‹ Les Jésuites de la Russie-BlancheChapitre 12 sur 58 · Paul P"" visite le collège des Jésuites à Orclia · texte numérisé non relu

Paul P"" visite le collège des Jésuites à Orclia

9. « Règlement » envoyé par l'archevêque à la mort du P. Lenkiewicz. 10. Siestrzencewicz victime de ses intrigues et de sa duplicité.

1. Le nouveau tsar Paull^S en montant sur le trône, regarda comme son premier devoir d'écarter les favoris et les dignitaires influents sous le gouvernement de sa mère et de les remplacer par ceux qu'il avait connus de plus près et aimés dans sa solitude de Gatchine, en particulier le comte Rostopchine.

Quelles étaient ses dispositions à l'égard de la Compagnie? 11 était difficile de le deviner. Les Jésuites eux aussi avaient été favorisés par sa mère, mais ils ne s'étaient mêlés en rien du gouvernement, de la politique et des intrigues de la cour ; il est vrai qu'en s'appuyant sur la visite faite par le prince à Polotsk quinze ans auparavant, on pouvait concevoir des espérances -flatteuses, mais les dispositions et les

convictions de cette nature si capricieuse n'avaient-elles pas changé depuis un temps si long? Son voyage de quatorze mois dans l'occident, pendant lequel il avait pu entendre beaucoup, lire encore .davantage contre les Jésuites, ne l'avait-il pas prévenu contre la Compagnie? Paul était resté quelques semaines à Rome et avait été reçu avec la plus grande bonté par Pie VI. Il avait passé de longues heures à converser amicalement avec le Saint-Père, qu'il aimait sincèrement ; il avait été témoin de l'enthousiasme du peuple romain, lorsque le Pape se mit en route pour Vienne. Peutêtre, voyant l'insistance des cours de Bourbon auprès du Pape et les embarras dans lesquels ces quelques Jésuites de la Russie-Blanche jetaient le Souverain-Pontife, peut-être avaitil pris la résolution, aussitôt maitre du pouvoir, de supprimer la Compagnie, cause de tant d'amertumes pour le Chef de l'Éghse ?

Ces craintes et cette incertitude sur l'avenir affligeaient les Pères de la Russie-Blanche plus qu'on ne saurait dire : « Lors « de ce nouveau changement de gouvernement, écrit l'histo- « riographe de l'ordre, nous nous sommes trouvés dans une « complète ignorance de ce que nous avions à craindre et à « espérer. Toute notre attente était dans la Providence de « Dieu, qui ne nous a jamais fait défaut, même dans les cas « les plus difficiles » (1).

2. Siestrzencewicz profita de cette incertitude et voulut persuader aux Pères de demander eux-mêmes leur sécularisation, afin de prévenir leur suppression, qui ne pouvait manquer d'arriver : « Restez, leur dit-il, restez dans vos col- « lèges, dans vos classes, dans vos offices et vos propriétés, « mais comme prêtres séculiers ; alors ce sera mon affaire « d'obtenir la permission du tsar à cet effet. » Les Pères n'écou-

(1) Hist. Albo-Russse Soc, Pari. II, parrar/. 105,

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tèrent point ces suggestions ; ils envoyèrent au nouveau tsar un grand album de poésies faisant son éloge en différentes langues et demandèrent en même temps que le vice-général pût se rendre en personne à Pétersbourg ou à Moscou, afin de présenter ses hommages au monarque. Mais précisément cette circonstance devint la cause de nouvelles alarmes ; car on ne donna point de Pétersbourg le moindre signe qui pùt faire connaître si l'album avait été reçu ou non, bien qu'il eût été envoyé par une voie très sûre. Le ministre répondit « que les Jésuites n'avaient point à se fatiguer par ce voyage a et qu'ils ne devaient point se déranger. »

