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III. Les réfutations

IY. Le recul de la légende.

Le procès est jugé d'avance, le siège est fait. On entrevoit les conséquences. D'abord, c'est une négligence extrême à se renseigner. A quoi bon? Le sujet est-il de ceux qui peuvent se renouveler? On n'a qu'à répéter ce que d'autres ont très bien dit. J'ignore jusqu'à quel point le procédé est conforme aux lois de la saine critique. Mais une chose est certaine, c'est que, lorsqu'il s'agit de la Compagnie de Jésus, on ajoute une créance fort prompte et très sûre d'elle-même aux documents hostiles. Quant aux autres, on les ignore ou on les dédaigne. On s'en débarrasse, même parfois, en déclarant,

sans plus d'examen, qu'ils ne sont pas recevables (1).

Je sais l'objection : « Mais où voulez-vous que nous les trouvions, ces documents qui feraient foi? Les archives de la Compagnie sont fermées au public. Les pièces de seconde main abondent, mais les originaux sont rares; encore leur intégrité paraît suspecte. Il existe une cpllection des lettres de saint Ignace. Qui nous dira si nous avons là un choix soigneusement trié, ou une publication intégrale? A l'égard des Révérends Pères la défiance est le premier des devoirs ».

A quoi l'on peut répondre : la défiance est le premier des devoirs historiques, qu'il s'agisse des Jésuites ou qu'il s'agisse des autres. Encore faut-il que cette défiance ait ses bornes. Après tout, les Jésuites eux-mêmes, tout Jésuites qu'ils sont, ont une conscience. Historiens, ils ont été de leur tempsl L'époque où ils ont écrit les premières annales de leur Ordre coïncidait malheureusement avec une mauvaise période pour les études hagiographiques, les bollandistes sont les «premiers à le déplorer. Aussi parfois ont-ils trop préféré le point de vue d'édification au point de vue scientifique. Ils le savent, ils le sentent aujourd'hui, ils l'avouent sans embarras. Ils n'hésitent pas à dire que leur histoire est à refaire, et ils la refont (2).

(1) Labitte, op. cit., p. 119, parlant des Jésuites de la Ligue s'en réfère à TEstoile, de Thou, etc., tous hostiles à la Compagnie, mais déclare-t-il « les seules sources acceptables. » Pourquoi les seules ?

(2) Voir par exemple À. Astrain, //» de la Compania de Jésus en la asistencia de Espana, t. I. San Ignacio de Loyola, 1540-1556, 8°, Madrid, 1902, p. xl, jugement sur Orlandini.

Les archives ne sont pas accessibles. C'est parfaitement vrai. Elles le seraient peut-être si Ton était plus sûr que ceux qui y viendraient puiser le feraient exclusivement en savants. Mais il fut un temps où ces archives n'étaient pas aussi fermées. A la suppression de la Compagnie, les ennemis de l'Ordre y puisèrent librement en vue du procès qu'on préparait contre le général alors emprisonné au château Saint-Ange.

On ne trouva rien, et Ton ne peut imaginer interrogatoire plus insignifiant que celui auquel fut soumis le général. Les pièces qui avaient été soustraites aux archives à cette occasion n'y rentrèrent, pas. Dispersées dans les bibliothèques des princes romains elles ont pour la plupart disparu. Le reste — des épaves — fut entassé dans les greniers du Gésu (1).

Ces archives ont été rendues à la Compagnie. Il n'en est pas de même des autres éparpillées dans les bibliothèques de J'Europe. Elles y sont encore, accessibles à tous les travailleurs. Si, par exemple, on veut parler en connaissance de cause des Jésuites des Indes, n'y a-t-il rien à Lisbonne, à la Torre del Tombo, ou dans les collections de Pombal? On n'y trouvera pas que les relations optimistes des missionnaires écrivant aux confrères d'Europe pour leur édification. Il y a là aussi les rapports officiels des supérieurs. Il y a les plaintes et dénonciations des rivaux et des ennemis. Il y a les documents originaux sur lesquels ont été écrits tant et tant de pamphlets jansénistes, calvinistes

(1) Carayon, Documents inédits, XVII, p. clxvii.

et autres. N'y a-t-il rien à Simancas, à Madrid, au Vatican, à Vienne, à Munich, au British Muséum, à la Bibliothèque nationale, aux archives nationales et départementales?

Et bien non, vous ne trouverez rien, nous dit-on. Les « t>ons Pères » ont leur secret et ce il est bien certain que jamais on ne l'arrachera tout entier, et le jour où quelque révolution politique ou religieuse donnerait libre accès aux archives secrètes de l'Ai Gésu de Rome, il est douteux que les savants d'alors y trouvent des dossiers qui feraient la lumière, la Compagnie n'étant formée ni de méditatifs, ni d'érudits, mais bien de volontés agissantes soumises à une volonté suprême, et le mot d'ordre ayant été de tout

temps, de supprimer les preuves et de les détruire

partout » (1).

A cela, je l'avoue, je n'ai rien à dire. Je laisse à ceux qui se targuent d'éducation historique le soin de discuter la valeur de pareilles affirmations. « Quod gratis aflirmatur, disaient les logiciens d'autrefois, gratis negatur. »

Pourtant qu'on veuille bien y réfléchir un moment. Cette destruction systématique et totale des preuves est-elle possible? est-elle vraisemblable?

Que de fois les Jésuites ont été saisis à Timproviste, expulsés séance tenante, et ont vu mettre les scellés sur leurs livres et papiers !

C'est en 1594. Le jour même où le régicide Chastel

(1) M. Reuss dans la Revue critique, 1898, II, p. 451-52.

est exécuté, l'avocat Dollé, un de ceux qui plaidaient alors pour l'Université contre les Jésuites, commença une perquisition au collège. Que trouve-t-il? chez le bibliothécaire, un cahier où l'auteur soutenait des propositions certainement condamnables, mais comme on en eût facilement trouvé à toutes les pages des registres du Parlement. Ce fut tout.

