Bref Catholicae fidei
i. Avant que la réponse du Pape à la lettre de l'Empereur arrivât de Rome, Paul recommanda au P. Gruber de se rendre en toute hâte à Vilna et de s'entendre, dans le plus grand secret, avec le général-gouverneur Koutouzof et quelques autres fonctionnaires en très petit nombre, pour connaître quels étaient les biens de l'académie, quelles possessions des anciens Jésuites avaient été données à ferme perpétuelle, quels biens de la Compagnie restaient encore, etc.
Au bout d'une quinzaine de jours, le P. Gruber était déjà revenu à Gatchine, où l'empereur avait transporté sa résidence d'été. Le jésuite avait dû bien s'acquitter de sa mission, car le tsar lui fit présent d'une montre en or richement travaillée. Ce ne fut pas tout : lorsque le jésuite se disposa à retourner à Polotsk, Paul le retint à Pétersbourg en le défrayant sur sa cassette particulière pour le logement, la
nourriture et le service, et lui demandant de s'occuper à mettre en ordre le cabinet impérial de minéralogie et de botanique.
Quelques jours plus tard, le P. Gruber fut appelé une seconde fois auprès de Sa Majesté ; l'Empereur voulait que les Jésuites prissent l'administration et les biens de l'église catholique de Sainte-Catherine à Pétersbourg. Comme le jésuite un peu troublé tardait à répondre : « Ce n'est point « maintenant le temps de penser et de tergiverser, fît Paul, « car les ordres nécessaires sont déjà donnés. «
Le P. Gruber s'en convainquit bientôt ; il trouva en effet à Pétersbourg Poukase adressé au métropolitain et daté du 10 octobre 1800, dans lequel il était recommandé à Siestrzencewicz de remettre l'église et la maison adjacente entre les mains des Jésuites et de donner des bénéfices, dans son diocèse et dans les autres, aux prêtres qui jusque-là avaient administré l'église de Sainte-Catherine. L'oukase ordonnait ensuite au métropolitain de quitter la maison dans laquelle il avait habité jusqu'alors avec ses assesseurs et de la remettre aux Jésuites pour qu'ils y étabhssent un collège ; à lui de se pourvoir d'une autre habitation.
De pareils oukases furent expédiés non seulement à Vilna, mais encore dans les autres gouvernements et à tous les consistoires. En voici le contenu :
1° Toutes les chaires dans l'académie de Vilna et les classes inférieures seront occupées par les Jésuites. La faculté seule de médecine doit avoir des professeurs séculiers ; mais ces professeurs, aussi bien que les élèves de médecine, seront soumis au recteur de l'académie, qui sera un jésuite.
2" L'entretien de ces nouveaux professeurs doit être pris sur les anciennes possessions des Jésuites et sur les revenus des possessions et biens qui ont été affermés ou hypothéqués.
3° A mesure que s'accroîtra le nombre des Jésuites (un
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oukase spécial autorisait le développement du noviciat de Polotsk), tous leurs anciens collèges et écoles de Lithuanie, de Podolie, de Wolhynie, rentreront sous leur administration, et en même temps leurs biens et propriétés d'autrefois leur seront rendus.
4" Pour que cette volonté du monarque s'exécute promptemenl, il suffit que les Jésuites, aussitôt qu'ils auront un personnel suffisant, fassent connailre au gouvernement et au consistoire qu'ils désirent revenir en tel ou tel lieu dans leur ancien collège ; et ces deux administrations sont obligées de leur remettre ce collège dans le plus bref délai.
On peut facilement se représenter comment furent reçus de tels oukases, je ne dis pas seulement par les amis de la liberté des peuples et en particulier par les professeurs de l'académie et des écoles intéressées dans cette affaire, mais encore parla noblesse, qui depuis tant d'années jouissait paisiblement des biens des Jésuites. Ces oukases avaient en eux-mêmes quelque chose de véritablement despotique, de moscovite. Les Jésuites durent même contenir l'impétuosité de la faveur impériale, en priant le tsar de remettre jusqu'au mois de mai 1801 l'affaire de Vilna ; ils promirent en échange d'ouvrir cette année-là même des écoles à Pétersbourg.