On imagina aussi d'envoyer un présent à la nouvelle impératrice. Le P. Gruber, sachant qu'elle connaissait et aimait la peinture, lui offrit un tableau magnifique ; mais cette fois encore les remerciements ne vinrent pas. Pour comble de malheur, le bruit se répandit que le nouveau légat ])ontifical, le comte Litta, devait arriver à Pétersbourg. Les Pères se rappelaient les démarches secrètes d'Archetti pour détruire les Jésuites, démarches rendues inutiles par le tout puissant Potemkine, protecteur des Pères ; ma'is aujourd'hui Potemkine n'était plus là et les Pères n'avaient à Pétersbourg aucun ami ; ils ne connaissaient personne, pas même de visage, à la cour ou dans le ministère (1). Il fallait donc s'armer d'une confiance et d'une foi à toute épreuve dans la Providence de Dieu.

3. Le tsar Paul, détesté de sa mère Catherine et pour cela éloigné avec soin de la cour, avait mené une vie retirée et presque solitaire, dont la monotonie n'avait été interrompue que par son voyage de quatorze mois dans l'occident. Le prince avait conservé toute l'énergie de son âme et un cœur pur, droit et noble, sentant une répugnance inexprimable pour tous les crimes qui se commettaient en si grand nom- Ci) Ihid.

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bre, ouvertement et en secret, à la cour de sa mère. Les premières années de sa vie avaient été pleines d'amertume ; il avait été humilié en ce qu'il y a de plus délicat, puisque Pierre 111 le reniait pour son fils; longtemps il fut à l'école de la souffrance.

Marié à l'âge de vingt ans avec la fille du landgrave de Ilesse-Darmsladt, il vit sa femme succomber à une mort prématurée et violente. Nathalie avait le malheur de déplaire à la tsarine ; le servile et cruel Orlof s'efforça de mettre fin aux jours de la princesse, lors de ses premières couches. Cette cruauté de sa mère, jointe à l'immoralité avec laquelle la tsarine changeait d'amants presque chaque année, rempht l'âme de Paul de dégoût et de défiance pour l'humanité. Le second mariage de Paul 1" avec la fille du duc de Wurl jmberg fut pour lui d'autant plus heureux, que cette seconde femme sut déjouer par sa patience les soupçons et la haine delà tsarine. Son voyage à travers l'Europe, alors sur le volcan de la révolution, persuada le tsar qu'il n'y avait de remède que dans le gouvernement absolu, non entaché toutefois d'abus de pouvoir. La solitude et la souffrance lui firent chercher des consolations et des soulagements dans la lecture. Il lut avec attention les auteurs royalistes français, surtout l'ouvrage du comte de Maistre : Considérations sur la révolution en France. A la même époque, il offrit l'hospitalité aux Bourbons de France malheureux : le comte de Provence, plus tard Louis XVIII, se réfugia à Mitaw ; le comte d'Artois, plus tard Charles X, à Pélersbourg ; le prince de Condé et une nombreuse noblesse émigrée vinrent habiter la Wolhynie ; la princesse de Bourbon s'élabht dans deux monastères à Orcha avec toute la congrégation des Trappistes et des Trappistines.

Ces jeux du sort renouvelèrent dans l'âme de Paul les impressions religieuses qu'il avait rapportées de Rome. 11 y avait assisté avec une grande attention et un profond recueil-

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lemeiit aux solennités et aux cérémonies de l'Église, ne pouvant assez adoiirer la magnificence des rites catholiques. Le terrorisme et les monstruosités de la révolution française, la mort de Louis XVI sur l'écliafaud, qui lui rappelait la fin violente de son propre père en prison, l'effroyable renversement de l ordre social et moral dans l'occident : tout cela remua Paul dans tout son être. Pendant que sa mère et les monarques ne pensaient qu'à profiter des troubles pour agrandir et arrondir leurs états, Paul résolut, aussitôt qu'il arriverait au pouvoir, de s'ingérer dans les affaires de l'occident, uniquement pour faire refleurir la religion et les traditions du pouvoir ; et dans ce but il envoya le plus grand des généraux que possédait alors la Russie, Souwarof, reconduire Pie VII à Uome. Mais ses intentions sincères et nobles furent traversées par la déloyauté et la duplicité des rois et de leurs ministres. Ce fait acheva de l'exaspérer contre les hommes.

