Pie VII succède à Pie VL
7. Paul l'^'' demande au Pape le rétablissement de la Compagnie.
1. Les trois ans et demi que dura à peine le gouvernement du P. Kareu furent riches en événements importants pour la Compagnie et pour l'Église.
Le commencement de 1799 était le point culminant de l'époque révolutionnaire : Pie VI était captif à Florence dans le cloître des Chartreux ; la révolution, chassée de cette ville par l'armée des Russes et des Autrichiens, traînait après elle, d'abord à Briançon, puis à Valence, le vieux Ponlife paralysé. La presqu'île italienne était toute en proie à l'incendie de la révolution ; les princes de Parme, de Naples, d'Étrurie, favorables aux Jésuites, furent précipités de leurs trônes.
En de pareilles circonstances, il ne fallait plus penser à rétablir la Compagnie, mais à la conserver dans l'état où elle se trouvait alors . Avant tout il fallait s'affranchir de la protec-
tion onéreuse du Collège de Justice et de Tarchevêque. On résolut, dans la dernière séance de la congrégation, d'envoyer à cet effet à Pétersbourg les PP. Gruber et Joseph Kamienski. Siestrzencewicz, voulant rendre impossible ce voyage qu'il craignait comme d'instinct, demanda au gouverneur de ne délivrer de passe-port à aucun religieux sans son autorisation. Heureusement le gouverneur de Moliilew n'était point chez lui quand arriva la lettre de l'archevêque ; et pendant qu'elle attendait son retour, le vice-gouverneur délivra un passe-port aux deux jésuites.
Le 9 février, ils se mirent en route, pendant que leurs frères priaient avec ferveur, car le sort de la Compagnie allait se décider dans ce voyage. Arrivés à la capitale, leur première visite fut pour l'archevêque. A la vue de ces hôtes inattendus, Siestrzencewicz se trouble ; mais souple comme il l'est, il veut expliquer sa conduite : il a été forcé d'adopter le règlement dressé par le sénat ; il ne pense pas à changer quoi que ce soit dans l'Institut de la Compagnie, dont il est très content ; de son côté il n'a point omis d'assurer le tsar que dans tout l'Empire il n'y a point d'hommes plus utiles que les Jésuites pour le bien du pays, etc. Mais le P. Gruber ne se laissa point charmer par de belles paroles et chercha ailleurs des protecteurs.
2. Il rendit visite à tous les hauts dignitaires, spécialement à Narychkine, maréchal de la cour. Hélas ! il se convainquit bientôt qu'ils tenaient tous avec le métropolitain. Le nonce Litta était encore à Pétersbourg ; ce fut le seul à qui le P. Gruber put ouvrir son âme ; mais la position du nonce luimême était devenue très critique ; grâce aux intrigues du Collège de Justice, dirigée par le métropohtain, l'importance du nonce et son influence sur le tsar étaient sapées par la base. On le soupçonnait de n'être pas favorable à la personne même de Paul I", parce qu'il s'était montré trop négligent à
reconnaître son litre de Grand-Maître des chevaliers de Malte, titre que les chevaliers, après la prise de cette île par les Anglais, avaient offert à Paul en se mettant sous sa protection. De plus on parlait de son zèle excessif à étendre en Russie la puissance étrangère du pape. On ajouta à la correspondance venant de Rome des feuilles soi-disant interceptées et qui renfermaient pour le nonce des instructions secrètes, évidemment contraires aux intérêts de la Russie. En un mot, on fit tant, que le tsar, profitant de la captivité de Pie VI en France et comme poussé par des motifs politiques, ordonna au nonce Litta de quitter Pétersbourg le jour même. ^
Cependant jusqu'à cet événement (fin de mars 1799), le P. Gruber eut de fréquentes conférences'avecle nonce, et apprit nombre de choses tout à fait nouvelles et consolantes. Le nonce lui montra sa correspondance avec le Souverain Pontife, dans le but de rétablir la Compagnie ; et le prélat Badossi, qui demeurait à la cour du nonce, appuyait la même affaire auprès du secrétaire pontifical, l'ex-jésuite Marotti. Le nonce et Badossi écrivirent tous les deux à Rome que « si la foi « catholique ne fleurissait pas en Russie comme elle l'aurait « dû, il n'en fallait point rejeter la faute sur le Souverain, « qui était au mieux disposé pour le catholicisme, mais l'at- « tribuer au manque d'un clergé actif. Considérant les cho- « ses de près pendant longtemps, ils en étaient arrivés à se « convaincre que les Jésuites étaient à peu près les seuls à . entretenir l'esprit catholique dans ces contrées, soit par l'e- « ducation religieuse donnée à la jeunesse, soit par leurs « travaux infatigables auprès de la population. Mais leur a nombre était beaucoup trop restreint, leur existence plutôt « mendiée que solidement établie. Userait donc grand temps « que le Saint-Père par un bref spécial rétabht la Compagnie « on Russie ; un grand nombre d'ex-jésuiles dispersés dans les « terres de Pologne et ailleurs, s'empresseraient aussitôt de « rentrer dans l'ordre. On ne manquerait pas non plus de