Des cris s'élevèrent contre les Jésuites ; on murmura secrètement contre le tsar. Mais l'empereur, qui ne voulait remettre l'éducation de la jeunesse aux mains des Jésuites que pour opposer une digue aux idées révolutionnaires dans ses états, principalement dans les provinces nouvellement enlevées à la Pologne ; l'empereur, qui avait dit publiquement : « Je me convaincs chaque jour de plus en plus que, depuis la « destruction des Jésuiles, l'irréligion, l'immoralité, une « fausse liberté et la haine de l'autorité, onl miné tous les « états et fout renversé ; » l'empereur, dis-je, ne souffrait point que quelqu'un osât s'opposer aux actes de sa volonté souveraine ou les critiquer, et il punissait cruellement ceux
qui avaient le malheiirde l'offenser, ne fût-ce que par un mot imprudent. Un exemple : le recteur de Vilna, le grave et savant Poczobut, passa tout un mois en prison au pain et à l'eau ; d'autres se virent retirer leur traitement et quelquefois les hautes charges qu'ils remphssaient. Le châtiment que Paul affectionnait par-dessus tout, c'était une flagellation administrée dans une maisonnette écartée. Une machine y était toute prête et tellement disposée, que l'exécuteur ne voyait point à quel dignitaire il donnait la correction.
Les Jésuites voyaient avec peine ces violences du tsar, non seulement par compassion et sentiment d'humanité, mais parce qu'elles nuisaient beaucoup à leurs affaires ; on rejetait sur eux les cruautés de Paul F', les regardant comme l'effet de leurs rapports et de leurs accusations.
2. L'amitié et la familiarité du P. Gruber avec le tsar ne profitèrent pas seulement aux Jésuites. L'Église catholique, spécialement les ordres religieux, en retirèrent de grands avantages. Nous connaissons déjà Siestrzencewicz, dont la conscience n'avait guère d'autres règles que la faveur des grands et son propre intérêt. Son caractère se révéla encore dans les circonstances présentes ; car de même qu'il avait jusque-là vu avec indifférence les mœurs scandaleuses des prétendus curateurs de l'église Ste-Catherine, qui pour l'ordinaire étaient des moines en frac échappés de Pologne ; de même, voyant maintenant le grand crédit du P. Gruber et des Jésuites auprès du tsar, il leur donna avec une politesse affectée et obséquieuse l'église susdite, ainsi que la maison adjacente, et même il ne montra pas le moindre mécontentement à quitter sa résidence. A l'en croire, tout cela s'était fait grâce à son initiative.
Dès le premier novembre, arrivèrent de Polotsk quatre prédicateurs jésuites : le P. Cajétan Angiolini pour les Itahens, le P. Pdchardot pour les Français, le P. Kottensteiner pour les
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Allemands, le P. Hattowski pour les Polonais. Ce dernier fut bientôt remplacé par le P. Lubsiewicz. Us apportèrent avec eux une lettre du P. vice-général. Le P. Kareu témoignait à l'empereur les sentiments d'une sincère reconnaissance pour ses bontés et assurait Sa Majesté que la Compagnie était disposée à se conformer en tout à sa volonté, quand bien même il se présenterait quelques difficultés dans l'accomplissement de ses ordres (1).
Les Pères avaient aussi avec eux une lettre de recommandation pour le métropolitain ; mais Siestrzencewicz était alors tombé en disgrâce, au grand profit de l'Église catholique et grâce aux services précieux du P. Gruber.
Voici comment la chose arriva. De temps en temps des plaintes étaient formulées sur l'administration du Collège de Justice, que présidait nominalement le métropolitain, mais que dirigeaient par le fait deux misérables : Sierpirîski, juif converti de Brody, et Stankiewicz, moine défroqué échappé de Pologne. Mais l'affaire de Wankowicz, archidiacre de la Rus' sie-Blanche, auquel Stankiewicz s'efforça d'enlever un bénéfice offert par l'évêque-coadjuteur et confirmé par un bref pontifical, causa un soulèvement général et des murmures. A ce moment se trouvait à Pétersbourg le sénateur Ihiiski, grand favori du tsar, et l'on sait pourquoi. Le métropolitain, profitant de la faveur d'iliiiski à la cour, se servit de lui pour faire approuver par l'empereur son règlement de 1798 au sujet des églises et des monastères. Le sénateur s'employa de bonne foi à porter ce coup à l'Église ; mais s'étant lié d'amitié avec le P. Gruber, quand il eut appris de lui à connaître sa faute, il donna sa parole au jésuite qu'il profiterait de la première occasion pour réparer le mal commis. Ayant donc entendu les plaintes si vives qu'on formulait contre le métropohtain et le Collège de Justice, que présidaient des assesseurs schismaliques et des hommes de la pire réputa-
(1) Voyez document AC.
