‹ Les Jésuites de la légendeChapitre 15 sur 18 · I. Une maladie mentale · texte numérisé non relu

I. Une maladie mentale

II. En face des textes. Les études, le Ratio. III. En face des faits. Les doctrines, la spiritualité. IY. L'administration de la Compagnie. Les degrés. V. Théorie de l'inexactitude.

Une première conséquence de l'état d'esprit avec lequel on aborde souvent l'histoire des Jésuites, c'est la négligence à se renseigner, le dédain ou l'ignorance des sources qui pourraient plaider en leur faveur. On se défie tellement d'eux qu'on ne les croit sur rien, et on ne les admet à se faire entendre qu'à la condition implicite de ne les point écouter. De là, nécessairement, un fourmillement d'erreurs matérielles.

Il y a des gens qui ont le génie de l'inexactitude. Tel, assure-t-on, l'historien anglais, J. A. Froude. Impossi-

ble à lui de lire un texte correctement, impossible de voir un fait dans sa réalité. « Comme le daltonisme, cette affection des organes de la vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemins de fer, la maladie de l'inexactitude, ou maladie de Froude, qu'il n'est pas très difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec la profession d'érudit... Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de l'attention, et à une excessive activité de l'imagination involontaire (ou subconsciente), que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse, ne contrôle pas assez. L'imagination involontaire se mêle aux opérations intellectuelles pour les fausser : c'est

elle qui comble par des conjectures les lacunes de la mémoire, grossit ou atténue les faits réels, les confond avec ce qui est d'invention pure, etc. » (i).

Le phénomène est curieux, il est fréquent. Mais voici plus bizarre, et je ne sache pas que les théoriciens aient noté cette forme particulière du daltonisme intellectuel. Il est certains sujets qui, presque à coup sûr, communiquent à qui les aborde la fâcheuse maladie. Si vous parlez, vous, libre-penseur, de choses profanes, des institutions de Rome ou d'Athènes, des sacerdoces égyptiens ou des dogmes brahmaniques, je suis à peu près sûr d'être avec vous sur un terrain consistant, et je vous suis d'un pas qui ne tremble point. »

S'il s'agit de la religion chrétienne, tout change.

(1) Langlois et Seignobos, p. 102.

Vous mettez sur le compte de l'Eglise des dogmes monstrueux qui n'ont jamais été les siens; vous raillez chez elle des pratiques qu'elle réprouve. Dans son enseignement vous prenez pour capital ce qui est secondaire, pour dogme ce qui n'est que système d'interprétation, pour point de foi intangible ce qui n'est que glose en marge du symbole, parfois même pour orthodoxe, ce qui est franchement hérétique. On en pourrait signaler, et des plus graves, qui n'ont pas échappé à ce défaut. Quelle explication donner du phénomène? Je ne sais. Un historien aurait à parler du bouddhisme japonais ; s'il le pouvait, il consulterait les bonzes à sa portée. Il est si facile en matière doctrinale, de prendre le change. Mais où sont les incroyants, qui, avant de raconter nos dogmes, vont interroger les théologiens? (i).

S'étonnera-t-on, dès lors, si la maladie de Froude s'exaspère et devient contagieuse, dès qu'on touche aux choses de la Compagnie de Jésus? Bien peu échappent. Qu'on l'explique comme on voudra, par défaillance d'attention ou par l'imagination subconsciente, le fait n'en est pas moins commun. Est-ce là faute des auteurs, est-ce la faute du sujet lui-même? Reste que les plus scrupuleux, dès qu'ils parlent des Jésuites, ne prennent plus la peine de s'informer.

Veut-on des spécimens? Commençons par des vétilles. Un professeur de Sorbonne, assez chatouilleux en tout

(1) Comme spécimen, voir le livre de" M. Séailles : Les affirmations de la conscience moderne (Paris, 1903), et la critique qu'en a faite M. G. Sortais, Etudes, 20 mars et 5 avril 1903.

ce qui regarde Port-Royal, et très prompt à crier à la calomnie, quand ce qu'on raconte ne concorde pas avec ses documents jansénistes, fait de saint Louis de Gonzague — un saint connu pourtant — un missionnaire Jésuite; en même temps que, signalant saint François Régis pour son héroïsme en temps de peste, il oublie de dire à quel Ordre il appartient (1).

Une erreur fréquente consiste à transformer en Jésuites des gens qui n'en peuvent mais. Ici on les loue d'avoir fourni des historiens comme Baronius (2). Ailleurs on confond deux missionnaires bretons, les vénérables Michel le Noblez et Julien Maunoir, donnant au maître le titre de Jésuite qui ne convient qu'au disciple (3). L'Encyclopédie des sciences religieuses npus apprend que saint Alphonse de Liguori fut Jésuite. Jésuites aussi, je suppose s Mgr Malou, évêque de Bruges, et Auguste Nicolas; sans quoi que viennent- ils faire là à propos des Jésuites et de leur rôle dans l'histoire du culte de Marie? (4). Un autre insinue, mais il n'en est pas sûr, que le petit Mortara, l'enfant juif dont le baptême souleva tant de colères, est devenu Jésuite (5). Un autre

(1) Gazier, Nouveau diet. classique illustré, 1887. Colin, p. 355. « Gonzague (saint Louis de) Jésuite missionnaire, m. en 1591 ». Peutêtre l'auteur admet-il la légende janséniste, d'après laquelle Régis serait mort congédié de la Compagnie.

(2) Seignobos, Histoire de la civilisation, Moyen- Age et temps modernes, chez Masson, p. 323.

(3) C. Jullian, Extraits des historiens français, p. 328, Hachette.

(4) Art. Jésuites, p. 311, 332.

(5) Vinson, Les religions actuelles, 1888, p. 311, note. Le Père Mortara était chanoine de Saint-Jëan-de-Latran.

encore transforme en Jésuite le régicide Jean Châtel en personne (1).

Ajoutez les erreurs de fait qu'une minute de recherches eût évitées. Ainsi Ton fait un martyr de saint François Xavier (2). M. Spuller a constaté que, dans les ce tableaux de sainteté », on représente ordinairement saint Ignace revêtu de la dalmatique brodée des diacres, la tête inclinée légèrement et les yeux perdus dans l'extase? C'est lui qui a vu dans la basilique de Montmartre le monument commémoratif de la fondation des Jésuites. Passe pour M. Spuller : mais comment retrou ve-t-on cette assertion sous la plume pourtant si avisée de M. Seignobos? (3).

L'Encyclopédie des sciences religieuses, nous fournit encore les détails inédits qui suivent : les Jésuites ont la présidence du Saint-Office et de l'Index; le Père Jandel, général des Dominicains, professait à leur égard une obéissance exclusive. Dans YEncyclopédia Britannica, nous apprenons que le p§ipe Paul IV eut beaucoup de peine à faire accepter, par les clercs de la Société, la récitation quotidienne du bréviaire. Jules II (entendez Jules III), dispensa le général et les collèges du vœu de pauvreté. Molina, qui était notoirement pélagien, fut condamné par plusieurs papes. Simples inadvertences

(1) M. de Crue, Relations diplomatiques de Genève avec la France, Paris, 1901, p. 115. {Revue des Q. hislor., 1902, t. II, p. 341, art. de la Brière).

