Suites désastreuses de la guerre pour la Compagnie
i. Le P. Gruber, instruit de tous les détails d'un retour si heureux des esprits en Occident, résolut de visiter, dans l'été de 1805, les maisons de la Compagnie nouvellement fondées, de réjouir ses Frères par sa présence, de fortifier et d'affermir ceux qui en avaient besoin, de remercier en personne le Saint-Père pour tant de preuves de bienveillance, de demander enfin le rétabhssement complet de la Compagnie. On avait déjà écrit de la Russie-Blanche des lettres au sujet de ce voyage du P. général ; déjà en Italie cette bonne nouvelle courait de bouche en bouche, lorsque tout à coup et à l'improviste se répandit le bruit que, dans la nuit du au 26 mars 1805, le général de la Compagnie était mort à Pétersbourg. Hélas ! cette nouvelle n'était que trop vraie !
2. Dans les premiers jours de mars, Alexandre avait recommandé au P. Gruber d'envoyer au plus tôt en Chine, aux frais de l'empereur, trois jésuites: un polonais, un allemand et un italien. Us y étaient appelés par un des derniers ex-Jésuites de Pékin, le P. Louis Poirot, dans une lettre écrite dès le mois de septembre 1802. Moins peut être pour des motifs religieux que pour les mêmes raisons politiques que son aïeule Catherine, Alexandre appuyait les efforts apostoliques des Jésuites de Chine et reprit l'idée, un moment abandonnée, d'une mission en ce pays. Le P. Gruber désigna les PP. Korsak et Orassi, versés dans les mathématiques, et leur donna pour compagnon le F. Sturmer ; ils se rendirent en Portugal par le Danemark et séjournèrent quelque temps à Coïmbre. Là ils reçurent l'ordre de passer en Angleterre. Le P. Korsak resta à Londres, le P. Grassi s'embarqua poyr l'Amérique <m Nord, le F. Sturmer revint à Pétersbourg et sortit bientôt de la Compagnie.
3. L'envoi des missionnaires en Chine fut la dernière œuvre du P. Gruber. Il était aftligé déjà depuis un an d'un asthme, comme son prédécesseur le P. Kareu; la circonstance suivante hâta sa mort. Le soir du 25 mars, il était à peine endormi, que la fumée et une odeur insupportable le suffoquèrent et en le réveillant le remplirent en même temps de frayeur. Le P. Gruber, en effet, indifférent à toute perturbation des éléments et qui gardait son sang-froid même au milieu des plus grands dangers, avait une frayeur instinctive de l'incendie. Il se lève, s'habille et court à son antichambre, où dormait le domestique attaché à son service. Ce jeune homme avait eu l'imprudence de laisser allumée sur une chaise près de son lit une bougie, qui, tombant à terre par un mouvement qu'il fit en dormant, mit le feu au plancher. Vite le P. Gruber réveille l'imprudent serviteur, appelle au secours et, craintit
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comme il l'est sur ce point, il veut, malgré les prières des Pères, être présent jusqu'à ce qu'on ait complètement éteint l'incendie, travail qui se prolongea jusqu'à une heure du matin.
Le P. Gruber rentra dans sa chambre, mais déjà si affaibli par cette commotion de la frayeur et respirant avec une telle difficulté, que son secrétaire, le P. Thaddée Brzozowski, voyant sur sa figure la pâleur de la mort, envoya immédiatement chercher le médecin. Avant Parrivée de ce dernier, le général dit à son secrétaire d'une voix presque éteinte : « Donnez-moi la dernière absolution, je me meurs! » et aussitôt, conservant jusqu'au dernier instant toute sa présence d'esprit, il rendit son âme à Dieu, en prononçant les noms sacrés de Jésus et de Marie (1).
La cloche qui donna aux religieux le signal de la méditation, leur apprit en même temps la mort du P. Général. 11 est difficile de décrire la consternation des Pères de Pétersbourg, la douleur de toute la ville, à mesure que cette triste nouvelle se répandait; car malgré ses douleurs de poitrine et ses soixantecinq ans, le P. Gruber, soutenant par l'énergie de son àme les forces chancelantes de son corps, promettait encore une longue vie. « Si ses Frères affligés, dit un témoin oculaire de « l'événement, trouvèrent quelque consolation humaine « dans leur deuil, ce tut de voir presque toute la ville de « Pétersbourg partager leur douleur, du moins la classe « la plus distinguée de la population. Ce fut seulement alors « que l'on comprit le nombre et la qualité des amis du géné- « rai défunt. L'un des riches négociants de Pétersbourg « (M Pierling) voulut lui faire un cercueil d'un très grand
(1) = «La mortne surprit point le P. Gruber, dit l'auteur du Pre'cis déjà plu- « sieurs fois cité ; il avait un astlime qui le tourmentait et il s'attendait à finir «. d'une manière semblable. » = Né le 6 mai 1740, le P. Gruber avaitfait profession le 15 août 1773, la veille du jour où le bref de suppression fut intimé à Rome. (N. T.)
« prix, prenant en cela conseil de son affection plus que delà « pauvreté religieuse. Pendant le service funèbre, l'aftluence « de l'aristocratie fut si considérable à l'église catholique, a que les prêtres purent à grand'peine se frayer un passage « pour se rendre à l'autel, et l'on dut fermer les portes pour « empêcher les étudiants d'entrer (1). »
Le corps fut embaumé et, avec la permission du tsar,, transporté à Polotsk. Le P. Lustyg, nommé vicaire-général par le P. Gruber, cédant aux prières de ses frères et de la noblesse des environs, célébra une seconde fois les funérailles. Le corps fut reçu à deux kilomètres de la ville par l'évèque Odyniec avec tout son clergé et une foule innombrable de peuple ; les Juifs eux-mêmes se mêlèrent au cortège funèbre.