92 LF.S JÉSUITES DK LA RI-SSIE-BLANCIIF-, LIV. IV.
lion, il représenta à Paul combien cette institution, contrairement à la volonté du tsar, non seulement ne profitait pas au catholicisme, mais lui était nuisible et causait de grands scandales. Paul fit venir le P. Gruber et lui demanda si ce qu'on lui avait dit sur le métropolitain et le Collège de Justice était la vérité. Le jésuite ne pouvait pas dire non ; il pria cependant le tsar de traiter l'affaire par voie juridique. Les formalités ne furent pas longues : le métropolitain reçut défense de se présenter à la cour, se vit enlever le titre d'aumônier de Malte ; enfin ordre lui fut donné de demander sa démission ; on l'interna dans ses biens de Milatycze et en même temps il fut mis sous la surveillance de la police.
Bientôt furent déportés à Wologda l'évèque Odyniec, très innocent peut-être et qui n'avait péché que par son silence, Stankiewicz à Parma, Sierpinski à Kalmohor. Pour remplacer le métropolitain, on appela par un courrier son coadjuteur Benislawski, qui menait presque la vie d'un religieux dans sa cellule à Polotsk. Dès la première audience, le tsar lui dit d'écrire au métropolitain afin d'en recevoir la juridiction nécessaire ; Sa Majesté lui confia ensuite la présidence du (Collège de Justice ; on nomma vice-président le prélat Byszewski ; et à la place des assesseurs furent choisis des délégués de chaque chapitre. Le Collège de Justice ainsi modifié dut rédiger une addition au règlement de 1798, corrigeant ce qu'il y avait dans celte pièce de contraire à l'esprit de l'Église et au droit canonique (1). Benislawski s'appliqua ensuite à chasser du chapitre de Mohilew les membres indignes ou incapables, et à mettre l'ordre dans le diocèse : « Quant aux « autres diocèses, dit Szantyr, chaque évêque administrait le « sien indépendamment, sans auci.ne pression de la part de
(1) A ceUe occasion, Benislawski écrivit à son clergé une lettre circulaire dans laquelle, selon Szantyr, il exagéra un peu les blâmes inlligés à quelquesuns et les louanges données aux Jésuites. Cette lettre fut mal reçue paf le clergé et regardée comme une œuvre des Jésuites.
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« Benislawski... ; partout donc les règles canoniques étaient « en vigueur et les évèques paissaient le troupeau que Dieu « leur avait donné et dont il leur avait confié le soin, comme « il convenait aux Pasteurs de l'Église (1). »
3. L'empereur, qui aimait l'Église par conviction et du fond du cœur, heureux de cet état des affaires ecclésiastiques, accueillit la pensée, digne d'un monarque chrétien, de ressusciter en orient les missions que la France, en proie à la révolution, avait cessé de proléger. Dans ce but, on donna des Instructions à Tamara, plénipotentiaire de la Russie à Constantinople (2). Outre la protection accordée au catholicisme et aux Jésuites, la politique jouait aussi son rôle dans celte mesure : le tsar désirait acquérir en orient cette influence morale dont s'était privée à la légère la République française.
Plus intéressé peut-être était l'empereur dans ses relations avec le roi de Suède, Gustave- Adolphe IV, qui vint à Pétersbourg à la fin de l'automne. Paul chercha à lui persuader d'introduire les Jésuites en Suède, s'il voulait préserver son royaume de la révolution et arrêter la propagande des Jacobins. Les lois de bannissement contre les Jésuites, rédigées en Suède dès la fin du xvi^ siècle, s'opposaient à celle mesure, non moins que les traditions et les préjugés contre la Compagnie, enracinés depuis environ deux siècles. Les arguments du tsar durent être énergiques, puisque Gustave se décida à rendre aux Jésuites leur église et leur maison à Stockholm et
(1) Nouvelles jMur les Annales de l'Église calfiolique en Russie, Tom. I, p. i75 {t. p.)
