Bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum
9. Pie VII remet la bulle au P. Panizzoni dans l'église du Gesù. 10. Les amis et les ennemis des Jésuites.
1. Les lettres du P. Brzozowski auP. Landes nous apprennent que le gouverneur de Moscou, Rostopchine, ayant connu de plus près les Jésuites quand ils passèrent dans cette ville pour se rendre à Irkoutsk, demanda au commencement de 1813 au P. général d'ouvrir à Moscou un pensionnat de nobles comme celui de Pétersbourg. Déjà du temps de Pierre le Grand, les Jésuites de la province de Bohème avaient possédé dans cette ville un pensionnat de cinquante élèves. Ouvert sous la protection du baron Blumberg, ambassadeur de Tempereur, ce pensionnat fut fermé en 1719 et les Pères reçurent l'ordre de quitter Moscou et la Russie.
L'idée de Rostopchine sourit au P. Brzozowski ; mais il
était fort embarrassé, car il manquait de professeurs capables d'enseigner le français. A la même époque les deux communautés catholiques de Moscou, la française et l'allemande, prièrent Siestrzencewicz de letir donner pour curateurs des prêtres de la Compagnie de Jésus. Le métropolitain, qui à ce moment avait déjà accaparé toute l'autorité du Collège de justice et n'écoutait que les conseils do l'indigne Sierpiiislii, fît attendre sa réponse et appuya mollement cette affaire auprès du ministre des cultes. Le P. général, qui manquait de prédicateurs français, ne pressa point le métropolitain; au contraire, sa maxime dans des affaires aussi délicates que la mission de Moscou, était de « ne pas prier, mais « de se faire prier. »
Enfin on lui demanda, de la part du gouvernement, d'envoyer cinq missionnaires à Moscou aux frais de la Compagnie et de les y entretenir à leurs propres frais. Le général démontra l'injustice de la première partie de la demande et ajouta expressément que les deux communautés catholiques de Moscou possédaient des fonds plus que suffisants pour nourrir les prêtres catholiques. Par suite de ces difficultés, au commencement du mois d'août 1813, un vieillard de 74 ans, M. l'abbé Malherbe, obtint du métropolitain ses lettres de curateur de Moscou ; on lui donna pour l'aider un dominicain et deux prêtres séculiers. En vain les cathohques de Moscou adressèrent-ils une seconde prière au ministre et au métropolitain pour obtenir des Jésuites : on leur répondit que pour le moment il avait été pourvu suffisamment à leurs besoins spirituels, et l'affaire delà mission de Moscou n'eut pas de suites.
2. C'est ici le lieu de parler de la fondation de deux nouveaux collèges, l'un à Romanow, l'autre à Uszwald. Le sénaleur Uiiiski voulait donner une preuve efficace de son attachement à la Compagnie. « Il avait, selon les paroles du P.
RÉTABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE DANS l'uNÏVERS i93
c Brzozowski, une grande affection pour de bons prêtres « qui pussent lui faire honneur devant le public, et sous ce « rapport il était très difficile à contenter. » Mais selon la coutume des magnats polonais, malgré son immense fortune, il était toujours plongé dans les dettes : « Ses affaires sont en « mauvais état », répète souvent le P. général dans ses lettres. Tout d'abord la fondation fit grand bruit, car immédiatement (1810) devaient partir pour Romanow quatre Pères et un Frère, leur entretien devait être aux frais du comte ; et quand le collège et le pensionnat, dont la construction commencerait immédiatement aussi, seraient achevés, quatorze Jésuites devaient s'y rendre. Cependant de 1811 à 1813 la mission de Romanow n'eut que trois Pères ; en 1814 on ouvrit le pensionnat et les classes inférieures ; enfin en 1817 la résidence de Romanow devint collège. Le premier et dernier recteur fut le P. Raciborski. Le personnel entier se montait à douze religieux. La fondation de ce collège était trop exiguë, à peine s'élevait-elle à 200.000 fl. pol.; « Elle est donc très c insuffisante », écrivait au provincial le P. Korycki secrétaire de la Compagnie. Cet établissement ne dura que cinq ans, c'était trop peu pour obtenir des développements convenables. Iliiiski ne renonçait pas à son premier plan de pensionnat pour cent élèves au moins et à l'organisation des classes sur le plan du lycée de Krzemieniec, mais une pareille entreprise demandait de grandes dépenses et surtout du temps.
