgs, t. II, p. 198). Au xvMe siècle, il y avait des représentations dramatiques, même au séminaire Saint-Sulpice (Science catholique, mars 1905, p. 334). Ce qui avait été jusque-là simple distraction, ou dissipation pure, pire encore peut-être, à en juger par certaines pièces du répertoire, ne pouvant songer à le supprimer, les Jésuites essayèrent d'en faire un instrument de pédagogie et d'apostolat. Que des abus aient pu même alors s'y glisser, c'est possible. On sait en quels termes mesurés et louangeurs, Bossuet, qui aimait peu la Compagnie, en a parlé dans ses Maximes sur la comédie.
vaient répondre en citant les noms des élèves qu'ils avaient formés et qui figuraient, avec honneur, dams les sciences et dans les lettres, à la cour et dans les armées, dans les rangs de la bourgeoisie et dans ceux de la noblesse Dans Tordre des études et de l'éducation publique, leur action se manifesta en général par des bienfaits. La sentence inexorable qui détruisit soudainement leurs cotlëges, s'explique au point de vue historique par les préjugés et la haine accumulés contre la Société. Mais après avoir recueilli les applaudissements intéressés des contemporains, cet arrêt, tristement fameux, doit-il être confirmé par le jugement équitable de l'histoire? Nous ne le pensons pas, car il blesse la justice et la vérité sous beaucoup de rapports. Et, comme la suite des événements l'a prouvé, il ne servit ni à l'Eglise, ni à l'Etat, ni même à l'Université, en dépit des espérances que celle-ci avait fondées sur la ruine de ses adversaires » (1).
Une fois de plus l'indulgence et même la louange sont du côté, non des amateurs, mais des savants.
La tendance à tout condamner chez les Jésuites est bien plus marquée encore, lorsque, de l'élément positif
(1) Ch. Jourdain, V Université de Paris au XVII* siècle, t. II, p. 298.
et matériel de l'histoire, nous passons à l'élément conjectural.
Il faut beaucoup deviner en histoire. « A tout probe historien, le passé apparaît sous l'aspect lamentable et déconcertant d'une tapisserie usée, décolorée par places, par places déchirée et pleine de trous, en certains endroits gauchement rafistolée, ailleurs maquillée par des mains trop habiles » (1).
Nécessité, par conséquent, de suppléer à bien des lacunes. Comment savoir les causes, les motifs, les intentions? Jusqu'à quel point, d'un fait particulier, peut-on conclure au général? D'une circulaire officielle par exemple, ou d'un texte législatif condamnant un délit et prévenant un abus, est-on en droit de conclure à la fréquence de l'abus et du délit? Les théoriciens de la critique historique posent à ce propos des lois sévères; mais la grande loi, c'est une extrême défiance avec une extrême lenteur à conclure.
Or il me semble que, dans l'histoire des Jésuites, on s'est toujours un peu hâté vers la conclusion. A parler franc, la conclusion n'a-t-elle pas souvent inconsciemment prévenu les prémisses?
Les Jésuites ont beaucoup écrit, et dans tous les genres. Savez-vous pourquoi? Reprenons une citation alléguée plus haut : « Ils n'étaient pas savants, il y a plus, ils n'aimaient pas la science et même ils la craignaient ». Suit une comparaison avec le calife Omar. « Ne pouvant anéantir les bibliothèques, les Jésuites
(1) G. Lanson, Revue universitaire, octobre 1904, p. 230.
s'efforcèrent de plonger dans l'oubli tout ce qui n'était pas conforme à leur doctrine secrète, et, pour suppléer au vide que ferait cette immense proscription, ils entreprirent de rédiger des ouvrages qui pussent les remplacer » (1).
Pourquoi les Jésuites ont-ils tant combattu le jansénisme, et spécialement Port-Royal?
Parce qu'ils voyaient dans la théorie nouvelle une véritable hérésie, une sorte de calvinisme discret et honteux, un danger grave pour l'orthodoxie? Peut-être, mais il y a autre chose. Il paraît que leur collège Louisle-Grand, avec ses 3.000 élèves, avait tout à redouter des cinquante enfants réunis autour de Lancelot et de Nicole dans les Petites Ecoles. De là leur acharnement à poursuivre les solitaires (2).