« candidats capables, ne fût-ce que parmi la jeunesse des « collèges tenus par les Pères. Le tsar Paul méritait cette « faveur du Saint-Siège, auquel il avait résolu de faire recou- « vrer les États de l'Église et de rendre son autorité. » (I)
Ces louanges n'étaient aucunement exagérées. A côté de cette disposition luthérienne du métropolitain, qui, après l'expulsion du nonce, méditait un schisme formel et dans cet esprit écrivait des lettres à ses sulï'ragants, on peut regarder comme un bonheur véritable pour l'Église catholique en Russie, que le clergé inférieur eût dans les Pères de la Compagnie un exemple de ferveur, que beaucoup d'évêques et de coadjuteurs fussent des ex-jésuiles : Dederko était à Minsk, Pilchowski était évèque-administrateur de Vilna, Benislawski coadjuteur de Mohilew, Odyniec suffragant de Mohilew (2).
Les lettres du nonce Litta et du prélat Badossi trouvèrent Pie VI malade et ahlé. Le Pape comprenait alors plus que jamais que le commencement des malheurs de l'Église avait été la suppression des Jésuites. Depuis longtemps déjà, il les eût rétablis sans en être prié, comme il l'avoue dans une lettre confidentelle au duc de Parme, s'il n'avait dû avoir égard au roi d'Espagne, qui au milieu de la tourmente révolutionnaire, possédait encore son autorité royale bien que pour peu de temps. Aussitôt que le Souverain Pontife, âgé de quatre-vingts ans, reprit un peu ses forces, le secrétaire
(1) Hist. Albo-Russae Soc, Part. III, cap. 1.
(2) Siestrzencewicz ayant demandé insidieusement à ses suffragants s'il pouvait, pendant la captivité de Pie VI, exercer en Russie les pouvoirs réservés au .Souverain Pontife, ces évèques répondirent à l'unanimité : ce n'est pas la première fois que Pierre est aux liens ; les canons de l'Église et les décrets des conciles, spécialement du concile de Trente, dans la prévision d'un pareil événement, ont clairement limité la puissance des évèques et des métropolitains; le métropolitain de Mohilew doit donc s'y conformer et ne point augmenter les malheurs de l'Eglise, par la division et par un schisme formel. — Déjà eu 1797, lorsque le métropolitain, sans attendre sa préconisation par le Pape, voulait consacrer Odyniec pour en faire son sullragant, ce prélat lui avait répondu : « Nolo esse spurius cpiscopu». » (Szantyr, ïom I.)
Marotti lui présenta la requête du nonce de Pétersbourg. .l ai entre les mains une copie fidèle de quatre lettres écrites par Marotti au nonce Litta et datées de Florence : la première du 2 février; la seconde du 23, les deux autres du 2 mars 1799. Ce sont les réponses aux lettres du nonce. Elles nous apprennent que le concours de circonstances fâcheuses avait seul fait différer à Pie VI le rétablissement et que le Saint-Père désirait, pour terminer cette affaire, que le tsar Paul et l'épiscopat polonais le priassent officiellement de reconnaître l'existence légale des Jésuites dans la Russie-Blanche (1).
3. L'affaire du rétablissement des Jésuites en était là, lorsque le nonce fut éloigné de Pétersbourg par suite des intrigues de Sieslrzencewicz. Le P. Gruber avait alors deux choses importantes à mener à terme : délivrer la (Compagnie du Règlement de l'archevêque, obtenir une lettre autographe du tsar pour le Pape : double tâche difficile, surtout en présence d'une conjuration formelle ourdie par le métropolitain pour empêcher le P. Gruber d'obtenir une audience de l'empereur. Le Père, trompé trop longtemps par les promesses polies de Narychkine, se rendit près du comte de Pahlen, gouverneur de la ville, qu'il connaissait déjà depuis longtemps, et lui exposa franchement ses difficultés. Pahlen s'excusa, disant qu'il n'était pas en son pouvoir d'introduire quelqu'un dans les appartements de Sa Majesté. Alors le P. Gruber fit mention d'une nouvelle machine à londre le drap, inventée parle F.Schœpfer jésuite. Le Père avait apporté avec lui cette machine et pria Pahlen d'en donner connaissance au tsar, quand il verrait Sa Majesté. Pahlen s'acquitta du message. Paul 1" ordonna de faire l'épreuve de cette machine dans la manufacture impériale et de la lui montrer ensuite ; mais on retarda à dessein la seconde partie du commandement impérial. En vain le P. Gruber se rendit cliez le président du sénat Lopoutchine et
(1) Voyez Document AA.
