V. Montrouge
Yl. Chansons et théâtre.
Les Jésuites morts, Fantijésuitisme ne devait pas mourir pour si peu. Les ennemis de l'Ordre supprimé avaient intérêt à le poursuivre jusque dans sa mort. Rien d'original à prendre dans ces élucubrations. Notons seulement que le dossier criminel des ex-Jésuites se
grossit alors de quelques faits nouveaux. On les avait frappés; était-il admissible qu'il n'eussent pas cherché à se venger par l'intrigue^ le fer ou le poison?
Et, par exemple, Clément XIV pouvait-il mourir autrement que de la main des Jésuites? Voyez les dates : le Général de la Compagnie avait été emprisonné le 22 septembre 1773, à 5 heures du soir, et à 5 heures du soir, le 22 septembre 1774, Clément XIV entrait en agonie! N'est-il pas clair que le pauvre pontife succombait au poison qu'ils lui avaient versé? D'Alembert feignait d'y croire, sur quoi Frédéric II, à son habitude, haussait les épaules (1).
La Chalotais, sur le réquisitoire duquel ils avaient été condamnés en Bretagne, au lendemain de son triomphe, tomba en disgrâce, fut arrêté par son ennemi le duc d'Aiguillon, jeté en prison; et on nous le montre, n'ayant pour écrire qu'un crayon trempé dans de la suie (1765). A qui fera-t-on croire que les Jésuites-n'y étaient pour rien? D'Aiguillon était leur instrument. Ils avaient, à Rennes, organisé une conspiration pour perdre ce qu'il y avait là de magistrats vertueux; ils tenaient des assemblées clandestines, faisaient leurs informations secrètes contre leur ennemi. Du reste, ils étaient redevenus les maîtres, à Paris, des chaires et des confessionnaux, et on y voyait « la mère s'armer contre son fils, la femme contre son mari, le frère contre son frère. Toutes les familles, ajoute-t-on, sont en divorce,
(1) Œuvres posth. de Fréd. II, XI, Berlin, 1788, p. 199; Fréd. Masson. Le Card. de Bernis, Paris, 1884, p. 293 et suiv. ; B. Duhr, op. cit. ch. 4.
et, si Ton sort de sa maison, on se voit environné de périls, assailli d'espions gagés pour trouver les coupables. Vos gestes, vos regards même vont devenir des crimes d'Etat » (1).
Cette invention des Jésuites dispersés, continuant à intriguer de plus belle, devenus par la force des choses conspirateurs et organisateurs de sociétés secrètes, étant fort sotte, ne pouvait que réussir. Et, je vous prie, que peuvent bien faire ces gens-là, maintenant que leur empire extérieur est détruit, sinon s'en créer un nouveau, per fas et nef as, mais occulte et souverain?
L'histoire vaut qu'on s'y arrête un peu.
Le nom des Jésuites devait, au xixe et au xxe siècle, être aux mains des francs-maçons un épouvantail commode, qu'on agite à point nommé pour faire peur à ces grands enfants que sont les politiciens. Le procédé est aujourd'hui banal, il l'était moins vers 1780. Et, ce qui est moins banal encore, c'est que, pour cette fois, la dupe fut la Franc-Maçonnerie elle-même. Elle était jeune alors, et candide (2).
(1) Voir l'intéressant ouvrage de M. Carré, La Chalotait et le due d'Aiguillon, Correspondance du chevalier de Fontelte (Paris, 1893, 8°). d'où il ressort que le parti du procureur général disgracié avait forgé toute cette légende, cfr. p. 14, 97, etc.
(2) Voir N. de Bonneville, les Jésuites chassés de la Maçonnerie et leur poignard brisé par les Maçons. La Maçonnerie écossaise comparée avec les trois professions et le secret des Templiers du XIV9 siècle, lr« partie, Orient de Londres, 1788. — Même té (sic) des quatre vœux de la Compagnie de Saint Ignace et des quatre grades de la Maçonnerie de Saint- Jean, seconde partie, Orient de Londres,
Donc» cette année-là, le bruit courut dans les Loges allemandes, que les Jésuites supprimés depuis sept ans, impatients de ressaisir leur domination perdue, ne pouvant plus s'immiscer dans les affaires temporelles sous le couvert des intérêts religieux, avaient eu l'idée de prendre le masque de la Franc-Maçonnerie. C'est en Bavière que la chose se faisait. Par bonheur l'Allemagne du Nord veillait et « elle poussa un cri d'alarme à réveiller les morts ». L'on apprit qu'on avait été doucement envahi par les Jésuites. Les Jésuites maintenant dirigeaient les loges. Us étaient maîtres des rites, des secrets, des plans. Les maçons étaient les esclaves, les instruments d'un pouvoir plus occulte encore que le leur. Les gens clairvoyants eurent beau protester, comme dès cette époque les francs-maçons étaient très intelligents, la panique fut universelle. On laissa là Rose- Croix, chevaliers écossais, Franc-Maçonnerie anglaise, pour se jeter dans les loges dites éclectiques, d'où était parti le cri d'alarme et qui en profitaient : « Is fecit cui prodest ».
Mais il faut voir par quelles preuves on établissait ce jésuitisme des loges. C'est la cabalistique la plus grotesque : Mirabeau pourtant y croyait. Prenons le livre du franc-maçon Bonneville, les Jésuites chassés de
1788, suivi de notes et preuves. — Mirabeau, de la Monarchie prussienne, livre VIII, Londres, 1788, p. 77. — • Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Hambourg, 1803, t. V, ch. IX. Saint- René Taillandier, Un prince allemand au XVI II* siècle, (Revue des Deux Mondes, 1er déc. 1865 et 15 fév. 1866). Etudes religieuses, 1865, t. 1, p. 345; B. Duhr, p. 864, Der Freimaurer Denis (1785).
la Maçonnerie, ou leur poignard brisé par les Maçons. — Mémeté (c'est-à-dire identité) des quatre vœux de la Compagnie de Saint-Ignace et des quatre grades de la Maçonnerie de Saint- Jean, Orient de Londres, 1788. Nous y trouvons ceci : la Maçonnerie écossaise a quatre degrés : apprenti, compagnon, maître, maître écossais; ayant respectivement pour mots de passe Tubalcain, Schibolett, Chiblim et Notuma. Ce sont exactement les quatre degrés Jésuitiques : et la preuve c'ert que les mots Tubalcain et Temporel (coadjuteur temporel) commencent par un T; Schibolett et Scolastique, par un S; Chiblim et Coadjuteur (spirituel) par un C. Où trouver YN de Notuma dans le Profès? Qu'à cela ne tienne. Les Profès, ce sont essentiellement ceux que les Constitutions appellent Nostri, les nôtres. Donc Jésuites = Francs-Maçons, c. q. f. d.
