V. Diderot. Frédéric II
Ces luttes stériles et énervantes entre les Jésuites et leurs adversaires avaient des spectateurs amusés qui comptaient bien en tirer profit. Et certes, pour les incrédules comme les libertins contemporains de Bossuet, ou les philosophes à la suite de Voltaire, la
(1) Saint-Evremond, Œuvres mêlées, Amsterdam, 6 in-12; Bayle, Dictionnaire, édition Desoer, Paris, 1820; Montesquieu, Œuvres complètes, Paris ,# Didot, 1843, in-4°; Voltaire, Siècle de Louis XIV, édition Rebelliau, Paris, Colin, 1894; Correspondance , Essai sur les mœurs, Dictionnaire philosophique, Pamphlets et facéties, dans les œuvres complètes (édition Moland, Paris, 1877-83, 52 vol. in-8°), cfr. Pierron, Voltaire et ses maîtres, Paris, Didier, 1866; abbé U. Mayr
comédie n'était pas banale de ces hérétiques que l'Eglise persistait à chasser, et qui persistaient à rester; qu'on ne cessait d'anathématiser, et qui ne cessaient de répéter : nous sommes l'orthodoxie même. Il leur plaisait de voir les forces de l'Eglise s'épuiser dans une polémique sans grandeur, sans issue et sans autre profit qu'un déclin marqué de la foi et des mœurs.
Eux aussi étaient entrés en ligne, timidement d'abord et comme à huis clos, puis ouvertement. Un autre combat s'engageait, préparé par le premier et dont les conséquences devaient avoir autrement de profondeur. On eut alors le spectacle curieux de trois partis alliés ou ennemis selon les circonstances et les besoins de la cause. Jésuites contre jansénistes pour la foi catholique et la bulle Unigenitus; Jésuites et jansénistes pour la foi chrétienne contre les philosophes; les philosophes s'en prenant tout d'abord aux Jésuites, sûrs que, ceuxlà renversés, les autres feront peu de résistance; les jansénistes attaquant les philosophes pour faire diversion et mieux préparer leurs coups contrôles Jésuites.
On dit parfois que les philosophes se fussent mieux accommodés de ces derniers; et l'on apporte cette mauvaise raison que les Jésuites, étant pélagiens, donnaient
nàrd, Voltaire, sa vie et ses œuvres, Paris, 1867, 2 in-8°; Crouslé, la Vie et les Œuvres de Voltaire, Paris, Champion, 2 in-8° 1899, etc.
D'Alembert, Correspondance (Lettres de Voltaire et de d'Alembert dans la correspondance de Voltaire); Sur la destruction des Jésuites en France, par un auteur désintéressé, 1765, in-12, cfr. J. Bertrand; d'Alembert, Paris, Hachette, 1889.
Diderot, article Jésuite, dans Y Encyclopédie, et les Œuvres complètes, édition Assezat, 1875-1879, 20 vol. in-8°.
tout à la nature et fort peu à la grâce. Inutile de réfuter cette allégation; toute classique qu'elle est dans l'Université, ce n'est que l'écho docile et irréfléchi des prétentions jansénistes à l'orthodoxie. Les Jésuites maintenaient le surnaturel catholique; c'en était assez pour que les philosophes les comprissent dans la haine dont ils enveloppaient la religion révélée. Seulement les Jésuites, dans leur affirmation du surnaturel, gardaient une mesure qu'ignoraient leurs adversaires. Ils ne maudissaient pas la nature. Ils avaient pour eux la largeur d'esprit; on leur savait gré d'aimer les sciences et les lettres, tout en leur reprochant de ne pas assez les aimer pour elles-mêmes et de les transformer en arme d'apostolat.
Les folies de Saint-Médard, les convulsions, les extases hystériques, étaient le fait de leurs adversaires. Les jansénistes, aux yeux des philosophes, passaient pour des fous, des exaltés, intrigants, remuants, intolérants, implacables dans leur haine, et poussant leur fanatisme de secte jusqu'à de vraies aliénations mentales. De part et d'autre, les philosophes trouvaient un obstacle à briser. Que le coup partit des Jésuites ou des Médardiens, du Journal de Trévoux ou des Nouvelles ecclésiastiques, dès qu'on les attaquait, ils criaient au fanatisme. Fanatisme, entendez conviction religieuse agissante et prosélytisme.
Après cela, l'on peut dire avec quelque vraisemblance que, s'ils avaient peut-être plus de mépris foncier pour les jansénistes, ils avaient plus de haine profonde contre les Jésuites. Mais tout se fondait en un suprême dédain à l'égard du christianisme, quel qu'il fût.
Le dédain, c'était déjà au xvir siècle l'attitude de Saint-Evremond, on de leurs ancêtres authentiques. On connaît sa fameuse Conversation du Père Canaye et du maréchal dfHocquincourt, dont Sainte-Beuve, non sans forte exagération, disait qu'elle peut passer pour une dix-neuvième Provinciale. Ce n'est qu'une assez grosse charge, avec plaisanteries de corps de garde, sur un Jésuite qu'il fait plus sot que nature, et qui, en réalité, fut un religieux très méritant (1).
On voit ce Père, vrai collègue du Jésuite de Pascal, qui, naïvement, se réjouit de ce que d'Hocquincourt, passé aux jansénistes par boutade, revient aux Jésuites par dépit de libertin. Il le félicite de croire sans raison, comme un enfant, comme un pauvre d'esprit, et finit dans un dernier moment d'épanchement par dire à Saint-Evremond, son ancien élève : « Quelle folie de croire que nous nous haïssons (Jésuites et jansénistes) pour ne penser pas la même chose sur la grâce ! Ce n'est ni la grâce, ni les cinq propositions qui nous ont mis mal ensemble; la jalousie de gouverner les consciences a tout fait. Les jansénistes nous ont trouvés en possession du gouvernement, et ils ont voulu nous en tirer. Pour parvenir à leurs fins, ils se sont servis de moyens tout contraires aux nôtres. Nous employons la
(1) Le Père Canaye fut presque toute sa vie aumônier militaire. A 70 ans, il suivait encore les armées sur les champs de bataille. Quand en 1658, Dunkerque fut enlevé aux Espagnols et cédé pour quatre ans aux Anglais, Mazarin exigea que le Père y restât pour défendre le catholicisme, avec le titre de rerum catholicarum moderator. (Cretineau-Joly, t. IV, ch. 3, p. 303),
douceur et l'indulgence, ils affectent l'austérité, etc., etc. Je vous parle tout autrement que je ne parlerais à M. le Maréchal. J'étais purement jésuite avec lui et j'ai la franchise d'un homme de guerre avec vous. »
Tournez la page, vous trouverez un janséniste qui fait écho. Toute cette gueite, dit-il, n'est doctrinale que pour le gros public. Au fond, simple rivalité de confessionnaux.