(2) « Comme je désire (ce sont les termes de l'instruction du tsar) que la « Turquie elle aussi participe aux bienfaits de la Compagnie de Jésus, je « vous ordonne de l'aider sous ce rapport. Vous demanderez, Monsieur, au « ministre de Turquie que cet ordre religieux rentre en possession des privi- « lèges qu'il possédait au temps de la monarcliie française ; et dans ce but je « vous envoie une relation exacte qui vous mettra au courant de tout. » {Hist.-Albo-Russse. Soc, Part. III, Cap. 2.)
eut dans ce but plusieurs conférences avec le P. Gruber. On avait déjà désigné, pour la maison de Stockholm, un jésuite suédois qui résidait en Italie, mais la lettre du P. Gruber à ce jésuite, imprudemment publiée dans les journaux, fit un grand bruit et découragea le roi de Suède. Bientôt la mort violente du tsar anéantit toute espérance.
4. Les évèques et beaucoup de seigneurs polonais, voyant la grande faveur dont jouissaient les Pères auprès du tsar, se montrèrent à l'envi disposés à recevoir les Jésuites. Entre autres, l'évêque de Kamieniec , Romain Sierakowski , les demanda pour leurs anciens collèges de Kamieniec et de Vinnica ; l'évêque de Miiisk, Dederko, disposait déjà pour eux un collège à Jurewicz, pendant que le gouverneur-général de Vilna, Koutousof, préparait tout pour que les Jésuites pussent prendre en main, le l*'"' mai 1801, l'académie de Vilna. Même l'archevêque de Kiev^, en sa qualité de chancelier de l'académie schismatique dans cette ville, pria le prélat Stecki, qui passait par Polotsk, d'envoyer deux jésuites pour les chaires de mathématiques et d'astronomie, leur promettant la pension annuelle qu'ils demanderaient. On lui répondit que l'institut de la Compagnie ne permettait point de donner des professeurs pour de l'argent, qu'on les lui enverrait sans aucune rénumération si l'on avait un personnel suffisant, mais que l'académie de Vilna absorbait beaucoup de monde.
Le patriarche de Constantinople lui-même demanda et conjura, par tout ce qu'il y a de plus sacré, d'envoyer des missionnaires dans les îles de l'Archipel. A sa requête était jointe une lettre brûlante de zèle du vieux P. Mortellaro, ancien jésuite et dernier missionnaire dans ces îles (1).
5. Au milieu de ce concert général rappelant la Compagnie dans ses anciennes demeures, une seule voix s'éleva pour
(1) Voyez Document AD.
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mettre le désaccord, celle du recteur de l'académie de Vilna, l'ex-jésuite Poczobut, que nous connaissons déjà. Il était astronome du roi et si dévoué à la Compagnie, qu'il revint à elle dans son extrême vieillesse et mourut jésuite à Dunabourg en 1808 (1). Il détournait pourtant ses anciens Frères de prendre l'université de Vilna : « Les professeurs actuels, « disait-il, sont très versés dans la physique expérimentale, « l'histoire naturelle, les mathématiques et surtout l'astrono- « mie. Il y a donc à craindre que les Jésuites ne leur soient « inférieurs pour la science et que la réputation de la Com- « pagnie n'en souffre. »
Au contraire, l'évêque Pilchowski, lui aussi ex-jésuite, qui avait été recteur de l'académie avant Poczobut et pendant de longues années professeur de théologie, assurait le vicegénéral que les professeurs qu'il enverrait, quels qu'ils fussent, en sauraient plus que ceux de Vilna : « car, disait-il, ces « derniers suppléaient à la profondeur de la science qui leur « manquait, par les dehors trompeurs d'une érudition qui en « imposait. »
On faisait peu attention à Polotsk à ces jugements et à ces avis, qui du reste partaient d'un point de vue opposé. La théologie et la philosophie avaient été mises de côté à Vilna, et pour ces facultés l'évêque Pilchowski avait raison. Dans les sciences mathématiques et naturelles au contraire, les académiciens de Vilna pouvaient être supérieurs aux Jésuites, et à ce point de vue les craintes du P. Poczobut n'étaient point sans fondement.