chez le premier chambellan GUeremetof ; tous les deux lui dirent franchement que, sans la permission du métropolitain, il n'obtiendrait point d'audience du tsar. Que faire ? Les ressources du Père s'épuisaient et pourtant il lui en coûtait de rentrer à Polotsk sans avoir rien fait. Il écrivit une lettre à Paul I", lui représentant humblement sa prière. Quelques jours plus tard, il apprit à sa grande douleur, du secrétaire du tsar, que cette lettre ne pouvait être remise à Sa Majesté, parce que l'empereur n'avait point coutume de donner audience pour recevoir des remerciements ; mais que si le Père voulait traiter des affaires ecclésiastiques, il eût à les présenter à Sa Majesté par le métropolitain. Les embarras du P. Gruber s'accrurent encore, car il se convainquit que sa correspondance avec ses supérieurs était interceptée à la poste ; il ne pouvait donc pas même chercher conseil auprès de ses Frères. Il résolut d'attendre le départ de la cour pour la résidence d'été à Pawlowsk. ..
4. Lo jour du départ, il envoya d'abord à la tsarine une lettre très polie avec quelques instruments de dessein, art que la tsarine aimait beaucoup. Le lendemain, il chercha à rencontrer la princesse dans le jardin. L'impératrice le salua avec bienveillance. Après avoir échangé quelquès compliments insignifiants, le P. Gruber s'enhardit à lui demander si elle avait reçu sa lettre et les instruments. Cette demande étonna la princesse, car elle n'avait rien reçu. Leur conversation durait encore dans le jardin, que déjà on apportait la lettre et les instruments. Le P. Gruber insinua délicatement qu'il attendait déjà depuis quatre mois et demandait en vain une audience du tsar, auquel il avait à dire des choses importantes : « Venez ce soir dans le jardin, répondit l'impératrice, vous me trouverez certainement avec mon mari. » Le soir en effet Paul se promenait au jardin avec toute sa suite. Ayant aperçu le Père, il fit quelques pas vers lui : « Il
< y a longtemps déjà, lui dit-il, que je désirais parler avec vous et voir votre machine. » Le P. Gruber remercia l'empereur de toutes ses bontés pour la Compagnie et lui demanda encore une grâce, celle de pouvoir traiter librement avec Sa Majesté d'affaires importantes : <■< Nous reparlerons de cela, dit le tsar; maintenant je veux voir votre machine. > On la fit venir de Pétersbourg; le P. Gruber montra son utilité, puis il demanda au tsar de conserver à la Compagnie son ancien institut que renversaient entièrement les quatre points du Règlement qui concernaient les monastères : « Votre institut, répondit Paul, doit rester «intact ; je ne permets d'y faire aucun changement ; car si « l'on y modifie quelque chose, il ne sera plus aussi bon qu'au- « paravant. On sait le grand bien qu'à fait votre Ordre « dans le monde entier, mais on ne sait ce qu'il deviendrait <r si l'on y faisait des changements. Personne donc ne doit se <t mêler et ne se mêlera du gouvernement de votre Compa- « gnie. Vous avez un général élu librement par vos suffra- « ges ; seul il est votre supérieur et rendra compte pour les X autres ». Ce sont les propres termes du tsar, ajoute l'historiographe de la Russie-Blanche (1).
Le P. Gruber, voyant le tsar si favorable, proposa aussi la seconde question touchant la lettre à écrire à Pie VI. Le tsar accueillit volontiers cette demande ; « mais, ajouta-t-il, on ne « sait pas même si le Pape est en vie ; et quand même il « ^dvrait, comment traiter avec lui, puisqu'il est captif chez « les Français, avec lesquels je suis en guerre? Aussitôt « donc que Pie VI sera guéri, je lui écrirai ; ou après la mort « de ce vieillard, j'écrirai à son successeur à votre sujet.