La plaisanterie est facile et lourde. Ce n'est plus Pascal, ce n'est pas encore Voltaire. Je me trompe, c'est déjà Voltaire, au moins par ce parti pris de ne voir dans les luttes religieuses qu'intolérance égoïste et sottise.
Passons donc aux philosophes.
Et d'abord leur père à tous, Pierre Bayle.
Ce paisible et impertubable sceptique, qui fut tour à tour, et avec la même conviction, protestant, catholique, encore protestant, et enfin athée, dès 1680, alors que Bossuet était dans toute sa gloire, commençait à jouer son rôle « d'assembleur de nuages ». Sous couleur de corriger, compléter, critiquer les autres dictionnaires, il accumula des notes farcies de citations et de renvois, y mêla des obscénités exigées, dit-on, par le libraire, pour assurer la vente, mit le tout par ordre alphabétique, et l'on eut le Dictionnaire historique et critique (1697).
Tout y passe : ce qui a été, depuis cent cinquante ans, élaboré par les érudits de toute robe et de toute confession contre le dogme, le culte ou l'histoire du christianisme est détaillé, jeté par notes épaisses tout le long de deux in-folio. Quelle que soit l'opinion qu'il rencontre, il expose le pour et le contre, sans système apparent, sans théorie, sans autre préjugé que la défiance a priori pour tout ce qui a été dit, cru, affirmé. Et tant pis si, après l'avoir lu, le catholique est tenté de conclure dans le sens hétérodoxe; tant pis si le protestant est convaincu d'erreur et d'inconséquence. Lui va toujours son chemin, ne concluant sur rien, mais partout soulevant le doute.
C'est là, dans ce répertoire massif, que, sans assez le dire, les démolisseurs du xvme siècle, puisèrent leur érudition philosophique, théologique, philologique, historique. « Avec l'indigeste, substantielle et copieuse pâte que leur fournissait Bayle, ils firent ce qu'on appela en ce temps-là « les petits pâtés chauds de Berlin » ; ils découpèrent dans les effrayants et peu maniables in-folio de petits livres portatifs, amusants, lus de tout le monde » (i).
Les Jésuites, — ses anciens maîtres au temps où il était catholique, — devaient plus d'une fois se trouver sur son chemin. Il les traite ni mieux ni plus mal que le reste de l'humanité. Leur histoire, les polémiques sans cesse allumées autour d'eux, ne sont-elles pas un argument péremptoire en faveur de sa thèse, le seul
(1) Lan son, Histoire de la LiUératvre française, p. 629-630.
principe solide du philosophe, à savoir que les hommes sont d'une facilité prodigieuse à tout croire?
Eux aussi les Jésuites ont parfois été crédules, et il sait le leur faire voir; mais à leur égard, le monde a été d'une naïveté qui passe toute permission.
« Ils peuvent dire, écrit-il, que bien des gens les condamnent par prévention... Il est certain que tout ce qu'on a publié contre eux est cru avec une égale certitude à peu près par leurs ennemis, tant catholiques que protestants. Il est même vrai qu'on en renouvelle l'accusation toutes les fois que l'occasion s'en présente dans quelque livre nouveau. Cependant ceux qui examinent avec quelque équité les apologies innombrables que les Jésuites ont publiées, y trouvent à l'égard de certains faits d'assez bonnes justifications... »
Il admet donc, au moins en général, la fausseté des grosses calomnies courantes. Mais en même temps il constate l'inutilité pratique des apologies. Voyez en effet quel compte les pamphlétaires tiennent des réfutations qu'on leur oppose. Bayle apporte deux exemples récents.
Un pamphlétaire raconte sur les Jésuites une histoire absurde. Est-elle vraie? Est-elle fausse? Mais là n'est pas la question. « Quoi qu'il en soit, conclut le libelle, que l'historiette soit une histoire ou une fable, on sait ce qu'ils savent faire et c'est assez pour rendre la chose vraisemblable ». Autre spécimen d'entêtement dans la calomnie : les Jésuites sont accusés d'avoir voulu empoisonner l'Empereur. Encore une fois, est-ce vrai? est-ce faux? Cette histoire, « on ne la donne pas pour vraie, et même, pour tout dire on n'a pas
grande disposition à la croire; mais quelque fausse qu'elle puisse être, jamais les Jésuites n'empêcheront qu'elle ne paraisse vraisemblable à cause du caractère de la Société qui est connue de toute la terre ». Suivent plusieurs remarques qui tendent à persuader aux lecteurs que cette histoire de Vienne est certaine; et puis : « Gela peut donc être faux, mais jamais on ne cessera de le regarder comme probable, vu la conduite ordinaire des bons Pères, etc. ».
Bayle arrête la citation, et c'est heureux, car il n'y a pas de raison pour ne pas recommencer la même critique de bascule. Pour lui, il se contente d'avertir « ces Messieurs » les Jésuites, qu'ils auront beau faire, les préventions qui régnent contre eux sont telles que leurs apologies ne désabuseront jamais le monde. Ils se taisent depuis quelque temps, ils laissent passer le flot des calomnies sans les réfuter, ils savent même en tirer parti, en quoi ils sont fort sages (i).
Il se tourne ailleurs vers leurs adversaires. Qu'ils tâchent donc d'être plus adroits. Et voici, à propos de Bellarmin et des charges sottes portées contre ce grand homme, de menus avis fort piquants.
« C'est chose remarquable, dit-il, qu'y ayant une infinité de personnes possédées d'une démangeaison insurmontable de publier des satires, il y en ait si peu qui sachent l'art de les bien empoisonner ». D'où trois règles : 1° n'avancer rien qu'on ne puisse prouver; 2° s'abstenir des accusations trop faciles à détruire;
(1) Article, Loyola, Q.
3° ne pas s'obstiner à reprendre ce qui a déjà été réfuté. Et il ajoute un quatrième conseil, ne pas y mettre de passion (1).