Les Jésuites ne se sont pas occupés d'enseignement primaire. C'est, disent-ils, que leur personnel est trop peu nombreux. C'est aussi que d'autres s'en occupaient. C'est qu'enfin, l'on ne peut cependant tout embrasser; d'autant que, s'ils l'avaient fait, on trouverait bien le moyen de leur en faire un crime. Ne serait-ce pas une preuve après mille autres, qu'ils ont la manie de tout accaparer? Ajoutez que, présenté ainsi en bloc, le fait n'est pas vrai. Dans les missions, là où ils étaient seuls,
(1) C. E. de Ferrières, Etat des Lettres dans le Poitou, cité par J. Delfour, op. cit., p. 359.
(2) C'est la raison donnée, avec un « peut-être », par MM. Rebelliau et Manon dans leur édition du Siècle de Louis "XIV, p. 685, note (Paris, 1894). VoirEmond, Histoire du Collège Louis-le-Grand, 1845, p. 114. Sainte-Beuve, Port-Royal, III, p. 478.
où tout leur incombait, ils organisèrent des écoles, et se firent maîtres de lecture et d'écriture (1).
Non, « la vérité, nous dit-on, c'est que les Jésuites ne désirent pas l'instruction du peuple... Nous en trouverions la preuve, si elle était nécessaire (et pourquoi, je vous prie, cette preuve ne serait-elle pas nécessaire? a-t-on le droit d'accuser les gens sans preuve?) dans ce passage des Constitutions : « Nul d'entre ceux qui sont employés à des services domestiques pour le compte de la Société, ne devra savoir lire et écrire, ou, s'il le sait, en apprendre davantage; on ne l'instruira pas sans l'assentiment du général, car il lui suffit de servir en toute simplicité et humilité Jésus-Christ notre Maître ».
Sur quoi je remarque : 1° ce passage n'est pas dans les Constitutions, aussi l'auteur n'a-t-il mis aucune référence, et pour cause. Il est tiré des Regulœ Communes, qui sont postérieures. Il est vrai qu'on trouve dans l'Examen Général (VI, n. 6) une prohibition analogue, moins accentuée. 2° La règle est exclusivement faite pour les frères coadjuteurs, et elle revient à ceci : à chacun son office. Vous entrez dans l'Ordre pour y être prêtre : vous étudierez. Vous entrez comme « frère servant », vous aurez en fait d'instruction ce qui vous sera nécessaire pour vos fonctions : et, cela va de soi, la dose d'instruction variera avec les temps et les lieux. La Compagnie a eu des Frères coadjuteurs artistes, comme Seghers, le grand peintre de fleurs, collabora-
(1) Les collèges des Indes n'eurent pas d'autre origine. Monumenia Xaveriana, t. I, p. 460, 559 (Malaca) ; Selectœ Indiarum Epislolœ, p. 156 (Coulam), etc. Schwickerath. Jesuit éducation, pp. 104-6, 247-8.
teur de Rubens, Jacques Courtois dit le Bourguignon, * Attiret, qui fut au service de l'empereur de Chine; des frères coadjuteurs architectes, comme Martellange; des érudits comme le Frère F. H. Foley, etc. D'autres, elle les a maintenus dans l'humilité de leur état. Mais il y a beau temps que tous les frères coadjuteurs apprennent au moins à lire et à écrire. Voilà toute la portée de cette règle. De quel droit en tire-t-on cette conclusion générale : les Jésuites sont opposés à la culture intellectuelle du peuple? Surtout quand les Constitutions disent bien nettement quelque part qu'apprendre à lire et à écrire aux ignorants est œuvre méritoire. Ce texte, on le connaît, mais on s'en débarrasse le plus lestement du monde : « Faut-il prendre cette excuse au sérieux chez un Ordre qui a toujours pu ce qu'il a voulu (!) Non, la vérité c'est que les Jésuites ne désirent pas l'instruction du peuple » (1).