Au moment de l'expulsion des Jésuites de Romanow en 1820, le pensionnat comptait 24 élèves et 17 religieux. Les classes, y compris le cours de philosophie et de mathématiques, ne renfermaient pas plus de 200 élèves.
Malgré les minimes proportions de cet établissement, je ne sais si les Pères trouvèrent ailleurs qu'à Romanow un accueil aussi bienveillant, une hospitalité aussi cordiale et qui rappelât mieux la Pologne d'autrefois. On n'y avait pas encore
Russie-Blanche, t. ii. 13
oublié les anciens Jésuites, qui à Luck^ à Zytomierz et ailleurs, avaient élevé plusieurs générations.
Dans les archives j'ai trouvé plusieurs douzaines de lettres de félicitations. On y lit la joie sincère causée par le retour de la Compagnie sur la terre polonaise, la reconnaissance pour le comte Ilinski, qui a ouvert un asile aux Jésuites dans sa « nouvelle Rome » (Roma nova). Ces lettres sont signées par l'évèque de Cracovie Woronicz, par celui de Luck, Gaspard Cieciszowski, par le comte Rzewuski de Cudnow, par le prince Sanguszko, par Ledôchowski, etc.
Ces trois derniers, et à leur exemple le comte Tyszkiewicz, le prince Czetwertyriski Olizar castellan de Czarnek, et d'autres placèrent leurs enfants au pensionnat de Romanow (4). La noblesse des campagnes se recommanda à l'évèque Cieciszowski, qui obtempéra très volontiers à ses justes désirs. D'autres, comme Denis Korzeniowski de Bochonniki, se rappelèrent les années passées sous les yeux des révérends et bons Pères dans les collèges de la Compagnie, et donnèrent leurs enfants avec une entière confiance : « J'ai commencé mes études sous e les professeurs distingués de votre Compagnie, écrivait l'un « d'eux, M. Denis Korzeniowski de Bochonniki; je les ai ter- « minées sous les Pères de ce même Ordre ; je serais heureux « que vous reçussiez mon fils pour veiller sur lui, pour le « protéger, pour Pinstruire. . . Aussitôt que mon fils mettra « le pied sur le seuil de votre établissement,je cesserai d'être « son père ; les supérieurs du collège seront son père, sa mère, « ses amis. »
3. L'exemple du sénateur Ilinski fut suivi par les princes Czetwertynski, surtout par le prince Joseph Kalasanz. Ils voulurent bâtir aux environs de Komajgrôd un collège et un pensionnat pour la Compagnie. Marguerite Czetwertynska écrivit le 1" septembre 1815 au P. Gentil, préfet du pension-
(1) Voyez Document A P.
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nat, et le pria de venir examiner remplacement et les préparatifs pour la future maison. Ces plans n'aboutirent cependant pas. En retour, Tévêque Cieciszowski obtint du P. Brzozowski en 1817 d'envoyer chaque année six séminaristes à Romanow pour y étudier la rhétorique et la philosophie ; ces études terminées, ils allaient suivre les cours de théologie à Vilna.
Iliiiski, voyant les résultats si heureux et si rapides de son collège de Romanow, conçut la pensée d'ouvrir quelques collèges semblables dans le Royaume du Congrès, et dans ce but il se mit en rapport, par l'intermédiaire du P. Raciborski, avec Mgr Skaszewski évêque de Lubhn. L'évêque répondit que l'on aurait des fonds, car les biens des anciens Jésuites étaient encore considérables et se trouvaient aux mains du gouvernement : « Nous nous efforcerons tout « d'abord nous aussi évéques, disait-il, de représenter au « monarque ce besoin (de l'éducalion). Je connais les huit évè- « ques latins du Royaume ; aucun ne serâit indifférent à ce « projet ; le plus grand obstacle viendrait des ennemis de la « religion, dont le nombre s'est beaucoup accru chez nous. « L'empereur seul pourrait mener cette entreprise à bonne « fin, car ceux qui dirigent l'éducation n'en voudraient en « aucune façon (1). »
Mais ces discussions devenaient déjà inutiles ; car peu de mois après cette lettre, la Compagnie était chassée de l'empire.