La Compagnie perdait dans la personne du P. Gruber non seulement un Père tendre, mais encore un chef prudent. Je trouve dans les lettres de son ami de cœur, le comte Joseph de Maistre, que les Jésuites n'auraient jamais été expulsés de l'empire, si le gouvernement de la Compagnie eût été entre les mains d'un « homme de tète comme Gruber ou Aquaviva (2). »
4. Il fallait réunir une nouvelle congrégation. Le P. Lustyg se rendit à Pétersbourg pour obtenir la permission du gouvernement. Une nouvelle difficulté très grande vint encore s'ajouter aux autres: la Compagnie existant déjà en dehors delà Russie, les profès de l'ordre entier devaient prendre part à l'élection du général par leurs députés . Mais sans parler de
(1) P. ROZAVKN, p. 164.
(2) = « Le R. P. général (Brzozowski), que jeconnaiset vénère beaucoup, « excellent sous le rapport de la sainteté, se trouvait cependant sous le rap- « port de la politique, de la pénétration et de la force d esprit, au-dessous des « circonstances, qui demandaient la tête d'un Gruber ou d'un Aquaviva. = » (Lettre du Joseph de Maistre à l'Archevêque de Raguse. Pétersbourg, iuin 1816).
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l'éloignement des lieux, de la difficulté des roules, comment arracher les Jésuites d'Italie, pendant deux mois, à leurs travaux et à leurs occupations? Par qui les remplacer? Enfin les gouvernements ne se montreraient-ils pas difficiles pour accorder des passe-ports ? Après réflexion, le P. Lustyg proposa à ses Frères d'Italie de déléguer en leur nom trois des Jésuites italiens qui habitaient la Russie-Blanche. Ces Pères, au courant des coutumes et des besoins de la province d'Italie, pourraient excellemment remplacer les profès italiens à la congrégation.
Ce ne fut qu'au mois de mai que l'on put examiner ce projet à Naples et à Palerme ; les délibérations se prolongèrent et la réponse n'arriva à Polotsk qu'au mois d'août : le P. Joseph Angiolini était nommé délégué des Jésuites italiens.
Cependant le P.Lustyg travaillait dans la capitale des tsars à obtenir l'oukase qui devait permettre l'ouverture de la congrégation. Le rétablissement des Jésuites à Naples avait changé un peu l'état de la Compagnie dans la Russie-Blanche. Siestrzencewicz, toujours mal disposé pour elle, entreprit de prouver que les rapports des Jésuites de la Russie avec les étrangers, pourraient devenir dangereux pour la Russie, Le Collège de justice, qu'agitaient de nouveau les deux misérables Sierpiriski et Staiikiewicz (1), souleva tant de difficultés, que
(1) Pie VII envoya à Pétersbourg, au printemps de 1804, le légat Areza, archevêque de Séleucie, dans le but de conclure un concordat. Cette légation contrariait Tambitieux Siestrzencewicz, qui voulait être le pape de la Russie. Profitant donc des difficultés que le gouvernement du tsar faisait au légat, démontrant en même temps qu'il ne convenait point à l'empereur de Russie de traiter avec le pape, dont les États gémissaient sous le despotisme de la France, il fit tant, que Areza quitta Pétersbourg au bout de trois mois et que la chancellerie impériale lança un oukase interdisant toute communication avec Rome et soumettant les affaires de l'Église au métropolitain. Ce n'est pas tout : le ministre des affaires étrangères, le prince Czartoryski, par une lettre particulière, recommanda au métropolitain de se servir des privilèges que lui avait accordés Pie VI. Dans un pareil état de choses, l'archevêque était formidable pour la Compagnie, et le Collège de justice était soumis à son arbitraire et à sa tyrannie. (Szantyr, 1, y3"2-239.)
le P. Liistyg dut, pour obtenir Toukase nécessaire, oourir pendant trois mois entiers dans les chancelleries et les bureaux du minisire Lopoutchine et de Galitzine, minisire des cultes étrangers, frapper aussi aux portes des sénateurs favorables à la Compagnie, tels que le comte lliiiski. Alexandre nomma trois commissaires pour examiner la question. Enfin lel 3 juin, le président delà commission, Lopoutchine, présenta au tsar trois formules rédigées par les commissaires, Alexandre lut à plusieurs reprises la demande des Jésuites, puis les formules de la commission. Il hésita un moment. Alors Lopoutchine, qui se rappelait sans doute son amitié et son intimité avec le P. Gruber, fit remarquer au tsar qu'il ne convenait point de refuser une permission donnée déjà quatre fois et à laquelle les Jésuites avaient droit en vertu du bref pontifical, reçu par Alexandre lui-même. L'argument eut son effet. L'empereur, prenant la troisième formule, y effaça de sa main l'expression « vice général », y traça les mots « géné- « ral de la Compagnie, avec toute l'autorité que lui donne ce « titre » ; et cette correction faite, il souscrivit l'oukase (1).
Le vicaire-général tout heureux revint à Polotsk ; et quand la réponse d'Italie arriva, il convoqua pour le 27 août 1805 la congrégation générale, qui fut la cinquième de Polotsk et la vingt-quatrième de le Compagnie.