Autre preuve : dans le mot Mason (Maçon) les quatre premières lettres m. a. s. o. ont comme valeur numérique 45. C'est l'âge où, dit Bonneville, on arrive à être Noster, Profès. Quel dommage que, d'après l'Institut, on puisse arriver à ce grade dès 25 ans, si l'on a achevé ses études théologiques, et que, en général, on émette ses vœux vers 35 !
Et il y a dans le livre, cinq ou six cents inepties semblables aboutissant toutes à la même équation : Jésuite = Franc-Maçon.
Or cette invasion de Jésuites dans les sociétés secrètes remonte assez loin. Bonneville assigne la date, 1682, et plus spécialement encore l'année et le jour où Jacques II d'Angleterre, chassé de son royaume vint se fixer (sic)
au collège des Jésuites à Paris (1). Ce fut alors que de ce collège sortirent les actes, les ordres et les nouveaux instituts qui gouvernent le monde maçonnique. Ainsi que de gens, bons francs-maçons, se trouvent Jésuites sans le savoir. « Voltaire, lui-même est mort Jésuite, en avait-il le moindre soupçon? » (2).
Et Mirabeau s'écrie : « Cet ouvrage, qui fait beaucoup d'honneur aux connaissances, à la sagacité et même au courage de M. de Bonneville n'est pas... un système. C'est un rapprochement très complet et très exact des principaux faits qui ont conduit en Allemagne à l'importante découverte sur laquelle nous appelons l'attention de tous les bons esprits et des vrais amis de l'humanité I » (3).
Le plus curieux de l'affaire, c'est que ceux-là mêmes qui lançaient dans le public maçon ces agréables choses « jésuitisaient » de leur mieux et à leur manière. Nous parlons des Illuminés. On sait que la secte de Weishaupt,
(1) Tout le monde sait que Jacques II habitait au château de Saint-Germain.
(2) Page 74.
(3) Monarchie prussienne, livre VIII, p. 77, note. Cette légende n'est pas encore complètement détruite; on lit dans la Grande Encyclopédie, t. XVII, p. 1192, art. Franc- Maçonnerie : « ...favorables au catholicisme, (les Rose-Croix) s'efforcèrent... etc.. peut-être d'accord avec les Jésuites... » — Cfr. Saint-René Taillandier, loc. cit. 15 fév. 1866, p. 312, note. « Ces rapports des Jésuites et des Francs- Maçons d'Allemagne paraîtraient une invention ridicule et haineuse, s'ils n'étaient attestés sur mille points par l'impartiale histoire ». Même allégation dans le livre de Ch. William Heckethorn, Secret societies of ail âges and countries, Londres, 1897, 2 vol. (voir the Month, 1903, I, p. 205.), J. Vinson, Les Religions actuelles (1888), p. 583.
laquelle, en dépit de son nom, n'avait rien de mystique, s'était donné pour mission l'émancipation totale, absolue, radicale de l'homme par la raison. Tout le mal de l'humanité venant de la religion et de l'autorité, on les supprimait. Les sociétés secrètes étaient les écoles où l'homme se dégageait de ses entraves, se refaisait une sorte de virginité sociale; et, toutes les distinctions factices une fois abolies, l'humanité devait sortir de la Franc-Maçonnerie, pure comme au premier jour, menant, sans rois et sans prêtres, une vie patriarcale. En gage de cette libération à venir, Weishaupt se donna le surnom de Spartacus.
Or Spartacus admirait fort le régime concentré et solide des Jésuites. Il lui parut qu'il pourrait organiser sa société secrète sur le plan que lui fournissait l'Institut. Lui donc, qui travaillait à détruire ici-bas toute autorité, commença par fortifier la sienne.
Prenant l'œuvre de saint Ignace, mais avec les commentaires calomnieux des jansénistes et des philosophes, il organisa une hiérarchie compliquée d'assistants, provinciaux, supérieurs, sous un général à vie. Rien n'y manque, ni l'obéissance aveugle, absolue, jusqu'au crime inclusivement, ni la confession générale qui fait connaître à fond les adeptes, ni la dénonciation du haut en bas de l'échelle, ni le compte de conscience, ni le dévoûment corps et âme à l'idée, ni les déguisements, faux en écriture, et le reste, ni l'accaparement des étudiants, ni la propagation d'une morale sans préjugés. Cela ressemblait, à s'y méprendre, au Jésuite de Diderot, de la Morale pratique, des Monita Sécréta.
Or, entre autres innocentes ruses pour gagner des adeptes à l'Idée, les Illuminés imaginèrent d'embrigader à leur insu les vrais et authentiques ex-Jésuites. L'honneur de cette conception de génie revient au curé Brunner, de son nom d'illuminé, Pic de la Mirandole. L'Académie de Mayence devait, outre les membres initiés, compter des membres honoraires, parfaitement ignorants du secret des arrière-loges, parmi lesquels on ferait entrer les Jésuites en vue. On chargerait même quelqu'un de ces derniers de faire pour l'établissement la réclame indispensable. Pour la première fois dans l'histoire, ils allaient exister en chair et en os, les Jésuites de la Légende : à la devanture, de braves gens, naïfs et dupes; dans l'ombre de la boutique, les vrais Jésuites, politiques et intrigants.
Le procédé n'ayant pas réussi, l'on se remit à crier au Jésuite. Déjà, par ce moyen, l'on était parvenu à vider les loges suspectes au profit des loges d'Illuminés. Il s'agissait maintenant d'attaquer les catholiques, spécialement les convertis, et aussi tous ceux qui refusaient d'entrer dans la secte. Vers ce temps-là, dans l'Allemagne protestante, un mouvement notable se dessinait vers l'Eglise romaine. Les uns, comme Lavater, sans aucun dessein de se joindre à elle, lui demandaient du moins ce que la Réforme ne leur donnait pas, un peu de vie intérieure. D'autres allaient
jusqu'au bout, et se convertissaient. Les Illuminés s'effrayèrent. Ils avaient émigré de Bavière à Berlin (1786). « Quiconque, écrivait le Père Augustin Theiner, se permettait de lutter le moins du monde contre ce
torrent (de rilluminisme) était traité de Jésuite, caché ou avoué. Le nom de Jésuite prit dès lors le sens le plus odieux. Il était synonyme de scélérat, d'assassin, d'ennemi de la religion, et de perturbateur du repos public. Il parcourut l'Allemagne d'une extrémité à l'autre et devint le mot d'ordre général, toutes les fois qu'on voulait faire du bruit et se débarrasser d'hommes dangereux. Celui que la propagande des Illuminés et des partisans de la lumière avait une seule fois traité de Jésuite était irrévocablement perdu : rien ne pouvait plus effacer chez lui cette tache et lui rendre son honneur et son crédit. Que de troubles affreux, de criantes injustices furent alors commises à l'aide de ce nom.» (1).
Et l'on colporte des histoires saugrenues. Les princesses de Dessau et de Brandebourg ont abjuré le protestantisme entre les mains... de Lavater, un protestant, mais Jésuite caché. Il devient de mode, chez les femmes, de découvrir les Jésuites au flair. Femmes et savants s'en vont, par troupes, le nez au vent, à la chasse du Jésuite. Cela devint un passe-temps, comme plus tard les tables tournantes.