Un homme qui, lui, ne devait point mettre de passion à la polémique — il n'en mettait à rien, — et que Bayle eût certainement goûté en le critiquant, s'il l'eût connu, ce fut Montesquieu, Mais faut-il mettre Montesquieu au rang des philosophes adversaires des Jésuites? Il eut des amis parmi les Jésuites, et par exemple ce Père Gastel, célèbre en son temps pour ses théories scientifiques parfois aventureuses. Montesquieu lui avait confié l'éducation de son fils, et le pria de corriger le texte des Considérations (2). En somme cependant les Jésuites lui sont peu sympathiques.
Dans ses Pensées diverses, il prétend les redouter : « J'ai peur des Jésuites. Si j'offense quelque grand, il m'oubliera, je l'oublierai : je passerai dans une autre province, dans un autre royaume; mais si j'offense les Jésuites à Rome, je les trouverai à Paris. Partout ils m'environnent; la coutume qu'ils ont de s'écrire sans cesse entretient leurs inimitiés ». Mais là s'arrête son antipathie. Homme du monde, craignant infiniment la grimace, Fantijésuitisme est un ridicule qu'il ne pouvait se donner. Il lui en a pris juste ce qu'il fallait pour écrire, dans ses Lettres persanes, quelques tirades plaisantes et superficielles.
(1) Art. Bellarmin. E.
(2) Sommervogel, au mot Castcl.
Et par exemple il dit son mot sur les casuistes. Il n'est pas très neuf quand il les représente tout occupés à donner un tour excusable aux actions les plus équivoques. Mais on peut trouver drôle l'invention de son médecin, qui, ayant vu toute une famille dormir à la lecture d'un livre ascétique, s'avise de transformer les bibliothèques en pharmacies, les oraisons funèbres en vomitifs, les interminables périodes du Père Maimbourg en remèdes contre l'asthme, Aristote et les théologiens en tisane purgative. Voici maintenant les casuistes. « Lenitivum : recipe Molinae anodyni chartas duas ; Escobaris relaxativi paginas sex; Vasquii emollientis folium unum; infunde in aquae communis libras iij9 ad consumptionem dimidiae partis colentur et exprimantur; et in expressione dissolve Banni detersivi et Tamburini abluentis folia iij. Fiat clyster. » C'est Pascal traduit par M. Purgon (i). Mais c'est déjà Voltaire aussi avec son égal dédain pour tous les partis.
Dans ses grandes œuvres, il n'a guère l'occasion de parler des Jésuites. Au livre IV de YEsprit des Lois cependant, il consacre à leurs missions de Paraguay une de ces pages tout-à-fait caractéristiques de son genre, qu'on ne sait par quel bout prendre, et où de beaux et sincères éloges encadrent de discrètes épigrammes (2).
(1) Lettres, CXLIII, cfr, LVII.
(2) Livre IV, ch. VI. « De quelques institutions des grées.
« La Société qui regarde le plaisir de commander comme le seul * bien de la vie... son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui l'écoutent que ceux qui la prêchent... ».
Enfin nous arrivons à Voltaire.
Voltaire est le véritable élève de Bayle. Il en a le scepticisme irréligieux avec l'esprit en plus, et une forme de passion que le maître n'eût peut-être pas désavouée, moins emportée que nerveuse et laissant toujours à l'intelligence sa lucidité.
Voltaire sait toujours ce qu'il fait.
L'histoire de ses rapports avec les Jésuites n'apprend pas grand chose de nouveau sur le personnage : on y voit seulement qu'il ne se piquait ni de constance ni de franchise. Ses lettres ostensibles contredisent ses lettres confidentielles. Ses ouvrages signés et avoués ne rendent pas le même son que les gros ou petits pamphlets anonymes. S'il y eut jamais opportuniste déterminé, ce fut Voltaire. Enfin, sur ce point comme sur d'autres, il y a le Voltaire d'avant l'Encyclopédie et celui d'après.
Lors de ses débuts, l'ancien élève de Louis le Grand savait très bien faire patte de velours et caresser par exemple son bon Père Porée. 11 lui écrivait : « Regardezmoi comme un fils qui vient après plusieurs années présenter à son père le fruit de ses travaux dans un art qu'il a appris autrefois de lui. Si la Henriade vous plaît, etc. » (1728). « Adieu, mon cher et Révérend Père, je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous dois, et que ceux qui ont
été élevés par vous ne vous conservent pas toujours » (1730)... « Je vous devais Mçrope... Il s'en faut bien que l'ouvrage soit digne d'être présenté; je ne vous l'ai fait lire que pour le corriger, etc. » (1739).
11 est vrai que, en ce temps-là, les Jésuites comptaient encore un peu à la cour et que Voltaire avait parfois besoin d'eux.
En 1746, il veut forcer les portes de l'Académie. 11 a contre lui les Jansénistes. Donc il lui faut à tout le moins la neutralité des Jésuites. Et le voilà qui recommence ses petites comédies patelines. Il se pare à leurs yeux de la fameuse lettre de Benoit XIV, réponse diplomatique à sa dédicace de Mahomet. Il renie les Lettres philosophiques, auxquelles « il n'a aucune part », qu' « il condamne sincèrement ». Il attaque les Jansénistes. Ç écrit au recteur de Louis le Grand, le Père de la Tour, une lettre qui sera imprimée et lue partout.
« Qu'on mette en comparaison, lui dit le bon apôtre, les Lettres Provinciales et les Sermons de Bourdaloue; on apprendra dans les premières Fart de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles; celui d'insulter avec éloquence; on apprendra avec le Père Bourdaloue, etc. etc. Pendant des années, j'ai vécu dans leurs maisons (des Jésuites), et qu'ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, etc. J'en atteste des milliers d'hommes élevés par eux comme moi... A l'égard de l'autre libelle de Hollande qui me reproche d'être attaché aux Jésuites, je suis bien loin de lui répondre
— iOi —
comme à l'autre : Vous êtes un calomniateur; je lui dirai au contraire : Vous dites la vérité... Depuis quand veuton qu'on soit sans reconnaissance pour ses maîtres? Quoi! il sera dans la nature de l'homme de revoir avec plaisir une maison où Ton est né, etc. », et ainsi de suite pendant plusieurs pages. Le besoin le rend éloquent (1).
Cette grande amitié proclamée à son de trompe, j'aime à croire que les Jésuites n'y crurent pas outre mesure. Au fond, il ne tenait pas autrement à eux, et c'est d'un cœur léger que, dans son Siècle de Louis XIV publié en 1752, mais préparé depuis vingt ans, il les renvoie, dos à dos, avec les jansénistes. Ce qui lui déplaît dans leurs controverses, ce qui lui déplaira toujours, c'est la lutte pour les idées, qui, à ses yeux, ne peut être que fanatisme. Il consacre aux Provinciales quelques lignes célèbres, et, en somme assez justes, quoique superficielles (2).