(2) Bonzon, La vente d'une congrégation sous Louis XV, p. 9.

(3) Spuller, Ignace de Loyola et la Compagnie de Jésus, p. 204 et 33. Seignobos, dans Y Histoire générale, t. Xll, p. 13.

de gens qui parlent d'un sujet mal connu : il y a plus grave.

Beaucoup des inexactitudes dont fourmille la littérature antijésuitique savante, tiennent à des causes profondes.

Ce n'est pas tout d'avoir sous les yeux les textes, et, aussi abondante que possible, la littérature de son sujet. Ces textes et ces livres, il faut savoir les lire, il faut en avoir la clef. Or, d'une façon générale, il n'est pas si facile de lire correctement. « Entre le texte et l'esprit prévenu qui le lit, écrivait Fustel deCoulanges, il s'établit une sorte de conflit inavoué; l'esprit se refuse à saisir ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce conflit, n'est pas que l'esprit se rende à l'évidence du texte, mais plutôt que le texte cède, plie, s'accomode à l'opinion préconçue par l'esprit » (i).

M. Seignobos n'est pas moins net : « Quiconque, lisant un texte, n'est pas occupé exclusivement de le comprendre, arrive forcément à lire à travers ses impressions : dans le document, il est frappé par les phrases ou les mots qui répondent à ses propres conceptions ou s'accordent avec l'idée à priori qu'il s'est formé des faits; sans même s'en apercevoir, il détache ces phrases

(1) Paul Guiraud, Fustel de C oui anges, p. 166.

ou ces mots et s'en forme un texte imaginaire qu'il met à la place du texte réel de l'auteur » (1). Or qu'arrive-t-il quand il s'agit des Jésuites? Le préjugé qui était au point de départ, qui peut-être imposait à l'avance le choix des renseignements est encore là, formant voile entre l'esprit et les textes. Par exemple» c'est lui qui, invariablement, fait prendre en. mauvaise part tout ce qui vient des Jésuites et violente le style le plus clair.

Qu'on veuille bien le remarquer, je ne parle pas de passages falsifiés. Je ne suppose pas qu'il se rencontre aujourd'hui un historien qui, lisant dans les Constitutions cette phrase : « Caveant ne in usu hujus facultatis ordinarios offendant, avoir soin de ne pas blesser les autorités ecclésiastiques dans l'usage de tel privilège », ajoute un adverbe inoffensif et traduise « avoir soin de ne pas trop blesser... » (2). Je m'en tiens aux contresens, faux-sens, extra-sens, dus à l'état d'âme de l'auteur.

M. Hanotaux rendait naguère à l'Histoire des doctrines de l'Education ce témoignage, que son auteur avait analysé, « avec son exactitude habituelle », la quatrième partie des Constitutions et le Ratio studiorum. Voyons donc. Le livre est un peu ancien déjà : je ne doute pas que l'auteur, s'il avait à le refondre, ne tint compte d'un bon nombre de corrections qui lui ont été suggérées. Hais, anciens ou non, je recueille simplement

(1) Cité par J. Bertrand, Biaise Pascal, p. 156.

(2) Introduction aux Etudes historiques, p. 119.

des spécimens, et ceux que je trouve là comme accumulés à plaisir me paraissent assez réussis en leur genre. De plus, je ne vois pas que le livre ait été remplacé par un autre plus au courant (1).

Il faut prouver que l'histoire est officiellement bannie des programmes d'études. On lit en effet dans le Ratio : Historicus celerius fere excurrendus, c'est-à-dire en tenant compte du contexte, les historiens (grecs et latins) doivent en général être expliqués plus rapidement (que les orateurs et les poètes). Un critique sans parti pris, dans cette remarque ne verrait qu'une constatation assez insignifiante : le style historique se prête moins que d'autres à la méthode dite de prélection, avec ses longs commentaires sur le style; et c'est précisément le motif que donnait la première rédaction du Ratio, beaucoup plus suggestive, quoique moins pratique, que le texte définitif (2). Un critique à tendances favorables verrait là le secret désir de faire lire en entier les historiens anciens. Mais non, cela prouve, paraît-il, qu'on se défie de l'histoire et qu'il faut passer vite, sans approfondir, « parce que l'histoire est la perte de celui qui l'étudié » (3),

Il faut prouver que les Jésuites sont ennemis de la philosophie. Le Ratio studiorum demande que les professeurs de philosophie soient des esprits sages et calmes. « S'ils manifestent quelque propension pour les nouveautés, s'ils sont d'un esprit trop libre, il ne

(1) H an o taux, Etudes historiques, p. 345.

(2) 1586, Pachtler, t. II, p. 1586, « historîae stylus planior », etc.

(3) Compayré, p. 187. . - *

faut pas hésiter à les écarter de renseignement ». Le texte dit trop libres, c'est-à-dire aventureux (i).

Un ami trouverait à louer dans cette disposition; car enfin, même en philosophie, est-il si utile, je dis utile au point de vue pédagogique, d'être si porté aux théories nouvelles, qui n'ont pas encore fait leurs preuves? Non : « en d'autres termes, commente l'historien, toutes les intelligences indépendantes, tous les talents originaux seront sévèrement exclus des chaires de philosophie » (p. 195). Quoi, tous? Voilà qui est étrange.

D'autant plus étrange que d'autres nous signalent certains Jésuites, longtemps professeurs de métaphysique, comme de hautes intelligences, fort au-dessus du médiocre. C'est M. Molinier, par exemple, qui nous parle des traités de Molina et de Lessius, « si décriés et parfois si solides »; qui, tout en se scandalisant des recherches de Sanchez, trouve malgré tout son livre très savant et très puissant (2). C'est M. Boissonnade qui, après avoir déclaré que, en Espagne, « le despotisme politique et religieux enlève toute originalité scientifique, que la philosophie se réduit à des commentaires sur Aristote et saint Thomas », nous présente, quelques lignes plus bas, Suarez comme « un des criminalistes et juriconsultes éminents de l'Espagne au commencement du xvne siècle » (3).

(1) « Si qui autem fuerjnt ad novitates proni, ant ingenii nimis liberi, hi a docendi munere sint dubio removendi », reg. Provincialis, 16. Pachtler, p. 242.

(2) Provinciales, Introd., p. LXIX, CXXII.

(3) Hist. générale, Colin, t. V, p. 678.

Continuons. On lit dans le Ratio : Summopere conetur Aristotelicum textum bene interpretari in eoque nihilo minus operœ quam quœstionibus collocet.