4. Grâce au concours de tant de circonstances, il s'opéra en lui une étrange et subite métamorphose de caractère. L'idée delà puissance monarchique, inspirée à Paul 1" par l'école des légitimistes et fortifiée en lui par la vue de l'anarchie en occident, le poussa à des mesures violentes contre ceux qui paraissaient s'opposer au pouvoir absolu. Il publia donc oukase après oukase, sur le respect extérieur dû au tsar, honneur exagéré et inintelligent ; il changea et réforma tout sur le modèle de la Prusse, sans avoir égard ni aux sentiments nationaux, ni aux besoins du pays. Violent par nature, ne se confiant pas aux hommes et craignant toujours pour sa vie, il oublia sa philosophie, devint cruel par moments, terrible pour tous, mais surtout pour son entourage. Cependant au fond de ces caprices indomptés, se cachait un sentiment de justice, une religion protonde et le respect pour le clergé, surtout pour les prêtres catholiques. Les partisans des conspirateurs et des théories sur la liberté des peuples.

sur le libéralisme et le progrès, dont on a tant usé et abusé de nos jours, peuvent haïr Paul 1" ; les Moscovites ont pu le détester et préparer sa mort ; car aucun empereur de Russiene fut aussi étranger que Paul à l'esprit et à la politique du pays. Mais l'histoire, en stigmatisant la violence, l'exagération et l'imprudence, défauts de caractère hideux dans un monarque, doit de justes louanges aux nobles efforts de ce tsar, qui désira sincèrement réparer les fautes de sa mère en rétablissant la Pologne, et travailla sérieusement à opposer une digue à la révolution, qui minait les états et la société.

5. Le couronnement de Paul 1" se fit à Moscou en avril 1797 ; tous les dignitaires de l'empire et les représentants des puissances étrangères y assistèrent. Pie VI envoya aussi son légat, le comte Litta, dernier nonce à la cour de Pologne. C'était un personnage agréable au nouveau tsar, car son frère remplissait la charge d'amiral de la flotte russe, à la grande satisfaction de la cour.

Cependant les Pères ignoraient complètement c{uelles étaient les dispositions de ce nouveau légat pour la Compagnie ; mais à Orcha, ils furent convaincus au delà de leurs désirs que le légat ne partageait point les préventions de son prédécesseur. On peut conclure de sa manière d'agir, qu'il ignorait entièrement, et les menées de la diplomatie sous la conduite d'Archetti dans l'affaire des Jésuites, et les dispositions de Siestrzencevi^icz à l'égard de la Compagnie, et généralement l'état de l'Église cathoUqiie en Russie.

Il donna tant de preuves de sa bienveillance aux Pères d'Orcha, qu'il dut ensuite changer de conduite, pour ne pas compromettre le Souverain Pontife. En effet, tandis que les Jésuites n'osaient pas même aller à sa rencontre pour le recevoir, il se fit conduire droit au collège d'Orcha (15 mars 1797) et y prit son logement. Salué en peu de mots par le P. Wichert, recteur du collège et en même temps provincial, il

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entretint les Pères avec la plus grande bienveillance ; puis il leur demanda l'hospitalité pour la nuit.

Le lendemain (quatrième dimanche de carême), il descendit dès l'aurore à la chapelle domestique ; et avant de célébrer la sainte messe, il se confessa à l'un des Pères, spectacle qui surprit étonnamment les religieux des autres ordres, réunis en grand nombre. Pendant sa messe, il communia les scolastiques et les frères coadjuteurs et s'invita lui-même à diner, non à part mais au réfectoire avec toute la communauté. Pendant le repas et la récréation qui suivit, il parla beaucoup de la corruption croissante des mœurs, surtout parmi la jeunesse, ajoutant que ce malheur ne serait jamais arrivé si la Compagnie n'avait pas été supprimée. Il affirma que le Saint- Père était dans les meilleures dispositions à l'égard des Jésuites ; pour lui, bien qu'il n'eût reçu aucune instruction, soit en faveur de la Compagnie, soit contre elle, il saisirait la première occasion et parlerait au tsar de leur affaire.

