‹ Les Jésuites de la légendeChapitre 6 sur 18 · III. Extrait des assertions · texte numérisé non relu

III. Extrait des assertions

IV. Devant le Parlement. Les comptes rendus. V. La suppression (1).

Cette comédie, qui amusait si fort Voltaire et ses amis, dura quinze ans. Elle avait commencé en 1759

(1) Sur les ouvrages pour ou contre les Jésuites publiés à l'occasion de leur suppression, on trouvera l'essentiel dans Carayon, pages 456 et suivantes.

1° Etudes générales.

Comte de Saint-Priest. Histoire de la chute des Jésuites au XVIIIe siècle, Paris, 1844, 8°; (réplique de M. Paul Lamarche, Paris,

par les persécutions de Pombal. Elle se termina en 1773, quand Clément XIV supprima d'office la Compagnie de Jésus.

F. Collombet. Histoire critique et générale de la suppression des Jésuites au XVIII* siècle, Lyon, 1846, 2 in-8* (favorable).

(Cahour). Des Jésuites par un Jésuite, t. II, ch. XI, 1843-44.

Picot. Mémoires pour servir à l'hit t. ecclés. pendant le XV III* siècle, édition 1855, t. IV.

Sidney Smith, S. J. The suppression of the Society pf Jésus, articles du Month, 1902 et 1903.

Clavé. Morts ou vivants 9 Suppression et survivance de la Gomp. de Jésus, Paris, Oudin, 1902.

2° Portugal et Espagne.

Carayon. Documents inédits, Doc. I. 0. P.

Mémoires de Seb. Jos. de Carvalho et Mello, comte d'Oeyras, marquis de Pombal, 4 in-12, 1784, s. 1.

Anecdotes du ministère de Pombal, Varsovie, 1784, 8°.

Comte S. du Hamel de Breull. Un ministre philosophe, Carvalho marquis de Pombal. Revue historique, t. LIX et IX

B. Duhr, S. J. Pombal. Sein Charakler und seine Politik nach den Berichten der kaiserlichen Gesandten im geh. Staatsarchiv zu Wien, Fribourg, 1891, 142 p. — Jesuilen Fabeln (1904) ch. IX et X, sur le Paraguay.

François Rousseau. Expulsion des Jésuites en Espagne. Revue des Questions historiques, 1904, t. I, p. 113-179.

3° Franck.

Pamphlets contemporains et réponses : Extrait des assertions, etc., 4 in-12, Paris, 1762; les Comptes rendus et Arrêts des divers Parlements (1762), les Lettres pastorales et Mandements des évêques, spécialement de Mgr Christophe de Beaumont; Y Apologie générale de V Institut, par Cerutti, (voir Sommervogel, t. II, col. 1005); Il est temps de parler ou Compte rendu au public des pièces légales de M* Ripert de Montclar, etc., Anvers, 1763, par l'abbé Dazès, 2* édition, augmentée, Arles, 1764 ; du même, Compte rendu au public des Comptes rendus aux divers Parlements, etc., Paris, 1765, 2 in-8° ;

Nous serions infinis si nous voulions remuer toute la littérature qui pullula en cette occasion, Le catalogue, très incomplet du Père Carayon, comprend entre les années 1758 et 1775, plus de 370 pièces pour ou contre les Jésuites, les pièces hostiles noyant les autres dans leur masse. Rome elle-même, au temps de Clément XIV, lut inondée de libelles. On y reproduisait, comme découvertes toutes récentes, les calomnies vieilles de deux siècles. Des religieux se mirent de la partie. Il y

Réponse au livre intitulé : Extrait des assertions, etc., 1763, 3 in-4° (par le Père N. Grou, — Sommervogel, t. III, col. 1870).

À. Carayon. Notes historiques sur les Parlements et les Jésuites au XVI II* siècle, Poitiers, Oudin, 1867, 8°, p. clxxii. — Documents inédits, Doc. H. N.

E. Regnault. Christophe de Beaumont, 2 in-8°, Paris, 1882.

F. Rocquain. L'esprit révolutionnaire avant la Révolution, 8°, Paris, 1878.

G. Desdevises du Dézert. L'expulsion des Jésuites (Revue des Cours et Conférences, 10 mai 1906).

R. Duhr, op. cit., p. 631. (P. Lavalette).

4° Rome.

Carayon, Documents inédits, Doc. Q.

Theiner. Histoire du pontificat de Clément XIV..... Trad. Paul de Geslin, Bruxelles, 1853, 4 in-12.

Crétineau-Joly. Lettre au Père Aug. Theiner, Bruxelles, 1853, in-12 ; Polémique sur le Pape Clément XIV. Lettre au Père Aug. Theiner... Liège, 1853, in-12.

(Terwecoren). Contradictions historiques du Père Aug. Theiner, Bruxelles, 1853, in-18. (Précis historiques).

Maynard. Des éludes et de renseignement des Jésuites à Vèpoque de leur suppression, Paris, 1853, in-8°.

Ravignan, S. J. Clément XIII et Clément XIV, 2 in-8°, Paris, 1856.

Masson. Le cardinal de Bernis, 8°, Paris, 1884.

B. Duhr. Jesuiten Fabeln, 1904, ch. IV (mort de Clément XIV), ch. XIV, la suppression.

eut même un journal manuscrit, qui paraissait deux fois la semaine, intitulé Anecdotes jésuitiques, et qu'on lisait au Vatican. Un plaisant composait sur la Compagnie mourante une parodie de la messe de Requiem (1).

Mais personne alors n'égala en activité Pombal et ses agents. Des légendes nouvelles se firent jour. Pourquoi les Jésuites du Paraguay maintenaient-ils si soigneusement leurs néophytes à l'écart des Européens? Pour les préserver de la contagion des vices, disaient-ils. Non, ils étaient moins missionnaires que marchands : leurs réductions du Parana recelaient des mines d'or; voilà tout le secret. Le gouverneur de Rio-de-Janeiro, Gomez d'Andrada, avait fait cette belle découverte. On sait ce qui en advint. Un échange fut négocié entre les cours de Madrid et de Lisbonne. Pombal demandait les sept réductions de l'Uruguay, abandonnant en échange la belle colonie du Saint-Sacrement. L'Espagne, qui devait savoir à quoi s'en tenir sur les prétendues mines d'or, se hâta d'accepter. En même temps, pour laisser libre le terrain tant convoité, Pombal décida que les Indiens émigreraient. Les Jésuites furent chargés de l'odieux message. A eux de diriger la transplantation des tribus.