Quant au collège de Uszwatd (Livonie), voici ce qui arriva. En prévision de prochaines hostilités contre Napoléon, le ministre de la guerre ordonna en 1809 de changer Dunabourg en forteresse. Il fallut donc fermer le collège des Jésuites. Ce fut une perte de 316.000 roubles pour la Compagnie, qui demanda une indemnité. Le gouvernement offrit près du collège de Pololsk quelques bâtiments dont la valeur n'at-
(1) Arch. jes. pol.
teignait pas 42,000 roubles. Après de longs pourparlers, on donna un village de 4,000 habitants, appartenant à la starostie de Dunabourg et qui touchait à l'ancienne propriété des Jésuites à Uszwald. On y bâtit un collège et un noviciat. Pendant la construction, les novices habitèrent à Pusza. En 4842 ils étaient 24, en 4844 leur nombre descendit à 44. Enfin en 4819 on transporta le noviciat à Uszwald.
Cette maison avait été changée en collège depuis 4847 ; dès 4845 on y avait ouvert des classes. Peu auparavant (4843) on ouvrit à Kraslaw une nouvelle résidence avec un collège de quatre classes. C'était une fondation du comte Waclaw Plater, qui avait en ferme perpétuelle la starostie de Dunabourg. Ne voulant point que cette propriété perdît le village de 4,000 habitants que l'on avait offert aux Jésuites de Dunabourg, il s'offrit à fonder une résidence pour les Pères dans sa propriété de Kraslaw. Cependant deux ans plus tard les classes de Kraslaw furent fermées et la résidence Hcenciée, je n'ai pu en découvrir la raison.
Ainsi donc, pour compensation du collège de Dunabourg, la Compagnie reçut un collège et une résidence avec des classes ; elle ne fit point en cela de pertes d'argent, mais les supérieurs y trouvèrent beaucoup de difficultés. Cette émigration de Dunabourg, qui fut très pénible, jointe aux embarras d'une nouvelle construction, avança la mort du P. Rogaliriski, recteur et maître des novices, et fournit aux autres Pères et aux Frères un champ peut-être trop vaste pour s'exercer à la patience et à la pauvreté religieuses (4).
4. Il nous faut maintenant porter nos regards d'un autre côté et nous transporter par la pensée, des mines d'irkoutsk et des postes mihtaires du Caucase jusqu'à la capitale du monde chrétien. Quarante-un ans après la destruction de la
(1) Tiré des lettres du P. Général et des catalogues de la province de la Russie-Blanche.
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Compagnie, se réalisa pleinement et de la manière la plus brillante ce qui avait fait l'objet des profondes convictions, de la foi inébranlable de presque tous les Jésuites, au moment même de la destruction ; ce qui avait été l'objet des désirs ardents, des prières incessantes des ex-Jésuites dispersés par le monde, des Jésuites conservés dans la Russie-Blanche. La hiûle SollicilKdo omnium ecclesiarum, publiée parle pape Pie VII, rétablissait la Compagnie de Jésus dans le monde entier. Quelle est l'histoire de cet événement?
Nous avons dit plus haut que la révolution avait donné le signal du renversement de l'ordre moral et social, par la destruction de la Compagnie, destruction à laquelle consentit un pontife pieux mais trop faible. Comme inauguration du rétablissement de l'ordre moral et social, Pie VII promulgua la bulle qui ressuscitait la Compagnie. La génération précédente, élevée dans les principes révolutionnaires, s'était acharnée à l'œuvre de destruction. Le sang de quatre millions de créatures humaines, versé au nom des droits de l'homme, ne fut pas la seule conséquence des principes posés par cette secte infernale qui avait pullulé sur les ruines de la Compagnie détruite. L'esprit révolutionnaire s'incarna en Napoléon. Cet homme commença par l'orgueil, régna sur la France et l'Europe par Parbitraire et le despotisme, termina parla chute et la honte. On peut lui appliquer les paroles que la Sainte Écriture dit d'Alexandre le Grand : « U livra beaucoup de « batailles, prit les villes les plus fortes de toutes les na- « lions, mit à mort les rois de la terre ; il passa jusqu'à « l'extrémité du monde, s'enrichit des dépouilles des nations, « et la terre se tut devant lui. El il assembla do grandes « troupes et fit une armée très forte, son cœur s'éleva et « s'enfla ; il se rendit maître des peuples et des rois et les « assujettit à lui payer tribut. » Et ensuite ? « Après cela il « tomba malade et connut qu'il devait mourir (1). »
(1) I Machab., 1, 2-6.