Mais Lavater lui-même donnait dans le ridicule général. 11 prétendait que le Jésuite avait sa physionomie à part, et classique au premier chef. 11 écrivait en 1777 : « Peut-être n'y a-t-il pas, dans les Ordres religieux, de physionomie plus facilç à déterminer que celle d'un
(1) Hist. des Institutions d'éducation eeelës. Trad. Cohen, t. II, p. 32.
Jésuite. Les yeux jésuitiques sont proverbiaux : je me fais fort de donner leur signalement, et, non seulement des yeux, mais de toute la tête. Quel que soit le déguisement qu'adopte le Jésuite, l'observateur expérimenté, reconnaîtra le cachet de l'Ordre. Ce signalement comporte surtout trois points, le front, le nez, le menton. Le front : il est presque toujours fortement bombé, compréhensif, rarement proéminent, ferme, étroit. Le nez est presque toujours grand, ordinairement arqué, et cartilagineux sur le devant. Presque toujours, le menton est grand, pas gras, mais rond. Presque toujours encore les paupières sont abaissées, les lèvres nettement dessinées. Il est remarquable que parmi tant de Jésuites instruits, il y ait si peu d'exemples, peut-être pas un seul bien caractéristique, d'une tête vraiment philosophique » (1).
La défiance à F égard des Jésuites allait si loin que des protestants très authentiques étaient sommés de prouver qu'ils n'étaient pas Jésuites et surtout profès des quatre vœux. Le chevalier de Zimmermann. qui nous donne la plupart de ces détails, fut lui-même poursuivi comme Jésuite par l'âme damnée de Weishaupt, le baron de Knigge, l'apôtre du Nord. De même Christophe de Murr; de même l'exégète libre et très libre Semler. Kant lui-même, pour avoir repoussé les avances de la secte faillit passer Jésuite. « Soyez Illuminé ou Nicolaïte, ou bien vous êtes Jésuite » , c'était le cri de guerre des Berlinois.
(1) Physiognomische fragmente. Leipzig, 111, p. 268.
Le libraire Nicolaï était à la tète du mouvement. Sa Bibliothèque Universelle allemande, faisait ce que, de l'autre côté du Rhin, avait fait l'Encyclopédie. Ses Diderot et ses d'Alembert s'appelaient Lessing et Mendelssohn. 11 avait monopolisé journaux et revues, embrigadé poètes, romanciers, dramaturges, critiques. Malheur à l'auteur qui ne se laissait pas entraîner dans le courant; le silence et le vide se faisaient autour de lui. Malheur surtout au protestant qui s'avisait de l'attaquer. « Nicolaï l'accablait sous le poids des censures et des injures, — nous citons Mgr Pacca, plus tard cardinal et secrétaire d'Etat, alors nonce en Allemagne. Il eut même recours à une invention calomnieuse vraiment diabolique. Il annonça et soutint qu'un grand nombre de Jésuites s'étaient répandus dans les pays protestants d'Allemagne, feignant d'appartenir à la secte de Luther ou de Calvin, qu'ils s'étaient ainsi glissés parmi le clergé protestant, et que, devenus surintendants et prédicants, ils semaient à la sourdine les doctrines des papistes, leurs maximes de fanatisme et de superstition. Par cette malicieuse invention d'un Jésuitisme caché, on cherchait à mettre les populations protestantes en défiance contre les pasteurs qui conservaient encore une grande partie des dogmes du Christianisme » (1).
Il est intéressant de le noter, ces attaques n'empêchèrent pas les conversions; et l'Eglise put compter au
(1) Œuvres complètes. Traduct. Queyras. Nonciature de Cologne, t. II, p. 209.
nombre de ses nouveaux enfants des hommes comme Zacharie Werner, Frédéric Schlégel, Charles-Louis de Haller, Hurter et vingt autres.
Tel fut le dernier grand accès d'antijésuitisme sous l'ancien régime. Après l'odieux^ c'était le grotesque.
Le grotesque, c'est encore ce que nous trouvons en France, quand l'antijésuitisme y reparut, sur les pas des Jésuites rappelés à la vie.
Pendant une quarantaine d'années il s'était un peu assoupi. N'avait-on pas vu, en 1790, l'Assemblée Constituante se faire, contre l'ancien régime et spécialement contre les parlements, une arme de la destruction des Jésuites. Il y avait là, disaient des orateurs qui, en d'autres temps et vingt-cinq ans plus tôt, eussent probablement pris place parmi les adversaires de la Compagnie, une injustice à réparer : « Parmi les cent mille vexations de l'ancien gouvernement qui a tant pesé sur la France, on doit compter celle qui a été exercée sur un ordre célèbre, sur les Jésuites; il faut les faire participer à notre justice. » Ainsi parlait le 19 février 1790, le célèbre abbé Grégoire, réclamant en leur faveur un acte de réparation. Plus d'une voix fit écho. On parla de ces infortunés qui avaient été sacrifiés, non pas à la liberté, non pas à la raison et à la patrie, mais à l'esprit de parti, mais à la vengeance, mais à des haines
implacables, « dont les torts furent peut-être un problème, mais dont les malheurs n'en sont pas un » (1). Beaucoup d'écrivains, croyants ou incroyants, rendaient vers ce temps-là pleine justice aux Jésuites disparus. Rarement autant de témoignages flatteurs étaient venus les consoler des immémoriales calomnies. Que deMaistre, Bonald, Lamennais, Fabbé Emery, Chateaubriand fissent leur éloge, rien de plus naturel : de Maistre voyait en eux ses maîtres et ses amis; Bonald, les défenseurs du principe d'autorité; l'abbé Emery et Lamennais, les tenants de Tultramontanisme; Chateaubriand, les missionnaires des sauvages ou les éducateurs de la jeunesse. Ajoutons Joubert qui leur donnait carrément raison contre les jansénistes dans la question de l'amour de Dieu. Mais voici Lalande, lequel n'était pas précisément un dévot, et qui regrette en eux les savants et les promoteurs des hautes études astronomiques; — le prince de Ligne qui, à la veille de la Révolution, écrit à Mme de Choisy : « Moi qui ne suis prophète ni dans ma patrie, ni dans celle des autres, je ne cesse depuis longtemps de le dire à qui veut l'entendre que, si les Jésuites n'avaient pas été chassés, on ne verrait point ce maudit esprit d'indépendance, de turbulence, de pédantisme, cette manie de faire de la politique si répandu comme un torrent qui menace tous les trônes de l'Europe »; — le Journal des Débats, qui, en 1804, annonçant la mort du Père Beauregard, conclut ainsi son article : « En déplorant de si grandes pertes,
(1) Cretineau-Joly, t. V, ch. 6.
on ne peut s'empêcher de se demander qui remplira ces vides que la mort cause chaque jour, et comment nous viendront d'autres hommes pour remplacer de pareils hommes ». — Napoléon lui-même, tout >en les-repoussant de son empire, comptait sur le prestige de leur nom, toujours vivant en pays de mission, pour faire accepter sa diplomatie à la cour de Perse (1).