N'y a-t-il pas, dans ces lignes, trace de préoccupations qui n'ont rien de commun avec la science objective? L'auteur écrivait en plein ministère Jules Ferry. Il ajoute : « Ils voient dans la culture intellectuelle, une arme qu'il n'est pas bon de mettre entre toutes les mains ». Cela est parfaitement vrai, encore que la remarque « date », comme on dit; nous avons lu cela dans tous les discours du temps. Oui, les Jésuites trouvent, — et sont-ils les seuls? — que si les anarchistes
(1) Dictionnaire de pédagogie, art. Jésuites, cfr. Constit. 4* Pars, ch. XII, C. In legendo et scribendo alios instituer e opus etiam charitatis esset, si is personarum numéros societati suppeteret, ut omnibus vacare posset, etc. »
savaient on peu moins de chimie, le monde n'en irait pas pins mal. Ils nient absolument que le progrès intellectuel implique toujours le progrès moral. D'autres qu'eux ont constaté que la diffusion de l'enseignement primaire a coïncidé, — simple coïncidence, n'est-ce pas? — mais enfin a coïncidé avec une recrudescence de la criminalité. Ils pensent que la science est bonne, mais aux mains de qui sait en user, et que la science pour tous est une belle chimère. Détail piquant, ils se trouvent en cela parfaitement du même avis, les nuances étant sauves, que-Voltaire et Renan.
« Pour Loyola, continue notre auteur, tout se subordonne à la foi », ce qui est vrai en un sens, et « la foi n'a pas de meilleure sauvegarde que l'ignorance ». Déclamation anticléricale qui n'a rien à voir avec l'histoire. Ce qui est historiquement vrai, c'est que l'enseignement de la doctrine chrétienne aux enfants et aux ignorants est un des ministères fondamentaux et constitutionnels de la Compagnie, et que les religieux s'y engagent par un vœu exprès. Oui ou non, est-ce éclairer les humbles que de leur apprendre le catéchisme, et tout spécialement le décalogue? (i).
Les Jésuites cherchèrent toujours à faire régner dans leurs collèges une exacte discipline. En même temps, ils voulaient, par un mélange habile de douceur et de modération, faire aimer la maison et les maîtres, et en général, ils y réussissaient. Ils se montraient discrets
(1) Bullarium Societatis Jesu, Bulla Regimini (Paul 111), Expo$cii (Jules III); Constit. P. V. C. 3, n. 3, 6, et C. 4, n. 2, etc.
dans l'usage des punitions. Leurs collèges n'étaient pas le « geôle de jeunesse captive » dont parle Montaigne. Les régents ne s'y montraient pas « de trogne effroyable ». Ils comptaient plus sur le sentiment de l'honneur que sur les coups. Croyons-en les aveux de Voltaire : on vivait heureux sous la férule des bons Pères. Croyons-en Lamartine aussi qui a écrit sur son collège de Belley des pages si touchantes (I).
Voilà le fait, et nul ne s'avise de le nier. Reste à l'interpréter.
(1) Marius Déjey, Le séjour de L. à Belley, 3* édition, Lyon, 1901. Lamartine nous a donné ses impressions en trois ou quatre fois. Tout d'abord c'est une pièce de vers assez médiocre, Adieux au collège de Belley, 1809, qui a trouvé place dans quelques éditions des Méditations. Elle est toute louangeuse, mais... ce sont des vers. Dans les Confidences, lre série, 1849, 1. VI, n. 111, 1. XI, n. XV, il loue chez ses maîtres, le dévouement désintéressé, l'amour sincère, la douce et paternelle surveillance, l'art « de nous conduire par notre volonté et notre propre enthousiasme ». Après avoir déclaré que ces maîtres avaient été pour lui « des amis plus que des professeurs », qu'ils « restèrent toujours dans sa mémoire comme des modèles de sainteté, de vigilance, de fraternité, de tendresse et de grâce », que « leurs noms feront toujours, pour lui, partie de cette famille de l'âme à laquelle on ne doit pas le sang et la chair, mais l'intelligence, le goût, les mœurs et le sentiment »-, il ajoute : « Je n'aime pas l'institut des Jésuites. Elevé dans leur sein, je savais discerner, dès cet époque, l'esprit de séduction, d'orgueil et de domination qui... en immolant chaque membre au corps, et en confondant ce corps avec la religion se substitue habilement à Dieu même, etc. » C'est bien dommage que cela ait été écrit en 1849. Je me demande si Michelet, ou quelque autre, n'a point passé par là.