Mais il s'étend sur le Père le Tellier, et réédite toutes les accusations courantes, de violence, de rancune, de jalousie, de mensonge; il consacre un chapitre entier, le dernier, aux cérémonies chinoises, conflit dans lequel il ne voit que puérilité, et encore, et toujours le
(1) 17 fév. 1746.
(2) « Tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la Société des opinions extravagantes de plusieurs Jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et franciscains. Mais c'était aux seuls Jésuites qu'on en voulait. On tâchait dans ces lettres de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs, etc.; mais il ne s'agissait que d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public. » Ch. XXXVII.
fanatisme. Même point de vue dans Y Essai sur les mœurs (1753, 1758) (1).
Nous sommes déjà loin de la lettre au Père de la Tour. Mais nous sommes aussi à quelque distance des jansénistes et des protestants. Voltaire accepte, mais il atténue leurs accusations. Il veut bien admettre que si les Jésuites ont commis des crimes — et ils en ont commis, — ce n'a pas été en vertu d'un plan concerté et général. Il ne donrife donc pas trop dans les outrances des autres ennemis de la Société. Evidemment l'antijésuitisme à la mode lui semble ridicule. C'est une forme comme une autre du fanatisme, et, à aucun prix, Voltaire ne veut être fanatique. S'il s'en prend aux Jésuites, c'est au nom de cet idéal terre à terre de bon sens bourgeois qui domine toute sa philosophie, et qui le rend si fermé à tout ce qui est combat pour les idées, ou prosélytisme de la foi. Du reste, s'il souhaite leur destruction, à quoi bon tant se remuer? D'autres prennent la peine de faire toute la grosse besogne, et il n'y a qu'à regarder.
Aussi, lorsque vers 1760 commencera la guerre d'extermination, et que les pamphlets pulluleront, on pourra remarquer que Voltaire n'est pas des plus ardents contre les victimes. Il accepte, ou fait semblant d'accepter, les histoires livrées au public, mais sa part dans la polémique se réduit à deux ou trois petites facéties, anonymes bien entendu.
1760. Lettre de Charles Gouju à ses frères, d'où il
(1) Cb. CXXXIX, CXLII, CLIV, CXCV, etc.
conste que le Père Le Tellier ne croyait pas en Jésus- Christ, sans quoi il n'aurait pas froidement commis tant de crimes, et spécialement tant de faux en écritures ; que Malagrida (le missionnaire tenu alors en prison par Pombal) est un assassin, et que tout cela n'est pas une raison pour ne pas croire en Dieu.
1760. Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du Jésuite Berthier, suivi de la Relation du voyage du Frère Garassise9 neveu du Frère Garasse, successeur du Frère Berthier, et ce qui s'ensuit, en attendant ce qui s'ensuivra. On y apprend que ce qui damne les Jésuites ce n'est ni la luxure, ni la gourmandise, ni l'envie, ni la paresse, mais l'orgueil; et encore, que les Jésuites ont toujours été des assassins, et qu'en France, pour le moment, ils assassinent le public avec leur Journal de Trévoux.
Ce n'était pas encore bien méchant. Voltaire se grisait de ses propres drôleries, et quand il parle de Frère Guignard, de Frère Varade, de Frère Garnet, de Frère Oldcorn, de Frère Girard, de Frère Malagrida, tous régicides, ces régicides l'amusent trop pour qu'on le prenne au sérieux (1).
Feuilletons sa correspondance aux années que remplit la destruction des Jésuites. Croit-il, ne croit-il pas aux
(1) A quoi il faut ajouter quelques articles du Dictionnaire Philosophique, 1764, par exemple celui sur Ignace de Loyola, où le fondateur de la Compagnie est présenté comme un simple fou, sur François Xavier, où le grand missionnaire est transformé en exalte incapable de tenir en place, etc.
horreurs que Ton colporte? En tout cas, il les enregistre, comme il a toujours enregistré les folies humaines, avec une colère satisfaite et moqueuse?
Depuis quelque temps, la campagne de Pombal — un ministre philosophe mais qui allait un peu vite — est engagée à fond. Soudain, le roi de Portugal, Chose, comme l'appelle Voltaire, est l'objet d'une tentative d'assassinat. Vengeance d'une noble famille outragée par le prince libertin, disent les. uns; véritable crime des Jésuites, proclame Pombal; simple machination du ministre qui veut perdre ces religieux, selon une troisième version.
Quoi qu'il en soit, sincère ou non, le premier mouvement de Voltaire est de croire le ministre sur parole. Donc les Jésuites ont bien fait le coup. Et le voilà à l'affût des nouvelles, impatient quand elles se font attendre ou qu'elles ne répondent pas à sa passion. Laissons-lui la parole :
10 fév. 1759, à M. Bertrand : « Les chefs de la conspiration contre le roi ont été exécutés. Le duc d'Aveïro avant de mourir a déclaré que c'étaient les Jésuites qui l'avaient encouragea l'assassinat du roi. Ils lui ont dit que non seulement il ne commettait pas un crime, mais qu'il fesait une action méritoire. Ils ont fait des neuvaines avec l'exposition du Saint Sacrement pour le succès de l'assassinat. Les auteurs de ces conseils sont, suivant la déposition du duc d'Aveïro, un Jésuite italien, un du Brésil, le feu Provincial, les anciens confesseurs du roi et de la famille royale, le Père Malagrida et le Père ïrance tous cordons bleus de l'Ordre ». Résumé
exact des nouvelles courantes. Voltaire ne dit pas, ou ne sait pas que, ces dépositions arrachées au duc d'Aveïro par la torture, avaient ensuite été rétractées.
26 mars, à M. Bertrand : « Point de nouvelles aujourd'hui du Portugal. Point de Jésuite de pendu, la justice est lente ».
15 avril, à Mme de Fontaine : « Les nouvelles varient sur la conspiration sainte du Portugal : nous ne savons encore si nous mangeons du Jésuite, ou si les Jésuites nous mangeront ».
29 juin, à Gideville : « Que dites-vous du Révérend Père Poignardini (Malagrida), qu'on prétend avoir été loyalement brûlé à Lisbonne? Malheureusement ces nouvelles viennent des jansénistes. Qu'on les brûle ou qu'on les canonise, peu m'importe à moi, patriarche, qui ne connais plus que mes troupeaux ».