L'antijésuitisme semblait donc en France un peu assagi. Aussi bien, Ton avait autre chose à faire en ce temps-là qu'à s'occuper de poursuivre une congrégation disparue. Pourtant lorsque, sous l'Empire, la police crut deviner, et elle ne se trompait qu'à moitié (2), dans certaines réunions de prêtres, un commencement de résurrection pour la Compagnie de Jésus, Ton vit bien que les vieilles haines n'étaient pas mortes. Elles se traduisirent par des mesures vexatoires et des dispersions momentanées. Mais elles ne reparurent au grand jour dans le public, et ne firent appel à l'opinion qu'en 1826. Dans l'intervalle, les Jésuites avaient été officiellement rétablis par Pie Vil- Ce rétablissement, il y avait longtemps qu'on le demandait. M. Emery, le savant et pieux supérieur de Saint-Sulpice, espéra un moment que Napoléon s'en ferait le promoteur. En 1803, il écrivait au cardinal
(1) Crétineau-Joly, t. V, p. 357, 360, 361; VI, ch. i, p. 40; Maynard, Des Etudes et de l'Enseignement des Jésuites à l'époque de leur suppression, 8°, Paris, 1853, p. 259-260; Carayon, Document U, p. 2.
(2) Il y eut, vers ce temps-là, plusieurs tentatives pour ressusciter, sous un autre nom, la Compagnie de Jésus. Les Pères de la Foi n'étaient pas Jésuites, mais ils se préparaient à le devenir à la première occasion.
Fesch : « Si elle (la Compagnie) avait des défauts, elle doit en être bien corrigée »; et il ajoutait ces mots qui étaient pour faire réfléchir l'empereur, car la lettre devait passer sous ses yeux : « Aucune Société n'est plus favorable aux gouvernements, et c'est la plus puissante digue qu'ils puissent opposer au torrent de l'impiété » (1).
Pour eux, les jansénistes parlementaires étaient-ils bien corrigés de leurs défauts au sortir de la Révolution? Il en restait quelques-uns assez en vue et assez bruyants; étaient-ils de ceux qui n'avaient rien oublié, rien appris? On le dirait à voir entrer en scène le fameux comte de Montlosier (2).
Singulier personnage que ce cadet d'Auvergne, compatriote de Pascal et d'Arnauld, janséniste et gallican,
(1) Cité par Crétineau-Joly, VI, ch. 4.
(2) Pour ce qui suit voir Carayon, Bibliographie hist., p. 496 à 518.
Montlosier, Mémoire à consulter, Paris, 1826, 8° ; Lettre d'accusation contre les Jésuites, 1826, in-32; Pétition à la Chambre des Pairs, 1827» 8° (cfr. Bardoux, le comte de Montlosier, Paris, 1881).
P. Guidée, S. J., Vie du Père Varin, 1854, in-12; de Pontlevoy, Vie du Père de Ravignan, 1860, 2 in-8°; Grandidier, Vie du Père Achille Guidée, Amiens, 1867, in-8° ; Antoniu Lirac (Ch. Clair, S. J.), Les Jésuites et la liberté religieuse sous la Restauration, Paris, 1879, in-18 ; Thureau-Dangin, Le Parti libéral sous la Restauration, 1878, in-8° ; Geoffroy de Grandmaison, La Congrégation, 1889, in-89. Voir de plus les Hist. de la Restauration, par Nettement, Lacretelle, Vaulabelle, etc.
qui, vers ce temps-là, partait en guerre contre le « partiprêtre » et les Jésuites. Chrétien et royaliste, faisant les affaires des libéraux; entêté dans ses idées, et cependant versatile au point de traverser successivement toutes les idées de son temps; très égoïste avec des élans de chevalerie; affectant les allures simples d'un montagnard, parlant avec emphase de son pain noir, du lait de ses chèvres, de sa cabane, et sourdement irrité de n'être rien; ayant fait de tout, essayant un jour du droit, l'autre jour de la médecine ou de la chimie, croyant à Mesmer et au magnétisme; tantôt affamé de solitude et étudiant la théologie, comme s'il voulait être prêtre, tantôt se livrant aux plaisirs mondains, se battant en duel, applaudissant Voltaire et Diderot; toujours en colère, incapable, alors qu'il siégeait à la Constituante, de faire un discours, non faute d'idées, mais parce qu'elles se présentaient à lui en tumulte; infatigablement pugnace, ayant besoin d'attaquer, de dénoncer, de se battre contre quelque chose ou quelqu'un; concevant le plus sérieusement du monde les projets les plus inattendus, comme le jour où il parlait de mobiliser tous les capucins d'Europe pour venir processionnellement en France, la croix en tète, exterminer le jacobinisme.
C'est en 1824 que cet original tumultueux part en guerre contre les Jésuites.
Du fond de ses montagnes, il assistait aux efforts du clergé pour refaire la vie chrétienne en France. Mais tout lui déplaisait dans ce mouvement; il n'y voyait qu'une chose, les efforts maladroits des prêtres pour
reconquérir leur place politique et sociale d'avant 89. De la révolution, il acceptait au moins une conquête, l'amoindrissement du clergé. Tout ce qui trahissait un relèvement du prêtre l'irritait. En gallican obstiné, convaincu, il voyait partout des actes 4'intolérance cléricale, et il faisait appel contre eux au bras séculier. C'était un beau temps à ses yeux que le siècle où les parlements condamnaient les prêtres pour refus d'absolution. Par ailleurs, ce clergé qu'il voulait soumis jusque dans son ministère au pouvoir civil, devait s'y renfermer rigoureusement sans en jamais sortir. On se déliait de lui, et on lui imposait une vie timide et close. Quoi qu'il fît pour s'affranchir, quoi qu'il entreprît pour étendre le règne de Dieu, Montlosier, ce chrétien d'ancien régime, était prêt à le transformer en acte d'intolérable envahissement.
Donc, en 1824, par trois lettres au Drapeau blanc, il démasquait au public le triple péril de l'heure présente : les Jésuites, la Congrégation, la non observation de la déclaration de 1682. En 1826, il revient à la charge et lance son fameux Mémoire à consulter sur un système politique et religieux tendant à renverser la religion, la société et le trône. En moins d'un an, l'ouvrage eut sept éditions. Cette fois, le danger est quadruple : Jésuitisme, Congrégation, ultramontanisme et envahissement du parti-prêtre.