Quoi qu'il en soit, le vice-général, malgré les vives douleurs
(1) Adam Mickiewicz n"a pas cru déroger à la solennité de sonpoème national Pan Tadeusz, en y mentionnant (chant VIIl) cet acte de vertu du R. P. Poczobut : « Le célèbre abbé Poczobut, dit-il, était alors chargé de taire les « observations astronomiques à Vilna ; il était en même temps recteur de « l'Université. Et pourtant, laissant sa chaire et ses télescopes^ il est retourné K dans son couvent ; et rentré dans sa paisible cellule, il y a fait une mort « exemplaire. » (N. T.)
d'un asthme qui le tourmentait, avait de fréquentes conférences avec les Pères assistants et le P. provincial. On choisit dans les différents collèges les Jésuites les plus capables, afin d'avoir au 1" mai un nombre suffisant de professeurs pour les chaires de sciences ; on n'oublia point de désigner aussi d'éloquents prédicateurs, car l'incurie de Massalski avait laissé le diocèse, et principalement Vilna la capitale, en proie à l'immoralité et à l'incrédulité.
*). Cependant les Jésuites commencèrent à Pétersbourg leurs travaux apostoliques. L'ordre et la solennité des cérémonies, la propreté des ornements et le bon goût des décorations, les sermons du matin en quatre langues et les catéchismes du soir, par-dessus tout le désintéressement des Pères dans l'accomplissement de leurs fonctions, leur empressement admirable à rendre tous les services spirituels et la rigueur vraiment religieuse de leurs mœurs : tout cet ensemble gagna en peu de temps aux Pères nouveaux-venus les cœurs de la population catholique, qui montait à 10.000 âmes.
Non seulement les catholiques des classes supérieures, mais aussi les dignitaires moscovites et beaucoup de bourgeois russes assistaient aux cérémonies dans l'église des Jésuites, spécialement au catéchisme de l'après-midi ; on avait hâte que les Pères ouvrissent leur collège. Aussi, quand, au commencement de janvier 1801, ils ouvrirent trois classes inférieures, il y eut une telle affluence d'élèves catholiques et schismatiques, que l'on dut enlever les cloisons et employer aux classes inférieures les salles réservées pour les classes supérieures. Quelques semaines ne s'étaient pas encore écoulées, que déjà les députés de l'aristocratie moscovite se présentaient devant le P. Gruber, le suppliant d'ouvrir un pensionnat pour la jeunesse noble. Le Père répondit qu'il consulterait ses supérieurs et congédia les députés en leur donnant les meilleures
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espérances. L'année suivante, on ouvrit le pensionnat, dont le premier préfet fut le P. Czyz (1).
7. A Rome aussi, les affaires de la Compagnie avançaient, bien que la fourberie du prélat Badossi les eût empêchées de réussir comme on l'avait espéré. On attendait le rétablissement de la Compagnie dans le monde entier, car les princes d'Italie le demandaient, ainsi que beaucoup de princes d'Allemagne ; et même l'empereur François paraissait favorable au rétablissement général. Du moins il en parla dans ce sens devant quelques ex-jésuites professeurs au Theresianum, et il défendit de continuer leur voyage à quatre Pères italiens qui se préparaient à partir pour la Russie-Blanche. Bien plus, quand il envoya à Pélersbourg le comte Saurau pour des affaires politiques, il lui recommanda de s'informer exactement de l'état réel des Jésuites en Russie. Le P. Gruber apprit d.; ce ministre que l'empereur pensait tout de bon à rappeler la Compagnie dans ses états, parce que le clergé y faisait défaut (-2).
Tout faisait donc espérér un rétablissement complet, surtout à cause des dispositions bien connues de Pie VII et de son secrétaire d'état, le cardinal Consalvi, pour la Compagnie enfin Tancien secrétaire de Pie VI, l'ex-jésuite Marotti, habitait aussi à la cour pontificale.
Cependant, avant même que Badossi arrivât à Rome, l'ambassadeur espagnol protesta au nom de son roi contre la promulgation du bref désiré. Le Pape fit de vifs reproches a Badossi, qui avait trompé la confiance de Paul I"et des Jésuites pour comploter avec la cour de Madrid ; et bientôt il Péloigna de son palais. Le cardinal Consalvi avertit par une lettre spéciale le P. Gruber de ne plus confier aucune affaire à
(1) Voyez document AE.
(2) Lettre du P. Gruber au P. Kareu, général de la Compagnie, 12 décenibre 1801. {Arch. Jes. PoL).