A son départ, il demanda que le provincial lui écrivît souvent et lui envoyât à Moscou un rapport exact sur l'état des collèges et des écoles et sur les travaux apostoliques de la Compagnie.

6. Ces dispositions du légat dépassaient toute attente. Un'y avait plus que les hommes les plus pervers à pouvoir affirmer que la Cour Romaine tenailles Jésuites pour des rêfractaires. Mais arrivé à Moscou, le légat n'eut pas l'occasion de parler en particulier avec le tsar ; et dans l'audience publique à laquelle il fut admis avant tous les autres diplomates, il ne put aborder cette question. En revanche, il tomba dans les pièges du rusé Siestrzencewicz, qui, ne pouvant s'entretenir avec le tsar ni lui suggérer son plan de sécularisation des Jésuites, n'en déploya que plus d'activité pour agir sur le légat. 11 lui reprocha l'inconvenance de sa conduite avec les Jésuites : « le légat, disait-il, avait par là compromis la cour

« romaine, qui jusqu'à ce moment considérait les Jésuites « comme des prêtres séculiers. » Suivait le tableau des difficultés qui pourraient surgir dans la suite pour le Saint-Siège, si les diplomates voulaient profiter de cette démarche. Puis arriva le conseil de ne point épargner ces Pères, qui jusque-là étaient regardés comme des prêtres séculiers et qui « voyant « le nonce bien disposé pour eux, venaient de prendre le nom « de Jésuites. »

7. La simplicité du légat le fit tomber dans cette intrigue, ouand donc le provincial écrivit au cardinal Litta conformément à ses désirs, le légat pria les Jésuites, par quelqu'un de ses familiers, de s'abstenir de tout rapport avec lui. A la lettre italienne du vice-général, dans laquelle le P. Lenkiewicz le remerciait de tant de bontés témoignées par Son Excellence à la Compagnie à Orcha et lui demandait sa protection, moins à la cour de Russie qu'auprès du Saint-Siège, le légat répondit par une lettre très curieuse, adressée non pas au vice-général, mais au provincial :

« Dieu, qui sonde les cœurs et les desseins de l'homme, « mettra à découvert les pensées secrètes : je ne veux con- « damner personne avant d'avoir examiné à fond son affaire. « 11 me semble avoir suffisamment montré quels sont mes a sentiments pour celte communauté d'Orcha, au milieu de « laquelle j'ai reçu avec joie l'hospitalité pendant quelques « jours. Assurément mon intention n'a jamais été de recon- « naitre comme existante la Compagnie de Jésus supprimée, « il y a longtemps déjà, par le bref de Clément XIV ; aussi « bien n'est-il pas en mon pouvoir de changer en quoi que ce « soit ce qui a été établi parle Saint-Siège. 11 m'est cependant « toujours permis d'attendre une meilleure conduite de vous « et des ouvriers que vous dirigez dans la vigne du Seigneur. « Non seulement la charité chrétienne me le fait espérer, « mais aussi cette admirable soumission, ce respect profond

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« pour le Saint-Siège, vertus auxquelles vous avez été formés « dès le commmencement. Plût au ciel que, non contents de « garder ces sentiments au fond de vos cœurs, vous les eus- « siez manifestés plus parfaitement même dans la pratique. « Je ne veux point mettre à votre charge ce que vous affirmez « n'avoir en rien recherché ; s'il en est ainsi, il ne convient « donc pas. Monsieur, que vous renouvelliez avec moi les an- « ciennes disputes (sur la légalité de l'existence de la Compn- « gnie dans la Russie-Blanche), disputes qui me déplaisent et « qui vous sont pénibles. Que votre grande consolation, pour c vous comme pour vos anciens Pères, soit de pouvoir tra- « vailler à la gloire de Dieu et au salut du prochain, surtout « en élevant la jeunesse dans les sciences et les bonnes « mœurs.

