Retour d'Alexandre après le congrès de Vienne
1. Pendant ces touchantes solennités de Rome, le R. P. Brzozowski implorait vainement à Pétérsbourg la permission de se rendre à la Ville Sainte. Il voulait établir le siège de la puissance suprême de l'ordre dans la capitale de la chrétienté, au pied delà Chaire apostolique, comme le demande l'Institut et selon la coutume des généraux antérieurs. Toutes ses démarches près des dignitaires moscovites restant inutiles (on lui disait d'attendre le retour de l'empereur), il s'adressa directement au tsar, par l'entremise de Serra Capriola, ambassadeur de Naples à Pétérsbourg. Il comptait tellement sur une réponse favorable, qu'il commanda pour deux mille roubles une voiture de place et un chariot à provisions, afin de se mettre en roule pour l'Italie au mois de mars 1815.
Mgr Raczynski, primat deGnesne, et Mgr Woronicz, évêque de Cracovie, lui préparèrent dans leur palais une réception
cordiale et voulaient le garder quelques jours ; le primat offrait même ses propres chevaux pour le voyage de Rome (1). Mais, selon les paroles du général : « Après la promulgation « de la bulle, le diable, craignant sans doute pour son royaume « de ténèbres, avait mis le trouble partout « (2). La bulle de rétablissement avait été promulguée, il est vrai, avec la permission du tsar; on l'avait imprimée et le ministre Galitzine l'avait envoyée à tous les évèques. Mais cette mesure avait fort mécontenté le métropolitain et plus encore les loges de la Maçonnerie illuminée (3). De plus, à Pétersbourg soufflait déjà un vent défavorable à la Compagnie; ses protecteurs les plus zélés devenaient ses ennemis acharnés. Il devait en être ainsi : les eaux du déluge avaient disparu, l'arche que Dieu avait préparée pour la Compagnie n'était plus nécessaire.
Ces événements demandent que nous les développions davantage.
2. Les guerres de Napoléon avaient rapproché l'Angleterre de la Russie et en général de tous les pays qui étaient en guerre avec l'empereur des Français. Comme gage et preuve en même temps d'une amitié sincère, l'Angleterre obtint en 1811 que la société biblique de Londres, « ce bazar gigantes- « que qui couvre toute l'Europe et qui fait d'une œuvre de « zèle une spéculation commerciale », pût ouvrir une succursale à Pétersbourg.
Le but de cette société était religieux en apparence et soidisant profitable à la cause du christianisme, car elle répandait le plus grand nombre possible d'exemplaires de l'Écriture-Sainte traduite dans presque toutes leslangues vivantes. L'origine de celte société est très simple et bien connue.
(1) Lettre au P. Tywankiewicz, provincial, 27 octobre 1814.
(2) Lettre du 29 octobre.
(3) Voyez document AR.
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L'église anglicane, qui n'était autre chose que le protestantisme allemand adapté à une hiérarchie et à des cérémonies empruntées aux catholiques, fut toujours imprégnée de cet esprit de critique et de recherches minutieuses, esprit particulier aux protestants, et la Bible était pour cette église la suprême et unique règle de foi. 11 fallait donc d'abord répandre cette Bible en Angleterre ; on la donna à tous sans distinction et sans exception, afin que chacun pût à sa guise se l'interpréter à lui- même et se façonner ses théories et ses convictions religieuses (1). Le prosélytisme anglican faisait un devoir d'essayer la même chose sur les autres nations et de porter la Bible jusqu'à Pékin ; peu importait que les Chinois, au lieu de lire ce livre, en agglutinassent les feuilles pour faire des ])aravents ou des semelles de souliers. L'esprit mercantile des Anglais sut donner à cette opération une direction commerciale ; la société biblique était religieuse et marchande à la fois et elle inonda littéralement le monde entier de ses volumes.
Mais on ne faisait point partout de la Bible le même usage qu'en Chine ; au contraire on lisait assidûment les livres de l'Écriture, qui n'étaient pas toujours fidèlement traduits, qui souvent même étaient interpolés ; on soumettait les articles de la foi catholique l'un après l'autre au libre examen protestant ; de là sortait le scepticisme religieux^, l'indifférence et enfin la haine contre l'Église catholique. La société biblique devintbientôt une secte dangereuse, au moins nuisible pour le catholicisme ; elle fil tourner beaucoup de têtes et donna beaucoup de soucis au clergé catholique.