Russie-blanche, t. il. 7
98 LES JÉSUITES DE LA RUSSIE-BLANCHE, LiV. IV.
Badossi, qui se rendait de nouveau à Pétersbourg pour chercher une carrière (1).
Que faire ? Pie VII assembla les cardinaux, interrogea ceux dont les sympathies pour la cour d'Espagne étaient connues. On résolut d'un côté de ne pas repousser la demande de l'empereur de Russie, qui avait rendu de si grands services au Saint-Siège ; de l'autre, on se détermina à limiter le plus possible le bref pontifical.
Donc, 1° il ne devait s'étendre qu'à la Russie ; 2° on s'y abstiendrait de toute louange et de toute justification de la Compagnie, soit des motifs pour lesquels elle avait subsisté dans la Russie-Blanche, soit de la manière dont elle s'y était conservée ; 3° on donnerait à ce bref la teneur dont s'était servi Paul III pour confirmer la Compagnie naissante (1540), afin d'exclure par ce moyen tous les privilèges accordés par les Papes suivants (2).
(1) Ibid., Lettre du 25 mai.
(2) Quelques auteurs ont prétendu que la Compagnie de Jésus n'a été réta- Wie uar Pie VII que comme Congrégation et non pas comme Ordre religieux proprement dit ; c'est une erreur. Jamais Pie VII n'a songé, soit dans le bref CathoHc^ fidei (7 mars 1801), qui rétablit la Compagnie en Russie ; soit dans le bref Per alias (-30 juillet 1804), qui la rétablit dans le royaume des Deux- Viriles • soit enfin dans sa bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum (7 août 1814) qui la rétablit dans le monde entier; jamais, dis-je. Pie VII n'a songé a fonder une simple Congrégation ; mais il a voulu rappeler à la vie la Compa.^nie de Jésus, telle qu'elle existait avant la destruction. Inutde de refaire ki un travail déjà fait par le R. P. Sanguinetti, dans son hvre intitule : « la Compagnie de Jésus et son existence canonique dans l Eglise. » (Tradmt de l'iLien par le P. Jean Noury, s. j. - Paris, Bray et Retaux.) Le lecteur y trouvera abondamment prouvée la thèse en question (chap. X, p. 170 et suiv.; ch XIV, p. 229 et suiv.)
Du reste les Pères de la Russie-Blanche ne pensaient pas autrement que le P Sanguinetti. Que l'on en juge par le texte suivant, tiré d'un Précis de l'histoire de la Compagnie, depuis la mort du P. Lenkiewicz jusqu'à l'élection du P Brzozowski au généralat [Arch. Jes. PolJ : „ . ,
= « Pie VII alors pape, était disposé à tout accorder (à l'empereur de Russie), « auand il reçut une note menaçante d'une cour respectable, qui s'opposait à « ce qu'il accordât ce qu'on lui demandait. Cela l'arrêta un peu; mais la « demande de Paul était si juste, qu'il fut décidé d'accorder l'approbation
LA COMPAGNIE RÉTABLIE EN RUSSIE 99
Pendant que le parti espagnol travaillait ainsi à restreindre le bref de rétablissement, Pie VII ayant lu la lettre de Paul I" et appris de Badossi de quelle faveur jouissait près du tsar le P. Gruber, recommanda au secrétaire d'état Consalvi d'adres» ser une lettre à ce jésuite et de le prier, au nom du Souverain Pontife, de se faire l'intermédiaire entre Rome et Pétersbourg, d'établir entre ces deux cours une liaison étroite et d'assurer à l'Église l'appui de l'empereur, l'assurant en même temps que le Souverain Pontife voulait sincèrement satisfaire Paul I" dans la question des Jésuites (1).
« aux Jésuites ; mais pour ne pas irriter les cours ennemies de ce malheu- « reux corps, on y mit toutes les restrictions possibles, on les limita avec « raffinement j on créa une congrégation de quatre cardinaux, qui passaient « pour ennemis déclarés des Jésuites et versés dans les chicanes du droit « afm de mettre à cette affaire tous les tempéraments imaginables
« Une subtilité qui semble un chef-d'œuvre de raffinement, fut que l'appro- « bataon devait se réduire aux termes dans lesquels Paul III avait approuvé « la Compagnie naissante, afin d'exclure toutes les grâces postérieures « qu elle avait reç ues des successeurs de ce Souverain Pontife. Mais cette « restriction est inutile : 1» parce que le Pape n'ayant pas déclaré et ne pou- « vaut pas même déclarer illégale l'existence des Jésuites en Russie ces relire gieux restent en possession de tous les privilèges et de tous les droits qu'ils « n ont jamais perdus ; et le bref ne sert qu'à constater solennellement et en « présence de l'Eglise universelle leur existence. - 2o Suarez, sans prévoir le « cas présent, a démontré que les grâces les plus importantes de Grégoire « XIII ne sont que les déclarations de ce qui avait été accordé par Paul III et « 1 on pourrait prouver la même chose de presque toutes les grâces accordées « par les autres Souverains Pontifes.