Lors de la suppression, les Pères eurent-ils le temps de détruire les pièces compromettantes? On ne peut tout de même pas supposer qu'ils les anéantissaient à mesure. Il en est qu'il faut bien garder. Or parfois le désordre même des documents accumulés dans les archives publiques a son éloquence, ce J'ai vu de mes yeux, aux archives générales du royaume, à Bruxelles, écrit le Père Van Àken, des pièces confidentielles et intimes saisies dans les cellules des Pères, tant supérieurs qu'inférieurs. La nature de ces documents, la manière dont ils étaient rangés il y a une dizaine d'années, faisait comprendre au premier coup d'œil, ce qui d'ailleurs est attesté par des relations authentiques, que les Jésuites ont été surpris par la police, comme le furent autrefois les habitants de Pompéi et d'Herculanum par la lave du volcan. Rien ne pouvait résister à une attaque aussi soudaine qu'imprévue. On cherchait des crimes aux Jésuites. Il fallait à tout prix les trouver coupables. Eh bien, qu'a-t-on rencontré? » (1)

En 1815, les Jésuites furent brusquement chassés de Russie. Ils avaient joui jusque-là de la plus haute

(1) Prècii historiques, 1881, p. 357.

laveur. Leur Père général avait ses entrées libres au palais. Paul Ier l'honorait de sa confiance. Le tzar Alexandre avait suivi l'exemple de son père. Tout à coup, pour des causes qui n'ont rien que de glorieux, ils sont décrétés de bannissement. L'ukase est du 20 décembre, l'exécution du 21. Les archives furent saisies pendant la nuit. Peu après Joseph de Maistre demandait au prince Galitzin, auteur de l'expulsion, s'il avait découvert quelque trace de complot. « Rien, lui dit le ministre, des minuties de collège et c'est tout » (1).

Nous avons dit avec quel fracas on avait salué en 1847, la main-mise sur les archives du collège de Fribourg, et ce qu'on en tira.

Mais admettons comme un fait prouvé que, dans les archives de l'Ordre, tous les documents compromettants ont été supprimés. Supposons même cette suppression pratiquée d'une façon méthodique, partout, toujours, et l'anéantissement de ces pièces à mesure qu'elles paraissent. Les Jésuites n'ont pas la naïveté de croire que leur correspondance échappe aux indiscrétions des cabinets noirs.

Vers 1760, Louis XY donna ordre à M. de Sartine, homme fin et habile, de faire lire à la poste les lettres des Jésuites. Au bout de quelques semaines, Sartine fit savoir au roi qu'il était superflu de continuer cette enquête, parce que ces lettres ne traitaient que des vétilles concernant le régime intérieur des collèges. Le

(1) Du Lac, Jésuites, p. 220.

procédé se renouvelle plus souvent qu'on ne croit (1). A4-il jamais rien fourni de sérieux?

Du reste les Jésuites ne correspondaient pas qu'entre eux. Quelque secrète qu'ait été leur Société, s'ils voulaient agir sur les affaires publiques, il leur fallait bien écrire à des étrangers, se compromettre par conséquent. De ces agissements, il doit exister autre chose que des soupçons vagues : les traces authentiques doivent subsister quelque part éparses et dépareillées. Quelle est l'association occulte dont on ne finisse par découvrir l'organisation? Voyez la a Cabale des dévots ». Que l'on pense ce que l'on voudra de son action et du secret dont la « Compagnie du Saint Sacrement » avait cru devoir s'entourer, le jour n'est pas loin où les derniers voiles seront écartés. A priori, la main des Jésuites doit y être partout. Ils ont collaboré à la fondation : à chaque instant leurs œuvres côtoient ou pénètrent les œuvres des confrères. Ils sont tout, nous dit-on, au xvne siècle. Elle aussi, la « Cabale » fut tout pendant un certain temps.

D'où vient que, dans son histoire, écrite par une plume fort peu sympathique, les Jésuites apparaissent à peine? Ne serait-ce pas qu'on a foij exagéré leur activité occulte?

Nous pouvons généraliser. Ils ont existé une première fois 250 ans. Est-il vraisemblable que deux siècles et demi de menées souterraines et anarchistes ne laissent pas de preuves matérielles, tangibles, contrôlables? Et

(1) Du Lac, Jésuite*, p. 219.

puisqu'ils étaient les instruments de la Papauté, qu'on cherche aux archives, aujourd'hui ouvertes, du Vatican. De quçl droit conclut-on autre chose que ceci : il n'y a rien? (1).

A défaut de pièces d'archives, il y aurait au moins les imprimés. Ces documents là sont partout abordables. Or c'est chose curieuse combien, sur ce point, l'on constate parfois de graves lacunes.

Un témoî Tassure que naguère, à une soutenance de thèse en Sorbonne, où les Jésuites étaient en cause, un des examinateurs, peu suspect de partialité à leur égard, et qui, dans ses travaux d'érudit, ne trouve guère chez les adversaires de Port -Royal que mensonge, hypocrisie, ignorance, fanatisme, immoralité, leur rendait du moins ce témoignage que, dans leurs bibliothèques d'autrefois, on trçuvait tous les ouvrages de leurs ennemis. Pourrait-on en dire autant de leurs doctes ennemis de l'heure présente? Ont-ils vraiment lu ou consulté tout ce qui pouvait, sur les Jésuites,

(1) Signalons en passant la publication des Jésuites espagnols, Monumenta Hc* Soc. Jesu. On y trouvera non pas seulement les documents provenant des archives diverses de l'Ordre, mais aussi, groupées autour de certains sujets (lettres de saint Ignace, de saint François de Borgia, histoire de la pédagogie, etc., etc.), une foule de pièces copiées dans tous les grands dépôts de l'Europe.

leur donner le jugement des Jésuites eux-mêmes? Or, si je ne me trompe, puisque, dès qu'il s'agit d'eux, l'histoire tourne fatalement au réquisitoire ou à l'apologie, c'est bien le moins que, dans le procès, on entende les intéressés eux-mêmes. Leur laisse-t-on toujours la parole?

Un ou deux exemples entre beaucoup d'autres. On ne demande pas à une encyclopédie, quelles que soient ses prétentions scientifiques, de nous donner sur chaque sujet une bibliographie qui épuise la matière. Encore faut-il que l'essentiel y soit. Rien ne montre la compétence d'un auteur comme le départ judicieux qu'il saura faire entre les sources importantes, et celles qu'on peut négliger.

J'ouvre la Grande Encyclopédie au mô Société de Jésus, tome xxx, paru en 1901. A en juger par l'ampleur bibliographique de certains autres articles j'aurai là une liste considérable d'ouvrages : le sujet en vaut la peine. D'autant que les notices de détail éparses dans les autres volumes sur les personnes et les choses de la Compagnie sont plus que maigres.