« En même temps que votre lettre et le catalogue, j'ai reçu « aussi une lettre en italien à laquelle je réponds dans celle-ci, « et je prie celui qui l'a écrite de recevoir de ma part mes • remerciements pour l'amour et le respect qu'il me « porte (1). »

Exhorruerunl iXostri, nos Pères furent effrayés à la lecture de cette lettre. Ils s'étaient abandonnés évidemment à des espérances trop flatteuses en voyant Mgr Litta si bien disposé pour eux. Ce qui provenait de l'ignorance où était le légat de la situation, les Pères l'attribuaient à ses convictions et à son bon cœur ; et peut-être triomphaient-ils trop haut de leur victoire. Quoi qu'il en soit, ils tombèrent dans un chagrin d'autant plus profond, lorsqu'ils virent le légat enveloppé dans le filet des intrigues de l'archevêque ; ils craignaient que, poussé par Siestrzencewicz, il ne demandât au nouveau tsar la sécularisation de la Compagnie.

Ce fut donc avec une véritable terreur qu'ils attendirent l'arrivée de Paul 1" à Orcha, ville par laquelle l'empereur

1 //;*;/. Albo-Russœ Soc, Part. II, paragr, Voyez, document Y, le texte latin de cette lettre.

devait passer pour aller visiter les provinces de Lithuanie. Le gouverneur interdit à tous les habitants d'aller à la rencontre du monarque ; mais le vice-général, sous prétexte de faire la visite du collège, prit le P. Gruber avec lui et se rendit en toute hâte à Orcha.

Le tsar Paul, en compagnie de l'impératrice et de ses fils Alexandre et Constantin, arriva dans cette ville le 7 mai 1797 et descendit chez le président du tribunal . La suite nombreuse de la cour prit ses logements dans les maisons privées et dans les communautés. Au collège des Jésuites descendirent trois sénateurs ; le fourbe Siestrzencewicz s'y trouvait déjà depuis trois jours. Comme au dire des trois sénateurs, on ne pouvait compter sur une audience de Sa Majesté, les Pères n'en eurent que plus de recours au Ciel. Le vice-général ordonna pour le 8 mai des messes et des prières, afin que Dieu éloignât de la Compagnie les dangers qui la menaçaient. On pria sans doute avec une grande ferveur, car l'Empereur s'élant levé à 6 heures du matin, ordonna au maître de la maison où il avait passé la nuit, de le conduire chez les Jésuites. On se hâta d'avertir les Pères, et quelques minutes après Paul se présenta à pied à la porte du collège avec les princes ses fils et toute la Cour. La communauté le reçut à l'entrée de la maison. L'empereur ayant aperçu le P. Lenkiewicz, qu'il n'avait point oublié depuis sa première visite à Polotsk, alla droit à lui, le salua amicalement en français, lui rappelant qu'il le connaissait depuis longtemps ; et comme le P. vice-général s'approchait gravement pour baiser la main de Sa Majesté, Paul le baisa au front. Tous se rendirent par les corridors à l'église, remplie déjà d'une foule de religieux et de peuple de tout rang et de tout âge. Pendant qu'il visitait l'église et le collège, le tsar s'entretenait avec le vicegénéral et le P. Gruber, tandis que les deux princes s'amusaient avec les autres Pères, les interrogeant avec curiosité sur tout ce qu'ils voyaient, louant l'ordre, la propreté et la

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disposition de la maison. De nouveau, les Pères offrirent au tsar et aux princes ses fils cette même pièce de vers envoyée l'année précédente à Pétersbourg. Le tsar la lut avec attention ; évidemment on ne la lui avait pas remise auparavant. Ensuite il demanda au P. Gruber s'il avait reçu une lettre de l'Empereur et une montre enrichie de pierres précieuses, en retour du tableau envoyé à la tsarine. Le P. Gruber répondit que non. Paul surpris ordonna aussitôt de s'enquérir de ces objets. On apprit ensuite que, pendant le voyage du P. Gruber à Orclia, la lettre et le cadeau impérial avaient été apportés à Polotsk par le courrier de Pétersbourg.