Pour quiconque a feuilleté les commentaires d'Aristote, du xme au xvie siècle, le sens du mot quœstiones ne fait pas de doute. On procédait alors par interprétation d'un texte : Aristote en philosophie, Pierre Lombard et saint Thomas en théologie. Mais l'auteur ainsi expliqué ne parlait pas de tout. Les doctrines progressaient; des problèmes nouveaux étaient soulevés, de là des dissertations {guœstiones) qu'on intercalait dans le commentaire pour en combler les lacunes. Mais on le voit, trop multiplier ces questions c'était arrêter la marche du cours, noyer ce qui en faisait le fond dans l'accessoire, s'exposer à ne pas remplir son programme. Le Ratio veut simplement prévenir l'abus. Le moment n'est pas encore venu où l'on s'affranchira de cette méthode d'enseignement par interprétation d'un auteur classique : en attendant, il demande qu'on fasse la part égale entre le commentaire et les excursions hors du texte (1).

Mais non, il y a autre chose là-dessous : « Il est bien entendu que le professeur expliquera les textes en attachant au sens des mots autant d'importance qu'aux questions elles-mêmes » (p. 195), d'où philosophie d'Aristote amoindrie. « On recommande d'accorder autant et peut-être plus d'attention à l'explication grammaticale qu'à l'analyse des pensées ». Est-ce possi-

(1) De Scorraille, Etudes, 1879, t. II, p. 275.

ble? Est-ce vraisemblable? Ne fait-on pas les Jésuites plus sots que nature?

Après cela, qu'on leur reproche si Ton veut de s'être montrés hostiles à cette métaphysique de Descartes, dont aujourd'hui nous ne voyons pas trop ce qui subsiste; du moins qu'on ne les accuse pas, sur un texte mal compris, de transformer les commentaires d'Aristote en simples explications grammaticales. Aussi bien, il n'y avait qu'à ouvrir ces commentaires, Fonseca, les Conimbricenses et vingt autres : on aurait vu qu'il y avait là autre chose qu'une analyse des mots, et qu'on s'y préoccupait quelque peu des pensées (1).

Après ces exemples d'exégèse textuelle fantaisiste, les lignes suivantes sont à méditer. Elles sont de Fustel de Coulanges parlant des auteurs anciens, mais la remarque est d'une application universelle.

« Ce qu'on a appelé esprit critique depuis cent cinquante ans, a été trop souvent une habitude de juger les faits anciens au point de vue de la probabilité, c'està-dire au point de vue de leur concordance avec ce que nous jugions possible ou vraisemblable. Conçu de cette façon, l'esprit critique n'était guère autre chose que le point de vue personnel et moderne substitué à la vue réelle du passé L'esprit critique..^ consiste au contraire à laisser de côté la logique absolue et les conceptions intellectuelles du présent; il consiste à prendre les textes, tels qu'ils ont été écritss au sens propre et littéral,

(1) Voir dans le Père de Rochemonteix, op. cit., t. IV, p. 2, et 21- 106, le récit détaillé des rapports de DescarJtes avec ses anciens maîtres, et leur attitude en face des « nouveautés ».

à les interpréter le plus simplement qu'il est possible, à les admettre naïvement , sans y rien mêler du nôtre ».

Le jour où ces conseils seront de règle dans la littérature antijésuitique, l'antijésuitisme même des savants aura vécu (i).

Autre cause d'erreurs : on s'aventure à parler de choses qu'oo ne peut bien comprendre sans quelque initiation. Lire les livres ne suffit pas toujours. Qui veut pénétrer le sens intime des mots doit consulter ceux qui savent. J'essaye, moi profane, de vous rendre compte de ce que j'ai lu dans un livre de médecine ou de botanique, de politique ou de sociologie. Ou encore, sur la lecture des œuvres de Burnouf ou de Max-Muller, j'essaye de vous donner un aperçu des profondeurs de la métaphysique hindoue. Je vous dirai ce qu'il y a dans le livre. Mais vous, expert, qui vous êtes assimilé ces sciences par de longues années d'étude, vous sentirez vite que je parle à l'aventure et que je ne suis qu'un amateur.

Et c'est à l'aventure, au petit bonheur, qu'une foule d'honnêtes gens, point passionnés, tranchent en matière de dogme chrétien ou de discipline ecclésiastique. Et le

(1) Cité par C. Jullian, Historiens français au XIX* siècle, Paris. Hachette, 1898, p. 663.

grand Pascal lui-même, parlait à l'aventure des choses de morale; et les commentateurs de Pascal parlent trop souvent à l'aventure des innombrables problèmes de théologie qu'il a soulevés et mal posés.

Que par exemple, on touche aux mystères de la grâce et aux controverses entre thomistes et molinistes, aux uns et aux autres on fera soutenir de véritables hérésies. Ni les thomistes ni les molinistes ne se reconnaîtront dans les descriptions que Ton fait de leurs doctrines. Ils auront beau protester, on continuera à transformer les uns en jansénistes ou même en calvinistes, et les autres en simples pélagiens.

Que de fois n'a-t-on pas redit, faisant écho aux jansénistes, les seuls théologiens en qui Ton se confie, que les Jésuites sont des adversaires de la grâce et les ennemis de saint Augustin; que « le dogme impie de Molina réprouvé par toute l'antiquité chrétienne et même par le concile de Trente », est à rencontre des droits de Dieu, « une véritable déclaration des droits

de l'homme » « Le jour où ils firent condamner Jan-

sénius, (les Jésuites) égalèrent presque l'homme à Dieu; le libre arbitre de la créature fut en face de la toutepuissance comme le grain de sable qui dit à l'Océan : Tu n'iras pas plus loin (1). »

Eloquentes sorties qui prouvent une seule chose, c'est que l'auteur entend mal ce dont il disserte.

Si l'on demandait à ces historiens de préciser exacte-

(1) A. Gazier, dans YHistoire de la langue et de la littérature française, t. IV, p. 596-598.

ment les questions en litige, de faire toucher du doigt le point central des difficultés, de dire jusqu'où se prolongent entre les écoles les parties communes et où commencent les divergences; si, par exemple, on les invitait à fixer nettement en quoi consiste renseignement catholique sur le problème ardu des rapports entre la prescience divine, la grâce et la liberté, ce qui par conséquent est admis et des thomistes et des molinistes; par où les deux écoles se rencontrent, ou plutôt de quel point commun Tune et l'autre partent pour s'orienter chacune dans son sens; si nous demandions ensuite de nous tracer d'une façon scientifique la courbe que chacun de ces deux systèmes décrirait à partir du moment où chacun, exagérant ses tendances, commencerait à sortir de l'orthodoxie, et à évoluer, l'un vers le laxisme pélagien et le pur naturalisme, l'autre vers le fatalisme de Jansénius, de Baïus ou de Calvin; combien y en aurait-il, je dis des plus intelligents, des plus habitués à pénétrer dans l'esprit des philosophes pour comprendre et traduire les systèmes sans trop les défigurer; qui, de chaque théorie théologique donnerait un exposé vraiment objectif, où les docteurs pussent se reconnaître?