On devine la conséquence : obéissance des Jésuites, mais sans enthousiasme ni conviction, les Indiens à la fois irrités contre les missionnaires et contre les Portugais leurs nouveaux maîtres, la révolte des tribus, la guerre. Immédiatement les faits furent travestis. En

(1) Confession d'un Jésuite ou anecdotes historiques de la C. de j. depuis sa naissance, 152 i, jusqu'à sa destruction. Rome, 1773, 8° Voir Ca rayon, Documents inédits, Q. p. 23.

tout cela, il n'y avait qu'un coupable : l'impeccable diplomate Pombal. Mais toute l'Europe apprit bientôt que les Jésuites avaient levé une armée d'Indiens et attaqué en même temps l'Espagne et le Portugal. Du même coup on ramassa une menue folie inventée par un grand d'Espagne; et l'on ajouta qu'à la tête de leurs troupes ils avaient mis un de leurs frères coadjuteurs, Nicolas Ier, empereur des Mamelucks.

L'histoire fit le tour de l'Europe, et, comme elle était absdrde, elle eut l'honneur d'être crue. On la lisait encore en 1854 dans l'almanach de Gotha (1).

Pombal ne s'en tint pas là, et les libelles allèrent leur train. Parmi les écrivains à ses gages, il faut mettre en première ligne l'ex-capucin Norbert, devenu l'abbé Platel. Avant et après l'expulsion des Pères, puis quand leur suppression totale fut décidée, une légende prit corps qui leur attribuait tous les malheurs du Portugal depuis deux cents ans. Le seul titre d'un ouvrage paru

(i) Histoire dé Nicolas 1, roi du Paraguay et empereur des Mamelut. A saint Paul, 1756, in-12. Relaçao abbreviada de Republiea que os Religiosos Jesuitas, das Provincias de Portugal e Hespana establecerao nos Dominios Ultramarinos, etc. (avec traduction française en regard). S. 1. et a., 1757, in-12.

L'histoire de Nicolas I avait été inventée par le duc d'Albe. Journal de Chr. de Murr., t. IX, p. 222. Crétineau Joly, t. V, ch. IV. (In-12, p. 237, note). Cette fable est réfutée par le Père B. Duhr, n. 10, cf. V. Martin de Moussy. Mémoire historique sur la décadence et la ruine des missions des Jésuites dans le bassin de la Plata, Paris, 1864, p. 16. Ce prétendu empereur était un petit cacique indigène, Nicolas Languiru, corregidor de Concepcion, mort en 1756.

Notons qu'en Espagne, quand apparut le Relaçao, on s'indigna, et le livre fut brûlé par la main du bourreau. Crétineau Joly, t. V, p. 133.

en 1767, nous en donne toute la substance : Déduction chronologique et analytique. Première partie, où Von voit dans la série successive de chacun des règnes de la monarchie portugaise, depuis le gouvernement du seigneur roi D. Jean III jusqu'au gouvernement présenti les horribles ruines que la Compagnie dite de Jésus a camées dans le Portugal et toutes ses possessions, cela, en vertu d'un plan et système par elle suivi sans défaillance depuis le jour où elle entra dans ce royaume jusqu'à celui de sa proscription et expulsion, par la juste, sage et prévoyante loi du 3 septembre 1759. Edité par le docteur José de Seabra da Silva, Lisbonne, 1767, in-folio (1).

11 fallait être bien aveugle en ce temps-là pour ne pas voir que le Portugal déclinait, et cela sans remède possible. Mais à qui s'en prendre? L'on eût pu se demander si cela ne tenait pas au trop d'étendue de l'empire colonial, qui ne se peuplait qu'aux dépens de la métropole; à l'apparition dans les Indes des terribles rivaux, l'Angleterre et la Hollande; à la détestable administration des colonies dont on se

plaignait dès le temps de saint François-Xavier; au passage du Portugal sous la domination espagnole; toutes choses, dont, je pense, les Jésuites sont assez innocents. Ils ne sont pour rien dans la ruine économique et agricole de certaines provinces transformées en latifondia et exploitées par des esclaves nègres, dès les premières années du xvie siècle. Si Jean III perdit tous ses' enfants, si le roi D. Sébastien, monté à l'âge

(1) Carayon, Bibliographie, p. 486, n. 3714.

de trois ans sur le trône, était, avec de belles qualités chevaleresques, quelque peu déséquilibré (il descendait de Jeanne la Folle), s'il se lança dans ses expéditions d'Afrique, malgré les conseils de ses maîtres et directeurs, s'exposant à mourir sans laisser d'héritier mâle, les Jésuites n'y pouvaient rien. Mais à toute force, il fallait un responsable. Les Jésuites ont bon dos : on mit à leur compte, en bloc, la décadence nationale; on y ajouta de surcroît un complot contre la vie du roi Joseph Ier. Pour bien prouver qu'ils étaient coupables on brûla l'un d'entre eux, l'apostolique Père Malagrida, pour des écrits dont Pombal mieux que personne savait la provenance, et la preuve fut faite (1).

Mais laissons Rome, Lisbonne, Madrid, l'Allemagne et tenons-nous en à la France.

L'orage avait commencé l'année même où le Parlement frappait YEnqjclopédie, 1759. On eût dit que l'exécution des philosophes avait été ménagée pour faire

(t) Sur les Jésuites et don Sébastien, voir Crétineau-Joly, t. II, ch. II.

On dit encore : Ils ont introduit en Portugal l'Inquisition, et l'Inquisition a ruiné le pays. Sur quoi il suffit de remarquer que l'Inquisition existait en Portugal quand y arrivèrent saint François-Xavier et Simon Rodriguez; un de leurs ministères fut d'évangéliser les prisonniers du Saint-Office. Seulement comme Jean III était, à ce propos, en conflit avec Rome. Saint Ignace intervint et obtint un accommodement.

Cariai de San Ignacio, Madrid, 1874-89, t. 1, p. 496.

accepter l'exécution des Jésuites. Les magistrats défenseurs de la révélation, n'avaient-ils pas quelque titre à se faire aussi les défenseurs de la saine morale et des droits de la couronne?

Or en ce temps-là, les épisodes se multipliaient, qui présageaient aux Jésuites de France de mauvais jours. Leur crédit à Versailles était en baisse. Ils ne voulaient pas croire aux comédies de conversion de la Pompadour. Ils refusaient de se faire, entre le roi et sa maîtresse, les instruments d'une combinaison sacrilège qui devait concilier l'ambition de l'une avec la faiblesse et les restes de piété de l'autre. Sur quoi l'on s'étonne, intransigeance bien étrange chez ces bons Pères, si faciles, qui ne le sait? pour les passions royales (1).