Or je trouve en tout, seize titres. En première ligne, le livre le plus inutile, qui ne doit sa célébrité qu'à une moquerie de Pascal, simple curiosité de bibliothèque, V Imago primi sœculi.

Puis vient le Corpus Institut nimS. /., Prague, 1757. Suivent pêle-mêle onze ouvrages d'écrivains notoirement hostiles, Perrault, la Chalotais, Montlosier, Michelet, Hubér, etc. Puis Crétine? u-Joly, et la brochure du Père de Ravignan; et enfin, pour clore la liste, la

Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie, par le Père de Backer, Liège, 1853-61. Et c'est tout.

Ignorée donc la réédition et refonte de ce dernier ouvrage par le Père G. Sommervogel. Ignorée, la publication des Monumenta historica S. /., commencée à Madrid, en 1894, et dont il paraît un fascicule chaque mois. Ignorée, la grande et superbe édition critique in-f° des Constitutions, publiée à Madrid, en 1892. Ignorée la collection des Documents inédits, publiée par le Père Carayon, il y a quarante ans. Ignorée la Bibliographie historique de la Compagnie ou Catalogue des ouvrages relatifs à V histoire des Jésuites, depuis leur origine jusqu'à nos jours, par le même Père Carayon, Paris, 1864 (1). Ignorée, l'édition des lettres de saint Ignace publiée à Madrid, etc. Tous ouvrages d'importance capitale, et absolument indispensables à qui veut parler des Jésuites avec quelque compétence, — quitte bien entendu à en faire la critique aussi sévère qu'on voudra.

« Il me semble, écrivait l'historien des Jésuites à Avignon, que ma conscience littéraire ne me permettrait pas de faire 1' « histoire critique de l'éducation » dans l'ancienne Université de Paris, si, pour tout renseignement, je n'avais que les statuts de 1598, et le Traité des études, de Rollin. N'étant pas de la maison — et qui peut se vanter d'en être? je craindrais de mal entendre ces textes, de n'en point saisir le véritable sens et la portée pratique, bref de prêter des

(1) Cette insuffisance bibliographique n'est pas de règle pourtant. Voir au mot Jesuilenor-den la Realencyclopàdie fur protestantische théologie, 1900, t. VIII.

idées modernes aux braves gens d'ancien régime » (1).

C'est pourtant exactement ce que l'on fait quand on parle de la pédagogie jésuitique.

On prend — quand on le prend — le plan officiel des études, le Ratio studiorum; on y joint un ou deux opuscules pédagogiques, quatre ou cinq ouvrages hostiles (Michelet par exemple ou Huber), Là dessus, on expose, on se moque, on s'indigne, on ajoute quelques éloges insignifiants pour faire passer le reste et se donner un vernis d'impartialité, et en fin de compte," on conclut par une condamnation sans appel.

Il existe bien des biographies de Jésuites pédagogues. On a publié bien des notices d'anciens élèves de la Compagnie, les meilleurs, cela va de soi. Il en existe des séries assez abondantes. On y trouverait à tout le moins, en fait de renseignements, un tableau quasi officiel de ce que les Jésuites prétendent faire. Libre aux critiques d'y voir de purs livres d'édification, — et l'on sait de quel dédain cette littérature est enveloppée; mais précisément, ces livres n'en sont que plus significatifs, ce sont de quasi programmes. Nulle part je ne les vois cités (2).

(1) Chossat, Let Jésuites à Avignon, p. 248.

(2) Voyez la bibliographie de M. Compayré : quelques renvois sans conséquence aux annalistes de Tordre, le Ratio, les Constitutions, non pas dans le texte latin, mais, pour plus de sûreté sans doute, dans la traduction française de l'antijésuite Génin, deux opuscules de Jouvancy et de Sacchini, Huber, une brochure du pasteur Dide et quelques citations disparates. Notons que Huber est traité de professeur de théologie catholique, ce titre donne du poids à son réquisitoire. Ce disciple très avancé de Doellinger était « vieux catholique » c'està-dire bel et bien hérétique formel.

Conséquence immédiate et nécessaire, les accumulations d'erreurs.

Et si, par exemple, l'historien des Jésuites à Poitiers avait consulté les puissantes monographies consacrées au collège de la Flèche et à celui d'Avignon, monographies dont l'intérêt déborde beaucoup le cadre local, peut-être n'aurait-il pas répété après tant d'autres que l'enseignement de l'histoire et de la géographie était à peu près banni des programmes jésuitiques. Il eût constaté qu'on s'en occupait même dans les « collèges de province », qu'à cette fin l'on publiait des manuels — oh ! très inférieurs à ceux d'aujourd'hui, mais qui existaient tout de même' — qu'on avait des cartes murales, et qu'on s'ingéniait pour parler aux yeux, etc. (4).

S'il eût connu les quatre gros in-octavo du Père Pachtler, dans les Monumenta Germaniœ Pœdagogica, il n'eût pas écrit que la première édition du Ratio (1886) fut supprimée par l'Inquisition ajoutant que ce règlement était d'ailleurs vu de mauvais œil par les Jésuites euxmêmes qui ne voulaient pas être gênés dans leurs opinions; et pour toute référence : Michaud, Biographie universelle (2).

Un coup d'œil sur la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, du Père Sommervogel, lui eût épargné cette assertion, laquelle, si je ne me trompe, fut relevée en Sorbonne par M. Gazier : « On parlait donc latin au

(1) Delfour, p. 209.

(2) Page 262. — Pachtler, t. II, p. 15.

collège de Poitiers, mais quel latin ! Noli crachare super me, semper lichat suos digitos, ludamus ad savatam, ad equum fundatum, comedi grossum boudinum, sanguinat de naso, etc., etc., » — et en note « voir Mathurin Cordier, Guide de la conversation latine ». C'est évidemment fort drôle, mais Mathurin Cordier était-il Jésuite? On croyait jusque-là que l'auteur du De corrupti sermonis emendatione était un protestant de la première heure, mort en 1557 (1).

J'en dirai autant de M. Herrmann Muller. Certes son pamphlet historique est documenté... On y trouve à peu près tous les ouvrages Relatifs aux origines de la Compagnie qu'on peut rencontrer dans une bonne bibliothèque publique, et quelques autres. Il est facile pourtant d'y relever de singulières ignorances.