D'aucuns tranchent la difficulté en se mettant résolument à un point de vue exclusif. Ils n'ont d'autre prétention que de nous faire connaître la mentalité de Port- Royal. Nous trouverons donc chez eux assez exactement comment Jansénius, Arnauld, Nicole entendaient leurs adversaires. Mais saurons-nous la vraie pensée de ces adversaires? C'est au moins douteux. Tel

Sainte-Beuve. Au fond l'auteur de Port-Royal avait senti le danger, et, en homme habile, il se dérobe. De propos délibéré, il ne nous fait entendre qu'une cloche : celle de ses amis. Aujourd'hui Ton ne s'en contente plus. On veut, et avec raison, juger les deux doctrines. Les plus prudents se contenteront d'emprunter aux divers docteurs leurs expressions textuelles. Il en résultera des exposés à peu près exacts qui donneront aux profanes l'illusion d'avoir été au fond des choses, où les initiés n'auront sans doute pas de grosses erreurs à signaler, mais dont ils pourront presque toujours dire : « Ce n'est pas encore tout à fait cela ».

Tant il est malaisé d'entrer dans la mentalité d autrui quand on n'est pas exactement du même monde et qu'on n'a pas subi la même discipline intellectuelle.

Plus délicates encore sont les questions de haute mystique. Le sujet est de ceux qui tentent le plus vivement les psychologues. Or il ne s'agit plus seulement ici de théories à exposer correctement. Nous sommes en pleine vie réelle et sur le terrain expérimental. Cette théologie, avant d'être mise en formules et en préceptes, a été, comme on dit., vécue. Aussi beau- \ coup, qui s'aventurent sans la moindre connaissance

pratique de la prière sur ce domaine très particulier, laissent voir dès les premiers mots qu'ils n'entendent même pas les termes dont ils se servent. Et par exemple, en Sorbonne, on s'attaque au Château de l'âme de sainte Thérèse, et on y signale des choses qui eussent fait ouvrir de bien grands yeux à l'auteur.

Saint Ignace aussi, assez souvent, a l'honneur de ces

études. On ouvre, sans prévention hostile, je le crois, en simple savant, le livre des Exercices, et nous avons dit plus haut ce qu'il est comme de tradition d'y découvrir : un manuel de l'extase, autrement dit, l'art de l'hallucination spontanée. Ignace, pour s'emparer des volontés, provoque l'extase, et pour arriver à l'extase, il fascine l'imagination. Celui qui se soumet à ce régime devient «^monoïdéiste », autrement dit, un sujet à idée fixe (i).

Qu'est-ce, par exemple, que la composition de lieu? Par un lointain et profond pressentiment de la science moderne, l'homme de Manrèse a compris que, si on se représente le Christ seul, isolé, l'image s'évanouira vite, et il n'y aura pas d'extase. Alors on fixe l'image en l'encadrant dans un lieu, forêt, montagne, chemin. Puis second cadre, concentrique au premier, plus étroit, et qui serre de plus près l'image centrale : les populations. Enfin troisième cadre maintenant les deux premiers : les apôtres. Désormais l'image du Christ ne bouge plus, on est en extase (2).

Cela est d'un savant qui ne fait que de la psychologie expérimentale. Mais ce qui suit appartient à la plus pure histoire antijésuitique. L'Encyclopédie des sciences religieuses décrit une retraite faite selon la méthode ignatienne.

« Loyola, en rédigeant les Exercices, nous dit-on, entreprit par un calcul d'une force et d'une profondeur

(1) William James, L'Expérience religieuse. Paris, Alcan, 1906, p. 345.

(2) C'est la théorie exposée en passant à la Sorbonne par le docteur Dumas, dans son cours de psychologie expérimentale, où il traitait en* 1905-1906, du mysticisme (Note d'un auditeur).

extraordinaire de réduire en un corps d'indications systématiques et un formulaire de Fextase les observations qu'il avait pu faire sur lui-même jusque dans le feu des visions et l'enthousiasme des choses divines ». Tout y est combiné pour que l'être entier soit pressé, excité, puis brisé dans le moule de fer, jusqu'à ce qu'il y étouffe dans l'agonie. On lui marque à l'avance, comme dans un livre de musique, ses soupirs, ses sanglots. II doit bien observer les intervalles égaux entre les aspirations, les suffocations, les paroles... etc. (1). Quand, à ce régime, la volonté est bien broyée on arrête un instant l'infernale machine, on laisse le patient respirer. II reprend haleine : il recouvre la conscience de ce qui lui reste de liberté. On profite de cet éclair* suprême pour que, par un dernier effort, il abdique librement ce débris de personnalité et consomme son total esclavage.

Et voilà par quel régime a passé Bourdaloue, voilà où il s'est formé à cette raison souveraine que nous admirons, et qui nous subjugue. Ce que j'ai peine à comprendre après cela, c'est que la Compagnie de Jésus ne soit pas une vaste maison d'aliénés.

Allons au texte. D'extase, dans les Exercices, il n'en est pas question une seule fois. On n'en trouve la trace que lorsqu'on tient absolument à la trouver. Qui ne le sait? Il est une hallucination de la lecture : le phénomène est bien connu des critiques. Michelet y était sujet à un point inconcevable; et, si nous ne voyons

(1) C'est la caricature, pas autre chose, de ce que saint Ignace appelle la « troisième manière de prier », laquelle est une méthode pour donner aux prières vocales quelque chose des qualités de la prière mentale.

pas dans les documents ce qu'il y voyait, c'est que nous ne lisons pas avec les yeux de Michelet.

Or le livre de saint Ignace a eu cette singulière fortune de prêter plus qu'un autre à ces curieuses hallucinations. On Ta soumis aux interprétations les plus contraires. Des catholiques de nuance plus ou moins quiétiste, l'accusent de trop donner à la raison, à Feffort personnel, au travail de l'intelligence, de ne pas assez abandonner l'âme au souffle de Dieu. Les rationalistes, à l'inverse, tiennent la spiritualité ignatienne pour une pure mécanique d'imagination, allant à tuer la raison et la volonté. Ni les uns ni les autres ne se sont donné la peine de lire en philologues préoccupés avant tout de comprendre.

Ne nous occupons ici que des rationalistes. Pour eux c'est un lieu commun, ayant à peine besoin de démonstration : la spiritualité ignatienne est toute imagination. J'avoue qu'une lecture superficielle des Exercices, par un homme qui ignore tout de la prière, peut, à la rigueur, donner cette impression. Elle ne résistera pas au plus simple examen des textes, et ce qui frappera le lecteur non prévenu, ce sera le grand rôle de la réflexion méthodique et de la volonté. Qu'on demande ce qu'ils en pensent aux prêtres ou laïques, non Jésuites, qui en ont l'expérience personnelle. « La spiritualité de saint Ignace, dit M. Alfred Baudrillard, ne se sert de la contemplation que pour conduire aux actes : les Exercices, c'est vraiment l'organisation du combat spirituel, de la croisade contre le mal en soi et autour de soi ». Ils sont tout pénétrés d'esprit militaire

et chevaleresque; ils veulent apprendre « à faire de grandes actions pour la gloire de Dieu » ( 1 ) . Et Mgr d'Hulst : « Le livre fameux des Exercices de saint Ignace, condense et expose avec un rare esprit de méthode toute la tradition de la théologie mystique sur (l'affranchissement moral)... C'est l'alliance d'une théologie ferme et sûre à une psychologie profonde, au service de la seule morale efficace, celle qui guérit et qui transforme » (2).