« Quoi qu'il en soit, le bref crée le P. Kareu général immédiatement sou- « mis au seul Souverain Pontife. . . » =
(1) J'ai entre les mains l'original de cette lettre, datée du 14 janvier 1801 ■ VOICI entre autres ce que j'y trouve : « De son côté, le Saint-Père nourrit les « mêmes sentiments que son très illustre prédécesseur à l 'égard d'un monar- « que SI distingué ; et moi (le cardinal Consalvi), qui suis toujours auprès du ce Souverain-PontUe depuis le moment de son élection, je puis assurer Votre « Révérence des dispositions et de la constante volonté de Sa Sainteté. Autant « qu 11 est en son pouvoir, il veut donner les preuves les plus excellentes « du desir qu lia de servir Sa Majesté et de lui témoigner son respect, son « attachement particulier et son bon vouloir en toutes les circonstances qui « se pourront présenter ; et il ne désire rien tant que de se rapprocher de Sa
Les vacances de Noël, puis les débats avec le parti espagnol, renvoyèrent la signature du bref CathoUca; Jidei jusqu'au 7 mars 1801, dans la forme que nous venons de dire. Le ■ bref était adressé « au P. Kareu, prêtre et supérieur de la congrégation de la Compagnie de Jésus dans l'empire russe » (l). 11 loue la bienveillance de PaulP"" pour les catho-
« Majesté et de s'unir à elle par les liens les plus étroits. Comme le Saintce l'ère attend de là de grands avantages pour la sainte Religion et pour le « Siège apostolique, son désir est que Votie Révérence emploie dans ce « liut tous les moyens que peut lui fournir sa position. Sa Sainteté « m'a recommandé de dire expressément en son nom à Votre Révérence « qu'elle compte sur votre empressement à lui rendre ce service. Le Saint-Père <' est en même temps persuadé que les principes que vous professez, c'est-a- « dire votre attachement particulier au Pontife Romain, ainsi que votre piété « distinguée et votre vertu, n'ont pas besoin de stimulants pour que vous « vous chargiez de cette alfaire. La reconnaissance de Sa Sainteté pour un tel « service vous est assurée. Que Votre Révérence entretienne autant que pos- (( sible les bonnes dispositions de Sa Majesté et qu'elle emploie tous ses ellorts (( pour obtenir de l'empereur une protection particulière en faveur du Saint- « Siège.
« Sa Sainteté m'a recommandé spécialement d'informer Votre Révérence « que l'objet de la supplique remise entre ses mains par Mgr Radossi, objet f( auquel Sa Majesté Impériale attribue une grande importance, intéresse « beaucoup Sa Sainteté, et que le Saint -Père y consacre toute l'attention et « tous les soins qui sont en son pouvoir.
(( Mais outre que Mgr Badossi est à Rome depuis peu de temps, deux nou- « velles circonstances sont venues s'ajouter : l'une est la solennité des fêtes « de Noël, temps auquel. Votre Révérence le sait, tous les instants du Souve- « rain Pontife sont pris par les cérémonies religieuses et tous les bureaux « sont fermés. La seconde, c'est que la guerre sévit dans le voisinage des (i États de l'Église ; le trouble, la frayeur est partout à cause de la répression <i des complots italiens. Votre Révéï-ence voit combien de solUcitudos et d'emtt barras incombent en de pareilles circonstances à ceux qui gouvernent.
« Telles ont été les raisons pour lesquelles le Saint-Père n'a point pu, dans « ces jours, s'occuper de lasupplique avec la rapidité qu'aurait désirée Votre « Révérence.