Pour vous, aussitôt que vous rentrerez à Polotsk, rédigez « avec vos supérieurs un mémoire sur celte affaire et envo- ■« yez-le-moi par mon secrétaire Nëplouyef. »
Non content de ces bontés, Paul envoya le lendemain le
(1) Part, m, Cap. I.
maréchal Narychkine demander au P. Gruber s'il n'avait point apporté avec lui quelques tableaux de sa façon ? Le jésuite avait une très belle miniature de Notre-Dame ; il l'envoya à Sa Majesté, qui en échange lui fit présent d'une bague de grand prix et lui en envoya une seconde plus petite au nom de la tsarine.
Déjà toute la pléiade des dignitaires de la capitale, le métropolitain en téte, regardait le jésuite d'un tout autre œil ; mais le P. Gruber connaissait les intrigues de la cour et combien la faveur y est inconstante ; après donc avoir payé les comphments par des politesses, il se hâta de partir pour Polotsk.
5. Dans le conseil du vice-général, toutes les démarches du P. Gruber furent approuvées ; on regretta seulement qu'il n'eût point demandé par écrit au tsar ce que Sa Majesté lui avait dit verbalement au sujet de la Compagnie. On envoya à Néplouyef le mémoire demandé (i); et le P. Kareu, sans plus
(1) Le mémoire renfermait cinq articles : i" li prouve que la Compagnie existe en Russie légalement, d'abord parce que le bref de Clément XIV n'a pas été reçu par la cour de Pétersbourg, ensuite parce que Pie Vl, par l'entremise de l'évêque Benislawski, a approuvé la Compagnie vira; vocis oraculo.
2° Cependant cela ne suffit pas pour les autres provinces, desquelles beaucoup d'anciens Jésuites seraient rentrés dans la Compagnie, si cet ordre eût été rétabli par un bref pontifical.
30 Catherine II a demandé ce bref de rétablissement, lorsqu'elle eut l'intention d'envoyer des Jésuites en Chine. D'autres princes, surtout le duc de Parme, ont fait la même demande.
4» Au commencement de cette année (1799), le nonce Litta et le prélat Badossi ont écrit pour demander la même faveur à Pie VI. Le Pape a répondu par son secrétaire que si la cour de Pétersbourg fait cette demande, il est prêt à publier le bref en question.
5» Il n'y a plus maintenant aucune difficulté à ce que l'empereur Paul demande ce bref, après tant de services rendus par Sa Majesté au St-Siège.
A la fin, le mémoire fait un tableau de la gloire qui, aux yeux du monde catholique, rejaillira sui- le tsar pour avoir été le restaurateur de la Compagnie. {Hisl. Albo-Russœ Soc, Part. III, Parayr. I.)
faire atlenlion a aucun article du Règlement, nomma un nouveau provincial, le 1>. Eslka ; deux nouveaux recteurs, le P. Wichert à Polotsk, le \\ Ostrowski à Dunabourg ; il laissa les autres supérieurs dans leurs anciennes fonctions. 11 envoya . à tous ses Frères une lettre circulaire commençant par ces mots duPsalmiste: Les justes ont crié au Seigneur, et le Seigneur les a exaucés et les a délivrés de toutes leurs tribulations (1).
11 invitait ses Frères à rendre grâces au Ciel, à aimer leur vocation, à observer les règles, signalant en particulier celles qui paraissent moins importantes, comme les règles delà modestie et du silence. Il terminait en les excitant à la chante iraternelle, conformément aux paroles de Saint François- Xavier, qui appelait la Compagnie une Société d'amour, Societas amoris (2).
En même temps que le mémoire des Jésuites, arriva a Pétersbourg une lettre du duc de Parme, invitant l'empereur à s'unir aux princes d'Italie pour le rétablissement des Jésuites, parce que c'était l'unique moyen d'arrêter l'impiété. Celte affaire était appuyée par le neveu de Clément XIII, qui nous est déjà connu, le cardinal Rezzonico. Il était envoyé a la cour du tsar par le Collège des cardinaux en septembre 1799, afin d'obtenir la protection du puissant monarque du nord pour l'Église catholique après la mort de Pie VI. Paul promit son secours et demanda un nouveau nonce, expliquant que réloignement de Litta n'avait qu'un caractère personnel, et que par là la cour de Pétersbourg ne voulait point du tout rompre ses bonnes relations avec le Saint-Siège.
(1) Clamaverunt justi, et Dominas exaiuUvU eos, et ex omnibus tribulalin. nibus eoruni libei'acit eos {Vt. XXXIII, 18).