L'empereur resta une heure entière au collège d'Orcha ; à son départ il dit en élevant un peu la voix : « Ayez bon courage; » et en partant, il répéta en français, en russe et en allemand : « Toujours j'ai beaucoup estimé votre Compagnie * et je l'estime encore beaucoup. » Ce môme jour il partit d'Orcha ; et quand il congédia le préfet de la ville, qui l'avait accompagné à cheval en dehors des murs, il lui recommanda de remercier en son nom les Pères du bon accueil qu'il avait reçu dans leur collège.

Siestrzencewicz était présent à cette visite impériale et obtint lui-même l'honneur qu'il avait en vain brigué à Moscou, de s'entretenir avec le tsar. Paul l'invita encore avec Lonté à venir à Pétersbourg pour s'entendre avec lui sur les affaires ecclésiastiques. Rusé comme un serpent, l'archevêque se répandit alors en félicitations envers les Pères, auxquels il prodigua les marques de sa bienveillance ; et pour les payer de l'hospitalité qu'ils venaient de lui donner à Orcha, il invita le vice-général à passer quelques jours dans son palais à Mohilew ; le Jésuite accepta (1).

(1) Le général-gouverneur Passek était resté à Mohilew sous une garde d'honneur, seul, abandonné de tous. Le P. vice-général alla voir le vieillard humilié. Cette visite inattendue tira les larmes à l'ancien dignitaire de l'empire ; « C'est maintenant seulement, s'écria-t-il, que je reconnais ceux qui

Cependant les Jésuites de la Russie-Blanche étaient menacés par Siestrzencewicz de nouvelles machinations qui se produisirent à la mort du vice-général Lenkiewicz (10 juillet 1798), lorsqu'il fallut procéder à une élection nouvelle.

Le P. Lenkiewicz commençait sa 78" année lorsqu'il revint de Mohilew à Polotsk : « Deux marteaux!» répétait le vieillard, faisant allusion aux deux 7 qui marquaient son âge : je succomberai sous leur poids ». Défait ses forces diminuaient chaque jour et l imprudence d'un de ses inférieurs hâta sa fin (1). Il mourut d'épuisement, après avoir désigné par un billet secret pour vicaire-général le P. Kareu, recteur de Polotsk.

« étaient mes véritables amis et non les amis de ma dignité. » Il demanda pardon pour ses fautes récentes ; il promit de payer généreusement de retour la Compagnie s'il recouvrait ses honneurs d'autrefois. II tint parole autant qu'il le put; car appelé à la cour quelques années plus tard, sans toutefois? rentrer en charge, il profita de toutes les occasions pour faire l'éloge des Jésuites. S'il ne fut point possible à Passek de témoigner aux Jésuites sa reconnaissance autrement que par de bonnes paroles, la démarche du vicegénéral n'en montre pas moins à merveille l'esprit de la Compagnie.