Ainsi, avant tout, la volonté. Quant à l'imagination, saint Ignace, en psychologue profond si l'on veut, savait que l'on ne coupe pas l'homme en morceaux et que les facultés humaines n'agissent pas à part les unes des autres. Si, dans la prière, l'intelligence et la volonté se portent vers Dieu, elles devront compter avec l'imagination. Il essaye donc, par certaines règles très simples, d'endiguer cette faculté envahissante et même de la forcer à venir en aide aux faculté supérieures.

C'est tout le rôte de la composition de lieu, court prélude qui précède l'oraison. J'arrive à la prière l'esprit hanté de pensées et de phantasmes étrangers qui me viennent de ma vie au dehors. Si je n'y prends garde, ils m'envahiront. Je force donc mon imagination à se fixer dans un autre sens. Je substitue, des images à d'autres images. Quoi de plus psychologique et de plus rationnel? Le reste de la méditation, mettons 55 minutes pour un exercice d'une heure, est rem-

(1) L'Eglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme, 6° édition, p. 219.

(2) Conférences de 1891. Notes, p. 417-418, voir, p. 241.

pli par les réflexions et les prières proprement dites. Mais c'est l'application des sens qui surtout a donné lieu à cette croyance que les Exercices sont une école d'hallucination spontanée. On a lu la méditation sur l'enfer avec ses formules « vider e visu imaginationis... audire auribus imaginationis... gustare... tangere, etc. » et on leur a donné le sens le plus littéral,, le plus brutal qu'on a pu trouver. Rencontrez ces mots sous la plume d'un professeur donnant des conseils sur l'art d'écrire, vous leur trouverez bien vite un sens raisonnable. D'un mot, les images peuvent suggérer des idées et des sentiments, lesquels à leur tour suggéreront des actes de volonté. En quoi ce procédé touche-t-il à l'hallucination? (1).

Et puis, cet exercice où l'imagination est invitée à

(1) Voir n'importe quel livre sur l'oraison mentale, et par exemple de Maumigny, Pratique de V oraison mentale, t. I, 2* partie, chap. V, Paris, Beauchesne, 1905.

Voici à ce sujet une curieuse page de M. Jules Payôt. Parlant de la composition française, il écrit : « S'agit-il de porter l'attention sur le monde extérieur? Qui nous empêche d'aller prendre à nos adversaires leurs propres armes, et de transformer en instrument, d'affranchissement de l'esprit, ce qni est chez eux un instrument d'asservissement? Que nos maîtres lisent les Exercices spirituels de saint Ignace, qu'ils étudient de près les méthodes de recherche des idées pour la méditation, préconisées par le grand « organisateur », et ils comprendront combien ces procédés allègent les efforts de l'esprit, les disciplinent, les fécondent. Qu'ils lisent surtout les deux méditations sur la mort qui sont le triomphe de cette éducation par la peur, et ils verront à quel degré de précision dans l'horreur peut aboutir l'application des sens méthodiquement utilisée » (Revue universitaire , 1897, t. II, p. 140). Notons qu'il n'y a pas de méditation sur la mort dans les Exercices. Le livre que cite l'auteur, Manrèse, n'est qu'un commentaire de celui de saint Ignace.

collaborer avec la volonté, prédomine-t-il tellement dans la spiritualité ignatienne qu'il en soit comme la caractéristique? Les grandes méditations que saint Ignace propose à son retraitant sont avant tout intellectuelles. Qu'on lise les commentateurs, ceux qui ont donné aux fidèles des livres de méditation encore en usage aujourd'hui, de la Puente (Louis du Pont); Bellecius, Nouet, Judde, et qu'on y cherche la part de l'imagination, elle est on ne peut plus restreinte. Quant aux théoriciens de l'oraison, ils insistent avant tout sur le rôle du cœur, l'imagination ne servant qu'à aider les réflexions et les aspirations de l'âme.

Veut-on se faire une idée précise et vivante de ce qu'est en réalité, dans la spiritualité ignatienne, la part de l'imagination, qu'on lise saint François de Sales. Le dernier éditeur de son Introduction à la vie dévote^ a eu tort, croyons-nous, de ne pas mettre les Exercices au nombre des livres consultés par le saint évêque. Il avait fait des retraites avec des Pères de la Compagnie; il cite plus d'un ascète jésuite, le Père du Pont, par exemple, qui n'a fait que commenter l'opuscule de saint Ignace. De là certains traits dont il est facile de trouver le parallèle dans les Exercices. La « composition de lieu » est expliquée, IIe partie, chapitre 4. Dans le chapitre V, on trouve l'équivalent de la 4e addition. La méditation 10e (Ire partie, ch. 18) reproduit la mise en scène des « deux Etendards » . Toute la série des méditations proposée dans la lre partie de Y Introduction pour la « voie purgative » est une adaptation de la « première semaine » des Exercices. Quant « aux appli-

cations des sens », si François de Sales n'en expose pas ex professo la théorie, elles sont partout dans son œuvre, parce qu'elles sont toutes naturelles à la piété affective.

La théologie, la spiritualité, matières difficiles où celui qui s'aventure sans guide est infailliblement condamné à marcher à l'aveugle, d'erreur en erreur. Danger d'autant plus inévitable, quand il s'agit de la spiritualité et de la théologie jésuitiques qu'un invincible préjugé vient s'interposer entre l'esprit et les textes.

Il est des sujets plus abordables. L'initiation y est nécessaire encore, mais facile. Et par exemple l'organisation intérieure de la Compagnie. On est souvent amené à l'exposer. Combien, faute de se renseigner aux bonnes sources, accumulent alors les inadvertances les plus réjouissantes!

Nos auteurs en parlent, je veui le croire, ayant les textes sous les yeux. Mais dans ce latin ils découvrent les choses les plus inattendues.

Feuilletons V Encyclopédie des sciences religieuses. Le Jésuite sera étonné d'y apprendre que ceux qui se présentent pour entrer au noviciat, s'étant rendus coupables de péchés mortels, peuvent être absous par le Père général (et pas par un autre, sans doute); que le terme

d'admission, légalement fixé à 14 ans, peut être abaissé encore quand l'intérêt de la Compagnie le demande, par exemple quand il s'agit d'accaparer un riche ou noble héritier; que le novice ne peut parler de ses proches qu'au prétérit, comme de personnes qu'il aurait jadis connues; que le règlement minutieux du noviciat prévoit un temps pour les lectures pieuses, spécialement pour celles qui se rapportent à des apparitions miraculeuses ou à des tentations démoniaques; qu'avant le terme de 2 ans le novice est tenu en conscience de se lier envers la Société et de lui promettre la prestation des trois vœux; que, au bout d'un an d'épreuve, il faut rétracter tout testament fait en faveur de sa famille; que, les deux ans écoulés, il sera admis en qualité de scholasticus noster; que les profès sont appelés par excellence nostri, et les autres externi, etc., etc.