Autre affaire. En 1757, 5 janvier, Damiens reprenait la tradition sinistre des régicides. Belle occasion pour remettre les Jésuites en scène. N'avait-il pas été domestique chez eux? C'en fut assez pour qu'on revint encore sur les meurtres d'Henri III et d'Henri IV. Des libelles furent aussitôt lancés. A la porte de leurs maisons on placarda des affiches qui réclamaient vengeance. Si nous en croyons les philosophes, ces attaques partaient du camp janséniste* « Je soulèverais la postérité en leur faveur, écrivait Voltaire en 1763, si je les accusais d'un crime dont l'Europe et Damiens les ont justifiés. Je ne serais qu'un vil écho des jansénistes si je parlais autrement.. » Et d'Alembert : « Ces jansénistes, si peu adroits

(1) Ces Jésuites furent le Père de Sacy que la marquise voulait prendre pour directeur, et les Pères Pérusseau et Desmarets.

d'ailleurs, mais très ardents et très acharnés, étaient venus à bout de persuader à la plus grande partie de la nation que le crime atroce dont il s'agissait était l'ouvrage des Jésuites. Cependant les réponses du criminel dans ses interrogatoires, telles quelles ont été publiées, n'étaient nullement à la charge de ces Pères » (1).

Fallait-il s'en tenir là? N'y avait-il pas moyen d'exploiter d'une façon ou d'autre l'attentat contre les Jésuites? Pourquoi ne pas mettre en cause quelqu'un de leurs théologiens? La Medulla theologiœ moralis du Jésuite Busembaum était classique. Parue en 1645, elle comptait une cinquantaine d'éditions. Le Jésuite Lacroix avait, en 1707, autour du texte primitif, amassé des gloses qui, d'un bon in-12, avaient fait deux in-folio. En 1748, saipt Alphonse de Liguori (2) en donnait une édition annotée. Que, dans un livre d'allemand, on découvrit des propositions très ultramontaines et mal sonnantes aux oreilles gallicanes et parlementaires, rien d'étonnant. Sous Louis XIV pourtant, l'ouvrage avait paru, avec l'approbation de magistrats français et privilège royal. De plus, écrit antérieurement aux censures d'Alexandre VII et d'Innocent XI, il contenait sur la question du meurtre, deux ou trois solutions trop larges. Mais depuis longtemps, on ne l'imprimait plus guère qu'avec la liste complète des condamnations pontificales. Or, cette année là, 1757, les magistrats de

(1) Voltaire, lettre du 3 mars 1763 à Damilaville. D'Alembert, Sur la destruction des Jésuites, 1765, p. $1. Rocquain, p. 202.

(2) « Le Jésuite Alphonso de Liguori » (!) Biographie universelle de Hoeffer.

Toulouse découvrirent avec horreur dans la Medulla, commentée par Lacroix la proposition suivante : « Pour défendre sa vie et l'intégrité de ses membres, on peut, fût-on fils, religieux, ou sujet, en venir à tuer ses agresseurs, père, abbé ou prince, dans le cas de nécessité ». Acette concession, l'auteur ajoute immédiatement une restriction importante, que souvent ses critiques omettent de reproduire : « A moins cependant que la mort de ce dernier ne dût être cause de grands désastres comme seraient des guerres ». On aurait lu la même chose, sans se croire obligé de crier au scandale, dans une foule de théologiens, de philosophes, de jurisconsultes. On eût trouvé même tel rigoriste comme Concina, pour la soutenir sans la restriction de Busembaum. V Encyclopédie elle-même, à l'article Défense de soi-même avait adopté le même principe (i). Quel que soit donc l'agresseur, on n'est point forcé de se laisser tuer; et tant pis pour lui, si l'agresseur est le roi Denys de Syracuse, ou Caligula, l'empereur des rixes nocturnes. Mais sous la plume d'un Jésuite, en l'an 1757, dans un livre ancien, il est vrai, mais réédité d'hier, loué sans réserve par les Jésuites du Journal de Trévoux^ augmenté d'un index par le Père Montauzan, cela était intolérable, et 1' « infâme Busembaum » fut condamné par le Parlement de Toulouse. « La réimpression de cet ouvrage, disait le réquisitoire, concourant avec l'exécrable attentat dont nous gémissons encore, est un crime de lèse-

(1) Edit. 1778. Genève t. X, p. 514, et t. XXIV, p. 813 (art. Parricide).

majesté ». Le Parlement de Paris fit chorus et le livre fut brûlé (i).

Une apologie du théologien Jésuite parut peu après. Nouvelle condamnation. Mais, il faut le dire, des gens soupçonneux se demandèrent si l'apologie en question n'était pas l'œuvre des jansénistes qui voulaient, autour de leurs ennemis, multiplier les affaires désagréables (2).

(1) Toulouse, arrêt du 9 septembre 1757; Paris, 6 décembre 1757. Les Jésuites purent jurer qu'ils n'avaient eu aucune part à la réimpression. Il suffit d'examiner les éditions de Lacroix-Busembaum, publiées à Lyon entre 1729 et 1757, pour noter une curieuse différence entre le titre et les premières feuilles d'une part, très bien imprimées, et le corps de l'ouvrage dont l'exécution est médiocre. Cela tient à ce que les Frères de Tournes, éditeurs de Lyon, s'étaient contentés d'acheter le stock d'un éditeur de Cologne ; et aux exemplaires allemands de 1706, ils avaient mis un frontispice neuf. 11 n'y avait donc pas eu de véritable réédition [A. C. Balbany]. Appel à la raison des écrits et libelles publiés par la passion contre les Jésuites de France, Bruxelles, 1762, in-12. (Sommervogel, I, col. 793).

Il y a plus ; dès 1669, les Jésuites de France réunis en congrégation provinciale, avaient supplié le Père Général Oliva, de faire supprimer cette même proposition, non comme fausse, mais comme inopportune. Le Général répondit que l'ordre avait été donné depuis longtemps. Mais l'auteur était mort sur ces entrefaites. Le livre avait déjà un tel succès qu'on le réimprimait de tous côtés. Comment forcer les éditeurs à intercaler des cartons? Du moins, dans beaucoup d'éditions, la phrase fut élaguée. Ainsi Lyon, 1671, 1672, 1676, 1682, 1686, 1691, etc.