Après avoir célébré un service pour l'âme du général défunt, on procéda à l'acte d'élection le 2 septembre. Ce fut seulement au troisième tour de scrutin que le choix tomba sur le P. Thaddée Brzozowski. Aussitôt le P. Lustyg dressa
(1) Après en avoir fini avec ceUe difficulté, comme la réponse d'Italie n'arrivait pas encore, le P. Lustyg s'occupa de l'organisation des missions à Tine et à Syra dans l'Arcliipel. Les anciens ex-Jésuites s'étaient usés dans ce travail et tendaient leurs bras afi'aiblis vers leurs Frères de Russie. Le vice-général envoya deux missionnaires jésuites : le P. Venturi, italien, et le P. Malevé, flamand, qui arrivèrent à Constantinople dès le mois de juillet 1805. (Voyez, page 93, ce qui a été dit déjà de cette mission.)
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racle d'élection, les Pères baisèrent la main du nouveau général et on chanta le Te Deum (1).
5. Le P. Thaddée Brzozowski avait toutes les qualités et tous les défauts du caractère polonais. Noble, accessible à chacun, équitable, indulgent, il savait dans sa conduite uniila simplicité et la bonté à la dignité et à une certaine magni-
(1) Il y eut encore cinq séances dans lesquelles on élut pour assistants de la Compagnie les PP. Lustyg, Dosperanus, AVichert et Hochbichler. Lc> P. général choisit pour secrétaire de la Compagnie le P, Joseph Korycki ; on lut les lettres adressées au Sénat, au Collège de la justice, ensuite les lettres du nouveau général à Pie VU, au roi et à la reine des Deux-Siciles. Le P. Brzozosvski ollr ait à ces insignes bienfaiteurs les sullrages de la Compagnie, c'est-à-dire deux mille messes et autant de communions et de chapelets.
Le 7 septembre se termina la congrégation, qui promulgua cinq décrets d'importance secondaire. Enti'e autres, le 3» et le 4« recommandent d'introduire dans les Litanies des Saints les noms des trois martyrs japonais, ainsi que les invocations à S. Joachimet à S'« Anne, patrons de la Province (il n'est domquestion ici que de la Pologne et de la Russie). On recommande que, la veille des fêtes de la sainte Vierge, on récite, avantles Litanies des Saints, les Litanies de Notre-Dame de Lorette.
Plus importants sont pour Thistoire ce que l'on est convenu d'appeler les Deirhnenta, au nombre de 42. Il ressort de là que la surabondance des occupations et le grand nombre de missions ouvertes en si peu de temps, avaient empêché d'exécuter les recommandations faites parla congrégation précédente ; en particulier on n'avait encore ni séparé les fonctions d'assistant de celles de recteur, ni accompli la réforme de l'enseignement, ni fait droit aux justes plaintes sur le système insuffisant des études et sur le manque lie professeurs capables. Les articles 20 et 21 recommandent d'étendre à troùs ans le cours de philosophie et de mathématiques et de s'occuper avec plus de soin à l'étude de l'éloquence. L'article 5 invite les supérieurs à chercher les moyens de former de bons prédicateurs.
En un mot, la congrégation ne se dissimula point ce qui manquait, ce qui était insuffisant : nous verrons comment le P. Brzozowski vint à bout d'y remédier.
L'article 33 est curieux : il recommande qu'à l'avenir, aux funérailles du général, on évite un déploiement de pompe séculière, « splendoy et aa^cularis quecdam pom^ya. » — (Acla congregationis XXIV, polocenais V. — Acta particularia ejusdem congregalionis. — Arch. jes. pol. ; ms. in-f"^ p. 14. — Institulum Soc.jesu, Roinœ, i86d, tom. I, p. 431).
ficence. Religieux d'une piété sincère, il travaillait avec une ardeur infatigable à remédier au moindre relâchement dans l'observation des règles ; chaque manquement le faisait souffrir. Dans ses lettres, qu'il écrivait toujours lui-même (j'en ai sous la main près de trois cents), excitait, par ses avertissements et ses prières, les supérieurs des provinces et des maisons à veiller surtout à la conservation de l'esprit religieux ; dans chaque affaire plus importante il répondait toujours par cette formule : « Il faut tout arranger comme le « demandent la raison, l'institut, le bien de la Compagnie et « la gloire de Dieu. »
Lorsque le P. Landes, provincial, l'informa de Tinsubordination de quelques jeunes religieux au collège d'Orcha, le général lui répondit : « La lettre de Votre Révérence du 24 octobre 1 m'a consterné (1). Mon cher Père, mon cœur souffre telle- « ment de voir se produire de pareils faits dans la maison « de Dieu, que je ne suis pas en état d'écrire cette lettre. Je « suis tout à votre service, prêt à tout ; servez-vous de moi « comme vous voulez, je serai comme un mur pour la mai- « son d'Israël (la Compagnie). Soyons moins nombreux, mais « soyons meilleurs, selon la loi de Dieu et le cœur de 4- Jésus » (2). Impossible de lire ces lettres sans émotion et sans un respect religieux pour leur auteur.