Pas une seule de ces assertions qui n'ait à la base ou une vieille légende protestante ou un contresens.

En voici un autre qui a trouvé dans les textes les détails suivants : on conserve soigneusement les confessions générales de chaque novice; par un procédé d'hypnotisation tout moderne, pendant l'oraison, l'on doit rester « les yeux fixés sur le même point... en récitant l'oraison dominicale de sorte que le mot Pater reste le centre, le point d'appui de la méditation » ; un Père doit assister à la visite du médecin, crainte « des révélations du malade pendant un accès de fièvre. » Il y en a des kyriellçs de cette force : l'auteur ne paraît pas inventer, il se contente de ne pas comprendre. On nous dispensera de rechercher dans l'Institut, les textes

dénaturés où toutes ces fantaisies pourraient bien avoir leur explication : le labeur n'en vaut pas la peine (1).

Un point où nos auteurs manquent rarement de dérailler, c'est quand ils veulent expliquer la répartition des Jésuites en catégories diverses. 11 est certain que cette organisation est complexe. Au lieu de la division ancienne en novices et profès, saint Ignace imagina toute une hiérarchie de degrés provisoires ou définitifs. Pour bien comprendre ce qui se cache sous ces mots de probationnaire, indifférent, coadjuteur, profès des trois vœux, profès des quatre vœux, ce n'est pas assez d'avoir les Constitutions et de les lire. Par ailleurs c'est trop de les lire l'esprit prévenu de cette pensée que tout cela est non seulement compliqué, mais mystérieux et sentant la société secrète.

Rappelons, en deux mots, la réalité : les Jésuites, au sens le plus complet du mot, sont les profès des quatre vœux. Quand toutes les conditions d'âge, de science, de vertu, fixées par les Constitutions sont remplies, le Jésuite fait les trois vœux solennels^ ordinaires aux religieux, auxquels il ajoute celui d'obéissance au Pape pour les missions que celui-ci pourrait lui confier. Nous disons vœux solennels au sens canonique du mot, c'està-dire établissant entre le sujet et l'Eglise, par l'intermédiaire de l'Ordre, le lien le plus étroit et le plus indissoluble.

(1) Piaget, Essai sur l'organisation de la Compagnie de Je tus, Leyde-Paris, 1893. Histoire de l 'établissement des Jésuites en France, Leyde-Paris, 1893. (Fischbacher) voir Sommervogel, Etudes religieuses, mars 1894, p. 526.

Que si, pour une raison ou pour une autre, les conditions fixées, surtout celles qui regardent les études, n'ont pas été remplies, les vœux sont simples, le lien contracté est par suite, du côté de l'Eglise qui les reçoit, un peu moins étroit. Surtout les droits législatifs, administratifs et semblables, sont moins étendus. L'entrée en certaines charges est fermée. Alors on est' coadjuteur formé; coadjuteur spirituel si on est prêtre, sinon coadjuteur temporel. L'on arrive à ces degrés ordinairement entre trente et trente-cinq ans. Mais c'est après avoir passé par une série d'états intermédiaires. On a d'abord été postulant ou probationnaire, période très courte le plus souvent, remplie par une petite retraite, où, dans la solitude, on examine sa vocation. Vient ensuite le noviciat, qui dure deux ans : on est novice scholastique si l'on a les dispositions nécessaires au sacerdoce, novice coadjuteur dans le cas contraire, et, indifférent, lorsque les aptitudes laissent encore quelque doute.

Le noviciat fini, on se lie envers Dieu et la Compagnie par les trois vœux simples de religion, et l'on est au second stage de la vie de Jésuite. Le futur prêtre s'appelle alors scholas tique ou étudiant. Les autres sont simplement coadjuteurs temporels.

Les études terminées, on fait une troisième année de noviciat, après quoi l'on est au terme et l'on prononce ses derniers vœux. Dans certains cas, par exemple pour récompense de services exceptionnels, on accordera à quelqu'un qui, sans cela, ne serait que coadjuteur, le titre de profès des trois vœux. Ce degré particulier est

rarement accordé. Celui qui en est honoré jouit de tous les droits d'ordre spirituel conférés par les lois générales de l'Eglise aux profès ordinaires des autres Ordres religieux. Pour les droits spéciaux aux profès de la Compagnie et déterminés par les Constitutions, il n'y a pour ainsi dire pas de différence avec les coadjuteurs spirituels formés (1).

J'ignore ce que ce rapide exposé peut bien représenter à l'esprit de celui qui ne sait au juste ce qu'est un vœu, la différence qui existe entre vœu ordinaire et vœu religieux, vœu religieux simple et vœu solennel, profès et non profès. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de droit canonique : autre science où il est prudent de ne pas s'aventurer sans initiation. On ne s'en fait pas faute cependant, et il faut voir ce que devient cette organisation sous la plume de certains. Autant d'auteurs, autant de systèmes. Pour le vieux catholique Huber, les profès des quatre vœux sont les noslri; les profès des trois vœux sont les externi. Il y a naturellement les affiliés hommes et femmes, et les Jésuites in vote II est utile de le noter, Huber fait loi chez nos auteurs. C'est un des historiens les plus souvent consultés et qui dispense de recourir aux sources (2).

Dans son Histoire de la Civilisation, M. Rambaud conçoit ainsi les choses : a D'abord les Pères ou profès des quatre vœux..., les Frères ou profès des trois voeux... voués à la prédication et aux missions; les coadjuteurs

(1) Suarez, Tract, de religione Soe. Jesu, édition Reverseaux, Paris-Bruxelles, 1857, p. 392, note.

(2) Tome I, p. 101-103. Traduction française.

spirituels qui étaient des prêtres simplement agrégés à la Société, et parmi lesquels se recrutaient les scholastiques9 chargés de renseignement de la jeunesse, enfin les coadjuteurs temporels qui n'étaient presque que des serviteurs (1).

M. Douarche, lui, après M. Philippson, suppose que le novice, devenu scholastique approuvé par ses vœux, devient ensuite coadjuteur spirituel à la fin de ses études, lorsque, à ses trois vœux ordinaires, il ajoute le serment de se vouer à l'instruction de la jeunesse. Les profès des trois vœux n'en diffèrent qu'en ce point qu'ils n'ont pas été formés par les Jésuites eux-mêmes. Puis les profès des quatre vœux, les vrais et parfaits Jésuites, et probablement les Jésuites secrets (2).