« Je suis cependant chargé de vous informer que dans très peu de temps je « pourrai vous fan-e connaître avec exactitude la li "ri^iondu Saint-Père ; dès « aujourd'hui je puis vous assurer de la sollicitude au Souverain-Pontife pour « votre alfaire.»
{\) Dileclo Filio Francisco Kareu, presbytei'O ac superiori Conijregalionis- Sociclalis Jesu in imperio rossiaco.
LA COMPAC.NIE RÉTABLIE EN RUSSIE
liques, énumère ses bienfaits pour les ,1. s iites ; puis il établit le P. Kareu général de la congrégation, lo déclare dépendant seulement du Saint-Siège et lui donne, selon les constitutions de l'ordre confirmé par Paul 111, le pouvoir d'administrer la Compagnie, qui peut s'appliquer à ses occupations et à ses ■travaux d'autrefois. A la fin, le Pape ajoute que ce bref a force de loi, malgré le bref de Clément XIV Dominusac Redemptor, mais seulement dans les limites de la Russie (1).
11 y avait aussi une lettre pour Paul I", dans laquelle le Souverain Pontife témoignait de sa gratitude et de sa bienveillance pour l'Empereur, louait la pureté et la noblesse de ses intentions, rappelait ses bonnes relations avec Pie Yl et terminait en exprimant l'espoir que l'Église ne sera plus jamais privée d'un secours aussi puissant (2).
On attendait ce document pontifical avec une grande impatience à Polotsk et à Pétersbourg, lorsque le bruit se répandit que l'empereur Paul I""" était mort dans la nuit du 24 au 25 mars ; on sait qu'il fut étouffé (3). Il n'y avait que trop de causes à ce meurtre. II nous semble cependant que la raison principale ne fut ni le despotisme ni la violence du tsar, car Ivan le Terrible et Pierre 1" avaient été beaucoup plus cruels, et pourtant aucun des fils de la Sainte Russie n'avait osé attenter à leurs jours. La raison principale, ce ne furent pas tant encore les sympathies de Paul pour les catholiques, que la guerre ouvertement déclarée et poussée en conséquence sur tous les points contre l'Illuminisme, qui devait bientôt en venir aux actes sous le nom de Carbonarisme.
(1) P)'o dominio imperii rossiaci tant uni. Le Pape, à qui rarchiduchesso Marianne d'Autriche demanda s'il avait été forcé dans la concession accordée aux Jésuites de Russie, lui répondit que « le jour de leiu- vélablisseineut avait été le plus beau jour de sa vie. » {Mémoire sur la Société du Sacré- Cœur, chap. 50, Arcli. Jes. Pol.)
(2) Voyez Document A G.
(3) Voyez les détails sur la mort du tsar Paul I*"", dans la Vie du comte Rostopchine, par le comte A. de Ségur, p. 77-8IJ.
Les Moscovites donnèrent les mains aux sectaires. On ne peut douter un seul moment que le principal auteur du meurtre, le comte Pahlen, gouverneur de Pétersbourg, n'appartint à la secte et que la sentence de mort n'eût été décrétée dans une séance de la grande loge de Paris. Évidemment Thistoire ne trouvera point les preuves de cette conjuration, car le secret des loges empêche de publier les documents ; mais ce sang-froid du comte Pahlen et toute la part qu'il prit au complot dirigé contre la vie de l'empereur, portent en eux-mêmes le cachet évident de la secte (1).
fl) Il faut lire avec attention l'histoire de ce complot. Paul était violent ; il avait des accès de fureur, devenait alors cruel, dangereux pour tous, même pour sa femme et ses enfants. Pahlen résolut de le faire disparaître, mais entraîna dans le complot le grand-duc Alexandre. Il lui représenta que, pour la sûreté de sa propre personne, pour le bien et pour l'honneur de la Russie, il fallait priver l'empereur, non de la vie, majs du trône. Le prince se laissa imprudemment entraîner dans la conspiration, consentit au détrônement de son père (car il n'était question que de cela et non de la mort) et il promit l'impunité aux conjurés. Après s'être assuré d'Alexandre, Pahlen fit entrer dans la conspiration Beningen et les deux Zubof ; mais à eux aussi il ne parla que de détrôner l'empereur. Même au moment où les conjurés se jetèrent sur Paul dans sa chambre à coucher, on cria au détrônement, et non à la mort ; tout à coup la lampe s'éteignit et dans les ténèbres s'accomplit le meurtre.