Autre note plus tard, dans le Cours familier de littérature, 23* entretien, 1857, (Souvenirs et portraits, t. I, p. 64 et suiv.), sans aucune de ces restrictions. Voir encore, Mémoires inédits. Evidemment, n'était que le collège est toujours le collège, Lamartine n'avait emporté de Belley que de bons souvenirs. Son témoignage n'est pas à négliger.
Quel était le motif de cette modération? Voyaient-ils dans leurs élèves « des créatures libres dont il faut de bonne heure respecter la dignité? » ^eut-être, mais ils y voyaient aussi « de jeunes gentilshommes qu'il était prudent de ménager parce que... devenus riches et puissants, ils combleront la Société de faveurs et de bienfaits » (i).
Interprétation dont le premier tort est qu'elle ne s'occupe pas des faits. Or les faits, très connus, nous apprennent que, dans les collèges de Jésuites, il n'y avait pas que des nobles, tant s'en faut; que les fils des petits bourgeois étaient traités avec la même bonté que les nobles — lisez les Mémoires de Marmontel; que, sauf quelques exceptions exigées par la très haute situation de certains parents, l'égalité la plus parfaite régnait entre élèves. Les plus forts, groupés en académie, nobles ou non, passaient avant les autres. Dans les congrégations, les dignitaires, choisis par les élèves eux-mêmes, étaient, non les plus nobles, mais les plus estimés pour leur valeur morale (2).
J'ajouterai même qu'à bien prendre les choses, ces collèges, si exclusivement aristocratiques, à en croire certaines déclamations, étaient parfois une excellente école d'égalité. Les classes sociales s'y mêlaient, et plus d'une amitié de grande seigneur à roturier a commencé . là : Molière et le prince de Conti, Voltaire et d'Argenson. « L'égalité que les Jésuites mettent entre (leurs élèves),
(1) Compayré, p. 174-175.
(2) J. de la Servière, Le Père Ch. Porée, p. 60-61.
disait Descartes, en ne traitant guère d'autre façon les plus relevés que les moindres, est une invention extrêmement bonne pour leur ôter la tendresse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d'être chéris dans la maison de leurs parents » (1). Naguère encore, c'est le même écho qui nous arrivait des Philippines. Aux premières heures du soulèvement contre l'Espagne, quand la franc-maçonnerie n'était pas encore maîtresse du mouvement, les chefs du parti indigène rendaient justice à leurs professeurs, les Jésuites de Manille. « Si (les Tagals), écrivait en 1899 M. Belessort, dans la Revue des Deux-Mondes (2), abiment dans la même détestation Dominicains, Franciscains, Augustins et Récollets, ils en exceptent les Jésuites qui, chargés de l'instruction secondaire, y ont acquis une réputation de tact et de libéralisme. C'est sous leur direction que furent instruits ceux là même qui commandent aujourd'hui la révolte. Rizal était leur élève, et l'on prétend que, s'ils avaient eu quelques chances d'y réussir, ils eussent essayé de le sauver. Plusieurs insurgés m'ont déclaré qu'ils gardaient une réelle reconnaissance à leurs anciens professeurs. « Pour la « première fois, me disait l'un d'eux, nous avons vu ce « que pouvaient être des maîtres éclairés et justes. Puis, « songez, Monsieur, quand chez eux nous nous empoi- « gnions avec les petits Espagnols qui criaient : « A bas « les Philippines ! » pendant que nous leurs répondions : •
(1) Lettre de 1641, Baillet, Vie de Descartes, 1" partie, p. 32, Paris, 1691.
(2) 1899, t. I, p. 827, Une semaine aux Philippines.
« À bas l'Espagne! » nous étions tous également punis. « Et c'était admirable qu'on ne fessât pas sur nos joues « les gamineries de la race supérieure ».