Son orgueil et sa puissance atteignirent leur point culminant, au moment où il entraîna l'Oint du Seigneur comme captif de guerre dans les prisons de France. En signant Tordre de faire le Souverain Pontife prisonnier, il signa le décret de sa propre chute. La violence qu'il exerça sur l'Église et sur son chef visible, combla la mesure de ses iniquités. Depuis ce temps tout fut conjuré contre lui : « Le monde entier sem- « Liait tombé en ruines, et de tous les cœurs la prière s'éle- « vait au ciel pour demander la chute du vainqueur de tous, t Une comète qui parut en ce temps-là, sembla à tous, même € à ceux qui étaient libres de préjugés, présager la chute de « cet homme extraordinaire. Mais Napoléon sentait davantage « la crainte envahir son âme, quand chaque jour les mots « patrie, indépendance, retentissaient plus fortement à ses < oreilles (1). » La vengeance de Dieu lui fit entreprendre l'expédition de Russie. Il avait dit que l'excommunication ne ferait pas tomber les armes des bras de ses soldats; les armes tombèrent des bras de ses soldats dans les steppes glacées de la Russie, et les débris de la Grande Armée furent anéantis dans les champs de Leipsick.
5. Cependant Pie VII, pendant sa longue captivité à Fontainebleau, réfléchissait à la cause de tant de malheurs qui s'étaient abattus sur la société chrétienne ; et pour y remédier, il conçut le dessein de rétablir la Compagnie de Jésus. Nous avons à ce sujet le témoignage du cardinal Pacca, compagnon inséparable du Souverain Pontife pendant sa captivité.
« Une des premières opérations, dit-il, que le Pape désira e faire, fut celle si glorieuse pour lui du rétablissement de « la Compagnie de Jésus. Dans les entretiens que j'avais « chaque jour avec lui, durant notre exil de Fontainebleau, « nous avions souvent parlé des graves préjudices causés à (1) César Cantu, tom. XII, 248-250.
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« l'Église et à la société civile par la suppression de cet « Ordre, aussi justement célèbre dans l'éducation de la « jeunesse que dans les missions apostoliques. J'avais « donc lieu d'espérer que le Pape ne serait pas éloigné de « songer un jour à ressusciter les Jésuites à Rome, ainsi que « dans toutes les contrées qui, à l'exemple de Tempereur Paul « de Russie et de Ferdinand IV, roi de Naples, les avaient « réclamés pour leurs peuples. i>
Napoléon, humilié par la défaite de Leipsick, menacé dans la capitale de la France, fit ouvrir au commencement de 1814 les portes de la prison de Fontainebleau. Mais les États de l'Église étaient occupés par l'armée de Murât, roi de Naples. Pie VII s'arrêta à Nice, et ce ne fut que le 24 mai 1814 que, passant par Modène et Bologne, il rentra triomphant à Rome. Écoutons la suite du récit du cardinal Pacca :
« Arrivé à Rome le 24 mai 1814, les entretiens de Fontai- « nebleau se présentèrent tout à coup à mon esprit ; mais < suivant les vues de la politique humaine, cette opération « me paraissait encore peu mûre; et à cause des circonstances, « je la regardais peut-être comme imprudente et très diffi- « cile. Nous étions à peine échappés aux tempêtes soulevées «t par la secte philosophique qui rugissait au seul nom des « Jésuites et nous ignorions ce que diraient les cours étran- « gères du rappel d'un Institut dont peu d'années aupara- « vaut tous les souverains catholiques avaient exigé l'entière <t suppression.
« Malgré ces motifs, vers la fin de juin, environ un mois « après notre retour à Rome, je voulus faire une tentative 1 sur l'esprit du Pape et je lui dis unjour è l'audience : « Très « Saint Père, il faudra reprendre de nouveau notre conver- « sation sur l'ordre de Jésus ; et sans que j'ajoutasse autre « chose, le Pape répliqua : Nous pouvons rétablir la Gompa- « gnie à la prochaine fête de S. Ignace. Cette réponse spon-
« tanée et inattendue me surprit et me remplit de consola- « tion » (1).
6. Déjà de sa prison de Fontainebleau, au mois de décembre d 81 3, Pie Vil qui, malgré la vigilance de ses gardes, trouva toujours moyen d'être en rapport avec le monde catholique, envoya au général de la Compagnie un bref par lequel il rétablissait les Jésuites en Angleterre, en Irlande, en Amérique, dans les îles de l'Archipel (1).