Voir l'article Busembaum, par J. Brucker, dans le Dict. de ihêol. catholique, t. II. Cfr., Réponse au livre intitulé : Extrait des assertions, suite de la 3« partie, 4° Paris, 1765, t. IV, p. LXII et p. 386.

(2) 2 janvier 1758. Rocquain, p. 108, note 2. L'apologie en question, condamnée le 10 mars 1758, était intitulée : Lettre de N. N. au marquis N. N. Sur le supplément au nombre 41 du Messager de Modène : ou apologie de la Théologie morale des Pères Busembaum et Lacroix, Jésuites, contre les arrêts des Parlements, etc. par le Père Zacche-

Ce qui est certain, c'est qu'avec insistance, ils réclamaient les mesures de rigueur. « On ne s'étonnera jamais assez, lisait-on dans les Nouvelles Ecclésiastiques, que de tels hommes soient encore supportés en France et qu'on les y laisse jouir d'une impunité qui les enhardit toujours à de nouveaux forfaits ».

Pour qui suivait les mouvements de l'opinion ces coups inattendus étaient de mauvais augure. L'affaire Lavalette survenant deux ans après, les Jésuites étaient perdus. Ces Pères si habiles, d'après la légende, à se tirer de tous les mauvais pas, se montrèrent d'une insigne maladresse. Condamnés à Marseille, comme solidaires des fautes de leur confrère, ils en appelèrent au Parlement de Paris. C'était se jeter dans la gueule du loup (1).

ria (sic). Jésuite italien, avec la permission des Supérieurs, mdcclviii, 12°, pp. 38. Sommervogel, VIII col. 1398. Barbier, Dict. des anonymes II, 1188, 9.

(1) Les principales pièces relatives à l'affaire Lavalette sont énumérées dans Carayon, Bibliographie, n° 3453. (Cfr. 3436, 3454, 3549, 3590.

Cfr. Biographie universelle de Michaud ; Artaud de Montor, Notice hist. sur le Père A. de t., Paris, 1842, in-8°; Douarche, Etudes historiques sur la banqueroute de L., Paris, 1880; A. Duhr, op. cit., ch. 12; Adrien Artaud, Un armateur Marseillais, Georges Roux, Paris, Champion, 1890, résumé, en ce qui concerne Lav., dans E. Soullier, Les Jésuites à Marseille, Avignon, 1899, ch. XVI. Crétineau Joly, t. V, ch. IV.

Il y a trois questions distinctes dans cette affaire.

1° Lavalette a-t-il été le malhonnête homme qu'ont dépeint ses adversaires? Sur ce point,- l'étude de M. A. Artaud le justifie. Les accusations portées contre lui, trahissent, de la part des avocats, une complète ignorance des affaires commerciales. Il fut surtout desservi par les événements. Simple laïque, sa banqueroute n'eût passé que pour un malheur.

Il y avait beaucoup de jansénistes parmi les juges. Gomment ne pas saisir au vol l'occasion qui se présentait d'en finir avec le vieil ennemi? Quelqu'un eut l'idée

2° Prêtre, religieux, Jésuite, il n'avait point le droit de se livrer aux opérations qui l'ont perdu. Elles dépassaient par trop les limites permises à l'administration des biens de la mission. Il a failli et contre ses règles particulières, et contre les règles universelles du droit canon.

3° Mais ses Supérieurs n'ont-ils pas failli, eux aussi, en ne s'opposant pas au désordre? Les lignes suivantes du Révérend Père L. Ricci, général de la Compagnie, en date du 20 avril 1762, répondront à cette question. (Voir le texte latin dans le Père Duhr, p. 633, note 2). « Je n'ignore pas qu'à la Martinique, tout va mal, et au spirituel et au temporel : j'ai tout fait pour y porter remède, mais je vois tous les jours des obstacles se dresser contre lesquels se brisent et mes projets et mes entreprises. Ces dernières années, j'ai nommé deux Visiteurs ; le premier n'a pas reçu mes lettres, l'autre les a reçues au moment où il revenait en Europe. Quelques mois après, j'en ai désigné deux autres : ils ont été arrêtés par la maladie. Dieu fasse que le cinquième, que je viens d'envoyer, arrive heureusement au but. A lui comme aux autres, j'ai donné le détail des pertes spirituelles et temporelles; j'ai indiqué ce qu'il y avait à faire pour relever les ruines : vendre les terres, satisfaire les créanciers à quelque prix que ce soit, renvoyer en Europe le Père Antoine (de Lavalette). Ce sont là en partie des concessions, en partie des ordres, car il faut juger de l'opportunité des mesures d'après les circonstances. Bref, il me semble que je n'ai rien omis; j'ai confiance que je n'omettrai rien de ce qui peut écarter des malheurs. 11 y a beau temps que tout serait fini si la guerre ne sévissait pas sur l'Océan. Mais, maintenant, voici que je suis arrêté par ce qui se fait et se machine à Paris; et je ne vois vraiment pas quelle mesure prendre. Les choses en sont venues à ce point qu'il y a danger

de dénoncer les statuts de la Société comme dangereux pour Tordre public. Immédiatement une enquête fut décidée sur les Constitutions. L'affaire Lavalette passait à l'arrière-plan. A l'avance, les « appelants » battirent des mains. « Rien ne prouve mieux, écrivaient les Nouvelles Ecclésiastiques, qu'il est un Dieu dans le Ciel qui règle les temps et les moments de toutes choses, que le grand événement dont nous avons à rendre compte. Comment a-t-on ouvert les veux si tard sur l'Institut des Jésuites, sur leur doctrine et sur l'esprit de leur gouvernement?... Ou, pourquoi n'a-t-on pas agi plus tôt? Pourquoi tant de faits éclatants, survenus depuis deux siècles, n'en ont-ils pas accéléré le mouvement? » (1). Nous supposons connus les événements qui suivirent. L'examen des Constitutions fut confié à un conseillerclerc au Parlement, l'abbé de Chauvelin, chanoine honoraire de Notre-Dame, un de ces étranges ecclésiastiques, comme il n'en manquait pas alors, qui déconcertent toutes les classifications. Digne confrère de ce

partout. Dieu pardonne à ceux qui ont donné commencement au mal, ou qui n'en ont pas empêché les progrès, n'ont pas suivi mes conseils à un moment où les périls mêmes que nous redoutons aujourd'hui m'empêchèrent d'agir par coups d'autorité. J'ignorais ce qu'on m'écrit du Père Moreau. Le Visiteur va être averti de faire à son égard ce que j'ai enjoint de faire pour le Père Lavalette ». Il disait encore-: « Je n'ai jamais favorisé le Père Lavaleite, je n'ai jamais approuvé sa manière de faire, je l'ai môme ouvertement blâmée avant d'être appelé au gouvernement de la Compagnie. J'ai souvent insisté pour que cet homme que je jugeais funeste à la Compagnie fût écarté ; si je ne l'ai pas fait ayant l'autorité, c'est que, dans le trouble extrême où nous sommes, j'ai cru la chose impossible ». (1) Nouvelles Ecclésiastiques..., pour l'année 1761, p. 161, col. 1.