Des auteurs dangereux pour la jeunesse, on consent à accorder qu'il y en a chez les anciens. Les Jésuites en conséquence ne veulent mettre entre les mains des enfants que des ouvrages de morale irréprochable : « On ne peut les en blâmer. Qui soutiendra que Ovide, Tibulle, Catulle, Juvénal puissent passer intégralement sous des yeux de quinze ans? Aujourd'hui encore, chez certains auteurs, Horace par exemple, il y a des coupures qui sont de tradition dans l'Université. Le motif mis en avant, le respect de la pureté de l'enfance est fort louable » ; donc « ne nous moquons pas des éditions expurgées » (i).
Mais quand ils font ces suppressions, les Jésuites n'ont-ils pas, outre le summa debetur puero reverentia, un autre motif qu'ils ne disent pas, mais qu'on devine? Ils veulent « effacer dans les livres anciens tout ce qui est la marque de l'époque, le cachet du temps, tout ce qui leur donne un caractère propre, une allure profane. S'ils l'avaient pu, ils auraient supprimé jusqu'au nom de l'auteur ». Aussi étaient-ils sobres de commentaires
(1) Question qu'il ne faut pas confondre avec celle des morceaux choisis. Les Jésuites se sont refusés à mettre certains auteurs intégralement aux mains de leurs élèves. Mais se sont-ils refusés, comme on le leur reproche, à ne mettre aucun auteur complet sous leurs yeux? Quoi, pas même Virgile? (Denis, op. cit., p. 198, 199), nous y reviendrons. Voir Chossat, p. 330. Rob. Schwickerat, Jesuit éducation* St.-Louis, MO. Herder, 1904, pp. 362, 562-569.
sur les écrivains, sur leur histoire, sur le milieu dans lequel ils avaient vécu. Il fallait tellement tout subordonner au christianisme que l'antiquité profane disparût. De bonne foi, est-ce sérieux? >
C'est pour cela sans doute que les Jésuites ont publié tant d'éditions, commentaires, traductions des auteurs grecs et latins. C'est pour bien faire ignorer l'antiquité que La Cerda commentait Virgile en trois in-folio, que Sanadon publiait son Horace, précédé d'une vie détaillée du poète; que La Rue, pour son Virgile, collaborait aux éditions ad usum Delphini; que Brumoy traduisait le théâtre grec; que le Père Grou donnait de Platon cette traduction que V. Cousin s'appropria sans plus de façons, etc., etc. Sans doute, ces estimables érudits n'avaient pas de l'antiquité ce sens aigu que nous avons après cent ans d'archéologie minutieuse. L'avaient-ils moins que Rollin, Dacier, et autres? Et qui nous dit que, dans un siècle, on ne traitera pas notre couleur locale avec le dédain, fort juste, que nous avons pour celle du « Jeune Anacharsis? » Ne demandons pas aux gens du xvne siècle, fussent-ils Jésuites, des idées que le xixe siècle à été le premier à formuler (1).
(1) Compayré, p. 188. Voir dans Chossat, op. cit., p. 337, un programme d'explication du de Senectute (Aix, 1710). On verra si les Jésuites cherchaient à dépayser leurs auteurs. Tout y passe, histoire littéraire, mœurs, institutions, anecdotes, mythologie, géographie.
M. l'abbé Sicard (Etudes classiques avant la Révolution, p. 37 6 \ accepte en partie la manière de voir de M. Compayré, mais en la rendant vraisemblable; et il loue les Jésuites précisément de ce que l'auteur universitaire blâme. Ils voulaient bien, dit-il, que les anciens servissent à la formation intellectuelle et artistique des jeunes gens,
En tous les exemples que nous avons cités, le lecteur a pu remarquer ce trait commun, la hâte à conclure, et à conclure par une condamnation. La cause en est que le procès est jugé à l'avance, et voici maintenant le résultat, C'est le dédain, ou l'ignorance des faits; c'est bien souvent aussi la manie de simplifier à l'excès des questions complexes. Avec un peu plus de calme, avec un désir plus net de rendre exactement à chacun selon ses œuvres, on eût constaté que la plupart de ces
mais ils cherchaient à éviter que, sous couvert de littérature, les idèet et les sentiments païens ne fissent invasion dans les âmes. Pour cela, et pour réduire l'imitation des anciens au côté littéraire, ils dépaysaient les auteurs, et les présentaient non comme les hommes de tel pays et de tel lieu, mais comme des modèles impersonnels appartenant à tous les pays et à tous les âges ».