Le P. Brzozowski mit un soin égal à relever les études ; il plaça les jeunes religieux selon leurs aptitudes. Il établit un cours de mathématiques supérieures, demanda au provincial et aux recteurs de lui désigner les meilleurs talents, capables de suivre ce cours ; insista pour que l'on formât des professeurs d'éloquence ; que l'on cultivât les études classiques, et que l'on rétabht les anciennes disputes ou exercices théologiques. Quand il apprenait que des professeurs ou des élèves s'étaient distingués par leur application, il les en remerciait et les
(1) Exanimalua sum lilleris R. Vie ex die 24 uclohris,
(2) Lettre du '> novembre 18L)9.
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félicitait du succès de leurs examens. Je trouve souvent dans ses lettres ces mots : « N. N. a du talent pour l'éloquence, « pour la physique, etc., etc. ; donnez-lui donc du temps pour « travailler cette matière. » Deux ans à l'avance il désignait pour le professorat les hommes capables, il les en avertissait et les conjurait de se bien préparer. 11 était aussi soigneux de former des prédicateurs éloquents et d'excellents missionnaires. Dans ces lettres dâi Général est répandue une affection et une charité plutôt maternelle que paternelle.
Avec de telles qualités, le P. Général pouvait diriger sûrement la Compagnie, mais dans un milieu plustranquille que n'était la capitale de l'empire, surtout après 1814. Deux qualités que le P. Gruber possédait à un éminent degré, manquaient entièrement au P. Brzozowski : Le P. Gruber imposait à la société de Pélersbourg par l'étendue de son érudition et par la profondeur de ses études mathématiques et physiques, connaissances qui à ce moment étaient fort appréciées partout et spécialement en Paissie. Il se fit connaître sous ce rapport à la capitale dès 1798, et cette renommée de savant lui resta toujours et lui donna une influence et une puissance qu'il ne perdit jamais. Ce brillant, cet éclat de la science, manquait au P. Brzozowski. De plus, le P. Gruber savait excellemment joindre la simplicité de la colombe à la prudence du serpent. Rempli de pénétration et de prévoyance, il savait deviner de quel côté menaçait le danger et choisir immédiatement des moyens toujours sûrs pour détourner le mal. Dieu a refusé ce don à la nature polonaise, magnifiquement douée par ailleurs.
Aussi longtemps donc que l'attention des ennemis de la Compagnie fut tournée vers les combats qui, agitant l'Europe, ne dormaient ni le temps ni le champ aux intrigues et aux machinations contre les Jésuites, le Gouvernement du P. Brzozow^ski fut heureux pour la Compagnie ; il sut se tenir à la hauteur de la position où le P. Gruber avait placé les
généraux de l'Ordre devant la cour du tsar et l'aristocratie moscovite. Mais lorsque le Congrès de Vienne et la chute de Napoléon eurent mis fin aux guerres de l'Empire; lorsque les ennemis des Jésuites, alarmés par la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum, qui rétablissait l'Ordre dans le monde entier, se concertèrent pour agir en secret et ouvertement contre la Compagnie de Jésus : alors le talent du P. Brzozowski se montra insuffisant.
L'année i8U fait époque dans son généralat : c'est le point culminant de la prospérité de la Compagnie ; c'est le moment que, depuis quarante ans, les Jésuites et le monde catholique appelaient de leurs vœux ardents ; mais en même temps, c'est le point de départ de la ruine de l'Ordre en Russie.
D'un autre côté, il est difficile de ne pas voir ici le doigt de la Providence de Dieu. Qui pourrait affirmer que la prudence de serpent du P. Gruber aurait détourné les coups dirigés contre la Compagnie en 1816 et 1820? Les Pères delà Russie- Blanche après l'expulsion répétaient: « La Russie a été pour « nous l'arche de Noë pendant le déluge universel de la sup- « pression ; quand les eaux ont baissé et que la Compagnie « a pu se répandre dans le monde entier, Dieu nous a fait « quitter l'arche, la Compagnie a été chassée de Russie et « cette expulsion a fait disparaître l'inconvenance que beauce coup trouvaient dans la protection d'un ordre religieux « catholique par une puissance schismatique. »
L'histoire ne peut refuser la justesse à ces remarques un peu ascétiques, car elle doit reconnaître que le monde est dirigé par une puissance plus forte que les canons, les baïonnettes et les calculs humains.
6. Venons maintenant au récit des annales de la Compagnie sous le généralat du P. Brzozowski. Elles sont étroitement unies avec les événements politiques de l'Europe et
LES OUERRKS DK NAPOLÉON
comme liées à la personne de Napoléon. En prenant le litre d'empereur des Français et en se faisant couronner roi d'Italie à Milan (mai 1804), Napoléon remplit la mesure de son ambition et arriva au sommet d'une puissance redoutable pour le reste des États de l'Europe. Aussitôt se forma contre lui, entre l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne une nouvelle coalition dirigée par le tsar Alexandre. Cinq mois à peine plus tard fut conclue l'alliance perpétuelle du tsar avec le roi de Prusse, stipulée àPotsdam sur le tombeau de Frédéric le Grand. Comme malgré la neutralité promise, le roi de Naples entra dans cette nouvelle coalition, c'est lui que l'Empereur atteignit le premier de sa vengeance. Déposé de son trône, sur lequel monta le frère de Napoléon, Joseph Bonaparte, il dut fuir avec sa famille à Palerme et ne recouvra sa couronne que six ans plus tard. Le gouvernement français dispersa les maisons des Jésuites napolitains, sur l'ordre exprès de Napoléon. L'empereur ne voulait pas, dans le royaume de son frère, un Ordre religieux qui n'existait qu'en Russie et en Sicile, deux pays alors en guerre avec son gouvernement.