Père Mansilla, visiteur général de son Ordre en Portugal, et mandataire de Pombal auprès de la compagnie des vins d'Oporto, Chauvelin était ultra gallican, janséniste, ami des philosophes, correspondant de Voltaire, membre d'un comité de théâtre, si nous en croyons Marmontel, et décidant avec la Clairon du mérite des pièces. Il fréquentait le salon de Mme Doublet, la Paroisse, comme on disait, où, au rapport de Grimm, on était janséniste ou du moins parlementaire, mais où Ton n'était pas chrétien, où aucun croyant n'était admis. C'était l'homme qu'il fallait pour pousser au nom de tous les partis le cri d'alarme, et dénoncer une fois de plus la morale pernicieuse des Jésuites (i).

Les Parlementaires se mirent donc à éplucher ce mystérieux Institut, jusque là, disaient-ils, tenu soigneusement caché, que pourtant, trois fois déjà, le gouvernement de France avait examiné, et dont au reste la cour suprême possédait un exemplaire (2).

Pendant ce temps d'autres compilaient, compilaient, compilaient. Ces manœuvres, aux gages du Parlement, étaient les moines jansénistes des Blancs-Manteaux, sous la direction du fameux Dom Clemencet, historien de Port-Royal. C'était encore l'abbé Goujet, éditeur des œuvres du grand Arnauld, et quelques autres. Il en

(1) Picot, Mémoires, p. 55 et 496.

(2) En 1560, 1565, 1603. (Dazès, Compte rendu au public, l, p. 10 et 11, Les Jésuites avaient été sommés de remettre un exemplaire de l'Institut au Parlement. Le roi voulut se le faire communiquer, pour examiner l'affaire en personne. Avant de se dessaisir du volume, le Parlement le fit collationner avec son propre exemplaire, déposé par les Jésuites en 1715. Picot, p. 55.

sortit un recueil intitulé : « Extrait des assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre, que les soidisant Jésuites ont, dans tous les temps et persévéramment soutenues, enseignées et publiées dans leurs livres, avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux, vérifiées et collationnées par les commissaires du Parlement, en exécution de l'arrêté de la cour du 31 août 1761, et arrêt du S septembre suivant, sur les livres, thèses, cahiers, composés, dictés et publiés par les soidisant Jésuites et autres actes authentiques », déposés au Greffe de la cour par arrêt du S septembre 1761 ; 5, 17, 18 y 26 févr. et 5 mars 176 2 3 Paris, chez Pierre Guillaume Simon, imprimeur du Parlement, 1762.

C'est le dernier grand pamphlet antijésuitique d'ancien régime, le dernier avatar du catalogue de Du Moulin, gros in-4° de 542 pages sur deux colonnes, bourré de textes, de citations et de renvois. Bien entendu, rien de nouveau s ni dans le fond, ni dans les procédés. Seule la masse des documents entassés était plus imposante que dans les menues compilations d'autrefois. On avait accumulé et classé sous dix-neuf chefs principaux, probabilisme, péché philosophique, simonie, blasphème, etc., une multitude de propositions colligée dans les auteurs de la Compagnie. En tête on avait placé tous les indices qu'on prétendait tirer des Constitutions, pour conclure à l'uniformité officielle et effective de l'enseignement jésuitique. Comme toujours, citations de seconde main, attribution aux seuls Jésuites d'opinions répandues partout, responsabilité des moindres idées particulières étendue à tout l'Ordre. Il y avait plus : on

présentait comme perverses des doctrines accréditées dans toutes les écoles* et comme hérétiques les thèses simplement antijansénistes.

Il n'en fallait pas tant pour justifier de grandes exécutions. Jamais il n'y eut tant de papier brûlé. Par arrêt du 6 août 1761, 24 ouvrages de Jésuites furent condamnés au feu, puis, juste un an après, 163 autres livres (1).

Il eût fallu répondre sans retard. La chose n'était pas impossible. Les Jésuites avaient de belles bibliothèques. En se partageant la besogne, avec une bonne équipe de théologiens, une quinzaine de jours eût suffi à vérifier les textes, Mais on y avait pourvu. Les bibliothèques de Paris et de Lyon avaient été préalablement fermées dès avant la publication des Assertions (2). Et maintenant on invitait les Pères à se défendre. « Je crois bien, écrivait peu après l'abbé Dazès, qu'à la réquisition des Jésuites, leurs bibliothèques se seraient ouvertes, et qu'on leur aurait accordé la grâce de consulter quelques-uns des livres qu'on leur avait enlevés. Mais cette grâce eût été achetée par le dégoût de bien des formalités à essuyer. Il aurait fallu que le Frère de Pontevez (3), (on trouvait alors spirituel de traiter les Jésuites de frères; Voltaire, nous l'avons vu, ne se refuse pas cette innocente plaisanterie), toutes les fois qu'il aurait souhaité un livre, se rendit par devant noble

(1) Voir la liste dans Rocquin, p. 513-523.

(2) Dans le ressort de Paris, elles étaient sous scelles, dépuis le 23 avril 1762.

(3) Un Jésuite d'Aix.

Messire Esprit-Emmanuel de Brun, baron de Boades, seigneur de Villepeix, Meaux et autres lieux, chevalier, conseiller du roi en la cour du Parlement du pays de Provence, que ce noble Messire Esprit-Emmanuel de Brun, de Boades, à la prière du frère de Pontevez, se revêtit des attributs de sa dignité, vint en grande cérémonie au collège des Jésuites, levât le scellé, présidât aux recherches que ferait dans la bibliothèque le frère de Pontevez, qu'il eût soin qu'aucun livre ne fût enlevé que sous dû chargement, et qu'après le scellé fût remis comme auparavant à la Bibliothèque (1). »

Impossible donc de fournir à temps la réfutation réclamée, Les Jésuites cependant se mirent à l'œuvre. Mais quand ils auront fini, il sera trop tard. Entre temps l'on triomphera de leur silence; et, à Rennes, par exemple, la Chalotais, qui devait pourtant savoir à quoi s'en tenir, affectera l'étonnement et s'écriera : « Si les Jésuites sont innocents, si .les Assertions sont faussement imputées à leurs auteurs, le Général a dû s'unir au reste de la Société pour demander justice. Ils ont dû s'inscrire en faux contre les commissaires du parlement et contre le parlement même. Ils ont dû faire imprimer leur plainte et leur justification pour se laver de l'opprobre dont ces Assertions les ont publiquement couverts. Ils ne l'ont pas fait; ils demeurent atteints et convaincus sans retour » (2).