Oui, peu lui importait, dès lors qu'il n'y avait pas profit pour lui à protester très haut contre ces iniquités judiciaires. Continuons.
23 sept., à M. Vernes : « Quelques curieux disent que les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus-Christ ont empoisonné le roi d'Espagne, et prétendent en avoir des preuves, ipsi viderint. Tout le monde crie dans les rues à Paris : Mangeons du Jésuite! mangeons du Jésuite. C'est dommage que ces paroles soient tirés d'un livre détestable (quelque livre janséniste) qui semble supposer te péché originel, etc. »
24 oct., à d'Argental : « On m'écrivait que le Chose de Portugal..., avait envoyé tous les Jésuites à l'abbé Rezzonico (Clément XIII), et en gardait seulement vingt-
huit pour les pendre : mais ces bonnes nouvelles ne se confirment pas » .
26 nov., à Mme (TEpinai : « La mort et l'apparition du Frère Berthier, si je ne mourais pas de misère, me feraient mourir de rire. Il m'a paru pourtant qu'il y a un peu de gros sel dans la première partie (n'oublions pas que le factum est de lui) mais tout est bon pour les Jésuites, et on peut leur jeter tout à la tête, jusqu'à des oranges de Portugal pourvu qu'elles ne coûtent pas trop cher».
3 déc, à Mme du Deffand : « Lisez les gazettes, tout y est surprenant comme dans un roman. On y voit des vaisseaux chargés de Jésuites, et on ne se lasse point d'admirer qu'ils ne soient encore chassés que d'un seul royaume; on y voit les Français battus dans les quatre parties du monde, etc. ».
26 avril 1760, à Thiériot : « Il faudrait faire travailler aux grand chemins tous ces animaux là, Jésuites, jansénistes, avec un collier de fer au cou, et qu'on donnât l'intendance à quelque brave et honnête déiste, bon serviteur de Dieu et du roi. Vous me demandez pourquoi je veux faire travailler ainsi Jésuites et jansénistes, c'est que je fais actuellement une belle terrasse sur le grand chemin de Lyon et que je manque d'ouvriers ».
« On dit qu'on a roué le Révérend Père Malagrida : Dieu soit béni! » Mais un seul, c'est peu. On parle bien de trois Jésuites brûlés, de vingt, de vingt-deux même pendus à Lisbonne. « C'est quelque chose; ce sont là des nouvelles bien consolantes », et qui lui feraient presque oublier la perte de Pondichéry ; mais s'il « n'est
pas fâché qu'on ait brûlé le Père Malagrida, il plaint fort une demi-douzaine de juifs qui ont été grillés en même temps ».
Après l'attentat de Damiens, 26 octobre 1761, lettre au marquis d'Argens :
« Les convulsionnaires et les Jésuites ont montré toute leur turpitude et toute leur horreur. Il est certain que la fureur et l'atrocité janséniste aura dirigé la cervelle et la main de ce monstre de Damiens. Les Jésuites ont assassiné le roi de Portugal. Banqueroutiers et condamnés en France, parricides et brûlés à Lisbonne, voilà nos maîtres ! »
Voltaire y croit donc à toutes ces histoires de crimes jésuitiques! Laissez passer quelques semaines, il n'y croit plus :
« L'inquisition — c'est l'inquisition de Pombal — a trouvé le moyen d'inspirer de la compassion pour les Jésuites. J'aimerais mieux être né nègre que Portugais. Eh ! misérables! si Malagrida a trempé dans l'assassinat du roi. pourquoi n'avez-vous pas osé l'interroger, le confronter, le juger, le condamner? Si vous êtes assez lâches, assez imbéciles pour n'oser juger un parricide, pourquoi vous déshonorez- vous en le fesant condamner pour des fariboles? » (1). Le bon sens a repris le dessus et l'histoire n'a qu'à enregistrer le jugement de Voltaire.
Apres les aifaires de Portugal, celles de France.
Les jansénistes parlementaires poursuivent leur œuvre de proscription. Les philosophes, Voltaire en
(1) Au duc de Richelieu, 27 novembre 1761.
tête, sont par derrière qui les encouragent, tout prêts à entrer eux-mêmes en scène quand le moment sera venu. Leurs sentiments intimes éclatent à chaque page de leur correspondance. Les Jésuites sont un prétexte, c'est à l'Eglise qu'on en veut.
Le Chalotais a publié son compte-rendu et en a fait hommage au patriarche. C'était bien le moins. Voltaire le remercie. « Voilà, dit-il, le seul ouvrage philosophique qui soit jamais sorti du barreau ». Et il espère qu'après « avoir purgé la France des Jésuites on sentira combien il est honteux d'être soumis à la puissance ridicule qui les a établis ». — Cette puissance ridicule est l'Eglise Romaine.
« Vous avez, lui dit-il encore, rendu à la nation un service essentiel en l'éclairant sur les Jésuites. Vous avez démontré que des émissaires du Pape, étrangers dans leur patrie, n'étaient pas faits pour instruire notre jeunesse »... Voltaire donnant une leçon de patriotisme ! Mais où sont les lettres au Père Porée? Enfin les Jésuites partis, c'est, dans le pied, une épine de moins. Tout n'est pas fait cependant. « Gare qu'un jour les jansénistes ne fassent autant de mal que les Jésuites en ont fait! Que me servirait d'être délivré des renards si on me livrait aux loups? » (i).
Ainsi tout sera pour le mieux : aujourd'hui les uns, demain les autres. Agacé de les voir toujours aux prises, il voudrait, par manière de conciliation suprême qu'on envoyât chaque Jésuite dans le fond de la mer avec un
(1) 17 mai 1762, 11 juillet, 3 novembre.
janséniste au cou, « comme autrefois, dans certaines occasions, on y jetait des singes et des chats liés ensemble dans un sac » (1); ou encore qu'on « étranglât le dernier Jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ». La plaisanterie lui plaît, car il y revient avec des variantes : « On accable les Jésuites, et on fait bien, écrivait-il en 1751 ; mais on laisse dormir les jansénistes et on fait mal; il faudrait, pour saisir un juste milieu, étrangler Fauteur des Nouvelles Ecclésiastiques avec les boyaux du Frère Berthier » (2).
Voltaire vieillit; ses accès de férocité nerveuse se multiplient. On ne sait trop s'il rage ou s'il s'amuse. Les deux sans doute à la fois. Il y a un certain Père Aubert qui, sur la place de Colmar, a osé faire brûler les œuvres de Bayle. Mauvais présage pour les œuvres de Voltaire. Aubert est mort depuis. « Ne sauriez-vous point où cet Aubert est enterré? Il faudrait au moins exhumer et pendre son cadavre. Il faut espérer que la philosophie reprendra un peu le dessus » (3).