Les ordres étaient péremptoires, on devait les exécuter dans les vingt-quatre heures. Le P. Pignatelli, provincial, se rendit chez le ministre Salicelti, lui demandant le motif d'une exécution aussi sommaire. Le ministre surpris assura le Provincial que ces ordres étaient venus de Paris, que ni lui ni le gouvernement de Naples n'avaient trouvé aucun reproche à faire aux Jésuites ; et pour lui donner une preuve de la véracité de ses paroles, il leur accorda quatre jours pour mettre ordre à leurs affaires et pria le P. Pignatelli de rester dans le pays: « Dès que nous quittons, repartit le Père, sans « qu'aucune accusation pèse sur nous, la sentence d'exil ne « nous est ni dure ni amère : les ordres de l'Empereur seront « exécutés et je serai le premier à donner l'exemple. »
Pie VII reçut les exilés dans les États de l'Eglise, qui bientôt allaient être donnés en proie aux Français, Près de 70
Russie-Blanthf, t. II. 10
Jésuites s'établirent au Collège romain, portant l'habit des prêtres séculiers et gardant le plus profond incognito. Mais il était impossible de se cacher, et le Pape n'avait aucune envie de nier la protection qu'il accordait aux exilés. Les ministres des cours, principalement celui d'Espagne, donnèrent l'alarme. Comme les notes remises au cardinal Consalvi n'avaient point d'effet, les ministres se présentèrent en corps devant le Pape. Pie VII montra combien l'étonnait la conduite des diplomates, si contraire aux sentiments de la justice, et qui outrageait sa dignité :
— 8 On les bannit^ dit-il, et on leur donne des passe-ports pour « nos États ; et quand ils viennent munis de ces pièces signées « par les autorités qui les exilent, on voudrait encore que « nous leur fermassions les portes de notre territoire ! N'est-ce « pas une contradiction manifeste et une véritable moquerie, « qui blesse non seulement la dignité de ces religieux, mais « aussi la nôtre?.... Us ne viennent pas nous demander des « charges et des faveurs, mais simplement un heu pour vivre « en paix : pourrions-nous refuser à des clirétiens, à des mi- « nistres de Dieu, ce que nous ne refuserions pas à des étran- « gers et à des barbares ? Non, cela ne peut pas être, nous ex- « errons envers eux la charité et la justice qui sont dans les « traditions de ce Siège. En tout temps les enfants affligés de « l'Éghse ont eu recours à Rome, et ils ont toujours trouvé « auprès des pontifes romains appui et protection. Clé- « ment XIII accueillit lui aussi et reçut dans ses États les Jésui- « tes exilés de Portugal et d'Espagne. Ce sont les exemples de «t nos prédécesseurs que nous voulons imiter, parce que « nous voulons être non-seulement l'héritier de leur siège « mais aussi de leurs vertus (1). »
Aussitôt Mgr Lambruschini, autrefois élève des Jésuites, appela les Pères dans sa ville d'Orvieto et leur donna ses
(1) Vie du vén. serviteur de Dieu le Pore Joseph PignatelUt par le P.Bouffier, p. 331.
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écoles et son séminaire ; les évèques de la Romagne suivirent son exemple. Dans l'espace de quatre mois, les Jésuites napolitains se constituèrent en une i)rovince particulière, ouvrirent dos collèges et des écoles à Tivoli, Amélia, Séré, Agnani ; des résidences à Marino et Palestrina. Dans la ville même de Rome, pour ne point irriter les diplomates, il resta à peine quelques vieux Pères ; encore se transportèrent-ils du collège romain à l'hôpital de St-Pantaléon, situé sur le mont Esquilin ; là ils prirent possession de la petite église de Notre-Dame du Bon-Conseil et firent des excursions apostoliques dans Rome et dans les petites villes environnantes.
Le général Brzozowski sépara de la province de Naples les Jésuites de Sicile (1807), qui restaient sous la protection de Ferdinand, exilé de Naples, et en forma une province à part. Lorsque, en 1809, Napoléon, pour se venger de ce que le St- Siège n'avait point voulu embrasser sa politique, ordonna d'occuper les Étals de l'Église, les Jésuites, grâce à l'industrie du P. Pignatelli, purent rester dans leurs collèges. Us ne quittèrent même point Rome, bien que le Pape fût captif, les cardinaux et les religieux chassés. Seuls quelques jeunes Jésuites d'Espagne et de Naples durent se réfugier dans leurs familles.
A la mort du P. Pignatelli (1811), le P. Panizzonifut nommé provincial d'Italie.
En Sicile, sous la protection de Ferdinand, les Jésuites se multiplièrent; mais cette ile restait sous l'intluence anglaise. La reine Marie-Caroline, qui voulait gouverner le pays comme autrefois, se brouilla avec les Anglais. Ce fut en vain que le vieux Ferdinand abdiqua en faveur de son fils, car celui-ci se laissa conduire en tout par les conseils de sa mère ; et lorsque le ministre Acton, autrefois fidèle, passa lui aussi du côté des Anglais, la reine dut quitter la Sicile avec son fils et se mit en route pour l'Orient. En 1813, je la trouve à Odessa, recevant chez elle les PP. d'Everlange,, Vitry et Molinari, aux-
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quels elle laissa en partant une aumône de 200 ducats (1).
7. Telle était la situation de la Compagnie en Italie. Dans la Russie-Blanche, les Pères ne furent obligés ni de fuir ni de se disperser lors de la campagne de 1812 ; ils eurent cependant à souffrir de cette expédition dans leurs personnes et dans leurs biens, comme nous le dirons tout à l'heure. Reprenons les choses de plus haut.