Il signale quelque part (p. 49, note), les Monumenta historica Societatis Jesu. Les a-t-il ouverts? Il y paraît peu. La lecture des Chroniques de Polanco lui eût permis d'apprécier, avec moins d'injustice, les ouvrages de Bartoli.

Une de ses thèses chères (laquelle n'est point de son invention, il faut le dire à sa décharge), est que le Père Lainez, second général de la Compagnie, a faussé l'œuvre de saint Ignace et falsifié les Constitutions. Muller écrivait cela en 1898. Or en 1892 avait paru à Madrid une édition critique des Constitutions avec description détaillée des manuscrits, texte espagnol, traduction latine nouvelle, apparatus critique, nom- Ci) Delfour, p. 265.

breux et curieux appendices contenant ce qu'on peut appeler les brouillons de saint Ignace et de ses premiers secrétaires, avec le récit, par lui-même, et de sa main, de quarante jours ininterrompus de visions et d'extase, dans le texte original. L'ouvrage avait été signalé dans les revues, il était minutieusement décrit par le Père Sommervogel dans sa Bibliothèque. Si Muller l'avait connu, il y eût appris que le manuscrit reproduit a la valeur d'un autographe. C'est une copie faite pour l'auteur et qu'il a couverte de ratures et d'additions. Il y eût constaté que ces Déclarations où lui, Muller, affecte de voir la main de Lainez, corrigeant et dénaturant le texte du fondateur, appartiennent comme tout le reste à saint Ignace, et, comme tout le reste, est raturé par lui. Mais alors de la thèse amoureusement échafaudée que resterait-il? (1).

(1) H. Muller, p. 226, note et passim. De la thèse, il resterait ceci, que les anciens historiens de la Compagnie manquaient parfois de critique. On le savait déjà.

Cfr. Constitutiones Soc. Je$u, latinœ et hitpanicœ cum earum Declarationibus, Madrid, 1892, f°. Cette édition avait été signalée dans Sommervogel, t. V, col. 78 (1894), dans les Etudes religieuses, t. LXII, p. 18, et dans les Analeeta Bollandiana, 1896, p. 451. On peut voir dans cette dernière revue la liste des ouvrages que M. E. Gothein, auteur d'un Ignatius von Loyola und die Gegenreformation (Halle, 1895), aurait dû connaître avant de se lancer dans l'histoire du fondateur des Jésuites. Voir au même endroit le jugement porté sur Bartoli; il peut compenser les critiques souvent mesquines de M. Muller.

Ignorance des sources ; mais à bien plus forte raison; ignorance ou dédain des réfutations.

Quand on faisait le procès du bienheureux Edmond Gampion, le Jésuite, en un discours solide et serré, renversa, comme un château de cartes, l'édifice de calomnies élevé contre lui. A quoi l'un des juges répliqua qu'il n'y avait pas à tenir compte des dénégations d'un homme qui défend sa propre vie; et Campion, avec ses compagnons, fut condamné à mort (1). En quatre mots, c'est l'histoire des Jésuites depuis trois cents ans. A chaque instant mis sur la sellette, ils ne cessent de se justifier. Leurs apologies sont prises pour de simples dénégations sans preuve. Ils se défendent : si on les écoute, c'est pour la forme, mais ils savent fort bien qu'à l'avance le procès est jugé. Les érudits eux-mêmes se défendent mal contre la contagion du parti-pris, et l'on est stupéfait de voir des gens bien renseignés sur d'autres matières, s'obstiner sur celle-là à ressasser des légendes cent fois réfutées.

Les Origines du Catholicisme moderne, par Martin Philippson, est de 1884. Cet ouvrage, à son apparition, fut salué comme sérieux par la Revue critique. Parlant de l'Ordre des Jésuites, il donnait, disait-on, un exposé

(1) Simpson, Life of Campion, édition de 1896, p. 430.

exact et fidèle des vues de son fondateur. « Aucun adversaire loyal ne pouvait lui reprocher d'avoir torturé les textes, falsifié les sources ou sciemment négligé les textes contraires » (1).

Or nous y lisons que dans la Compagnie de Jésus « il faut obéir au Pape sans aucune restriction, même de péché, (l'auteur est protestant, il est à peine besoin de le noter). On est également obligé de commettre le péchéi tant mortel que véniel, si le supérieur le commande au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ou en vertu de l'obéissance », et cela « afin qu'on obtienne une plus grande gloire et approbation du Christ Créateur et Notre-Seigneur ». Et en preuve : « Voici, continue-t-on, le texte de ce chapitre, trop remarquable pour n'être pas cité en entier, surtout parce qu'il est aussi court que significatif. » Suit le chapitre 5, de la 6e partie des Constitutions.

Mais les apologistes de la Compagnie n'ont-ils donc jamais fait observer que ce « remarquable chapitre » parle de tout autre chose? Saint Ignace y déclare simplement qu'il n'entend pas imposer l'obéissance aux Constitutions sous peine de péché; dans sa pensée, il n'y aura péché à désobéir que dans deux cas : si le supérieur ordonne in nomiae Domini Nostri Jesu Christi vel in vtrtute obedientiœ, ou si les vœux sont en cause. Tous les fondateurs d'Ordre en ont dit autant. En dépit de vingt réfutations, en dépit des vraisemblances morales,

(1) Les origines du catholicisme moderne. La contre-révolution religieuse au XVI9 siècle, Bruxelles, 1884. Revue critique, 1885, t. 11, p. 205-208, article de M. Reuss.

en dépit du contexte qui est assez clair, on s'obstine à faire le contresens traditionnel sur les mots obligationem ad peccatum.

Il y a beau temps déjà que le Père Gretzer l'avait relevé dans la philippique d'Arnauld l'avocat. D'autres avaient suivi, et M. Philippson aurait dû savoir que Gœrres et Dœllinger avaient repris la question aux environs de 1825 en réponse à Ritter von Lang. Une fois de plus, dans la première édition de ses JefUiten Fabeln (n. 10), le Père B. Duhr remit les choses au point en 1891. Plusieurs, spécialement l'auteur de YAnti- Duhr, voulurent bien avouer que la légende était à biffer. D'autres la maintinrent et la maintiennent encore (1).