(1) Il y avait au collège de Mohilew un Père mélancolique et dont le cerveau quelque peu malade le rendait à charge à lui-même et aux autres, surtout aux supérieurs. II eut un jour la folle idée d'envoyer une lettre au tsar, sans avertir personne. Le P. Lustyg, recteur delà maison, en fut informé par le directeur de la poste. En vain demanda-t-on à l'auteur le contenu de sa lettre ; à toutes les questions, à toutes les prières, il opposa un silence obstiné. Connaissant le caractère violent de l'empereur, on pouvait craindre pour la Compagnie un orage terrible. A ce moment habitait à Pétersbourg Siestrzencewicz, appelé, comme nous l'avons dit, pour régler les affaires de l'Église catholique. Le P. vice-général le pria de détourner le coup qui menaçait la Compagnie et de faire connaître à Sa Majesté l'état mental de l'auteur de cette malheureuse lettre. C'est ce qui arriva. Paul demanda à l'archevêque s'il connaissait tel Jésuite : « Je le connais. Sire, répondit Siestrzencewicz, c'est « une tête malade. » — « Malade en effet, répliqua l'empereur, le contenu de « cette lettre le prouve bien. » Puis il ordonna do renvoyer la lettre au vice-général. Le P. Lenkiewicz, à son grand étonnement, y lut des plaintes amères, contre qui ?... contre la poste russe, qui ne remettait pas à ce Père certaines lettres qu'il croyait lui avoir été adressées, lettres qui certainement n'avaient jamais existé que dans son imagination. On eut pitié de cet atrabitraire ; mais à la suite d'une ou deux nouvelles démarches de sa part auprès

MORT DU P. LENKIEWICZ

Conformément à l'oukase de Catherine du 4 juin 1782, les Pères ne pouvaient procéder à une nouvelle élection sans la permission préalable du gouvernement, et ils devaient la demander par Pentremise de l'archevêque. Le P. Kareu adressa donc au prélat une lettre dans laquelle il lui apprenait la mort du P. Lenkiewicz et le priait d'employer son influence auprès du tsar pour obtenir la permission nécessaire.

Le P. Gruber cependant, qui se défiait de la duplicité de Siestrzencewicz, écrivit une lettre très humble au tsar luimême pour obtenir l'autorisation voulue. Cette prudence fut le salut des Pères. En effet Siestrzencewicz répondit laconiquement au P. Kareu; « J'ai reçu la lettre de Votre « Révérence ; pour réponse, je vous fais part d'une mesure « nouvellement prise par Sa Majesté PEmpereur ; » c'était un Règlement nouvellement forgé par Parchevéque pour les éghses et les monastères du rite catholique romain dans l'empire de Russie.

Ce décret était un nouvel assaut donné à l'autonomie des ordres religieux, qu'il renversait de fond en comble. Il était divisé en vingt-huit articles (1). Ce décret était signé par Pempereur, et Siestrzencewicz ordonnait de le publier dans tout l'empire. Impossible donc de n'en pas tenir compte ; d'autre part les supérieurs craignaient que sa publication ne produisit quelques troubles, surtout parmi les jeunes religieux. On choisit donc un moyen terme : Le secrétaire de la Compagnie lut ce règlement pendant la récréation qui suivait le dîner, non comme un document officiel, mais comme une

de Temporeur en pareille matière, voyant ses supérieurs attentifs pour l erapècher de retomber dans sa prerniri e faute, il demanda sa démission, et ses instances continuelles obligèrent enfin d'accéder à sa demande. Peu d'années après, il mourut dans une grande misère. Toute cette pénible affaire acheva de ruiner la santé déjà si cliancelante du P. vice-général (//îsf. Albo-Russae Soc, Part. Il, paragr. 136).

{i) Hist. A1bo-Ri(ssiB Sor., Part. Il, cap. 142, l'io. Voyez Document Z, le résumé de ce règlement draconien.

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nouvelle de Journal. A de très rares exceptions près, tous furent attristés ; la douleur fut si générale et si profonde, que le vice-général se crut obligé de consoler ses frères par une lettre circulaire en date du 18 novembre 1798 (1).