Après la bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805), dans laquelle la Russie seule perdit 40,000 hommes ; après la création par la paix de Presbourg de la confédération du Rhin (12 juin 1806), Napoléon se tourna contre la Prusse et la Russie ; il renversa la monarchie prussienne en quatorze jours et reçut à Berlin, à la fin de novembre 1806, la députation de Dzialynski, envoyé par les habitants de la Grande- Pologne, pendant que le général Murât occupait Varsovie. Toute la Grande-Pologne était sous les armes. Ce mouvement chevaleresque et patriotique pouvait se communiquer facilement aux provinces polonaises voisines, qui gémissaient sous le sceptre de la Russie. Lorsque par surcroit, les Russes furent battus à Pultusk et à Golymin (26 décembre 1806) et que les Français se préparaient à prendre leurs quartiers d'hiver à Varsovie, le tsar Alexandre put craindre à bon droit pour la tranquillité et la fidélité de ses sujets. Contrairement à son libéraUsme, il publia (janvier 1807) les ordres les plus sévères pour que tous les étrangers résidant en Russie jurassent au tsar, non seulement de ne pas aider les Français en cas d'invasion, mais encore de s'abstenir de toute correspondance, pendant tout le temps de la guerre, avec les pays occupés par l'ennemi. Au collège de Polotsk, où l'on comptait le plus d'étrangers, le serment fut prêté le 7 janvier ;
(1) Lettre du P. Vitry, supérieur de la mission d'Odessa, au provincial de la Russie-Blanche, 13 décembre 1813. (Arc/iiv. Jcs, Pul.)
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même les missionnaires de Saratow, d'Odessa et de Mozdok durent accomplir cette formalité.
Cependant Napoléon commença les hostilités dès le mois de février 1807. Après la bataille décisive de Friedland(14.iuin) et des rencontres moins importantes, dans lesquelles le général russe Beningsen perdit 60,000 hommes et 120 canons, suivit un armistice et le traité de Tilsitt (7 et 8 juillet), par lequel était créé le Grand-Duché de Varsovie. L'année suivante, eut lieu l'entrevue d'Erfurth (27 septembre — 14octobre 1808), qui confirma l'alliance des deux empereurs. Dans la prévision sans doute que la paix ne serait point durable, on concentra de grandes forces au camp de Polotsk. Le tsar Alexandre vint passer en revue ces troupes le 3 octobre. Le général Gortschakoff le précéda de quelques jours et visita en grande tenue, la poitrine couverte des décorations de dix ordres de chevalerie, le collège de Polotsk, où il commanda le dîner de l'Empereur, pour le temps de son séjour au camp.
Le tsar resta 30 heures à peine à Polotsk, visita deux fois l'église et le collège, fit apporter son dîner et celui des généraux au palais du gouverneur où il était descendu, et ne prit chez le P. recteur du collège que son second déjeuner (1).
Suivirent quatre années de paix, pendant lesquelles Napoléon, qui avait soumis l'ouest et le centre de l'Europe, se prépara à la conquête de l'empire des tsars.
8. Le résultat de cette expédition devait décider de l'avenir de la Pologne. 11 est évident pour tous aujourd'hui que Napoléon n'agissait point sincèrement avec elle, que dans le moment où le patriotisme était chez nous le plus excité, il nous jeta des promesses incertaines et même des paroles de mépris, qu'il créa le Grand-Duché de Varsovie pour luimême, comme un oasis au milieu de l'Europe, dans laquelle il ne trouvait point d'allié sincère, comme un point d'appui
(1) Hist. colleg. Poloc, iSOl. {Ms. in-fol. arch, .Tes. pol.)
dans sa prochaine guerre de Russie ; enfin que celte duplicité à l'égard des Polonais fut une des causes de sa ruine.
Déjà, depuis '1807 jusqu'à 1810, on gémissait de la licence et du manque d'égards avec lesquels agissait en son nom le commandant français Saurer, qui empêchait le peuple de taire des « rêves dangereux » ; et il n'y eut que l'espoir d'acheter à un prix si élevé la liberté de la patrie, qui put contenir les murmures et les plaintes publiques. On avait donc perdu confiance dans la bonne foi de Napoléon. Quand il se mit en route pour la Russie, la diète extraordinaire nomma un conseil général dans le but d' « activer la fièvre », car il n'y avait déjà plus d'enthousiasme.
En récompense des sacrifices que fit la Pologne pendant près de quinze ans pour la France, sacrifices du sang de ses fils les plus vaillants, de sa fortune, de sa noblesse et de son peuple : la nation entendit, de la bouche de Wybicki, cette réponse raide et blessante de Napoléon : « Je verrai si les « Polonais sont dignes d'être un peuple; soulevez la Lithuanie « et les provinces prises par la Russie, et puis nous verrons. »
Bien que l'on comptât 50.000 Polonais, dispersés dans les corps d'armée des maréchaux français, qu'y a-t-il d'étonnant qu'il ne se produisît ni en Lithuanie, ni dans les provinces confisquées, aucune diversion au profit de Bonaparte ?
Dans les archives de la Compagnie, je ne trouve rien sur la disposition des Jésuites par rapport à l'heureux conquérant. On se gardait en général, dans les chroniques, les lettres et même la conversation, de faire de la poUtique, mesure qu'avait recommandée le P. Brzozowski (1).