Né le prenons pas trop au tragique. Ordinairement, il est plus humain. Il eût voulu tout à l'heure avoir Jésuites et jansénistes pour terrassiers. Maintenant que les Jésuites sont dispersés, il y aurait moyen de leur venir en aide. « J'ai besoin de deux ou trois. bouviers dans ma terre : si vous pouvez m'envoyer le Père Kroust et deux de ses compagnons, je leur donnerai de bons
(1) A Chabanon, 27 décembre 1765.
(2) 8 août 1751, à Lekain; 8 mai 1761, à d'Alembert; 11 mai, à Helvetius.
(3) 29 déc. 1764, à M. Dupont.
gages; et si, au lieu du métier de bouvier, ils veulent servir de bœuf, cela sera égal. Je trouve le Parlement très avisé d'avoir su enfin employer les gens aux fonctions qui leur conviennent ».
Il a fait mieux et, comme pour montrer à ses amis, les autres philosophes, qu'il y a de l'excès dans leur fureur antijésuitique, et se moquer d'eux tout aussi bien que des autres, il n'est pas fâché de rappeler qu'il a recueilli chez lui deux Jésuites, « dont l'un, dit-il, est mon aumônier — l'aumônier de Voltaire ! — et l'autre demeure dans un de mes petits domaines ». Il était prêt le brave homme, à prendre pour domestique un Jésuite portugais, sans crainte d'être par lui empoisonné. Mais Mme Denis avait peur... (1).
Un sentiment domine et surnage au milieu de ces contradictions, le mépris. Sous des formes diverses, son anti-jésuitisme, son anti-jansénisme, son anti-christia-^ nisme, tout se résout en cette formule : « Rendons au moins ces perturbateurs du repos public ridicules aux yeux des honnêtes gens; tous le moines une fois abolis » ou discrédités, « l'erreur (c'est la révélation) est exposée au mépris universel » (2).
Veut-on maintenant savoir le fond de sa pensée? En somme elle n'a guère varié. Jésuites ou jansénistes, molinistes ou convulsionnaires. tout cela lui est assez indiiférent, pourvu qu'on écrase Finf.... Car l'Eglise c'est le fanatisme. De tous les gens d'église les plus fana-
(1) A Bernis, 27 juin 1764.
(2) Maynard, Voltaire, t. II, p. 42i.
tiques sont encore les jansénistes. Les Jésuites viennent ensuite. Il a à se plaindre d'eux aussi. Il leur sait gré d'aimer les sciences et les lettres. Mais pourquoi s'avisent-ils de l'attaquer? Le Journal de Trévoux est aux Jésuites. Le Père Berthier est Jésuite. Jésuites encore Nonotte et Patouillet, qui ont un si joli nom ! Et voilà pourquoi, à certaines heures, il voudrait, tous, les envoyer pendre ou noyer.
Puis il se ravise. Le bon sens pratique a le dernier mot, et je crois bien qu'aux heures de calme, il ne rabattait rien de ce qu'il déclarait en 1762 dans son opuscule Balance égale.
« Non, tout bien considéré, ne détruisons rien. Dans nn état philosophique bien constitué, Molinistes et autres ont leur utilité.
<( On veut empêcher, dit-il, les Pères nommés Jésuites d'enseigner la jeunesse, et de remplir les vues de nos rois qui les ont admis à cette fonction. Les raisons que l'on apporte pour les exclure sont :
1° (une ignominie).
2° que plusieurs ont été d'ennuyeux écrivains.
3° que les Pères Jésuites, depuis leur fondation, ont excité des troubles en Europe, en Asie et en Amérique, et que, s'ils n'ont pas fait de mal en Afrique, c'est qu'ils n'y ont pas été. »
Suivent les éternelles accusations de régicide, l'histoire du Père Le Tellier, etc. ; douze numéros en tout.
Voltaire admet cela, et il ajoute : « Toutes ces raisons dûment pesées, nous concluons à garder les Jésuites, parce que, entre autres utilités, ils font la concurrence
à l'Université, et que l'émulation est une bonne chose; que, s'ils ont été régicides, ils ne le sont plus; que, s'ils contreviennent aux lois, on n'a qu'à les mettre au carcan, les envoyer aux galères ou les pendre selon les cas. Qu'on tienne donc la balance égale entre jansénistes et Jésuites.
« Il faut encourager et réprimer toutes les Compagnies, et contenir l'Université par les Jésuites, et les Jésuites par l'Université ».
C'est bien là sa pensée de derrière la tète, aux jours de réflexion : il la redit, le 14 avril 1764, à d'Alembert : « Vous serez les esclaves de l'Université avant deux ans. Les Jésuites étaient nécessaires. Ils faisaient diversion. On se moquait d'eux, et on va être écrasé par des pédants qui n'inspireront que l'indignation ».
Conclusion : gardons tout. Ces ennemis qui se battent entre eux ont leur utilité. Jésuites et convulsionnaires peuvent servir. Les uns sont des serpents, les autres sont des ours; mais « on fait de bons bouillons de vipères, et les ours fournissent des manchons » (1).
On comprend après cela que les amis de Voltaire le trouvassent un peu froid.. D'Alembert ne se fait pas faute de le lui reprocher.
(1) Facéties, Balance égale, cfr. Faguet. La politique comparée de Montesquieu et Voltaire, p. 29 et suiv... Il est intéressant de
Chez le philosophe géomètre, point de ces fluctuations de surface qui trahissent l'homme nerveux, livré aux impressions du jour et de l'heure. Elève des jansénistes, il s'était vite détaché de ses maîtres. Les fureurs de polémique autour de la Bulle Unigenitus, les convulsions de Saint-Médard, le tombeau du diacre Paris, et le reste, répugnaient à son esprit sec et froid. La secte avait voulu l'enrôler, faire de ce brillant élève un disciple, ennemi des Jésuites; on dépassa le but, et d'Alembert, fixé dans l'incrédulité agissante et combative, devint également hostile aux deux partis.
Ouvrons sa correspondance. Ce n'est plus le style léger de Voltaire ; ce ne sont plus les boutades drolatiques où le patriarche se fait plus féroce que nature. Avec plus de méthode et de calme, c'est le même souverain mépris, cachant une haine plus profonde. Citons quelques passages.