(1) Dazès. Il est temps de parler, Arles 1764, 2 in-12, t. II, p. 250.

(2) Second compte rendu, p. 82. Citons ici le jugement du Dr Doellinger sur les Assertions.

« Il parut, au siècle dernier, à l'instigation du Parlement de Paris,

Qu'y avait-il donc dans cet irréfutable recueil? Laissons le parlement lui-même nous résumer l'œuvre de ses secrétaires dans son arrêt du 6 août 1762. C'est une belle page de littérature antijésuitique. Après avoir

lequel se regardait comme autorisé et comme apte à juger des questions théologiques, un gros volume in-quarto renfermant la fameuse collection des Assertions... Tout ce factum était une si grossière impos* • ture qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'impudence ou de la déloyauté des auteurs. Tantôt c'est le texte latin qui était falsifié, tantôt la traduction française ; par le moyen d'additions, d'omissions, de changements de mots ou de ponctuation, on faisait dire aux écrivains de l'Ordre des choses auxquelles ils n'avaient jamais pensé, et souvent on leur faisait soutenir précisément ce qu'ils rejetaient ou réfutaient. Plusieurs des Jésuites dont les noms étaient cités n'avaient jamais écrit de livres; des assertions très vraies et irréprochables étaient présentées comme condamnables. Malgré le titre, on avait admis dans la collection un grand nombre de passages tirés d'écrits qui n'avaient jamais reçu d'approbation. Les propositions véritablement choquantes et fausses appartenaient presque toutes à des Jésuites du xvie siècle ou du commencement du xvue ; elles ne leur étaient point personnelles, mais avaient été soutenues tout aussi fréquemment, et d'une façon sonvent plus accentuée, par des théologiens d'autres Ordres, et il aurait été facile de ramasser tout autant d'erreuçs dans les écrits des Dominicains,- par exemple. Les Jésuites avaient emprunté ces assertions à d'autres qui les avaient posées avant eux, et* les compilateurs du recueil avaient eu la déloyauté de supprimer les autorités auxquelles les Jésuites se référaient, quand c'étaient des théologiens d'autres Ordres. D'autres Jésuites avaient combattu ces propositions erronées, et plus cl'une fois le nombre des adversaires de ces assertions, au sein de l'Ordre lui-même, était plus grand que celui de leurs défenseurs. Néanmoins, une assertion., rapportée par deux ou trois Jésuites était immédiatement, dans le , factum, présentée comme l'enseignement constant de la Compagnie entière. Et cette œuvre de mensonge, c'est elle qui, avec les reproches adressés aux. Constitutions de l'Ordre, servit de prétexte « à , la suppression en France! (Dœllinger. Continuation de V Histoire ecclésiastique % de Hortig, t. H, 2* partie, p. 794, éd. allemande).

déclaré qu'il y avait abus dans ledit Institut, qu'il était contraire au droit naturel et canonique, non Ordre religieux, mais corps politique, on ajoutait que tous les Jésuites sont coupables d'avoir enseigné en tous temps et persévéramment avec l'approbation de leurs Supérieurs et Généraux « la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, l'astrologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, l'impudicité, le parjure, le faux témoignage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, l'homicide, le suicide, le régicide.

« Leurs doctrines de tous les temps ont été favorables au schisme des grecs; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l'Arianisme, le Socinianisme, le Sabellianisme, le Nestorianisme ; ébranlant la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement; renversant l'autorité de l'Eglise et du Siège apostolique; favorisant les luthériens, les calvinistes et autres novateurs du xvi* siècle; reproduisant l'hérésie de Wiclef; renouvelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des Semi-Pélagiens, de Cassien, de Fauste, des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux Saint-Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux Anges; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant les fondements de la Foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Christ; attaquant le mystère de la Rédemption; favorisant l'impiété des déistes; ressentant l'Epicuréisme; apprenant aux hommes à vivre en

bêtes, et aux chrétiens à vivre en païens; offensant les oreilles chastes; nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands péchés; éludant la loi divine par de fausses ventes, des sociétés feimulées et autres artifices et fraudes de ce genre; palliant l'usure; induisant les juges à la prévarication; propres à fomenter des artifices diaboliques; troublant la paix des familles; ajoutant l'art de tromper à l'iniquité du vol; ouvrant le chemin au vol; ébranlant la fidélité des domestiques; ouvrant la voie au violement de toutes les lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, et faisant dépendre de vains raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs; excusant la vengeance et l'homicide; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles; contraires au second commandement de la charité, et étouffant même dans les pères et les enfants tous sentiments d'humanité; exécrables, contraires à l'amour filial; ouvrant le chemin à l'avarice et à la cruauté; propres à procurer des homicides et parricides inouïs; ouvertement opposés au Décalogue; protégeant les massacres; menaçant les magistrats et la Société humaine d'une perte certaine; contraires aux maximes de l'Evangile, aux exemples de Jésus-Christ, à la doctrine des Apôtres, aux opinions des Saints-Pères, aux décisions de l'Eglise; à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et de leurs magistrats, au repos des familles, au bon ordre de la Société civile; séditieuses, contraires au droit naturel, au droit divin, au droit positif et au droit des gens;

aplanissant la voie au fanatisme et à des carnages horribles; perturbatives de la Société des hommes; créant contre la vie des rois un péril toujours présent; doctrine dont le venin est si dangereux, et qui ne s'est que trop accréditée par de sacrilèges effets, qu'on n'a pu voir sans horreur » (1).

Ce fut sur ces considérants, que Ton croirait empruntés à quelque parodie, que le parlement de Paris condamna les Jésuites de son ressort (6 août 1762). Disons-le, celles des cours de province qui, elles aussi prononcèrent la dissolution de la Compagnie, du moins ne se montrèrent pas, dans les formes, aussi ridicules.