(2) Le texte de cette belle lettre se trouve dans VHistoirc des Jésuites de la Russie-Blanche (Tom III, ch. I). Les lettres des vice-généraux de Polotsk ont une magnilicence et une majesté, une solidité de pensées et une gravite de style qui rappellent les discours des Pères de l'Eglise. Il est visible que ces Pères généraux sentaient profondément ce qu'ils écrivaient.
Les choses en Italie prenaient aussi déjà une nouvelle face. Grâce aux victoires de Souvarof sur la Trébie et à Nova, les princes d'Italie se raffermissaient sur leurs trônes. Malheureusement ils souillèrent leur victoire par de sanglantes représailles (1).
Chacun d'eux désirait ramener avec lui les Jésuites pour élever la jeunesse dans la piété et l'obéissance aux princes. Celte circonstance nous explique pourquoi, à ce moment, les écoles démocratiques de toutes nuances et de tous degrés commencèrent à accuser la Compagnie de favoriser le despotisme et la tyrannie, tandis que trente ans à peine auparavant, on l'avait détruite comme dangereuse pour les monarques.
Une seule chose étonne, c'est que la maison de Raguse, qui, à ses anciennes possessions en Itahe, joignait les Républiques de Venise et de Gènes trahies par Napoléon, se montra difficile à recevoir les Jésuites. Cette répugnance avait sa cause en Paccanari, le malheureux fondateur des Pères de la Toi, qui passaient pour de nouveaux Jésuites. Ajoutons aussi que le Joséphisme s'acclimatait tout de bon en Autriche. Le P. Wagner, ex-jésuite, prédicateur de l'église St-Etienne, avertit d'avance les Jésuites de Russie de n'entrer en aucun accord avec le cabinet de Vienne au sujet de leur retour, avant d'avoir pris leurs mesures contre le Joséphisme ; car,
(1) On sait qu'après Texpulsiou des Français de Naples (1799) par le cardinal Ruffo, la junte suprême, de juin à décembre, condamna à mort plus de 700 personnes, parmi lesquelles beaucoup de princes, de femmes, d'enfants et même Mgr. Natali, évèque de Vico. On n'omit point d'en profiter pour humilier les catholiques et Pie VII. Cependant le Souverain Pontife, dans une lettre écrite de sa main, blâma le roi d'une telle cruauté et lança l'excommunication sur les deux évêques de Capoue et de Ton usium, qui siégeaient dans la junte. Le cardinal Rufifo, qui ne laissa point d'être cruel dans sa victoire, ne prit cependant point part aux jugements de la junte, puisque le roi, pour le punir d'avoir exempté les Napolitains des conditions de la capitulation, lui enleva la dignité de vice-roi. — (Feller, Tom XVI, p. 24G ; tom VIII, p. 129.)
disait-il, . l'institut des Jésuites et le Joséphisme sont incompatibles. »
6. Cependant Pie VI termina, le 27 août 1799 , dans la prison de Valence, un pontificat rempli des contradictions et de douleurs, qui avait duré vingt-quatre ans et neuf mois. Sous la protection de l'empereur François et de Paul 1-, les cardinaux se réunirent à Venise. Le conclave dura trois mois et demi et nomma pape le cardinal Ghiaramonti, qui prit le nom de Pie VII. Dans ce conclave, on parla beaucoup du retour des Jésuites. Presque tous les cardinaux l'appuyèrent avec chaleur. Comme les Paccanaristes étaient déjà tombés dans le discrédit, le vieux cardinal Albani écrivit au P. Panizzoni provincial résidant à Parme, de tenir prêt un mémoire pour demander au futur pape le rétablissement de la Compagnie. Le cardinal, après avoir pris connaissance du mémoire, devait en son nom et en celui de ses collègues, le présenter au Souverain Pontife (1).
Pendant le conclave, on jugea bon à Polotsk d'envoyer une seconde fois le P. Gruber à Pétersbourg, afin de profiter des circonstances favorables. Il avait pour mission de rappe-
(1) Feller parle, dans son Dictionnaire historique, d'une brochure qui parut en ce temps à Venise. L'auteur, après avoir montré le caractère destructeur des doctrines révolutionnaires, prie le pape de rétabhr l'ordre des Jésuites, « car, dit-il, leur suppression a été l'une des causes principales « de la Révolution française, qui n'aurait jamais éclaté si cet ordre eût été « conservé. » (Feller, XVI, 2i5).
On peut ajouter ici ce que dit le grave Joseph de Maistre, dans sa quatrième lettre au comte Rasumovvski : ce Tous les observateurs demeurent d'accord « que la révolution d'Europe, qu'on appelle encore révolution française, « était impossible sans la destruction préliminaire des Jésuites.