L'historien des Jésuites de Pologne, M. Pollard, se demande d'où vient ce phénomène vraiment extraordinaire que la Compagnie soit si aimée des uns, si haïe des autres; et il trouve l'explication dans le rôle très différent que jouent, selon lui, profès et coadjuteurs. « Les profès vivaient d'aumônes et se livraient exclusivement aux travaux spirituels. Les coadjuteurs, moins élevés dans la hiérarchie, s'occupaient du temporel. Ils pouvaient avoir des revenus fixes, se mêler aux affaires séculières de quelque sorte qu'elles fussent. C'est leur habileté en pareilles affaires qui a fourni les principales armes aux ennemis de la Compagnie; tandis que le zèle et la piété des profès fournissait aux apologistes de

(1) Tome I, p. 524.

(2) Op. cit., p. 45, Philippson, op. cit., p. 145.

l'Ordre leurs meilleurs moyens de défense. La décadence de l'Ordre commença en 1600 quand il fut envahi par les coadjuteurs (1).

En voici un autre, M. Cartwright, qui ne trouve paa l'œuvre de saint Ignace assez complexe et qui la conçoit d'une façon fort originale dont il faut lui laisser tout l'honneur, il a trouvé dans les Constitutions que le noviciat dure de longues années. Il semble bien qu'à un certain moment on fasse des vœux : alors on devient probationnaire. C'est là une classe mystérieuse qui se subdivise à l'infini, et où l'on s'attarde bien plus longtemps qu'au noviciat. On en sort profès des trois vœux. Quelques-uns, très peu, à peu près 2 °/0, vont jusqu'au bout, et deviennent, vers 45 ans, profès des quatre vœux. L'œuvre de M. Cartwright est classique en Angleterre. L'administration du British Muséum l'a jugée digne de rester toujours à la portée des lecteurs, parmi les livres de référence courante (2)*

Un autre nous assure que le Jésuite de Pascal n'était point « un de ces docteurs ou de ces diplomates qui faisaient la gloire de la Société, mais un simple Jésuite du commun, un de ces coadjuteurs spirituels, que la médio-

(1) Pages 42 et 84. M. Pollard joue de malheur. Les profès n'ont jamais été moins nombreux dans la Compagnie qu'au début. Ils étaient une quarantaine à la mort de saint Ignace.

(2) Cartwright, The Jesuits, their Constitutions, their teaching, an historical sketch, Londres, 1876, ch. III, p. 18 et suivantes. L'ouvrage avait paru en articles dans la Quarterly reoiew, octobre 1874 et janvier 1876. Voir les critiques qui en ont été faites dans le Monih, 1874, t. III, p. 365; 1897, t. II, p. 396. Dans YEncycl. Britannica, au mot Jesuits on trouvera un autre système tout aussi exact que les autres.

crité de leur intelligence ou de leur instruction ne permettait pas d'admettre au sacerdoce » (1).

Tout cela est pur roman. Mais sur ce roman s'en greffe un autre, celui des Jésuites secrets. La légende ne date pas d'hier. Elle était vieille déjà quand, en 1607, Henri IV constatait avec résignation que tout ce qu'il faisait pour le catholicisme s'expliquait d'un mot : il était Jésuite (2).

Jésuites de robe courte et Constitutions occultes, l'existence de ces deux choses ne fait pas de doute pour qui a lu l'Institut des Jésuites avec l'attention convenable. Les Jésuites protestent; ils mettent au défi d'apporter une preuve. Mais raison de plus pour affirmer. On ne nierait pas si fort s'il n'y avait quelque chose de vrai. Quant à l'absence de preuves matérielles, cela montre tout simplement que le mot d'ordre de tout temps a été de les détruire (3).

Du reste, ces Jésuites secrets, ne serait-ce pas tout simplement les profès des trois vœux? C'est une interprétation à ajouter aux autres. Nous la trouvons sous forme d'hypothèse dans la Grande Encyclopédie. « Le caractère et les fonctions des profès des trois vœux paraissant vagues, on a supposé de divers côtés que cette classe comprend des affiliés que la Compagnie possède au dehors, parmi les laïques et parmi les ecclésiastiques. Les Jésuites ont toujours nié avoir de pareils affiliés. »

(i) Desdevise$ du Dezert, Le Jansénisme, Revue des Cours et Conférences, 1906, 15 février, p. 634.

(2) Discours du Père Armand. Crétineau-Joly, t. III, p. 50.

(3) H. Millier, p. 116.

L'Encyclopédie des sciences religieuses est plus affirmative. Les Jésuites ont beau nier, Bayle a beau n'y pas croire. L'opinion publique persiste à l'affirmer et elle a raison, car l'histoire nous dit que dès l'origine la Compagnie comprit des membres qui vivaient extérieurement en laïques; par exemple François de Borgia, encore vice-roi de Catalogne, avait fait profession. De même Robert Nobilius (sic), qui devint dans la suite Cardinal. Tels étaient encore Ferdinand II et III, Sigismond de Pologne, probablement aussi Jean III de Portugal, Maxim ilien de Bavière; on soupçonne même Louis XIV d'avoir été affilié. Les Constitutions énumèrent (où cela?) les différents moyens d'attirer des membres aussi précieux qui serviront à leur insu les intérêts de la Compagnie. Ils sont dispensés de la prêtrise et du port de l'habit ecclésiastique. (Le Père général dispensant Louis XIV du port de la soutane!) Ils peuvent ne pas faire leurs vœux à Rome entre les mains du Général (donc tous les autres vont à Rome prononcer ces vœux?) leur noviciat est abrégé, etc., etc. (1).

(1) Je cite ces exemples un peu au hasard, sans rechercher quel auteur a le premier imagine tout cela. Pour beaucoup, la source la plus importante est l'allemand Huber. Lui-même s'en réfère à d'autres. Mais, là encore, la question d'origine est peu importante. Contentonsnous de redresser deux ou trois faits. Saint François de Borgia entra dans la Compagnie en 1546, à la mort de sa femme; Paul III l'autorisa (15*8) à faire sa profession des quatre vœux et à rester provisoirement dans le monde jusqu'au jour où, ayant réglé toutes ses affaires, il pourrait apparaître en religieux. En looi, quand ses abdications furent achevées, il quitta l'habit de séculier, et il n'y eut plus d'autre duc de Gandie que son fils aîné. A cela se réduit tout le mystère.

Quant à Robert "Nobilius, c'est évidemment le Père Robert de Nobili,

Voici, pour terminer, un cas plus particulier. Ce n'est pas assez de l'inexactitude involontaire, nous avons l'inexactitude élevée à la hauteur d'une théorie.

M. Gartwright nous avertit que, pour ce qui est des textes officiels juridiques de la Compagnie, il est bon de ne pas s'en tenir à la surface, au sens obvie. Les vrais Monita Sécréta sont dans les Constitutions mêmes. Seulement il faut les bien entendre et se dire une fois pour toutes que ces textes signifient autre chose que ce qu'ils disent (1).

qui, aux Indes, avait pris l'habit de pénitent, pour arriver à convertir les Brahmes ; et on le confond avec son oncle le cardinal Robert Bellarmin.