M. A. F. Pollard est l'auteur d'un essai sur les Jésuites de Pologne, qui fut couronné dans un concours à

(1) Voici le texte latin des Constitutions, p. VI, ch. 5. «'Quod Constitutiones peccati obligationem non inducunt... Visum est nobis in Domino, excepto éxpresso voto quo Societas Summo Pontifici... tenetur, ac tribus aliis cssentialibus paupertatis, castitatis et obedientiœ, nullas Constitutiones. Declarationes vel ordinem ullum vivendi, posse obligationem ad peccatum mortale. vel veniale inducere ; nisi Superior ea in nomine D. N. J. C. vel in virtute obedientiœ juberet ».

Comparer les passages où les Constitutions disent expressément que le devoir d'obéissance cesse là où l'on voit clairement qu'il y aurait pécbé à obéir, « voluntatem ac judicium suum, cum eo quod superior vult et sentit, in omnibus rébus ubi peccatum non cerneretur omnino conformantes », p. III, ch. I, 23; cfr. ch. I, n. 1.

Voir les citations de Goerres, Dœllinger, etc., dans B. Duhr (édit. 1904), p. 524, 523.

Cette ànerie avait été admise de confiance, sur la foi de Philippson, par M. Rambaud, dans son Histoire de la civilisation moderne (t. 1, p. 523, édit. de 1889). Elle a disparu des éditions récentes.

Oxford. Les revues savantes d'Outre -Manche furent louangeuses pour ce travail de « saine et sereine investigation ». VEnglish Historical Rerietc le déclara excellent et impartial ». Depuis, H. Pollard est devenu collaborateur régulier au grand Dictionary of National Btography. Il passe donc en son pays pour historien de valeur, et il nous représente assez bien le genre de critique réputé correct dans la fameuse Histoty School d'Oxford (1).

Il n'est si compacte érudition que n'ait ses petites lacunes, et en constatant, sous la plume de M. Pollard, un assez grand nombre d'inexactitudes matérielles, nous n'insisterions pas outre mesure. Ces erreurs sont inévitables à qui s'aventure sur un terrain nouveau. Ce sont les procédés critiques qui, pour le moment, nous intéressent, et plus particulièrement la façon dont on ignore ou dont on interprète les réfutations (2).

Deux ou trois exemples suffiront.

Pour faire le procès des Jésuites, notre historien, après beaucoup d'autres, argue d'un traité paru en 1625, et

(i) The Jesuils in Poland, in-16, Oxford, 1893. English historical review, t. IX. p. 167; cfr. the Month, avril 1897, the Jesuit myth, par le Père J. Gérard. C'est à ce dernier travail que nous empruntons ce qui suit.

(2) Voici pourtant quelques spécimens de ces inadvertances. Malgré de nombreuses réfutations, il appelle encore saint Ignace D. Lopez de Recalde. Il fait rencontrer à Rome saint Stanislas et saint Louis de Gonzague. Il parle des visions d'Ignace at Mount Mont-serrat, comme qui dirait au mont Mont-Blanc : or les histoires du saint ne parlent pas de visions à cet endroit, non plus que dans the cell of S* Barbara, ce qui probablement veut dire le collège Sainte-Barbe où Ignace n'avait pas de cellule, The Month, p. 402.

ayant pour titre : « Dés choses qui sont dignes d'amendement en la Compagnie des Jésuites », et qu'on attribuait au Père Mariàna.

On sait l'histoire de cet opuscule. Mariana était en prison pour avoir signalé dans son de Mutotione monetœ de criants abus du ministre, marquis de Lerme. Son juge lui enjoignit de livrer ses papiers. On y trouva un opuscule manuscrit sur le gouvernement de la Compagnie. C'était.en 1609. L'évêque des Canaries le fit lire à des amis qui en prirent copie, et il courut quelque temps sous le manteau. Seize ans plus tard, 1625, il paraissait, non pas en Espagne, mais à Bordeaux, non dans son texte castillan mais dans un détestable latin qui faisait contraste avec la belle latinité de Mariana.

Presque immédiatement, traduction française à Paris, due vraisemblablement à l'Université, qui sortait d'une vive polémique avec les Jésuites. Puis texte castillan publié dans la compilation protestante, le Mercure Jésuite, 1626-1630.

C'était un réquisitoire en règle contre la Compagnie, son gouvernement, ses Constitutions. Qu'il fût de Mariana, plusieurs le nièrent en Espagne : mais à Rome, dans l'entourage du général, la chose ne faisait pas

(1) Discursus de erroribus qui in forma gubernationis Societatis Jesu oecurrunt, xx capitibus. Burdigalae per Joannem de Burdeos, 1625. Mercure Jésuite, Genève, t. II, p. 1, 194, cfr. Sommenrogel, t. V, col. 563, n. 13. Cfr. Cordara, Hist. Soc. Jesu, p. VI, lib. 9. Forer, Anatomia Anatomiœ Soc. Jesu, p. 85. Huylenbroucq, Vindicationes... Bruxelles, 1715, ch. V. p. 99. Mémoires de Trévoux, 1725, p. 1865. Garzon, S. J. El Pâtre Juan de Mariana, Madrid, 1889, p* 600, 651.-- >

de doute. Lors des troubles intérieurs qui avaient marqué l'entrée en charge du Père Aquaviva, le Père Mariana avait été parmi les mécontents qui demandaient certains remaniements dans l'Institut. Il avait joué son rôle d'homme inquiet et compromettant. Qu'il eût donc écrit quelque chose dans le genre de ce qu'on lui prêtait cela n'avait rien d'invraisemblable. Mais jusqu'à quel point les éditeurs avaient-ils respecté son texte? Qu'y avait-il de lui? Qu'y avait-il d'eux? Pour donner le factum au public, ils avaient attendu la mort de l'auteur. Mariana, décédé en février 1623, n'était plus là pour s'expliquer.

Dès lors comment ne pas se méfier? Un écrivain qui n'est plus de ce monde, une époque où l'antijésuitisme bat son plein, un ouvrage dont on ne montre pas l'original, mais des copies qui, depuis seize ans, courent dans les milieux les plus hostiles à la Compagnie, qu'on imprime à l'étranger tout d'abord dans une détestable traduction, puis dans un texte qui nous est présenté pour authentique, mais par des protestants : les confrères de Mariana avaient beau jeu pour se récrier. Ils signalaient de nombreuses contradictions entre le pamphlet et les œuvres imprimées de l'auteur. Ils en trouvent aujourd'hui de nouvelles avec ses œuvres inédites et ils concluent que le traité sur le gouvernement de la Compagnie a été maquillé, et qu'on ne peut y chercher la vraie pensée de Mariana.