Le Mémoire fut suivi coup sur coup par une Lettre d'accusation contre les Jésuites, à M. le Procureur général, etc., précédée d'une notice biographique sur l'auteur du Mémoire à consulter: puis, en 1827, de la Pétition
à la Chambre des Pairs, précédée de quelques Observations sur les calamités objet de la pétition; — cette pétition, il fut le seul à la signer. Enfin, vint un Mémoire à M. de Villèle sur les Jésuites, les Congrégations et le parti-prêtre (1).
Une chose d'abord nous intéresse dans ces factums, la forme qu'y prend Fantijésuitisme. En Montlosier, cette forme ne pouvait être banale. C'était par amour pour les Jésuites qu'Arnauld leur adressait les huit volumes de sa Morale pratique. C'est la mort dans l'âme que le gallican de la Restauration s'en prend à la Société « odieuse et prohibée des Jésuites, ces prêtres d'autant plus dangereux qu'ils sont le plus souvent des modèles de sainteté ». — « Ahî qu'ils me plaignent, s'écriait-il. En vérité, Chimène ne fut pas plus malheureuse des offenses qu'elle faisait à son amant... En m'adressant à toute cette troupe sainte que j'offense, je pourrais m'écrier comme l'amante de Rodrigue : « Va9 je ne te hais point ». Il était sincère, nous n'en doutons point; sincère quand il déclarait qu'aux Jésuites il préférait les Cosaques; sincère, quand il leur disait : « Oh ! si jamais votre destinée vous amène dans cette montagne sujette aux orages et éloignée de toute habitation, ne craignez pas d'aborder mes bâtiments rustiques et de venir rompre avec moi... non pas des lances, mais le pain de l'hospitalité. Soyez sûrs que vous y trouverez non seulement abri et asile, mais que mon fils et toute ma tribu iront au-devant de vous, vous offrir
(1) Bardoux, p. 388.
leur respect. A cet égard, que ma nouvelle pauvreté ne vous effraye pas trop; j'ai du pain noir en abondance et mes troupeaux donnent du lait excellent » (1).
Quant au fond des accusations, il revient à ceci. La France n'est point aujourd'hui gouvernée par son roi, mais, comme l'Angleterre des Stuarts, par des Jésuites et des congrégations. Les Jésuites, « puissance mystérieuse qui prend corps ou devient une ombre selon que cela convient à ses desseins... », puissance essentiellement révolutionnaire : « partout où il y a du mouvement, des troubles, un théâtre (?), on peut être sûr de voir paraître des Jésuites. C'est leur aliment, leur élément. Dans un pays comme la France, que la Révolution a mis en pièces et qui s'agite au milieu des factions, c'est là qu'on peut opérer fructueusement. Sous Bonaparte, on n'était encore que quelque Père de la Foi, bien petit, bien humble, bien obscur. Dès que la Restauration survient, les congrégations, dont on a eu soin de jeter çà et là les semences, se mettent en mouvement. Jusque-là le nom de Jésuite avait été dissimulé; il se prononce ouvertement (2). Je sais, ajoute-t-il, qu'il y a sur ce "point chez les uns un mouvement de douleur, chez d'autres un mouvement de dérision, chez le plus grand nombre un sentiment de honte qu'une nation ne peut longtemps supporter » (3).
Le Mémoire du janséniste auvergnat ne fut pas un événement littéraire isolé. Avant et après, les produc-
(1) Mémoire, pp. LX11I, p. 35, 216, etc.
(2) Page 40.
(3) Page 116.
tions antijésuitiques pleuvaient. Et si, avec Montlosier, on pouvait hésiter encore, tant Fhomme sortait des cadres ordinaires, sur le sens exact de la nouvelle campagne antijésuitique, — jansénisme, parlementarisme, philosophisme? maintenant il n'y avait plus de doute possible, on était dans le voltairianisme de bas étage. Les Jésuites durent se sentir revivre; ils rentraient en plein dans leur tradition, c'est l'Eglise qu'on attaquait J en eux. Les anciennes équivoques de Port-Royal avaient disparu. Entre le libéralisme révolutionnaire et la réaction , la guerre était déclarée. Ils étaient de la réaction. Donc ils furent attaqués comme les autres du parti catholique, et, à cause de leur nom, plus que les autres.
De là une littérature fort abondante. Tout d'abord comme il convenait, rééditions des Monita Sécréta, dont une avec ce titre : « Les soirées de Saint-Acheul, Bruxelles, 1826. Puis Histoire impartiale des Jésuites; Les Jésuites marchands, usuriers et usurpateurs, par G. de N., volontaire royal en 1815; Un Jésuite par jour; Histoire des conspirations des Jésuites contre la maison de Bourbon, en France; Etrennes aux Jésuites pour l'éducation des personnes pieuses attachées à la Société; Les Jésuites en miniature; Le petit Jésuite; Le Miroir des Jésuites; L'Argus des Jésuites, avis aux princes, dédié aux mânes de Henri IV, La Galère jésuitique; Encore un coup de patte aux Jésuites, etc., etc.. (1).
Bientôt deux mots résumèrent pour le public toute
(1) Carayon, op. cit., pp. 496 à 511.
l'affaire : Montrouge et la Congrégation. Montrouge, c'était pour le peuple naïf et romanesque; la Congrégation, pour les gens intelligents.
Qu'est-ce que la Congrégation? Montlosier, qui le premier poussa le cri d'alarme, est lui-même bien embarrassé de répondre : « Il m'est aussi difficile de dire avec précision ce qu'elle est, que de montrer au temps passé, comment elle s'est successivement formée, étendue, organisée. Je dis : organisée, avec cette restriction que quelquefois son corps est entier, et alors on voit un tronc et des membres; d'autres fois, une partie des membres s'est retirée, il paraît comme mutilé. Le corps lui-même s'est composé de manière à pouvoir, quand cela lui convient, se dissiper comme une ombre, et alors on s'interroge pour savoir s'il est vrai qu'il existe une Congrégation.
« Son objet n'est pas moins difficile à déterminer que sa nature; ce sera, quand il le faudra, de simples réunions pieuses; vous aurez là des anges; ce sera aussi, quand on le voudra, un Sénat..., vous aurez des sages. Enfin ce sera, quand les circonstances le demanderont, un bon foyer d'intrigue, d'espionnage, de délation; vous aurez des démons » (p. 20-21).
Son origine, son histoire? Montlosier découvre à la Congrégation des connexions avec la Compagnie de
Jésus, laquelle possède « le système d'affiliation le plus perfectionné depuis Pythagore ». Suit un exposé historique de haute fantaisie, d'où il conste qu'il « paraît certain que Louis XIV s'affilia » (p. 23) ; que les Congrégations de soldats s'engageaient à défendre jusqu'à la mort la bulle Unigenitus, les droits du Pape et, c'était sous la Régence, le testament du feu roi (p. 24); qu'en 1742, il y avait 200 villes ou bourgs de France, « infectés » par 700 institutions où il était recommandé, comme dans celles d'aujourd'hui, — écoutons, car là était le danger, — d'être soumis aux princes, aux magistrats, et de faire toutes sortes de bonnes œuvres » (p. 26); que Saint-Sulpice est une création et une affiliation des Jésuites (p. 27); qu'en 1808 (il faut dire 1801), la nouvelle Congrégation fut fondée sous l'invocation de la Vierge, « dénomination (horreur!) qu'elle portait au temps de la Ligue » (p. 28).