La prudence était nécessaire partout, principalement dans la despotique Russie. Je tiens cependant de la bouche des Pères de la Russie-Blanche qui, au moment de l'expédition de
{i) Hoc turbato tempore, ut nostri sini cauli in loquendo, utpole semper grati et filiales gubernio conservaluri et protcctori , (Lettre au P. Provincial, 20 avril 1812.)
LES GUERRES DE NAPOLÉON
Napoléon, étaient déjà depuis quelques années dans la Compagnie, que la noblesse du pays venait demander aux recteurs des Jésuites s'il ne convenait point, sans attendre l'arrivée de Napoléon, de faire un soulèvement en faveur de la France. Les avis de la noblesse, comme nous le savons, étaient partagés en Lithuanie. La plupart des Lithuaniens regardaient, sans croire à de bons résultats, les efforts que l'on faisait soi-disant pour reconstituer la Pologne ; leurs défiances croissaient encore, lorsque comparant l'état de la Litliuanie avec celui du Grand-Duché de Varsovie, qui devait être le noyau de la future Pologne, ils voyaient que, sans parler du bien-être qui était chez eux sans contredit plus considérable, ils jouissaient d'une liberté incomparablement plus grande et que les lois polonaises étaient beaucoup plus en honneur chez eux que dans le Grand-Duché. Ils étaient froissés de l'orgueil de Napoléon et de ses promesses qui ne disaient rien, ils étaient froissés de l'athéisme des armées françaises et du pillage exercé par elles, quand déjà elles étaient entrées dans le Grand-Duché de Varsovie.
D'un autre côté, le tsar Alexandre, déjà depuis 1810, cherchait à gagner les Lithuaniens. Lorsque le prince Czartoryski, invité à faire cette propagandepar une lettre autographe du tsar, refusa son secours, le prince Michel Ogihski, « qui a voyait les trahisons de Napoléon et fermait les yeux sur cel- « les des Russes », s'occupa sur l'ordre d'Alexandre à former huit gouvernements polonais, indépendants de l'empire de Russie. A Pétersbourg on travaillait à une constitution pour le grand- duché de Lithuanie ; une autre commission préparait une armée lithuanienne de 100.000 hommes. Les chefs du parti russe, parmi lesquels se trouvait Czacki, tinrent des conférences à Minsk et le comte de Maistre fut invité par le tsar à rédiger un manifeste annonçant le rétablissement de la Pologne.
Au mois d'avril 1812, Alexandre, que Napoléon appelait
c le plus rusé des Grecs », vint à Vilna, précédé de la renommée de ses grands desseins sur la nation... Il y eut, parmi les Polonais, des hommes qui organisèrent des complots au profit d'Alexandre, et ce fut un des calculs de cette tactique de séduction, d'inaugurer solennellement à Polotsk l'académie des Jésuites, qui devait être pour la Russie-Blanche la première des écoles polonaises et catholiques (1).
En dépareilles circonstances, rien d'étonnant que les Jésuites consultés calmassent l'ardeur excessive des nobles de la Russie-Blanche et entretinssent dans leurs défiances ceux qui regardaient les affaires avec plus de sang-froid. Quant aux Jésuites eux-mêmes, la captivité du Pape, la persécution de l'ÉgUse et l'excommunication lancée contre Bonaparte par Pie VII, étaient pour eux des gages très certains que l'expédition de Russie ne réussirait point. Ils en parlaient entre eux dans les collèges et les maisons comme d'une affaire certaine et jugée d'avance ; ils se gardaient cependant de communiquer leur manière de voir à leurs concitoyens et même à leurs amis.
Ne condamnons point absolument ceux qui croyaient à la sincérité des promesses d'Alexandre, puisque la minorité considérable qui, en Lithuanie et dans la Russie-Blanche, se confiait aveuglément en Napoléon, n'était point non plus à l'abri des fautes et des erreurs. Les deux potentats, l'empereur des Français et le tsar de Moscovie, faisaient de belles promesses à la Pologne. Alexandre était plus habile, parce qu'il était moins altier ; aussi prit-il plus de Polonais à la glu de ses « promesses magnifiques ; » mais ni du côté de ceux qui tenaient pour le tsar, ni du côté de ceux qui tenaient pour Napoléon, il n'y eut trahison ou manque de patriotisme. Chacune de ces fractions fut séduite, mais à vrai dire par son ardeur patriotique, qui ne lui permettait point de voir la trame des intrigues ourdies par les deux monarques.
(1) MOBAWSKI, Annales du peuple polonais , tome VI, p. 131-1:^3.
LES GUERRKS DE NAPOLÉON
9. Je suis donc étonné de voir avec quel front quelques-uns de nos littérateurs osent condamner les Pères de la Russie- Blanche et les appeler des traîtres dévoués à la Russie, parce qu'ils avaient conseillé d'attendre les événements et de ne point faire de soulèvement prématuré. La suite prouva que ce conseil était très salutaire pour la Russie-Blanche. D'ailleurs il ne nuisit en rien au gros de l'armée de Napoléon, dont le quatrième corps (ce corps ne comptait aucun régiment polonais), sous la conduite du m.aréchal Oudinot, se rendait par Polotsk à Moscou. Aucun soulèvement ne pouvnit sauver Napoléon, quand bien même toute l'ancienne Pologne d'avant les partages aurait pris fait et cause pour lui. Son orgueil le conduisait à une perte certaine. Il s'était attardé à Wolkowyski, jusqu'au 22 juin, après sa déclaration formelle de guerre, toujours dans l'espoir que le tsar s'humilierait et demanderait la paix. Ces retards lui firent perdre une grande partie de la saison favorable pour la campagne. Sa tactique le conduisait à une perte certaine : il avait compté sur deux ou trois grandes batailles, tandis que le tsar avait résolu de les éviter avec soin et avait donné l'ordre à ses armées de se retirer dans le fond de la Russie et de ne livrer la première bataille importante qu'au mois de septembre, sur la rivière de la Moskowa, près de Borodino.