Je crains qu'on ne prête encore ici aux Jésuites des intentions auxquelles ils n'ont point songé. Si les auteurs étaient dépaysés, cela tenait, non à un programme, mais à ce simple fait que la vraie histoire littéraire n'existait pas. Racine et Corneille ne dépaysaient-ils pas aussi leurs héros? Et ils croyaient certainement mettre en scène de vrais grecs et de vrais romains.
Pour ce qui est d'avoir éliminé de l'antiquité ce qui eût été par trop païen, qui les en blâmera? On a eu, ce semble, chez les renaissants d'Italie, un sens assez précis du naturalisme antique, et l'on sait les belles choses qui en résultèrent. Cela c'était le paganisme vrai et parfaitement compris. Voudrait-on que les Jésuites s'en fussent constitués les apôtres aupfès de la jeunesse? Us ont tiré de l'antiquité ce qu'elle contenait de vraiment humain et d'universel : mais c'est la formule même de V humanisme.
problèmes, lestement tranchés d'une phrase sans réplique, quand on les regarde dé près, se subdivisent et se ramifient à l'infini .
Restons dans les questions-dé pédagogie.
Que valent les élèves des Jésuites? Nous l'avons entendu au précédent chapitre. Ce sont des êtres veules, sans volonté, sans caractère, d'éternels enfants, charmants si l'on veut, mais des enfants; et l'on répète avec Gambetta : « Quand vous aurez à faire appel à l'énergie d'hommes élevés par de tels maîtres, quand vous leur parlerez de leurs devoirs de citoyens, quand vous voudrez exciter en eux les idées de sacrifice et de dévouement à la patrie, vous vous trouverez en face d'une espèce humaine amollie et débilitée » (1).
Sur ce thème, non seulement les orateurs et les pamphlétaires, mais les historiens et les critiques, «sont d'une verve inlassable.
Par malheur, à ces tableaux indignés ou spirituels, deux choses capitales font défaut. On n'a point regardé au fond du problème et on a négligé les faits.
Le fond du problème? Mais pour répondre en toute équité historique et morale au problème ainsi posé : « Que valent aujourd'hui, et qu'ont valu dans le passé, les hommes élevés par les Jésuites? » que de questions préliminaires il faudrait résoudre!
Il faudrait déterminer par des statistiques bien faites
(1) Cité par F. Bu tel, L'Education des Jésuites autrefois et aujourd'hui. Un collège Breton, Paris, Didot, 1890, p. 265.
dans quel milieu ces élèves ont été recrutés. Il faudrait savoir quelles habitudes de luxe, de laisser-aller, de frivolité ils ont apporté de leur famille au collège. Quelle proportion y avait-il entre ceux qui venaient chez les Jésuites par conviction religieuse, comme au temps de l'exil, à Fribourg et à Brugelette, et ceux qui, à certains moments et en certaines villes n'y étaient attirés que par la mode ou les succès d'examen? Dans combien de familles vraiment graves les maîtres ont-ils trouvé une sérieuse collaboration? Lorsque les parents semblent prendre à tâche de détruire par leurs exemples les leçons reçues des maîtres, si l'enfant devenu homme est vicieux ou frivole, à qui la faute? Combien encore sont restés au collège assez de temps pour que l'influence de l'éducation fût profonde? Combien n'y ont passé qu'un an ou deux? Quelle proportion entre les frivoles et ceux qui ont travaillé de leurs dix doigts? A sortir d'un collège en 20 ans, combien y a-t-il de prêtres, de soldats, d'industriels, d'agriculteurs, d'hommes politiques? On pourrait multiplier ces questions à l'infini : on verrait que le problème est d'une singulière complexité. Nous sommes déjà bien loin de l'affirmation sommaire : « Dans la masse, les élèves des Jésuites sont tous d'éternels enfants » (1).