Quels engagements liaient ces congréganistes? vœux ou simples promesses? Il hésite. Mais « je suis assuré qu'au moins pour les hauts grades, les engagements étaient des serments; que ces serments étaient d'obéissance passive, et qu'ils étaient reçus par des Jésuites » (p. 29). Je suis assuré! Les Bourbons reviennent, et voilà ces associations si bien multipliées « dans les villes de second et de troisième ordre », « les postes si bien distribués » que la Congrégation savait certains événements avant le gouvernement. « Je ne puis douter de ce fait. » Sous Charles X, « on imagina de faire entrer tout à la fois le ministère dans la Congrégation, et la Congrégation dans le ministère La police, les postes
sont à des affiliés ». Les principaux ministres furent-ils congréganistes? Montlosier n'ose rien affirmer de positif.
Faut-il poursuivre? montrer ce gouvernement occulte, qui existe à la page 20, et qui n'existe plus à la page 30, enrégimentant les ouvriers, organisant pour eux un quatier général à Versailles, — dans un bâtiment, notez ce détail, peint à l'intérieur et au dehors, en blanc rosé (p. 35, 36), avec, pour chef, un Jésuite secret; s'inféodant de même les marchands de vin, leur apprenant à enivrer les gens tout en leur faisant tenir de bons propos et réciter des prières, plaçant les domestiques (p. 37), envahissant la Chambre des députés. Mais combien de députés congréganistes en cette année 1826? 130? 150? 105? il ne sait.
D'autres seront mieux renseignés, ils affirmeront qu'en 1815, la Congrégation, d'abord association pieuse, devenue assez vite réunion politique, dirigeait la « Chambre introuvable ». En 1826, instrument aveugle de son directeur, le Père Ronsin, elle est partout maîtresse. Il n'y a de faveurs, de places que pour les Congréganistes, ou leurs protégés. Ils ont en France 48.000 membres. Charles X et le duc de Bourbon en font partie. Les Chambres, la Cour, la famille royale, les ministères, elle a tout envahi (1).
Montlosier était un visionnaire — un peu, le talent en moins, comme Michelet. Ses rêveries ne sont qu'un
(1) Exactement, pendant 30 ans qu'elle a duré, la Congrégation a compté 1373 membres. En 1825, il y avait exactement sur ce nombre cinq députés. C'est le chiffre relevé par M. de Grandmaison sur les registres.
signe du détraquement des cervelles que hante l'antijésuitisme. D'où vient que d'autres plus graves, moins passionnés, moins Imaginatifs, donnent dans la même folie et parfois ajoutent aux inventions du gallican rêveur? Je ne parle pas de la foule, je parle d'historiens en vue comme Lacretelle et Vaulabelle, d'hommes d'état fort graves, comme le chancelier Pasquier.
Le chancelier Pasquier se souvient un peu trop de son ancêtre Etienne; et c'est au Catéchisme des Jésuites (édition de Villefranche, 1602) qu'il nous renvoie pour nous rendre compte « des moyens employés, delà marche prudente et habile » qui permit à la Congrégation de dominer non seulement les ministres, mais le roi lui-même (1).
Si nous en croyons Lacretelle, on devenait congréganiste sans le savoir (2).
Au rapport de Vaulabelle, parmi ses membres, la Congrégation comptait Louis XVIll, le comte d'Artois, le duc de Bourbon, un prince, deux ducs, quinze marquis, trente-quatre comtes, huit vicomtes, vingt-et-un barons, trente-cinq chevaliers, ayant tous les premiers rôles; les congréganistes plus humbles étaient sous-chefs ou simples gardes du corps. — Notez que le seul préfet ou président, maintenu en exercice quatre ans durant, était un avocat, François Régnier. — La Chambre introuvable était inféodée à la Congrégation; on discutait à l'avance entre congréganistes dans le salon de M. Piet
(1) Mémoires, t. VI, p. 26.
(2) Histoire de la Restauration, t. III, p. 143.
les propositions, amendements à faire, le choix des rapporteurs, la composition des commissions. — Or, dans cette Chambre de 1815, il y avait juste un congréganiste, Alexis de Noailles.
Au moyen d'un règlement portant en épigraphe Ad majorera Dei gloriam — vous voyez bien qu'il est de provenance jésuitique — Vaulabelle nous montre en action « cette association criminelle. . . La correspondance la plus régulière rattache entre elles les parties les plus éloignées de ce corps monstrueux. Au signal du Conseil supérieur les ordres partent, les instructions volent jusqu'aux extrémités du royaume. En quelques jours les sectaires ont reçu les commandements de Montrouge. L'activité des signaux du gouvernement cède à l'activité
des télégraphes jésuitiques La France se trouvait
positivement enveloppée dans un vaste réseau de sociétés religieuses secrètes, suscitées, dirigées par la Compagnie de Jésus, sociétés comptant dans leur sein des enfants, et des femmes, des écoliers, des cardinaux et des rois^ et qui, sous des formes diverses et des titres variés, n'étaient en réalité que le jésuitisme lui-même » (1).
Hélas! l'historien n'a eu qu'une petite distraction : il a pris pour le règlement de la Congrégation, celui de la Propagation de la Foi, qui venait d'être fondée. Et ce qui aggrave son cas, c'est qu'en le citant, il supprime deux ou trois mots qui changent le sens. Là où il écrit : « XVI, chaque associé donne cinq centimes par semaine XX. Le Conseil supérieur distribue les
(1) ffistoire des deux Restaurations, t. VII, p. 232, 234.
fonds et en fait la répartition, » il faut lire « donne en aumône pour les missions cinq centimes... il en fait la répartition selon les besoins des diverses missions ». Mais Thistorien était-il coupable? Il se contentait de copier les articles du Constitutionnel ou les discours des députés de la gauche. La distraction et la mutilation du texte sont leur fait, et ils joueront bien d'autres tours aux historiens trop confiants (1).
Il n'y avait pas que les ignorants du gros public à croire au roman de la Congrégation. Des gens d'esprit, de fins lettrés, le prenaient très au sérieux. Tel M. Dupin. L'avocat politique, mordant et versatile, qui avait à se faire pardonner certaines coquetteries pour les Jésuites de Saint-Acheul — il y avait porté un cordon du dais à la procession du Saint-Sacrement — était de ceux qui soutenaient Montlosier dans sa campagne. Comme c'était un humaniste distingué, il trouva l'ingénieuse idée de traduire une page bien connue de Tite-Live, sous le titre alléchant de « Procès fait à la Congrégation des Bacchanales ».