8 septembre 1761. « Le Parlement se bat à outrance avec les Jésuites, et Paris en est encore plus occupé que de la guerre d'Allemagne; et moi qui n'aime ni les
fanatiques parlementaires, ni les fanatiques de saint Ignace, tout ce que je leur souhaite, c'est de se détruire les uns par les autres, fort tranquille d'ailleurs sur l'événement, et bien certain de me moquer de quelqu'un, quoi qu'il arrive... La philosophie touche peutêtre au moment où elle va être vengée des Jésuites, mais qui la vengera des Orner et compagnie? Pouvons-
rcmarquer que, lui aussi, Richelieu, voulait balancer Tune par l'autre l'influence des Universités et celle des Jésuites, (Testament potitique i'9 partie, cb. II, sect. 20).
nous nous flatter que la destruction de la canaille jésuitique entraînera après elle l'abolition de la canaille jaosénienne et de la canaille intolérante? »
31 mars 1762. « Je ne sais ce que deviendra la religion de Jésus; mais sa Compagnie est dans de mauvais draps. Ce que Pascal, Nicole et Arnauld n'ont pu faire, il y a apparence que trois ou quatre fanatiques absurdes et ignorés en viendront à bout : la nation fera ce coup de vigueur au dedans, dans le tempà où elle fait si peu au dehors, et on mettra dans les abrégés chronologiques futurs, à l'année 1762 : « Cette année, la France
a perdu toutes ses colonies et chassé les Jésuites »
Mais laissons les pandours détruire les troupes régulières. Quand la raison n'aura plus que les pandours à combattre, elle en aura bon marché. »
4 mai 1762. « Ecrasez l'inf...., me répétez-vous sans cesse : eh! mon Dieu! laissez-la se précipiter ellemême; elle y court plus vite que vous ne pensez. Savez-vous ce que dit Astruc? « Ce ne sont point les jansénistes qui tuent les Jésuites, c'est l'Encyclopédie, mordieu, c'est l'Encyclopédie ». Il pourrait bien en être quelque chose... Pour moi je vois tout en ce moment couleur de rose. Je vois d'ici les jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie, et l'infâme écrasée sans qu'on s'en aperçoive. »
25 sept. 1762. « Savez-vous ce qu'on me dit hier de vous? Que les Jésuites commençaient à vous faire
pitié, et que vous seriez presque tenté d'écrire en leur faveur, s'il était possible de rendre intéressants des gens que vous avez rendus si ridicules. Croyez-moi, point de faiblesse humaine, laissez la canaille janséniste et parlementaire nous défaire tranquillement de la canaille jésuitique, et n'empêchez point ces araignées de se dévorer les unes les autres. »
2 mars 1764. « Je suis si aise de les voir partir (les Jésuites), que je n'ai garde de les tirer par la manche
pour les retenir Le dernier Jésuite qui sortira du
royaume, emmènera avec lui le dernier janséniste dans le panier du coche ».
D'Alembert ne s'en tint pas à ces déclarations entre amis. Lorsque les Jésuites furent chassés de France, il écrivait son célèbre opuscule, Sur la destruction des Jésuites, par un auteur désintéressé , 1765.
La brochure fit quelque bruit : c'est, de toutes les œuvres de d'Alembert* la seule qui soit descendue jusqu'à la foule. Ceux qui se plaignirent le plus furent les jansénistes. D'Alembert ne les épargnait pas : chasser les Jésuites/ c'était bien; chasser les jansénistes eût été mieux encore. « Ce qu'il y a de plaisant, écrivait-il, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on ftii applique sur le dos les coups de bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine ».
L'opuscule est d'un homme qui se possède, et dit ce qu'il veut dire. Il sait qu'il est habile d'unir les éloges au blâme et que l'un fait passer l'autre. Il reconnaît aux Jésuites des mérites sérieux. « Aucune Société religieuse, écrit-il, ne peut se glorifier d'un aussi grand
nombre d'hommes célèbres dans les sciences et dans les lettres... Il n'est presque aucune classe d'écrivains où elle ne compte des hommes du premier mérite; elle a même eu jusqu'à de bons écrivains Français »
On dirait que d'Alembert réfute ici les assertions de son ami La Chalotais, sur l'universelle médiocrité des Jésuites. Il loue ensuite certains traits des Constitutions et, par exemple, la durée du noviciat et des années de formation qui permettent aux supérieurs de mieux connaître leurs sujets. Ajoutez « la régularité de la conduite et des mœurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère que sage; et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard ».
« Tout cela, dit M. J. Bertrand, son historien, n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle ». Je le veux bien; c'est par dessus tout d'un adversaire habile. Cette sorte de modération était un mérite en ce tempslà. Mais les grossières invraisemblances mises à part, bien peu des calomnies courantes manquent au tableau. Voici, par exemple, saint Ignace traité de fou, — Voltaire en dit bien d'autres ! — puis les rengaines usuelles, le fanatisme, les Oratoriens persécutés, la morale relâchée, les excès du Père Le Tellier; par dessus touf, l'esprit d'invasion, le besoin de gouverner l'univers sous le masque du zèle et de la religion.
Encore faut-il s'entendre sur ce que c'est qu'invraisemblance grossière. Car que dire de cette assertion : « Les Jésuites reçoivent tout le monde; ceux dont ils attendent le moins, ils en font des missionnaires ou des
martyrs?» D'où il suit que ces missionnaires et ces martyrs sont, dans l'Ordre, les ignorants, les simples, les faibles d'esprit. Un de ces faibles d'esprit, à l'en croire, aurait, vingt ans durant, travaillé chez les sauvages du Canada, sans cesse bravant la mort et les tortures, cela, sans croire en Dieu. « Vous n'avez pas idée, aurait dit cet étrange apôtre, du plaisir que l'on éprouve à se faire écouter de vingt mille hommes, et à leur persuader ce qu'on ne croit pas ». ' 11 y avait dans la mentalité des encyclopédistes une lacune énorme; ils étaient incapables de comprendre la sincérité religieuse.