D'où vient cette croyance aux « Jésuites secrets »? Avant tout du besoin de trouver du mystère en tout ce qui est jésuitique. L'occasion a peut-être été fournie par la coutume de communiquer aux bienfaiteurs insignes la participation aux mérites de l'Ordre, coutume qu'on retrouve dans toutes les sociétés religieuses. Probablement aussi par l'institution des Congrégations de la Sainte Vierge. Mais une fois qu'on est parti à chercher les « Crypto-jésuites », on en voit partout. Les membres de l'apostolat de la prière? Jésuites secrets. Des confréries de pénitents fondées par les Jésuites? Jésuites secrets. Des prêtres ou des laïcs ayant consacré leur vie et leur activité à soutenir les œuvres de la Compagnie? Jésuites secrets. Des religieuses suivant la règle de saint Ignace adaptée à leur sexe? Jésuitesses cachées. Voir W. Walsh, The Jesuiis in Great Britain. Londres, 1903, ch. XI, p. 310-347. Parmi les autorités alléguées dans ce chapitre, citons Estienne Pasquier, Saint-Simon et jusqu'à Marcel de la Roche-Arnauld !

(i) Voir spécialement ch. VIII, cfr. the Month, 1897, t. I, p. 396. Déjà la Chalotajs avait soutenu la même thèse, Compte rendu, p. 257.

On connaît l'ingénieux usage des renvois dans YEncyclopédie, qui permettait de réfuter un article par un autre sans qu'une censure indulgente dût nécessairement s'en apercevoir. Ainsi Formey écrit un article sur Dieu, mais on vous y reporte au mot Démonstration où d'Alembert vous « détrompe » sur la valeur probante des arguments de Formey. Le système, paraît-il, est renouvelé des Constitutions de saint Ignace. Allez, nous dit M. Cartwright, aux « endroits les moins obvies », et sachez lire entre les lignes. Vous resterez persuadé que les passages les plus explicites sont vefba et voces9 prœtereaque nihil.

Prenons pour exemple la question des admissions dans l'Ordre. Les Jésuites vous montreront dans leurs règles des passages d'aspect sévère d'où il serait logique de conclure qu'ils tiennent soigneusement closes leurs portes devant les gens tarés. Cela, c'est la façade. Si la grande porte est fermée, il doit y avoir de petites portes ouvertes : cherchons-les.

Avant tout, ne perdons pas de vue la nature des « œuvres jésuitiques ». On sait tout ce que ce terme cache de fourberies et d'entreprises inavouables. Telles œuvres, tels ouvriers. On voit donc quels personnages sont à l'avance, de par leurs antécédents, qualifiés pour entrer dans l'Ordre. Que la porte leur soit fermée? allons donc!

Ouvrons les Constitutions, i™ partie, chapitre 1 à 4. Le texte paraît clair et les exclusions formelles. Mais, regardez-y de près, il y a un passage au chapitre 3 qui n'a l'air de rien et qui est plein de choses : c'est la

porte dérobée. On ne peut pas entrer, mais le Général a la clef, et il lui est toujours loisible d'ouvrir à qui lui plaît. On se donne l'air d'exclure certaines gens, mais en dessous on leur fournit le moyen commode de pénétrer dans la place.

Et maintenant, allez au texte indiqué, et surtout lisez-le intégralement, il dit presque le contraire de ce que notre Anglais y a lu (i). Après avoir parlé de certains empêchements graves, saint Ignace poursuit : « [Il convient que ni le Général, ni la Compagnie prise en corps (c'est la Congrégation générale) ne puissent donner de dispense : le bien même de la Compagnie l'exige.] Si l'un de ces empêchements se rencontre en un sujet, par ailleurs tellement orné des dons de Dieu, qu'il paraisse évidemment devoir être pour la Compagnie d'un grand secours dans le service de Dieu Notre-Seigneur, [et si le candidat recourt par une supplique au Pape, au Nonce ou au Grand Pénitencier, pour être admis contrairement aux Constitutions , alors] le dit Général pourra donner son consentement, à condition toutefois que le cas ne se présente pas souvent et que le candidat soit toujours orné de qualités rares (2). »

Tel est le texte : soit donc un candidat ayant quelqu'un des empêchements prévus. Par exemple, il a dans sa vie passée commis un homicide volontaire. Ni le Père général, ni la Congrégation générale, qui lui est supérieure, ne peuvent donner dispense : la Compagnie

(1) Nous ayons mis entre crochet les membres de phrase omis par M. Cartwright, p. 29.

(2) Const., I" p., ch. III, G.

lui est fermée. Mais c'est un sujet qui a de rares qualités. La faute est déjà lointaine, il pourrait rendre de grands services. Eh bien ! si le Pape donne la dispense, la Compagnie s'ouvrira. Mais ce n'est pas à elle de provoquer cette dérogation : au candidat lui-même de prendre l'initiative des démarches. Du reste, que le cas soit rare et que ces qualités soient éminentes.

Voilà ce que le critique non prévenu pourra lire dans le texte. Mais que fait notre auteur? Il supprime l'incise qui enlève au Général et à la Congrégation le droit de dispense; puis celle où il est précisé qu'en pareille matière la Compagnie s'enlève tout droit d'iniative. Cela fait, on conclut : Supposez un candidat notoirement convaincu de faute, le Général peut encore le recevoir s'il le juge apte aux fins de la Compagnie. « Il n'y a pas d'ambiguité dans le texte de la faculté ainsi concédée. Les précautions prises dans les Constitutions ne sont qu'une fioriture de plume. Il n'y a pas d'inhabilités dont le Général ne puisse dispenser, pour peu que la Compagnie puisse en tirer profit (1). »

Autre exemple, agrémenté d'un contresens. Il faut mettre en lumière le pouvoir absolument exorbitant du Général, lequel se substitue purement et simplement à Dieu. Cela, bien entendu, vous ne le lirez pas à l'endroit où il serait naturel de le trouver, au chapitre de l'obéis-

sance ou du gouvernement. Cherchez ailleurs.

Dans sa formule des vœux, le profès s'exprime ainsi : Ego JY., Professionem facio, et promitto omnipotent i

Deo et tibi R° Patri, Prœposito Generali Societatis

Jesu, loctim Dei tenenti^ ac successoribus tuis perpétuant paupertatem... etc.. (1).

Notez les trois mots locum Dei tenenti, tout est là. Pour M. Cartwright, ils signifient qu'aux yeux du Jésuite, Dieu n'existe plus dans la pratique : il n'y a plus que le Père général; locum Dei tenenti, il tient la place de Dieu. Tout comme aux Indes, sans doute, le vice-roi, qui tient la place d'Edouard VII, est un usurpateur, il supprime le roi (2).

Avons-nous raison de dire que l'antijésuitisme est parfois une étrange école de critique?

(1) Con$t., p. v, ch. III, G.

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