Congrégation, affiliation, morale relâchée, tous les mots à effet revenaient, habilement adaptés au cadre latin. On lisait par exemple : « La confrérie des Bacchanales, sorte de dévotion grecque dont les mystères se célébraient la nuit, séminaire de toutes sortes de crimes et de débauches, ayant déjà engagé dans sa congrégation un grand nombre de citoyens, fut recherchée par le
(1) E. Biré, La Congrégation (Correspondant, 25 janv. 1890. Tout cet article est un examen des récits de Vaulabelle. Il complète d'une façon intéressante le livre de M. de Grandmaison.
consul, etc. » « Quoique ce ne fût, déclarait Fauteur, qu'une traduction presque littérale de l'historien latin, les, analogies parurent frappantes ». La brochure eut l'honneur d'une réédition (1).
Antijésuitisme de lettrés. Au bon peuple il fallait quelque chose de plus haut en couleur, et l'on inventa Montrouge.
Montrouge était le noviciat des Jésuites. Très modeste enclos de trois arpents à peine, y compris la maison et les dépendances, bâtiment à un étage avec mansardes, pauvre petite chapelle, jardin potager : rien de plus humble. Le supérieur était le Père J. B. Gury, frère du moraliste. Là s'étaient préparés à leur vie de travail et de dévouement des orateurs comme Mac-Carthy et Ravignan, des savant^ artistes comme Arthur Martin et François Lambillotte.
Or, du jour au lendemain, Montrouge devint célèbre. Pendant trois ou quatre ans, ce repaire des Jésuites défraya les faiseurs de brochures et les journalistes. On eut : Halte-là! ou la terreur à Montrouge à V occasion de la bataille des Jésuites perdue à Paris par l'abbé de Lamennais en avril 1826; Les Jésuites en goguette, ou
(1) Presque tous les détails pour lesquels nous ne donnons pas de références sont pris au livre de M. G. de Grandmaison sur la Congrégation.
une scène à Montrouge, rondeau bachico-monastico politique, suivi de notes historiques et de réflexions orthodoxes; Le siège de Montrouge, . ou le Jésuitisme détruit, poème héroïque en trois chants, par Bertu ; Esprit de la Compagnie de Jésus, tiré de la bibliothèque de Montrouge; Lï antidote de Montrouge, ou six question à Mgr d'Hermopolis; Montrouge peint par lui-même et trois conseils de guerre tenus les 17 , 18 et 26 juin 1826 , par les RR. PP. Jésuites de la province de France (en couplets); l! artillerie de Montrouge; Les secrets de Montrouge; Le Huron de Montrouge, etc.
Un vent de folie passa sur le public, soigneusement entretenu par le Constitutionnel. Cette feuille, d'un anticléricalisme — le mot n'existait pas encore, mais la chose est vieille — farouche et inventif, avait comme spécialité l'article bête. Entendez l'article où Ton racontait tous les méfaits, vrais ou faux, commis dans les paroisses rurales, qu'on avait bien soin du reste de ne désigner que par des initiales. Que si le nombre des abonnés baissait, on multipliait les articles bêtes, et le niveau de remonter. Tout naturellement, les Jésuites avaient leur juste part dans cette distribution gratuite. On a fait le relevé des morceaux de ce genre pour un mois pris au hasard. Il y en a une vingtaine : Les « Liguoristes », l'Inquisition, les missionnaires, les curés, les évêques, les communautés religieuses, tout y passe. Mais les Jésuites et la Congrégation y passent sept fois.
Partis de ce pied, et le spirituel public français payant pour se faire berner, les rédacteurs d'articles bêtes s'en
donnèrent à cœur joie. Le noviciat de Montrouge fut transformé par les imagmatifs rédacteurs en une forteresse ceinte de fossés, flanquée de bastions, hérissée d'artillerie. Toutes les nuits, dans les caves, d'innombrables Jésuites y faisaient des exercices de tir. Le Général des Jésuites y siégeait entouré de sa cour. Un souterrain communiquait avec les Tuileries. Là s'entassait l'or et l'argent de la France. On y fabriquait des armes pour les Turcs contre les Hellènes. On y élaborait les lois; on faisait et on défaisait les fonctionnaires. On y jugeait les ministres. Les nouveaux chevaliers des ordres du roi venaient y attacher à leur cordon bleu le scapulaire jésuitique. Quand la diligence, qui faisait le service d'Orléans à Paris, arrivait à la hauteur de Montrouge, le conducteur disait aux voyageurs : « Regardez cette plaine, ce parc, ce grand village, tout cela est aux Jésuites ». Et montrant le clocher de l'église paroissiale : « Cette tour est armée de je ne sais combien de canons ». Ce n'était pas tout. L'or entassé à pleins coffres dans les caves servait à bâtir ailleurs d'autres forteresses. « Avec ces richesses, disait le Constitutionnel, les Jésuites viennent d'acheter pour 1.100.000 fr. l'ancienne abbaye ie Mont-Saint-Martin, près de Saint- Quentin. A Ecole, près de Besançon, ils font bâtir un
"palais où ils travaillent à diriger les élections » Le
notaire, chargé d'administrer Saint-Martin, écrivait que l'abbaye n'était pas vendue. On prouvait que les Jésuites n'avaient pas un établissement en Franche-Comté. Mais les démentis ne servaient à rien; le Constitutionnel
continuait à inventer, inventer encore. .
Et le plan de Montrouge s'étalait en miniature sur la tabatière des bourgeois sérieux; les enfants le contemplaient sur leurs boîtes de dragées. On mettait ce nom terrible en devinettes, en devises rimées, dans les papillottes à envelopper les bonbons.
Charles X, ajoutait-on, avait fait ses vœux de Jésuite : il disait tous les jours sa messe dans son appartement. Il pleuvait, c'était les Jésuites encore. Le pain était cher, la saison mauvaise, Chateaubriand déclarait la guerre à l'Espagne, et Don Miguel à son frère, toujours les Jésuites. Les cochers des petites voitures couraient à bride abattue dans les rues de Paris; les Jésuites, par pure malice, les payaient pour éclabousser les passants.
Avec un public ainsi nourri chaque matin d'inventions saugrenues, on peut tout oser. Un jour, dans un livre à sensation, Les Jésuites modernes, pour faire suite au Mémoire de M. le comte de Montlosier9 par l'abbé Martial Marcet de la Roche-Arnaud, on put lire une horrifique description de Montrouge, de ses habitants et de son farouche supérieur, le Père Gury. Faut-il dire que Martial Marcet était un novice défroqué?