* Des autres encyclopédistes et philosophes, nous n'avons rien de bien intéressant à tirer. Ce que Grimm, Galiani, Helvétius et tutti quanti ont pu dire contre les Jésuites, à ce moment critique de leur histoire, ajouterait peu de chose à ce que nous savons déjà. Quant à Diderot, le plus agissant du parti et le plus passionné, on connaît son intempérance d'imagination. Ce n'est pas lui qui, comme d'Alembert, ferait la part de l'éloge, pour mieux asséner l'épigramme. Son anti-jésuitisme, tel qu'il s'étale dans Y Encyclopédie est de nature assez grossière. Un moment, il avait voulu se faire passer pour ami des Jésuites. « Au nom de Dieu, mon Révérend Père, écrivait-il au Père Castel, à quoi pense le Père
Berthier de persécuter un honnête homme, qui n'a d'ennemis dans la société que ceux qu'il s'est faits par son attachement pour la Compagnie de Jésus, et qui, tout mécontent qu'il en doit être — le journal de Trévoux venait de l'attaquer — vient de repousser avec le dernier mépris, les armes qu'on lui offrait contre elle? (Qui cela, on? le parti janséniste, assurément. Lui aussi, Jean-Jacques affirme avoir été sollicité d'écrire contre les Jésuites). Vous le dirai-je, mon Révérend Père? Sans doute, je vous le dirai, car vous êtes un homme vrai et par conséquent disposé à prendre les autres comme tels. A peine mes deux lettres eurent-elles paru que je reçus un billet conçu en ces termes : « Si M. Diderot veut se venger des Jésuites, on a de l'argent et des mémoires à son service 11 est honnête homme, on le sait; il n'a qu'a dire, on attend sa réponse ». Cette réponse attendue, la voici : « Je saurai bien me tirer de ma querelle avec le Père Berthier sans le secours de personne. Je n'ai point d'argent et je n'en ai que faire. Quant aux mémoires que l'on m'offre je n'en pourrai faire usage qu'après les avoir très sérieusement examinés, et je n'ai pas le temps »(1).
Diderot jouait-il ici la comédie? Ne voulait-il qu'acheter la neutralité de ses anciens maîtres? Pourquoi ne pas croire à sa sincérité? C'était un homme d'impression. Il était de Langres, et la tète des Langrois, c'est lui qui le dit, ressemble à la girouette de leurs
(1) Lettre sans date mais qui dut être écrite en 1761. Edition Assézat, t. XIX, p. 425. Voir la lettre de Jean-Jacques, 28 mai 1764, à M. M., édition Lcquien, 1823. t. 18, p. 465.
maisons. Elle tourne à tout vent. Bientôt le vent tourna, et, à lire certaines pages tombées de sa plume, je me demande s'il n'a pas enfin reçu les mémoires qu'on lui offrait. C'est la pure quintessence des. pamphlets jansénistes. Lui aussi accepte tout contre les Jésuites, tout, l'assassinat et l'empoisonnement y compris. « Ils marchaient, dit-il, entre l'hypocrisie et la tyrannie, l'évangile d'une main, le poignard dans l'autre. On les a vus rampants et séducteurs, despotes et menaçants. De là ce mélange bizarre de modestie et d'arrogance, de pauvretéet de richesse, d'édification et de scandale, d'étude et de négoce, d'artifice et de violence, de fraudes et d'usurpations, etc., de vertus et de scélératesses » (1).
Tout à fait à part, il faut mettre Frédéric II. Là philosophie l'amusait; mais, politique et homme d'état, il voyait les choses par leur côté réel, et jugeait les gens d'après l'utilité qu'il en pouvait tirer. Or les Jésuites lui étaient utiles. En Silésie, conquête récente et pays catholique, ils élevaient toute la jeunesse. Pour ne pas froisser les vaincus, le roi de Prusse résolut de leur conserver leurs maîtres. Il entendait, comme il disait, en garder la graine, avec l'approbation du « bon Cordelier du Vatican ». Les accusations qu'on portait contre ces religieux lui faisaient hausser les épaules. Après cela, les Jésuites l'intéressaient peu, et sans doute, s'il l'avait
(1) Les Jésuites chassés d'Espagne. Œuvres, t. VI, p. 458. Voir l'article Jésuites t. XV, p. 273, dans Y Encyclopédie et lettre du 12 août 1762, t. XIX, p. 98.
pu, après avoir pressé l'orange, il aurait volontiers jeté Técorce (1).
En somme, dans le clan philosophe, au point de vue que nous étudions, l'on trouve un peu toutes les attitudes. Frédéric protège les Jésuites envers et contre tous, quitte à leur faire payer cher sa royale faveur. Il répond ainsi de la façon la plus efficace à toutes les accusations que l'on colporte alors et qui les représentent comme des anarchistes en surplis et bonnet carré. Pour Voltaire, tout bien examiné, qu'on les garde, qu'on les détruise, la chose lui est assez indifférente : tout dépend de son humeur et de l'état de ses nerfs; reste que la comédie jouée par d'autres ne laisse pas que d'être amusante. Diderot, c'est, à certaines heures du moins, l'anti-jésuitisme le plus crédule. Derrière lui se groupent les autres encyclopédistes de bas étage et de même esprit. Enfin d'Alembert, l'homme correct et froid, représente l'antipathie méthodique, savante, méprisante.
Mais quels qu'ils soient, les philosophes, au moins quand ils n'avaient pas le public pour confident, et qu'ils parlaient entre eux, gardaient sur les autres - adversaires de la Compagnie de Jésus un certain avantage, ils étaient francs. Les moyens pour détruire l'ennemi n'étaient pas très loyaux, ils se l'avouaient, mais la fin restait bonne et justifiait le reste. Les Jésuites devaient disparaître parce que l'Eglise était condamnée
(1) Lettres du 7 juillet 1770, à Voltaire; du 4 déc. 1772, 7 janv. 1774, 15 novembre 1774, à d'Alembert, etc,
a mourir. Bien loin de les présenter, comme faisaient les jansénistes, pour les pires ennemis intérieurs du christianisme, ils estimaient qu'ils en étaient les plus vaillants et les plus intelligents défenseurs. Si les Jésuites sont fiers de certaines pages écrites dans leur histoire par les papes ou par les saints, ils peuvent y inscrire aussi avec orgueil telles et telles lettres de d'Alembert, de Frédéric II, de Voltaire. A leur manière, elles sont la contrepartie des Provinciales,
Dans les annales de l'antijésuitisme, le rôle des philosophes n'a donc pas été d'ajouter des traits nouveaux à une caricature déjà séculaire. Ils l'ont plutôt allégée; car, Diderot mis à part, ils n'étaient point hommes d'imagination, et n'aimaient que les mensonges utiles. Ils assistèrent satisfaits au travail de destruction opéré par d'autres; ils y aidèrent en dessous, intervinrent efficacement pour donner leur coup d'épaule au moment où ils jugèrent l'édifice assez bien ruiné pour ne pouvoir plus résister à une légère poussée, et ils le virent crouler en battant des mains.