Partout donc, en cette année 1762, s'imprimèrent des comptes rendus, arrêts, plaidoyers, réquisitoires, dont la collection comprend une vingtaine de volumes. Les plus célèbres sont signés la Chalotais, Ripert de Monclar, et Dudon, procureurs généraux aux cours de Bretagne, de Provence et de Bordeaux. Il serait intéressant, mais beaucoup trop long, de les suivre dans le détail de leurs griefs. C'est aux Constitutions surtout qu'ils s'en prennent, s'efforçant de les faire passer pour incompatibles avec les lois et libertés du royaume. En Portugal, on avait chassé les Pères sous prétexte qu'ils

(1) Crétincau-Joly, t. V, p. 224-225.

n'observaient pas leur saint Institut. En France, on les chasse parce que, bien que les individus soient bons, l'Institut lui-même est dangereux, détestable, impie. Le parlement de Rouen qualifiait les vœux des Jésuites de serment impie à une règle impie. Comme les Jésuites et leurs apologistes faisaient grand état du mot pius9 employé à l'occasion de leur Institut par le concile de Trente, pium eorum institution a Sancta sede approbatum, et qu'ils le traduisaient par l'adjectif pieux, on les accusait « d'abuser grossièrement en leur faveur d'un mot du concile de Trente, captieusement interprété dans un sens contraire à la bonne foi ».

Où était donc l'impiété? Quand on y regarde de près, elle consistait surtout dans l'autorité exorbitante du Supérieur général.

Depuis Montesquieu on colportait, dans la littérature politique, un portrait du despote très poussé au noir. Les encyclopédistes avaient encore ajouté à ce tableau sombre : surtout ils en avaient fait l'application à l'ordre religieux. Despotique au premier chef, l'autorité papale, et usurpation sur les droits de la divinité. Plus despotique encore, et fanatique jusqu'au délire, l'autorité monastique. Mais le comble, c'est l'autorité jésuitique. Les magistrats philosophes se chargèrent d'en fournir la démonstration.

Comme tout despote, le général des Jésuites est élu à vie. Il se refuse à tout engagement, lie les personnes à sa personne, mais ne se lie à qui que ce soit. Ses contrats ne sont jamais réciproques. Il peut renvoyer les profès, sans examen, pour des causes légères, et qui

ne supposeraient aucun péché; Despote, le général des Jésuites est ambitieux, mais d'une ambition subtile : il cherche, non les grandes places, mais la domination sur les esprits. Despote, il a, à sa disposition, une morale versatile, dont les liens se serrent à volonté. Despote, il est inquisiteur, et règne par la délation; il entretient ses subordonnés dans la perpétuelle défiance les uns à l'égard des autres. Despote, il a vingt mille sujets dont il connaît à fond le génie, les humeurs, les talents, de la discrétion absolue des quels il est sûr. Le moindre signe de lui est une loi; la moindre lettre, un décret. Il dispose de tous les trésors de la Société. Cent soixante dix-sept fois par an il est instruit de l'état de tous les royaumes du monde. Il connaît le secret de toutes les familles, peut-être même des familles royales. Il dicte ses lois dans tous les royaumes, et n'obéit lui-même à aucun roi. Il peut, en un clin d'œil, armer contre les princes des mains dont ils ne sauraient se défier. Il peut être timide, lâche même, mais il aura toujours à sa disposition des fanatiques de bonne foi, dont la tête lui est connue, et dont la main lui est assurée (1).

Cela, c'est le général des Jésuites tel que le conçoit la Chalotais; le voici maintenant d'après Me Riquet de Bonrepos, du parlement de Toulouse.

Pourquoi les Jésuites ont-ils tant combattu pour le système absurde de l'infaillibilité du Pape? Afin que le

(1) Compte rendu des Const. des J., par M. Louis-René de Caradenc de la Chalotais... s. 1. 1762, in-12, 288 p., p. 163, 215 et suiv. Cfri Dazès, t. I, p. 161.

Pape, dans sa reconnaissance, consacre le despotisme du Général. Le Pape n'est que le vicaire de Jésus-Christ, mais quand le Général parle, c'est Jésus même qui parle par sa bouche. Aussi est-il supérieur aux lois : il les fait, les défait, les refait, y assujétit, en dispense. Il dispose et des personnes, et des idées, et des sentiments. A son gré, il emploie les talents, ou il les étouffe. Il est tout à la fois législateur, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire. 11 gouverne par la crainte, l'ambition et le fanatisme, la crainte pour les lâches, l'ambition pour les forts, le fanatisme pour les faibles. Il expulse de la Société à son gré. Dès qu'il lui plaît, on cesse d'être. Il a le droit d'exil et d'expatriation. Pas d'autres bornes à son empire que celles de l'univers. Il y a pis, les esclaves de ce despote aiment son despotisme. Philippe II, sensible aux plaintes de quelques victimes, essaya de faire relâcher les ressorts de cette farouche domination. L'Ordre repoussa tout allégement.

Les paroles du despote sont les paroles de Dieu; ses ordres, des décrets de Dieu; ses desseins, des dogmes de foi; aussi l'aveuglement est de rigueur : l'examen est interdit, le doute est tentation dangereuse, la représentation serait un crime. Le Pape lui-même lui est soumis. Il ne lui est pas permis d'accorder aucune grâce à un Jésuite, sans le consentement du Général.

Abrégeons: Pourquoi le probabilisme? Pour étendre le pouvoir du Général. Dès lors qu'on peut rendre le régicide probable, ce n'est plus un péché évident, et le Général a droit de l'ordonner. A défaut d'une armée d'hommes, il a une armée d'opinions à son service.

Pas d'autres supérieurs que le Général, c'est le conseil souverain du Roussillon qui a fait cette découverte. Entre le Général et les sujets pas de degré intermédiaire de puissance. Dans la distribution des emplois et des. pouvoirs, il trompe la confiance publique en ne communiquant jamais qu'une autorité vague dans sa mesure, incertaine dans sa durée, illusoire dans son exercice, souvent simulée et frauduleuse, établie par un titre public et anéantie dans le secret (I).

Le Général, dit de son côté Me Ripert de Monclar, est Dieu, ni plus ni moins; il voit tout, il entend tout, il fait tout. Il peut tout mouvoir d'un clin d'œil : son trône est au fond d'un cabinet, d'où il se plait à donner des lois par toute la terre. Ses sujets volent à sa voix. Lui seul crée des Jésuites, lui seul les expulse, et c'est l'arrêt de mort. Il tient dans sa main toutes les volontés et toutes les forces réunies, et sous sa volonté, que rien n'arrête, tous les êtres deviennent cadavres et bâtons (2).