« Sa volonté (du Père Gury), un seul regard même, peuvent faire mouvoir mille bras armés de poignards
pour assassiner les princes et détruire les empires
Dans un appartement obscur de Montrouge, tous les huit jours, à l'entrée de la nuit, les novices se rendent à la suite du Père Gury, aux pieds des statues d'Ignace et de François Xavier, pour entendre les mystères de la Société. Là, chaque novice est obligé de dénoncer toutes les fautes et les discours de ses confrères. Chaque
novice à genoux est obligé de déclarer ses goûts, ses penchants, ses défauts, son caractère et ses dispositions à Tégard de la Compagnie. Ils jurent tous d'immoler leur volonté propre, de n'épargner rien pour exterminer la race des méchants et d'abattre 'aux pieds de leur Père Ignace toutes les couronnes de l'univers. Ils vont à la suite de leur Père Maître fouler aux pieds les vanités du monde, représentées par un roi revêtu de ses ornements royaux, environné de sceptres brisés, de cou-
ronnes fracassées et de débris de trônes. Tout autour on voit les nations du monde chargées de chaînes, figurées par trois animaux : le taureau, le lion et l'aigle, et par un génie sublime qui représente en particulier les nations de l'Europe... On remplit de haine pour le monde tous ces jeunes cœurs déjà pervertis par le barbare fanatisme. On dit même, et je ne l'écris qu'avec effroi, que le Vendredi-Saint, après la cérémonie de la Passion de Jésus-Christ, tous les novices vont frapper d'un coup de poignard la statue de Ganganelli, qu'ils croient enchaîné par des liens de feu dans les enfers; celles d'un roi de France et de son ministre Choiseul, et encore celles de Pombal et de son roi faible qui laissa opprimer la Société.
« Voulez-vous une idée de la puissance du Père Gury sur ces pauvres novices? Lisez l'histoire du Vieux de la Montagne. Encore trouverez-vous peut-être que ce Vieux de la Montagne avait de la modération ».
On reconnaît la description : nous l'avons lue déjà dans les pamphlets protestants. Mais elle est arrangée au goût moderne. N'oublions pas que le théâtre, en ce
temps-là, est en proie au mélodrame le plus exaspéré, tel que le drame romantique de 1830 sera presque un retour au bon sens.
Marcet ne devait pas s'en tenir là. On eut encore de lui : « Mémoires d'un jeune Jésuite, ou Conjuration de Montrouge développée par les faits, 1828; puis Nouveau Mémoire à consulter du jeune Jésuite, sur l'état actuel des Jésuites en France, des évêques et des prêtres, suivi de la pétition à la Chambre des Députés, 1829; Les sept bêtes de Montrouge, prophétie et apocalypse, manuscrit trouvé dans le noviciat des Jésuites de Paris, 1829. Disons-le, le dernier ouvrage du pauvre pamphlétaire fut un acte de réparation et son Mémoire à consulter sur le rétablissement légal des Jésuites en France, 1845, est le désaveu de toutes ses honteuses publications.
Tout cela, Montrouge et Congrégation, était absurde, et tout cela était bu comme l'eau par le peuple, la bourgeoisie, les politiques, par toute la société voltairienne, laquelle n'avait pas assez de haussements d'épaules devant la crédulité des « calotins ». Quand Mgr Frayssinous eut reconnu à la tribune que la Congrégation existait, ajoutant que lui n'en faisait pas partie, ce fut, chez les libéraux, un cri de triomphe et de colère. « Le nom sinistre des Jésuites, lisait-on aux Débats, est dans toutes les bouches, oui, pour y être
maudit; il est répété dans les feuilles publiques, mais avec l'expression de l'épouvante; il parcourt la France entière, mais sur l'aile de la terreur qu'il inspire... Le ministère n'a qu'un objet en vue : le rétablissement d'un Ordre dont l'orageuse carrière est renfermée entre la pyramide de Jean Châtel, et l'échafaud de Damiens; un Ordre dont le nom a retenti parmi les clameurs factieuses des Seize, les gémissements des dragonnades et les orgies de Mme Dubarry (1). »
Par-dessus tout ce bruit, ajoutons la musique moqueuse et parfois spirituelle de ce faux bonhomme, qui était Béranger.
« Hommes noirs, d'où sortez-vous?
— Nous sortons de dessous terre.
Moitié renards, moitié loups, Notre règle est un mystère.
Un Pape nous abolit, Il mourut dans les coliques ; Un Pape nous rétablit, Nous en ferons de reliques.
Lui aussi, le théâtre se mit de la partie. A tout seigneur, tout honneur : Tartuffe était sans cesse redemandé, et malheur aux autorités qui avaient l'imprudence de l'interdire, c'était la plus belle réclame qu'on pût lui faire. Vers ce temps-là encore, un bon procédé pour faire salle pleine, c'était de mettre les Jésuites sur l'affiche. Le 23 août 1830, on jouait aux Nouveautés un drame en deux actes, prose et vers, de Dupont et Edouard Monnais, où il s'agissait d'héritage accaparé par un
(1) O. de Grandmaisoo, p. 320.
perfide parent. Sur le dos de ce parent, on jeta une soutane; on mit dans la bouche du mielleux abbé Serinet des paroles atroces, et dans sa poche un pistolet à vent, — notez, à vent9 cela tue et ne fait pas de bruit, c'est plus jésuitique. Et la pièce intitulée la Contre- Lettre, reçut pour sous-titre, le Jésuite.
Aux Variétés, la Demande en Mariage, de Edouard Monnais et Emm. Arago, une petite comédie où la ruse cupide est vaincue par l'amour, prend pour sous-titre, le Jésuite.
A la Galté, dans le drame les Trois filles de la Veuve, trois actes et six tableaux, tiré d'un roman de Victor Ducange, par l'auteur lui-même et par Pixérécourt, le Shakespeare du boulevard, il y a un sieur Judacin, machina teur d'intrigues sombres; belle occasion de coudre en sous-titre, le Jésuite.
D'autres arrangeurs, Villeneuve et Anicet Bourgeois, avaient, eux aussi, tiré un drame du même roman; mais ils venaient trop tard. Ils en furent quittes pour le démarquer, et le sous-titre fut le Congréganiste. C'était un synonyme (1).
Les Jésuites, et le bon sens, n'avaient pas manqué d'éloquents avocats durant toute cette campagne : Bonald, Lamennais qui depuis... le duc de Fitz-James, Berryer, sans parler de l'Eglise elle-même qui se prononça par la bouche de Léon XII.
Mais que faire devant un public affolé? « Rien n'est
(1) Théodore Muret, L'histoire par le lhèdlre> t. III, p. 66, 71.
trop sot pour le public qu'on nous fait », écrivait Lamennais. Les conséquences pratiques suivirent de près. Le supérieur de Montrouge fut provoqué en duel; un saint prêtre, désigné par Montlosier comme Jésuite secret, fut presque assassiné, étranglé dans la rue; les insultes étaient continuelles; le Père Debrosse fut frappé en plein jour dans un faubourg de Paris, près du noviciat; les cérémonies du jubilé furent troublées par les énergumènes. Enfin, après les ordonnances de 1828 qui excluaient de renseignement les congrégations religieuses .non autorisées et spécialement les Jésuites, le dernier acte de cette bouffonnerie tourna court vers le tragique : ce fut la révolution de 1830 et la chute des Bourbons.