7. Le P. Brzozowski était bien informé des dispositions du Souverain Pontife, ainsi que des événements qui se passaient en Occident. Le 14 avril 1814, il écrivait au P. Landes, provincial : « Déjà se lèvent des temps plus heureux; les Belges « se mettent en mouvement, ils désirent avoir de nos Pères. « Le P. Fonteyne me parle de cela ; je lui ai répondu et lui « donne les instructions nécessaires. »
Dans la prévision du retour du Pape, le général prépara un mémoire qui devait lui être présenté : il lui demandait le rétablissement complet de la Compagnie ; et le P. Panizzoni, provincial d'Italie, devait remettre au Sàint-Père une supplique plus étendue sur le même sujet.
Cependant à Paris, après l'exil de Napoléon à l'ile d'Elbe, on étabht un corps législatif. On publia la liberté de la presse et des cultes et l'on fit prêter au nouveau roi de France serment de fidélité à la constitution: « Tout cela ne promet pas « beaucoup, écrivait le P. Brzozowski, le 24 avril; mais Dieu
(/) Mémoires hiédits du cardinal Pacca, cités par Crétineau-Joly dans son Histoire de la Compagnie de Jésus, Tome VI, chapitre i".
(1) « J'ai reçu un rescrit du Saint-Siège par lequel nos Pères sont rétablis « en Angleterre, en Irlande, en Amérique et dans les îles de l'Archipel. Cette « nouvelle peut se communiquer aux Nôtres dans les collèges. Que tous t rendent grâces à Dieu pour ce bienfait, mais en silence, sans que rien « transpire aux étrangers et sans révéler les desseins de Dieu. » (Lettre du R. P. Brzozowski au P. Provincial^ 13 janvier 1814).
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« peut faire changer tout en bien. » Il recommanda donc aux PP. de Clorivière et Barruel, deux Pères de l'ancienne Compagnie, de s'entendre avec les autres ex.-Jésuites, « dont il ne « restait plus que très peu en France, » de préparer un mémoire adressé au roi constitutionnel et lui demandant le rétablissement de la Compagnie en France II conseillait cependant d'user d'une grande prudence, « afin que les jan- « sénistes et les athées, pressentant ce dont il était question, « ne ruinassent point ce projet dès le commencement. »
Près du tsar, vivait à Paris le ministre des affaires étrangères, le comte Tolsloj, ami des Jésuites; la parole de ce ministre était influente dans les conseils du Congrès de Paris. Le P. Brzozowski s'adressa donc à lui et le pria d'appuyer le projet des ex-Jésuitesfrancais. Cette affaire nefut pointagitée dans les conférences des monarques. Le P. de Clorivière et son compagnon, voyant que la Charte constitutionnelle de la France laissait pleine liberté à toutes les associations, ne s'occupèrent plus de présenter leur mémoire à Louis XVIII, et au mois d'octobre 1814 ils ouvrirent le collège de la rue des Postes à Paris, prirent la direction des séminaires épiscopaux à Bordeaux, Forcalquier, Amiens, Soissons, Montmorillon, Sainte-Anne-d'Auray.
8. Cependant Pie VII, comme il l'avait promis dans son audience au cardinal Pacca, publia le 7 août 1814 la bulle SoUicitudoomniumecclesiarum, qui rétablissait la Compagnie. J'ai entre les mains l'exemplaire de cette bulle envoyé au mois d'octobre 1814 par le cardinal Pacca au général de la Compagnie à Pétersbourg (1).
La promulgation de la bulle du rétablissement de la Compagnie était véritablement providentielle, non seulement parce qu'elle venait à temps au secours du monde catholique aux abois, non seulement parce qu'elle était désirée et souhai-
(1) Voir document AQ.
tée par les princes chrétiens, qui, quarante-im ans auparavant, avaient exigé la suppression de l'Ordre, et qu'elle était par là même une réhabilitation solennelle de la Compagnie ; mais aussi parce que ceux qui y prirent la part principale, ceux qui en furent les auteurs, auraient dû, selon les calculs humains, y faire plutôt une puissante opposition.