Libre à M. Pollard et autres érudits, s'ils ont de bonnes raisons, de rejeter ces conclusions, et de maintenir à Mariana la paternité intégrale du factum. Mais il ne

serait que correct de signaler les objections des Jésuites. Seulement les connaît-on?

Dans l'affaire du faux Démétrius, les Jésuites ont-ils été autre chose que des dupes? Pour notre auteur, ce sont eux, qui, aveugles instruments du Pape, ont tout mené. Pour frayer les voies au catholicisme en Moscovie, ils ont opposé à Boris un soi-disant fils du tsar Dmitri Ivanovitch, sa victime, et le firent couronner en 1605. Toute cette comédie qui devait finir dans le sang fut leur œuvre. Négligemment, en note, M. Pollard jette cette phrase dédaigneuse : « Le Père Pierling a récemment essayé de laver la Compagnie et le Pape de toute complicité en cette imposture ». — « A essayé », on aimerait à savoir s'il a réussi, et pour quelles raisons graves on maintient, à rencontre du Jésuite russe, cette accusation. Pareille manière de se débarrasser des objections est assez leste; est-elle d'un savant? (1).

(1) Page 78, Pierling S. J., Rome et Demetrius, Paris, 1878. Voir ce que pense de la question, un maître des études slaves en France, M. Louis Léger, Revue critique, 1878, art. 149, et le professeur de russe à Oxford, M. Morfill, English Hislorical Review, VI, 777. (The Monlh, p. 404).

Fils du tsar Ivan IV, Dmitri Ivanovitch fut massacré à Ouglitch, en 1591, à l'instigation de Boris Goudounov. Ivan IV eut pour successeur son fils Fédor; lequel mourut en 1598, sans enfant. Boris accepta la couronne. Quand il mourut en 1605, un personnage, se donnant pour Dmitri Ivanovitch, avait déjà été reconnu comme héritier légitime du trône de Russie par la Pologne. C'était un moine schismatique, qui venait d'abjurer entre les mains du nonce, à Cracovie. La Pologne, trompée par lui, espérait, en le soutenant, frayer les voies au catholicisme en Moscovie. En 1605, il fut couronné tsar à Moscou : Tannée suivante une révolte le renversa et il fut tué.

Voici plus délicat. On ne discute pas les dogmes : or c'est un dogme admis, je ne dis pas prouvé, que les Jésuites sont un corps politique; que leur péché mignon c'est la politique, qu'ils vivent de politique et mourront de politique. La preuve doit se rencontrer quelque part; j'entends une preuve établissant non pas des faits isolés, des fautes individuelles ou des situations anormales; it y en a eu, sans quoi les supérieurs ne seraient pas intervenus pour réprimer ou avertir, — mais une faute générale, et comme constitutionnelle; une preuve par conséquent qui nous autorise à regarder comme pure comédie jésuitique, les prohibitions sévères qu'on lit en maint endroit de l'Institut. Contre cette allégation, les protestations n'ont pas manqué non plus que les défis de prouver ce qu'on avançait. Les Jésuites savaient bien qu'on n'en tiendrait aucun compté, et que l'on continuerait à rejeter sur l'ensemble les imprudences individuelles. Cela est de tradition dans la polémique antijésuitique. Ils savaient que jamais leurs adversaires n'admettraient la distinction entre œuvres purement politiques dont ils affirment s'abstenir, œuvres purement religieuses où ils cherchent à se confiner le plus possible, et œuvres mixtes, qu'en dépit de tous leurs efforts il ne leur est pas toujours loisible d'éviter. Ils savaient que, pour eux, il n'y a pas de circonstance atténuante, qu'une intervention politique ou politicoreligieuse acceptée par ordre exprès du Pape (je songe au Père Possevin en Russie), reste une preuve démonstrative de leurs tendances générales. Ils savaient qu'on ne leur tiendrait pas compte de certaines mesures très

énergiques prises par les supérieurs; ici, c'est au Père Vieyra que je songe, à son éloignement de Lisbonne, à Son quasi' 'exil en Amérique, comme pour le punir d'avoir accepté une place au conseil du roi. Ils savaient que, dans certains cas — celui du Père Pètre à la cour de Jacques II -- on ne verrait qu'une chose, ce fait matériel, un Jésuite au Conseil privé; quant à chercher comment la chose s'est produite, sous la pression de quelles influences, si le Père a fait^ce qu'il a pu pour s'enfermer dans ses fonctions de prêtre, ce qu'en pensait le Père général qu'on n'avait point consulté, on ne s'en occupera pas (1). Ils savaient aussi qu'il leur faut, bon gré mal gré, subir les conséquences de certaines situations fausses, celles par dessus tout de confesseurs de rois. Ils parlaient donc dans le désert, sûrs de n'être pas entendus. Au moins empêchaient-ils la prescription (2).

Donc, au dire de l'historien des Jésuites en Pologne, les Pères, en ce pays comme partout ailleurs, s'immis-

(1) Sur le Père Pètre, cfr. P. Macleod, a Jesuit privy eouncillor. The Monta, 1879, t. 37. Cécil C. Longridge, The Guilt or innocence of... Petre, ibid. 1886-7, t. 58 et 59. B. Duhr, Die Anklagen gegen P. E. Petre Staalsrath Jacobs II. (Zeitschrift dér Kath. Théologie, Innsbruck, 1886, t. X et XI), et Jesuiten Fabeln, n. 8, de la première édition.

(2) Voir, par exemple, la lettre du Père Roothaan au Courrier français, 14 dcc. 1847. (Ami de la Religion, t. 134, p. 288 et 770. Ravignan, Existence et Institut des Jésuites, 1855, p. XIV, XVI); Crétineau-Joly, t. VI, ch. 7, (déclaration du gouvernement Fribourgeois, 1841), p. 333; lettre du Père Roothaan aux Pères Déplace et Druillet chargés de l'éducation du duc de Bordeaux, 1833, (p. 345); du Lac, Jésuites, livre II, ch. 6.