Voilà, sur 16 fait du Général, un échantillon de ce qu'on trouve dans les célèbres réquisitoires. Ils permettent de juger le reste. On les cite encore aujourd'hui comme documents à consulter sur la Compagnie. Leur esprit revit toujours chez nos légistes, et chez plusieurs historiens contemporains. Des auteurs, que

(1) Riquet de Bonrepos. Compte rendu des Constitutions.., au parlement de Toulouse. Toulouse, 1762, in-8°.

(2) Plaidoyer de M. Rippert de Montclar... au parlement de Provence dans l'a/faire des soi-disans Jésuites. 1762, in-8°. Cfr. Dazès, op. cit., t. I, p. 170, 171.

l'on s'attendrait a trouver plus sérieux, répètent après eux, et cela sans rire le moins du monde, les plus grosses absurdités.

A quoi pensaient les magistrats, par exemple, et à quoi pense le rédacteur de la Grande Encyclopédie, quand ils nous assurent que le Général est libre de changer, casser, révoquer les Constitutions, sans craindre aucune inspection même de la part du Saint- Siège, tant et si bien que, au cas où le Saint-Siège imposerait une réforme, il pourrait, sans autorisation, de sa propre autorité, tout remettre en l'état primitif? Est-ce possible? se demande à ce propos Me Cantalauze, de Toulouse. C'est le scrupule spontané du bon sens. « Une puissance sape-t-elle les fondements sur laquelle elle est établie? Détruit-on soi-même ses propres titres? » Ecoutez la réponse : « Je réponds, poursuit l'avocat, que les faits parlent ici clairement et qu'il ne faut point contester la possibilité d'une chose dont l'existence frappe les yeux ». Voyons donc un de ces faits.

Des Papes ont eu l'idée de modifier, en des points essentiels,l'Institut que d'autres Papes avaient approuvé. C'était leur droit. C'était le droit aussi des Jésuites de faire tous leurs efforts pour éclairer le Saint-Siège sur les conséquences fâcheuses de ces changements, et ils en ont usé. Tel saint François de Borgia et saint Pie V. Le Souverain Pontife passe outre : le Général obéit. Sur ces entrefaites le Pape vient a mourir : on a recours à son successeur qui remet les choses en leur état primitif... Voilà le fait historique. Pour nos magis-

trats, il y ont vu la papauté, liée, enchaînée de ses propres mains, au profit de serviteurs ambitieux et sans scrupules (1).

Les textes ne sont pas mieux traités. Ces fameux comptes rendus accusent une lecture de l'Institut faite au galop, sans initiation préalable — quel est le code de lois qui n'exige cette initiation critique? — et surtout avec la préoccupation marquée de trouver les prévenus en défaut. Dès lors, pas de phrase, même la plus innocente, où Ton ne découvre une monstruosité.

Les contrats signés par les Supérieurs locaux sont soumis à l'approbation du Général. Ils ne peuvent être faits que conformément aux lois et coutumes de l'Ordre : c'est un abus. Le Général, en communiquant quelque chose de son autorité au Supérieur local, se réserve le droit d'approuver ou de casser ses décisions : pur despotisme. Un legs a été fait à une maison pour un usage déterminé : en cas de nécessité, le Supérieur a le droit de modifier la destination de ce legs, et, par exemple, d'employer à nourrir sa communauté, qui meurt de faim, l'argent laissé à une sacristie déjà bien fournie : mais à la condition qu'il n'en résulte aucun scandale de la part des gens intéressés : c'est intolérable (2).

Une conséquence presque nécessaire de cette manière de lire les textes, c'est que les comptes rendus fourmillent de contradictions.

(1) Voir P. Suau. Saint François de Borgia. Paris, 1905 (Collcct. Les Saints).

(2) L. Chalotais, p. 122, 123.

Le Général, dit la Chalotais, p. 39, 40, et un peu tout le long de son faêtum, est absolu, il réunit en sa personne l'autorité suprême du Pape, de la Congrégation générale, de la Société tout entière; donc il peut tout. Et cependant, p. 43, 44, il est incapable de rien détourner du revenu des collèges. S'il le faisait au profit d'un de ses parents, ce serait un cas de déposition.

Que penser de l'obéissance jésuitique? A la page 155, l'avocat breton confesse que, « même où l'obéissance la plus aveugle est ordonnée, il y a quelques restrictions et quelques correctifs qu'il est juste de marquer ». Le devoir d'obéissance cesse là où l'on verrait trace de péché. Et à la page 157, il ajoute : « Il n'est pas question, lorsque le Général ordonne, d'examiner s'il y a péché ou s'il n'y en a pas. »

L'Institut lui-même, dans son ensemble, est-il moral? Page 167, le magistrat remarque que la morale des Constitutions est en général pure et sage; et p. 226, qu'elle est injurieuse à la Majesté divine, contraire au droit naturel, au droit divin, au droit des gens, injurieuse à l'Eglise, aux Papes, aux Evêques, à tous les corps d'état.

Les autres comptes rendus sont à l'avenant. Œuvres bâclées, où tout manque, la justice, le sérieux, la critique. Nombre de légendes s'y retrouvent plus ou moins adoucies; que les Jésuites n'ont pas de patrie, que saint Ignace n'est pas l'auteur des Constitutions, que les individus sont bons mais que le corps est détestable, et les Jésuites commerçants, et les doctrines

régicides, et la chambre des Méditations, et les Jésuites secrets.

Cependant les Jésuites ne manquaient pas de défenseurs. Tous les évêques, sauf deux ou trois, avaient protesté contre ces ingérences du Parlement en matière ecclésiastique. Plusieurs, sous forme de lettres pastorales, publièrent de vraies apologies de l'Ordre persécuté. Signalons spécialement celle de Christophe de Beaumont, que Voltaire trouvait modérée et raisonnable, et dont le seul défaut était de défendre des gens indéfendables (1).

Le Pape Clément XIII lui-même, par la bulle Apostolicum, 7 janvier 1765, protesta contre tant de calomnies.

Quant à eux, les Jésuites ne laissaient pas circuler ces factums officiels sans leur opposer de vigoureux démentis. Tout spécialement, en 1763, ils publièrent la Réponse au livre des Assertions, L'auteur, le Père Grou; dénonçait, pièces en main, dans l'œuvre janséniste, une foule de falsifications. Une table statistique résumait l'apologie : on y lisait par exemple :

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