Et maintenant, les faits.
Mais quels sont les faits qui comptent? Ici encore il
(1) Il faut lire sur cette question le beau travail de W. Tampé : Nos ancien* élèves, Etudes, 1900, IV, p. 577 et 749. On y trouvera le problème très bien mis au point, avec beaucoup d'éléments permettant de serrer la solution d'assez près.
— Ml —
faudrait s'entendre. Ces anciens élèves, dont nous discutons la valeur pour conclure ensuite à celle des maîtres, sont de bien des sortes. Il y a les apostats de leur foi qui, du même coup, ont renié leurs maîtres. Il y a les faibles, nécessairement toujours nombreux, qui leur restent plus ou moins attachés, mais n'ont pas su résister aux tentations du monde. Il y a les fidèles, et ceux-là font volontiers remonter jusqu'à leurs maîtres l'honneur de ce qu'il y a en eux de bon et de fort. D'après qui maintenant jugera-t-on les Jésuites? D'après Voltaire ou d'après Benoît XIV? d'après M. Trouillot ou d'après Léon XIII? d'après les élégantes nullités mises en scène par Gyp et Lavedan, ou d'après les membres actifs de la Jeunesse catholique? D'après les nullités, semblent dire avec ensemble les ennemis de la Compagnie; les autres ne sont qu'une exception. D'après l'élite, répondent les Jésuites; là seulement nôtre éducation a porté son fruit normal; ailleurs elle n'a qu'avorté pour des causes où nous ne pouvions rien.
L'élite, si l'on en tenait compte un peu plus, j'ai idée que, du vieux portrait que l'on colporte depuis Michelet, inertie, piété molle, enfantillage, manque de caractère, il ne resterait bientôt plus un trait.
Et en effet, lorsque, sur la liste des hommes élevés par l'ancienne Compagnie, je trouve des gens comme Maximilien de Bavière, Montecuculli, Tilly, Spinola, ou encore Villars, Luxembourg, Boufflers, Créqui, et vingt autres bonnes épées* je commence à me demander si les élèves des Jésuites manquent à ce point d'énergie. Si je passe aux gens d'église, je trouve que Grégoire XIII,
Benoît XIV, Pie VI, et ajoutons Léon XIH, ont reçu les leçons des Jésuites. Voici d'assez grands évoques : François de Sales, Frédéric Borromée, Bossuet, Belsunce, François de Montmorency-Laval, premier évêque de Québec, La Motte, et vingt autres qui peuvent consoler les Jésuites d'avoir élevé Bernis. Puis d'assez bons prêtres, M. Olier, Boudon le saint archidiacre d'Evreux, le bienheureux Grignion de Montfort, saint Léonard de Port-Maurice, le missionnaire Bridaine.* Les élèves des Jésuites, dit-on, ne savent qu'oljéir : mais il y a là quelques hommes qui nous semblent avoir eu aussi le don de commander. Quant aux grands magistrats comme Mole, Lamoignon, d'Aligre, Maupeou, de Sèze, d'Ormesson, auxquels nous pouvons bien ajouter Joseph de Maistre, font-ils tellement l'effet d'une collection d'hommes frivoles?
S'il s'agit des collèges modernes la réponse est la même : on peut apporter des noms et des chiffres. Parmi les « éternels enfants » qu'ont formés les Jésuites, voici d'abord la litanie très longue de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille et parfois en des circonstances héroïques. A lui seul, depuis 1850, le seul collège de Vannes en avait inscrit 34 sur les marbres funéraires de sa chapelle; Metz en avait eu 37 tombés en 1870, Sainte-Geneviève de Paris en compte près de 150. Cela pouvait passer pour un joli chiffre à une époque qui n'est plus, hélas! où tout le monde comprenait le genre de beauté qui s'attache au dévouement militaire. En ce temps-là passait sur certains collèges un vent d'enthousiasme et de sacrifice; de
1860 à 1870, Saint-François-Xavier de Vannes compta 115 de ses anciens sous les drapeaux du Saint-Père. Et ils firent assez bonne figure sur les champs de bataille de Castelfidardo et de Loigny. Mais je sais que certains catholiques, d'esprit rassis, trouvent encombrants les zouaves pontificaux, et je passe. Tout cela pourtant ne trahit pas trop encore un esprit de frivolité et de veulerie.