De leur côté les Jésuites et les Polonais de la Russie-Blanche, aussi bien que ceux de Lithuanie et des provinces russifiées, ne regardaient point les Français comme des ennemis. Sur l'ordre de Siestrzencewicz, il est vrai, ils firent (23 juin) pendant une semaine des prières publiques pour implorer In bénédiction de Dieu sur les armées du tsar (1), et le lO novembre ils chantèrent un Te Deum d'actions de grâces ; mais dans leur collège de Polotsk, ils reçurent avec une égale politesse' le maréchal Oudinot, le roi de Naples, Murât, le général Gou-
(1) Lihev mffragiorum siih anna 48i?, (Ms. arch. Jes. pol.)
vion Saint-Cyr, qui plus tard devint maréchal, et les officiers français ; ils leur donnèrent leurs chambres, leur cuisine, leur office et leur cave pendant près de deux mois (14 août- 8 octobre), comme ils avaient reçu au mois de juillet les généraux russes Beningsen et le prince de Wittemberg, qui se retiraient devant les Français, et plus tard le général vainqueur Wittgenstein et le tsar Alexandre, quand il se rendit à Vilna au mois de décembre (i).
On agit de même dans les autres collèges, par exemple à Dunabourg, à Witepsk, par où passa le corps d'armée du maréchal Ney, à Riga, que traversa Macdonald se rendant à Pétersbourg avec l'aile gauche de l'armée.
10. Je n'ai pas besoin de dire que ces rehgieux, pour faire de la place aux Français, durent sortir de leur collèges et se réfugier dans leurs fermes ; que ces fermes, spécialement celles situées sur la Duna, près de Polotsk, récemment construites et bien montées, furent brûlées et détruites ; que l'église de Spas fut changée en écurie, et que les corps des Pères généraux de L'Ordre, déposés dansles caveaux de cette église, furent souillés et endommagés, spécialement celui du P. Gruber.
Le soldat n'épargna pas même les cabinets de physique et de zoologie; le pillage alla si loin, qu'il fallut l'intervention de quelques officiers français supérieurs pour faire restituer en partie les coquillages et les instruments qui avaient disparu. Inutile d'ajouter qu'à la suite des fréquentes rencontres auprès de Polotsk, les fenêtres furent brisées et les toitures de l'éghse et du collège trouées par les boulets ; en un mot que toute la fortune des Jésuites fut ruinée ; et ç'eùt été pis encore, si le capitaine Defrey, commandant de la ville, n'eût placé au collège une garde nombreuse pour le défendre du pillage (2).
(1) Hist. coll. Poloc. sub anno i813 (Ms. in f» archiv. Jes. pol.)
(2) Ihid. Les Jésuites du collège de Polotsk se retirèrent à la campagne
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Sans aucun doute, le même sort fut partagé par tous les habitants des villages et des villes que traversa l'armée; mais les Jésuites supportèrent sans se plaindre ces sacrifices, et dans leurs chroniques je ne rencontre pas un seul mot contre les Français, pas un signe de joie après leurs désastres. Je serais curieux de voir la conduite qu'en pareil cas auraient tenue ces littérateurs, censeurs sévères du patriotisme des Jésuites de la Russie-Blanche.
Cependant une plus grande épreuve que toutes les précédentes pour la Compagnie, fut la peste causée par le grand nombre des corps qui gisaient sans sépulture. Le collège de Polotsk fut converti en hôpital. Toutes les prières et toutes les démarches du P. Brzozowski auprès de Gorlschakof, ministre de la guerre, et du généralWittgenstein, eurent peu d'effet; au mois de décembre seulement, le ministre de la guerre envoya un délégué chargé de faire brûler les cadavres. Le collège fut rendu aux Pères, mais dans quel état ! Il fallut toute une semaine de fumigations dans les corridors pour purifier l'air. Cette perte, jointe aux fatigues subies parles Pères et aux courses qu'il durent faire, porta dans les années 1812 et 1813 le nombre des morts à 33 dans la Russie- Blanche : perte irréparable ; car parmi ces morts il y avait des hommes tels que le P. Desperamus, assistant du général; le P. Rogaliriski, rscleur et mailre des novices à Pusza, le P. Rzewuski, procureur de la province, le P. Kamienski, supérieur à Riga ; le jeune Soranzo qui vei ait de terminer ses études et qui donnait de grandes espérances, etc. (1). La privation de pareils hommes se fit vivement sentir au moment de la créalion de l'Académie de Polotsk,
dans les biens du collège. Il ne resta que le recteur, le P. Lustyg, avec les Pères Richurdot et Czarnyszewicz. Pour échapper à la brutalité des soldats, les femmes passèrent toute une semaine les nuits dans l'église, et le Saint- Sacrement fut transporté dans la sacristie. Le général Oudinot occupait l'appartement du P. Brzozowski.
(1) Catalogus soc. et offic. ex anno 1813-1814, p. 26.