çaient dans les affaires d'Etat. Les libelles protestants ne cessaient jie le redire : « Ils sont les arbitres de l'élection des rois; ils confisquent l'autorité suprême pour assouvir leurs passions. Ils ont excité des troubles en Livonie, à Riga, dans la Lithuanie, dans la Yolhynie. Passons par dessus leurs usurpations, leurs vols d'églises et de presbytères, et autres exploits de ce genre. Leurs collèges sont des palais fortifiés d'où ils tiennent les villes en respect, etc. » (1).

Les accusations se répétaient avec une telle persistance que les supérieurs durent intervenir. Le Père Jean Argenti, nommé visiteur (16H), fit une enquête, à la suite de laquelle il adressa au roi Sigismond, un rapport (1616). Il y examine surtout la question des ingérences politiques de la Compagnie. Voilà quarante ans, dit-il, qu'il a l'expérience de ce qui se fait dans l'Ordre, en d'autres pays. Il sait qu'à parler en général, l'accusation ne repose sur rien de solide. Mais il est venu dans le royaume sous cette impression que des accusations aussi persévérantes devaient cacher quelque chose de vrai. Il a donc mené son inspection. Il a interrogé les personnes. Maintenant sa conviction est faite, l'inculpation est sans fondement.

Il ajoute : « On peut faire de la politique de deux manières : ou bien, on en jette les bases quand on prêche la justice, la prudence, la religion; ou bien on élève l'édifice en s'occupant directement de l'administration. S'il s'agit du premier mode, oui, nous faisons

(1) Crétiruîau-Joly, t. II, ch. 6, p. 306.

de la politique, car nous prêchons la justice. Pour le second, il nous est étranger ».

M. Pollard cite le passage, trouve que le distinguo est « caractéristique » et il conclut : « Quoi qu'il en soit, il est certain que... » etc. Et YEnglish hktorical review, dans son compte rendu, déclare qu'on n'a rien dit de plus fort pour prouver l'activité politique des Jésuites.

Je n'examine pas si, oui ou non, le Père Argenti était dans le vrai, je note seulement la façon dont on se débarrasse des apologies. Un petit « quoi qu'il en soit » fait l'affaire.

Il est bien entendu que l'internat, tel qu'on l'a pratiqué en France, dans l'Université, depuis cent ans, est une institution déplorable. Ni la moralité, ni la formation des caractères n'y ont gagné. Je n'y veux point contredire et laisse à ceux qui ont passé par ces « casernes » le soin de nous dire si les graves accusations qui pèsent sur ce régime sont fondées. Mais à qui s'en prendre? 11 est assez de tradition de répondre : aux Jésuites. Ils ont inauguré le système, très en rapport avec leur méthode de compression. Il y a entre eux et Napoléon cette différence qu'au lieu de la caserne, ils avaient imaginé le couvent. L'ancienne Université les a suivis, et Napoléon a suivi l'Université.

Contre ce tableau, les Jésuites ont toujours protesté, et si l'on daignait lire d'un peu plus près ce qu'ils ont écrit sur la matière, on s'en tiendrait, je crois, aux conclusions suivantes. 1° Le principe de l'internat

est antérieur à la fondation de leurs collèges : Sainte- Barbe, Montaigu n'étaient-ils pas de petits internats sous la surveillance du principal? 2° L'internat paraît s'être développé surtout sous l'influence du Concile de Trente, par la fondation des séminaires (1). 3e Les Jésuites ont toujours organisé leurs collèges en vastes externats. C'est l'externat que supposent partout les Constitutions 9 avec le principe fondamental de renseignement gratuit. 4° Ils ont accepté d'avoir, comme annexes à ces collèges, des pensionnats pour séminaristes boursiers. 5° Avec répugnance, et par exception, on a, çà et là, organisé des Convictus pour pensionnaires laïques payants. Par la force des choses l'exception, qui répondait à un besoin, s'est étendue un peu au-delà des prévisions. Mais certains pays, comme l'Espagne, paraissent l'avoir à peu près ignoré. En France, la région où le système s'est le plus développé, sur 88 collèges, je n'en relève que 13 où il y eût un pensionnat, et toujours à côté d'un séminaire, chiffre de 1749. 6° Le nombre des pensionnaires, là où il en avait, a toujours été la minorité.

Une conclusion s'impose : si l'internat, même le grand internat, n'a pas été complètement ignoré des anciens Jésuites, on ne peut en justice le considérer comme le cadre normal de leur éducation. Il n'a jamais été qu'exceptionnel. Ils n'ont point imaginé la chose; ils ne l'ont pas rendue universelle : ils ont essayé seulement d'en tirer le meilleur parti possible. D'autres sont venus

(1) Cône. ÏYûf., 23e session; ch: 18.

ensuite qui, selon l'expression iie M. Lenormant, « ont exprimé leur système jusqu'à la lie ». Je crois que, si on daignait prendre au sérieux leurs explications, on cesserait de leur imputer ce qui souvent est le fait de leurs successeurs (1).

N'est-ce pas le cas d'emprunter, aux auteurs de Y In-, troduction aux Etudes historiques, les lignes suivantes :

« Si l'on ne sait pas s'entourer, avant de commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances, (toujours nombreuses quoi qu'on fasse), d'opérer sur des données insuffisantes : des œuvres d'érudition et d'histoire faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées ou même totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que l'auteur ne connaissait pas des documents, par lesquels ceux qu'il avait sous la main, et dont il s'est contenté, auraient été éclaircis, complétés ou ruinés (2). »

(1) Voir surtout de Rochemonteix, Le collège Henri IV de la Flèche, t. II, p. 5 et suivantes. A la Flèche, le nombre des élèves atteignit 1400, et pendant plus d'un siècle se maintint entre 1000 et 1200 : celui des pensionnaires alla de 60 à 300 (p. 9 et 56). A Louisle-Grand, il y eut jusqu'à 3000 élèves; en 1687, on comptait 550 pensionnaires (de la Servière, p. 43-44). A Poitiers, le collège Puygarreau eut une bonne centaine de pensionnaires pour 800 externes (Delfour, op. cit., p. 124). Ce sont assurément d'assez gros chiffres pour le temps. Mais ce qu'il faut noter c'est la proportion. Cfr. Hamy, Documents pour servir à Vhistoire des Domiciles de la C. de Jésus, Paris, p. 13 et suiv. M. Targe, dans ses Professeurs et régents de collèges, dans V Ancienne Université de Paris (xvn° et xvme siècle), Paris, Hachette, 1903, donne l'histoire détaillée de l'origine de l'internat actuel.