« Cet éloiïe est grand sans doute ; et cependant on peut y ajouter encore, « puisque l'auteur protestant d'une histoire ecclésiastique écrite de nos c< jours avec tous les préjugés de ^a secte, Henke, avoue expressément, que
si les Jésuites avaient existé avant l'époque de la Réforme, jamais le Protes- « tantisme n'aurait pu s'établir; et que, s'ils n'avaient paru, cette révolution « serait devenue universelle. »(N. T.)
1er au Isar la promesse donnée el d'obtenir un rescrit permettant aux Jésuites de conserver leur institut. Mais le P. Gruber trouva la position très difficile pour lui : la secte de riUuminisme, qui déjà avait multiplié ses loges même dans la capitale, prévoyant que l'alliance du tsar avec les Jésuites amènerait la ruine inévitable de ce qu'elle appelait la liberté des peuples, travailla à ne point laisser pénétrer le P. Gruber jusqu'au tsar. Les choses en vinrent au point que le P. Grube n'était pas même en sûreté pour sa personne. 11 ne sortait qu'en plein jour, jamais seul, et ne suivait que les rues les plus fréquentées. A toutes les portes des dignitaires et des puissants où il frappait pour obtenir l'entrée chez l'empereur, on lui répondait laconiquement : « Le tsar a un accès « de mélancolie, il est très irrité contre les Jésuites de la « Russie-Blanche (1). »
Craignant donc quelque chose de pire, le P. Gruber jugea convenable d'abandonner pour le moment l'accomplissement de sa mission proprement dite, et cependant de ne pas quitter Pétersbourg.
(l) Ce n'était pas tout à fait sans raison que ces nouvelles sur la disgiàce des Jésuites se colportaient. On foruiula jusqu'à trois accusations contre «ux. Les deux premières, peu importantes du reste, n'étaient pas fondées et tombèrent d'elles-mêmes ; mais, en revanche on s'efforça d'élever la troisième jusqu'à la hauteur d'un crnne d'état. Les Jésuites avaient imprimé, dans leur étabhssement de Polotsk. un calendrier pour l'année 1800 ; et ne sachant pas que l'alliance de l'Angleterre avec le tsar menaçait de se rompre, ils avaient inséré à la fin un article traduit de l'allemand sur la )uiissauce de l'Angleterre. On attribua à leur mauvais vouloir pour le tsar, ce qui n'était chez eux qu'ignorance des ail'aires politiques. Ordre fut donc expédié de Pétersbourg au gouverneur de Polotsk de confisquer tous les imprimés qui se trouvaient dans leur établissement, de les envoyer à la censure de Vilna et de mettre les scellés sur l'imprimerie elle-même. Sans parler des frais qu'exigeait un si long transport et que durent payer les Jésuites, le procédé était fort blessant pour les Pères ; car c'était la première fois que le gouvernement agissait avec aussi peu d'égards contre eux, et les censeurs n'étaient autres que les académiciens de Vilna, hommes appartenant à l'école philosophique et mal disposés pour la Compagnie.
Enfin arriva de Venise la nouvelle si désirée de l'élection de Pie VII, et peu après vinrent des lettres de Polotsk apportant de bonnes nouvelles. Le P. Panizzoni avait été admis à une audience confidentielle et comme en secret par le Souverain Pontife. Il avait remis à Sa Sainteté un mémoire préparé au nom des Jésuites de la Russie-Blanche, qui demandaient l'approbation du pape par un bref spécial. Le Saint- Père s'était déclaré prêt à rétablir la Compagnie, non seulement en Russie, mais encore en tout autre pays, pourvu seulement que le pouvoir civil en fit la demande ; après son retour à Rome, le Pontife s'occuperait du rétablissement général de la Compagnie dans le monde entier, il fallait jusque-là garder le secret. Pie Vil envoyait aux Pères de la Russie- Blanche sa bénédiction apostolique, et au vice-général des reliques de la vraie croix enchâssées dans un reliquaire d'argent.
La même lettre contenait encore une relation sur la cérémonie très solennelle que les Pères avaient célébrée à Polotsk pour l'élection de Pie VII ; l'évêque Odyniec avait pontifié. Enfin on parlait des messes et des prières que le P. vice-général avait ordonnées pour rendre grâces au Ciel.