10. De son côté, Siestrzencewicz était tellement assuré de sa victoire, qu'il écrivit à Sierakowski, évèque de Kamieniec : « Je tiens les Jésuites dans ma main ; je les disperserai à mon « aise quand bon me semblera. » Il croyait Sierakowski animé des mêmes sentiments que lui à l'égard des Pères. Mais l'évèque de Kamieniec, qui était l'un des prélats les plus dévoués à la Compagnie, fut profondément attristé de cette nouvelle et alla demander secours au comte Michelson, alors général des troupes en Podolie. Le général écrivit de sa main une lettre au P. Gruber son ami, le priant de le mettre au courant de cette affaire et l'assurant de son appui auprès de l'empereur. Le secours promis par Michelson ne fut pas nécessaire ; la lettre du P. Gruber à l'empereur avait renversé les plans de Siestrzencewicz.

Dès le commencement de décembre, répondant à la lettre du vice-général, l'archevêque écrivait : « Je voulais, confor- « mément à mon affection pour vous et au désir de Votre « Révérence, régler pour le mieux voire affaire; mais l'écrit « du P. Gruber à l'empereur m'a lié les mains. Je ne puis « plus maintenant qu'exécuter les ordres du gouvernement « La feuille ci-jointe vous apprendra quel avait été mon « plan. »

Sur cette feuille on lisait : « Puisqu'on vertu de la loi sur « les monastères, signée par le tsar, il n'est pas permis. « aux religieux d'avoir d'autres supérieurs majeurs que les « provinciaux, je prie Votre Majesté de permettre au provin- « cial des Jésuites de remplir la charge de vice-général. »

Le P. Kareu répondit que tout autres sont les attributions (1) Uist. Albo-Russss Soc, Part. II, paragr. 144, 145.

MORT DU P. LENKIEWICZ

du général et tout autres celles du provincial, et que ces deux fonctions ne peuvent être exercées par la même personne.

Pendant ce temps, un ami des Pères leur rapporta en grand secret que Siestrzencewicz, dans une lettre à l'un de ses nombreux cousins dans la Russie-Blanche, se plaignait sans mesure des Jésuites : « Je suis très mortifié, je l'avoue, écri- « vait-il ; qui l'aurait cru ? Ces Jésuites, rebut du monde entier, « ont réduit à néant tous mes plans ! En deux mots : « ils ont obtenu du tsar la permission d'élire un nouveau « vice -général. »

En effet quelques jours après arriva une lettre de l'évêque Odyniec, ex -jésuite, membre du Collège de Justice. Elle était adressée au P. Kareu et disait que l'oukase impérial avait déjà paru et permettait l'élection du vice-général selon les règles de la Compagnie. Le décret était déjà remis au sénat impérial pour être enregistré ; l'archevêque en avait été informé par une lettre autographe de l'empereur en date du 7 décembre.

Aussitôt le P. Kareu fit part de cette joyeuse nouvelle, dans une lettre circulaire à ses frères, dont la joie n'était pas encore complète, parce qu'ils craignaient que cette affaire ne trainàt en longueur au sénat.

A la fin de décembre arriva enfin l'oukase impérial si désiré; mais Siestrzencewicz avait eu la perversité d'y ajouter une clause capable d'en annuler toute la force, si les Jésuites avaient été moins prudents. Le Collège de Justice en effet avait ajouté que la nomination des provinciaux et des recteurs ne dépendait point du vice-général mais de l'archevêque. Admirables sont les voies de la Providence divine ! Ce que Siestrzencewicz avait échafaudé pour perdre la Compagnie, se tourna contre lui et causa sa chute ; et il lui fallut plusieurs années pour se relever, comme nous le dirons bientôt.

A la réception du décret ainsi modifié, les Pères résolurent tout d'abord de ne rien entreprendre pour faire retirer la clause. Le P. Kareu fixa la congrégation au 27 janvier 1790 ; elle dura jusqu'au 5 février, les séances furent au nombre de sept. A la quatrième, le février, le P. François Kareu fut nommé vice-général, presque à l'unanimité des suffra- .^■es (1).

(1) Acta Congreg. geiier. XX.II, l'olocencis III (Mv. /n-/'".) Voyez, InstituUiin .Suc. Jesii, Romfc 18t(j, Tuiu. I, p. 'i^'t.

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