« Barnabé Chiaramonti (Pie VII), écrit dans ses mémoires « le cardinal Pacca, étant jeune bénédictin, avait eu des maî- « très et des professeurs anti-jésuites, qui lui avaient ensei- «c gné les doctrines théologiques les plus opposées à celles de « la Compagnie de Jésus. Or tout le monde sait les impres- « siens profondes que laissent dans l'esprit les enseignements « de la jeunesse. Pour moi, on était parvenu à m'inspirer « dans mon adolescence des sentiments d'aversion, de hai- « ne, et je dirai même une sorte de fanatisme contre cette « illustre Société. Il suffira de dire qu'on m'avait mis entre « les mains, avec ordre d'en faire des extraits, les fameuses « Lettres Provinciales, en français d'abord, puis en latin, avec « des notes de Wendrock (Nicole), plus détestables encore « que le texte; la Morale pratique des Jésuites par Arnaud, « et autres livres du même genre, que je lisais et croyais « de bonne foi. Qui aurait pu prévoir alors que le premier « acte du bénédictin Chiaramonti devenu pape, au sortir « d'une affreuse tempête, en présence de tant de sectes « acharnées contre la Société de Jésus, serait le rétablisse- « ment de cette Compagnie dans l'univers catholique, et que « je serais alors celui qui préparerait les voies à ce nouveau € triomphe et auquel le Pape confierait l'agréable et honora- « ble exécution de ses ordres souverains? Témoin à Rome « des deux époques mémorables de la suppression et du « rétablissement de la Compagnie, j'ai pu juger des différen- « tes impressions qu'elles produisirent.
« Le 17 août 1773, jour de la publication du bref Dominus ac « Redemptor, on voyait la douleur et la surprise peintes sur
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» tous les visages. Le 7 août 1814, jour de la résurrection de « la Compagnie, Rome retentissait de cris de joie, d'acclama- « tiens et d'applaudissements. Le peuple romain accompa- € gna Pie Vil depuis le Quirinai jusqu'à l'église du Gesù, où « l'on fit la lecture de la bulle, et le retour du Pape à son « palais fut une marche triomphale. J'ai cru devoir entrer * dans ces détails pour saisir l'occasion de laisser dans mes « écrits une rétractation solennelle des discours imprudents «t que j'ai pu tenir dans ma jeunesse contre une Société qui « a si bien mérité de l'Église de Jésus-Christ (1). »
9. Cet acte de promulgation du rétablissement, dans l'église du Gesù à Rome, fut solennel et fort touchant. Le Sacré- Collège et les patriciens de Rome, ainsi qu'une foule innombrable du peuple, étaient présents à celte solennité, dont la Compagnie célèbre chaque année la mémoire en prescrivant aux prêtres d'offrir la sainte messe, aux scolastiques et aux frères de faire la sainte communion en action de grâces. Le P. Panizzoni, provincial d'Italie et vicaire-général, âgé de quatre-vingt-sept ans, reçut au nom du P. général la bulle des mains du Pape ; il était entouré de 86 vieillards, Jésuites de l'ancienne Compagnie, qui, les larmes aux yeux, saluaient le jour de la résurrection de leur mère bien aimée. Parmi eux on remarquait le P. de Montai lo âgé de cent vingt-six ans ; il avait été cent huit ans jésuite. A ce cortège vénérable se joignait une longue suite de jeunes hommes de naissance patricienne : Altieri, Pallavicini, Patrizzi, d'Azeglio Ricasoli, Pianciani, Sineo délia Torre, Manera, Secchi ; c'étaient les premiers novices qui, dans la maison de Saint-André, commençaient leur vie religieuse. Au mois de janvier 1815 se réunit à eux le roi de Sardaigne Charles-Emmanuel, âgé de soixantesix ans, aïeul du roi Victor-Emmanuel.
(1) Mémoires historiques du cardinal Pacca, part. III, ch. 8. — Cité par Grétineau-Joly, tom. V, ch. 7,
10. Si l'on excepte le Collège Romain, qui ne fut rendu aux Pères que par Léon Xll, toutes les maisons de l'ancienne Compagnie furent remises aux Jésuites par Pie VII, à Rome et dans les États Pontificaux. En 181S, Ferdinand III introduisit les Pères dans son duché de Modène. Ferdinand VII d'Espagne, petit-fils de Charles III, auteur principal de la destruction, les reçut dans son royaume par un décret du 19 mai
A l'exception du prince du Brésil, régent de Portugal, tous les monarques catholiques approuvèrent, au moins par leur silence, la bulle du rétablissement de la Compagnie. C'était l'annonce de la restauration universelle de la société en Europe, renversée par la Révolution.
De leur côté, les loges et les sectes de tout acabit, enflammées d'une nouvelle colère contre la Compagnie rétablie, résolurent de lui livrer un nouveau combat. Le théâtre principal de cette guerre fut cette même Russie, dans laquelle, comme le genre humain dans l'arche de Noé, la Compagnie avait trouvé son salut.