Ces nouvelles ranimèrent le courage du P. Gruber, accablé de soucis ; il se remit à l'œuvre avec une nouvelle énergie. Ce qui l'excitait encore plus, c'est que les Illuminés, lui disait-on, faisant cause commune avec le métropolitain, travaillaient à dépouiller la Compagnie de ses biens, afin que sa pauvreté la rendit impuissante. Le P. Gruber alla donc encore une fois chez Narychkine et lui exposa ses peines avec franchise. Narychkine le tranquillisa : t Les pensées du tsar, « lui dit-il, sont changées ; maintenant il est bien disposé « comme autrefois pour la Compagnie. Les paroles du sou- « verain n'ont pas besoin d'être écrites, elles ont leur force « par elles-mêmes ; l'institut de la Compagnie ne sera point 4 modifié. Quant au nouveau Pape, le tsar ne le reconnaît
Russie-Blanche, t. u. (,
« point, comme il ne reconnait aucun autre monarque, car « lui-même est un monarque qui tient sa puissance directe- « ment du ciel. »
Ce que disait ce dignitaire, était-ce la vérité ou seulement un stratagème pour se délivrer d'un hôte importun qu'il voulait éloigner de la capitale ? Paul pouvait être quelque peu irrité contre Pie VII, parce que le pape avait d'abord donné connaissance de son élévation au comte de Provence, quj demeurait à Mittaw, dans les terres de Russie, grâce à la faveur de Paul I". L'Empereur n'avait été que plus tard informé de l'élection ; encore le Pape avait-il omis dans sa lettre le titre de Grand-Maître des chevaliers de Malte. Dans le paroxysme de son orgueil impérial, Paul pouvait bien ne pas reconnaître les autres monarques ; il paraît cependant que le dignitaire moscovite avait ajouté quelque chose de son propre chef pour endormir la vigilance et l'activité du P. jésuite ; car l'événement montra que Paul ne reçut point mal la lettre dans laquelle Pie VII s'excusait de ne pouvoir lui donner le titre de Grand-Maître, s'appuyant sur la résistance des cours cathohques, surtout des cours d'Espagne et d'Autriche.
Quoi qu'il en soit, le P. Gruber, s'en tenant pour le moment à cette réponse, résolut de retourner pour quelques jours à Polotsk, partie pour renouveler son numéraire, partie pour prendre conseil de ses supérieurs. Dans ce but, il se munit secrètement d'un passe-port aller et retour, craignant la vigilance jalouse du métropolitain et des gouverneurs apostés par ce prélat.
Presque en même temps que le P. Gruber, arriva (mai 1800) à Polotsk une lettre de Siestrzencewicz, dans laquelle l'artificieux archevêque demandait au vice-général de désigner, pour la visite des monastères, deux jésuites qui, dans l'esprit du Règlement et avec le titre de visiteurs métropolitains, relèveraient la discipline dans les communautés et
introduiraient la réforme projetée dans ce règlement. Cette mesure avait pour but de rendre odieux les Jésuites et de les disposer dans la suite à une semblable visite, que d'autres religieux feraient dans leurs maisons ; d'un autre côté, il n'était point possible de refuser catégoriquement une demande si courtoise et si précise. Le vice-général répondit donc qu'il avait à la vérité nommé les deux Pères mais qu'il ne les enverrait faire la visite demandée que lorsque le métropolitain leur aurait expédié les pièces officielles. Avant l'arrivée de ces papiers, eurent lieu d'importants changements pour l'Église, pour les Jésuites et pour le métropolitain.