Il y a un poète dont on s'est remis à parler ces derniers temps à propos d'un centenaire, Corneille. On a dit que « le point pour lui était de vouloir en pleine connaissance, afin d'agir avec une volonté obstinée et d'accomplir sans défaillance, en pleine habileté, ce qu'il a voulu », que « s'exalter, délibérer, vouloir, agir, c'est tout son théâtre (1) »; qu'il est « l'âme idéaliste de la France, cette âme faite d'éternelle espérance, d'héroïsme obstiné, de fierté vaillante »; que pour lui, plus que pour Nietzche « l'homme est un être qui est fait pour se surpasser » (2); que Corneille « est le vrai maître qu'il faut à la jeunesse » (3); « qu'il est le poète vibrant et sincère des grands devoirs, des mâles vertus, et des nobles actions » (4).
Or il se trouve que Corneille, ce poète du vouloir énergique, est l'élève, mais l'élève fidèle, reconnaissant, des Jésuites. Permettra-t-on à ces derniers de le rappeler au besoin? Ce que nous pouvons affirmer, c'est que
(1) M. Albert Sorel, Revue universitaire, 1906, 15 juin, p. 31-33.
(2) M. Faguet, ibid., p. 27-28.
(3) M. Zevort, Nouvelliste de Rouen, 7 juin 1906.
(4) M. H. Houssaye, ibid.
chez leurs écoliers modernes, Corneille ne se trouverait point par trop dépaysé. Il se reconnaîtrait, j'en suis sûr, chez ce jeune romain, qui, venu comme élève à la rue des Postes, s'y éprit de la France et consacra sa vie à faire aimer sa patrie d'adoption aux noirs du centre africain, Savorgnan de Brazzà; et dans l'explorateur Soleillet, élève d'Avignon ; et dans le héros du Transvaal, Villebois-Mareuil, élève de Vaugirard; et dans le marquis de Mores, un autre ancien de la rue des Postes; et dans l'enseigne Henry, le défenseur de la mission catholique de Pékin, ancien élève de Jersey; et dans Henri de Mauduit du Plessis, commandant de la Framée, qui, pressé de saisir une corde de sauvetage, répond : « Tout à l'heure! » et se laisse engloutir avec ses hommes, puis, ayant saisi une bouée, l'abandonne à un de ses marins et disparaît. Je me demande s'il y a un seul des anciens collèges de la Compagnie en France qui ne puisse, dans l'histoire de ses élèves, relever quelques traits de ce genre. Oui, le vieux Corneille eût en eux reconnu sa race; et, plus encore peut-être, il l'eût reconnue en ces vaillants, sur un autre champ de combat, qui, obstinément, sûrs à l'avance d'être vaincus, s'obstinent, sénateurs ou députés, à défendre l'Eglise que les Jésuites leur ont appris à aimer : je songe à des hommes comme Gaillard-Bancel et Lamarzelle, Castelnau, Savary de Beauregard, et à leurs frères d'armes que rien ne décourage.
Quant à la poignée d'officiers qui, sommés de crocheter des couvents ou d'enfoncer des portes d'église, en ont appelé à leur conscience, ont passé par dessus le
probabilisme timoré de certains pieux conseillers, et ont dit Téternel non possumus des vrais chrétiens, beaucoup encore se trouvent avoir été anciens élèves des « bons Pères ». Un certain public les a méconnus. On affecta de voir dans leur geste je ne sais quelle pose vaniteuse. Lui, Corneille, les eût applaudis; il leur eût, j'en suis sûr, envoyé un exemplaire de son Polyeucte.
Voilà des faits pourtant dont il faudrait tenir compte, et qui donnent des Jésuites et de leurs élèves une idée un peu différente de la caricature légendaire. Mais ces faits, on les ignore; on les ignore, parce que, à priori les Jésuites doivent être en faute.