(2) Langlois et Seignobos, op. cit., p. 2.

Si les judicieux théoriciens cherchent des exemples pour appuyer leurs thèses, ils n'ont qu'à puiser au hasard dans l'érudition antijésuitique. Ils n'auront que l'embarras du choix.

Sur certains points, nous devons le dire, la légende perd du terrain. On attribue moins souvent, aujourd'hui, à saint Ignace la paternité du perinde ac cadaver. Dès lors, la formule de l'obéissance passive, abominable sous la plume du fondateur des Jésuites, depuis qu'elle est reconnue d'origine franciscaine, perd beaucoup de son caractère pernicieux et antisocial (1) . On nous accorde que les Jésuites étaient de très bons maîtres. Même dans certaines chaires d'Université, on fait de leur éducation des peintures très différentes des charges légendaires de Michelet, Compayré et autres. Il est vrai que cette fois on a été aux sources (2). On nous dit, ce qui est la vérité même, qu'il ne faut pas juger de la valeur d'un enseignement par les programmes. « Ce serait tomber dans l'erreur où l'on tombe aujourd'hui. Les programmes auxquels les pédants attachent une si plaisante importance n'en ont vraiment presque aucune. La nature des choses apprises est presque indifférente :

tout le profit vient de la manière dont on apprend

Les programmes réduits d'autrefois avaient une toute autre valeur éducatrice et mûrissaient doucement les

(1) Seignobos, Revue des Cours et Conférences, 1904-1905, t. 11^ p. 221.

(2) Desdevises du Dezert. L'Eglise au xvni* siècle, Revue des Cours et Conférences, 12 avril 1906, p. 216. L'auteur renvoie à l'ouvrage de J. de la Servière, sur le Père Porée.

intelligences par le continuel exercice qu'ils leur imposaient.

« Les bons élèves sortaient de Louis-le-Grand avec des clartés de beaucoup de choses, l'habitude de la réflexion, l'art de classer leurs idées; ils savaient s'exprimer avec aisance et politesse et avaient dans leur tête tous les principes qui les devaient aider à compléter leur instruction et à jouer un rôle utile dans la société. »

Il serait aisé, je crois, de multiplier les exemples. Sur plus d'un point, eu Allemagne, avec ses Jésuiten Fabeln,Ae Père B. Duhr a eu partie gagnée, et il a pu enregistrer de précieux aveux (1).

Mais il faut voir parfois avec quel regret on abandonne les chères légendes, comme on les abandonne sans les abandonner, comme on s'ingénie à en garder quelque chose.

Le Monita Sécréta : un écrivain qui se respecte n'en défend plus l'authenticité. Mais le document est-il aussi faux qu'on le dit? C'est une charge un peu poussée au noir, mais où l'on retrouve les procédés réels de la Compagnie. Ne serait-ce pas une parodie d'un document secret? Les Jésuites, naturellement, disent que c'est un faux audacieux, mais l'auteur a été leur confrère, et cela est quelque chose (2).

Les Jésuites enseignent-ils que la fin justifie les moyens? On avouera bien que la formule n'est nulle

(1) P. 68, 83, 150, 525, 541, 882, etc.

(2) Huber, trad. Marchand, t. I, p. 139. H. Mûller, op. cit. H. Vollet, dans la Grande Encyclopédie, t. XXIV, p. 95.

part clairement exprimée, mais la thèse, continue-t-on à répéter, est « transparente en un grand nombre de textes (1) ».

La fameuse phrase du Père Loriquet, une phrase d'une belle invraisemblance, il est depuis longtemps établi qu'elle est le produit d'une mystification. Mais elle a toute la valeur d'un symbole, et, comme telle, ne se résout pas à disparaître de la légende. En 1899, par devant la commission d'enquête sur l'enseignement secondaire, M. Aulard, l'historien critique de la Révolution, qui ne travaille que sur documents de première main, disait : « Nous ne sommes plus au temps du Père Loriquet. Les Jésuites n'enseignent plus à leurs élèves que Napoléon Ier, etc..., ils n'enseignent plus autant de faits si grossièrement faux. » Ainsi, voilà qui est historique : les Jésuites, par la plume du Père Loriquet, enseignaient que Napoléon — pardon, Buonaparte — était lieutenant général de Louis XVIII.

Vers le même temps, dans une conférence à la Sorbonne, le même historien mettait une variante, et comme une sourdine à cette affirmation catégorique. « Si le Père Loriquet, disait-il, préside toujours à l'éducation d'une partie de la jeunesse bourgeoise, il ne lui enseigne plus (comme une légende l'en a accusé) que le marquis de Bonaparte fut le lieutenant général de Louis XVIII. » Sur quoi je demeure perplexe. C'est une

(1) Realencyklopàdie fur protestantische Théologie und Kirche (Leipsig, 1900). T. VIII, art. Jesuitenorden, par Steitz et Zockler. Probablement, le savant encyclopédiste modifierait aujourd'hui son langage, après le dénouement du procès Hœnsbrœch.

légende, donc il ne l'a pas enseigné. Il ne l'enseigne plus, donc il Ta enseigné (1).

Catholicum est, non legitur : c'est, paraît-il, une sorte de proverbe dans l'Allemagne protestante. Un superbe dédain accueille les productions catholiques. Elles sont jugées à l'avance, et, à l'avance, déclarées ineptes. Très rares les livres d'esprit ultramontain qui forcent l'attention. Sont-ils moins solides, d'une érudition moins compacte, d'une information moins étendue? ta question n'est pas là : ils sont catholiques.

Ne peut-on légèrement modifier l'adage et dire : « Jesuiticum est, non legitur. Ce sont les Jésuites qui se défendent, cela ne compte pas. »

(1) Procès-verbaux de la commission d'enquête, t. I, p. 462, Revue Bleue, 22 avril 1899.

Voir de J." Claretie, dans la Révolution Française, 14 avril 1904, un piquant et très peu bienveillant article sur ce sujet, avec les réflexions et corrections de P. Bliard dans le muméro de mai. Autre article de ce dernier dans la Revue des questions historiques, 1er juillet 1904, p. 255 (Questions actuelles, 27 août 1904).

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