7. Je ne sais si ce fut un service rendu par le P. Gruber ou si l'on en est redevable à quelqu'un des émigrés français ; toujours est-il que, aussitôt après le départ du P. Gruber, tomba entre les mains de l'empereur un livre qui traitait de l'IUuminisme et qui montrait clair comme le jour les tendances anti-monarchiques et anti-sociales de la secte. Comme antidote contre ces sectes perverses et leurs doctrines, l'auteur indiquait les Jésuites, auxquels il n'épargnait point les louanges dues à leur activité, surtout en ce qui regarde l'éducation publique. Paul s'assimila les idées et les vérités de ce livre. Il conçut pour les Jésuites une révérence, un respect presque religieux ; et comme son impétuosité ne connaissait de mesures, ni dans la colère, ni dans la bienveillance, il aurait voulu voir en un clin d'œil toute sa Russie parsemée de collèges de Jésuites. 11 fut calmé par le P. Gruber, qui, dès le mois de juillet 1800, revenant de Polotsk à Pétersbourg, alla voir Sa Majesté à Pawiowsk, sa résidence d'été. Le tsar en le saluant lui fit des reproches et lui demanda comment il se pouvait faire que, restant quatre mois à Pétersbourg, il ne lui avait pas fait une seule visite. Il était difficile de dire la vérité. Le P. Gruber s'excusa disant qu'il ne voulait point être importun au tsar, accablé de tant d'occupations : « J'ai tou-
« jours le temps, répondit vivement Paul, de m'entrelenir « avec mes amis, et maintenant surtout j'ai beaucoup à vous « dire. » De ce jour, le P. Gruber eut ses entrées libres dans le cabinet de l'empereur. Paul lui dit qu'il méditait de confier aux Jésuites l'éducation de la jeunesse en Lithuanie, en Podolie, en Wolhynie ; car c'était le seul moyen de mettre ces provinces à l'abri des complots révolutionnaires : « C'est « pourquoi, ajoula-t-il, vos supérieurs doivent préparer le « plus grand nombre possible de professeurs capables ; qu'ils « les fassent venir d'où ils voudront. Avant tout, je d<^sire « que vous preniez en main au plus tôt l'académie de Vilna « et que vous la fournissiez d'hommes de votre Compagnie € ou de maîtres qui ne dépendent que de vous. Dans ce but, « vos biens de Vilna vous seront rendus et un impôt sera mis « sur ceux qui tiennent à ferme d'autres biens de l'ancienne « Compagnie en Lithuanie. »
Une telle proposition frappa de stupeur le P. Gruber. 11 remercia le tsar pour tant de marques de confiance et, au nom de ses Frères, témoigna de leur empressement à accomplir les volontés de Sa Majesté. 11 ajouta cependant que cela ne pourrait avoir lieu qu'après le rétablissement isolennel de la Compagnie par un bref du pape ; et alors il rappela à l'empereur sa promesse donnée l'année précédente. Paul se montra tout prêt à tenir sa parole et voulait envoyer sa lettre par l'ambassadeur de Naples. Le P. Gruber fut d'un avis contraire et conseilla à Sa Majesté de se servir pour ce message du prélat Badossi : évidemment il ne savait pas que ce prélat s'était vendu à la cour d'Espagne et nourrissait pour les Jésuites des sentiments tout autres que par le passé. Quelques jours plus tard la lettre de l'empereur au souverain pontife était déjà préparée ; en voici la teneur :
= «Très Saint Père,
« Le P. Gruber, de la Compagnie de Jésus, m'ayant fait • connaître que les membres de celte Compagnie désiraient
NÉGOCrATIONS POUR LE RÉTABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE 85
« d'être reconnus de Votre Sainteté, j'ai cru devoir demander « eu faveur de cet ordre, pour lequel j'ai un attachement par- « ticulier, une approbation formelle de Votre Sainteté ; et « j'espère que ma recommandation ne lui sera pas inutile.
« Je suis avec respect de Votre Sainteté le très affectionné « ami :
« Paul. — 11 août. — Gatchyne (1). » =
Cette lettre fut remise en même temps qu'un passe-port au prélat Badossi. On lui donna aussi, de la part des Jésuites de la Russie-Blanche, une supplique, supplice7n libelhm, pour le même objet (2).
Badossi commença par représenter que l'argent lui manquait pour ce voyage. Le P. Gruber contracta des dettes, aux dépens du collège de Polotsk, chez un des banquiers de Pétersbourg, et remit à Badossi l'argent qu'il lui fallait. Enfin dans les derniers jours du mois d'août, Badossi se mit en route, se rendit à Moscou, où il devait recevoir du comte de Provence et des autres princes français pour le pape des lettres semblables à celles de l'empereur. Mais dans la suite de son voyage, il s'arrêtait inutilement dans chaque ville ; il passa deux mois entiers à Vienne. Évidemment il retardait son arrivée à Rome, afin de laisser à la cour de Madrid assez de temps pour taire d'énergiques protestations. Ce qu'il y eut de pis, c'est que, contrairement aux recommandations qu'il avait reçues de garder le plus grand secret, il publia de tous côtés le but de sa mission, tellement que bien des semaines avant son arrivée, le pape et les cardinaux avaient eu connaissance de la lettre impériale. 11 est facile de comprendre combien cette indiscrétion (s'il ne faut pas dire perversité) devint fatale pour le pape et pour les Jésuites ; car les sectes ennemies du Saint-Siège et de la Compagnie, s'unissant auîc
(1) Hist. Albo'Riissx Soc, Part. III, Ccq). 2.
(2) Voyez document A B.
ministres d'Espagne, remuèrent ciel et terre pour annuler les efforts de Paul et d'un si grand nombre de princes de l'Europe. Pendant quelque temps même, on ne sut où était passé Badossi, et ce ne fut qu'en janvier 1801 qu'il « émergea » et se montra à Rome.