11 en fut ainsi entre autres en Pologne, dans le duché de Varsovie, où Stanislas Potocki, ministre de l'instruction pubHque et des cultes, était maitre des loges maçonniques. Nous avons à ce sujet le témoignage du primat Mgr Raczyriski. Le
(1) Voyez document AS.
Russie-Blanche, t. ii.
29 octobre 1814, il écrivait de Varsovie : « Puisque je sais par « expérience que mes lettres sont interceptées et ouvertes, « quelques-unes même détruites, j'envoie celle-ci en double... « Les incrédules nous ont tellement enchaînés, nous évêques, « que nous ne pouvons plus faire un seul pas pour défendre € la religion, sans qu'ils y mettent obstacle. Ils ont accaparé « l'administration des revenus publics ; ils tiennent dans leurs « mains la force armée, les journaux, les imprimeries, les « librairies ; mais ce qui me pénètre d'une plus profonde « douleur, c'est la nouvelle société biblique, composée de t protestants incrédules et d'ecclésiastiques ignorants ou « inditïérents pour les intérêts de la religion. Cette société a € déjà conquis la protection d'un des plus grands monarques; « ils veulent donner le coup de grâce à la religion catholique. »
Ce mal répandu dans le duché de Varsovie, trouva le terrain étonnamment préparé à Pétersbourg. Le ministère des cultes était entre les mains du prince Galitzine,qui estimait dans les Jésuites la science et la haute vertu morale, et qui n'appuyait leurs travaux apostoliques que par des motifs politiques. Mais à côté de ces religieux, dans quel avilissement, surtout dans quelle ignorance gisait le clergé de la religion orthodoxe (1), de la religion de l'État ! Le ministre des cultes le voyait nécessairement ; nécessairement aussi il désirait relever la science de ce clergé, afin que la religion de l'État eût des représentants plus éclairés et par là même plus dignes .
La société biblique, qui laissait à chacun la liberté de faire des recherches dans les choses de la foi, parut au ministre un instrument excellent pour arriver à son but. Du reste n'étant point lui-même schismatique de conviction et ne pouvant se convertir à la foi romaine par des considérations politiques, il inclinait vers ces investigations religieuses, afin d'apaiser le ci'i de sa propre conscience.
(1) C'est-à-dire le schisme russe. (N. T).
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3. Il ne faut pas non plus oublier que les loges maçonniques et celles de la Maçonnerie illuminée se multipliaient librement dans toute l'étendue de l'empire russe. A Vilna par exemple, le prélat Dluski était à la tête de la loge; il attira à la secte des prélats, deux curés ex-piaristes, et il publia, dans le Courrier de Lit/manie, sous le titre : « Lettres d'un rabbin de Lisbonne à un rabbin de Brzesé », un écrit rempli de blasphèmes contre la religion catholique. Presque chaque ville capitale de palatinat et de cercle avait sa loge, comme Miiisk, Nowogrodek, Nieswiez, Siuck, et, chose triste à dire, les prêtres eux-mêmes siégeaient dans les conseils de la Maçonnerie (1).
Les loges se développaient également dans la Russie proprement dite et jusque dans la Sibérie, mais spécialement à Pétersbourg. Le tsar Alexandre s'en déclara le protecteur ; son buste brillait au-dessus du fauteuil du président. Ce fut seulement en 18:22 que, convaincu des tendances anti-monarchiques de la secte, il fit fermer les loges ; mais la Maçonnerie ne cessa point, elle se transforma en Carbonarisme. Ces sectaires donnèrent la main à la société biblique ; n'avaientils pas avec elle un but commun, le renversement de la religion catholique ?
4. Pour comble de malheur, le métropolitain Siestrzencewicz, malgré ses quatre-vingt-trois ans, conservait toujours ses habitudes protestantes. Habitué à faire tout ce que désirait le ministre, non seulement il entra dans la société bibhque et par son exemple y entraîna le métropolitain des Uniates, Bulhak, et quelques prêtres de la capitale ; mais de plus il invita dans une lettre pastorale le clergé de son immense diocèse à s'enrôler dans cette société, à lui faire des dons et des offrandes ; et les exhortant à lire la Bible, il n'hésita
(1) SZANTYR, I, 229.
âi2 LES JÉSUITES DE LA RUSSIE-BLANCHE, LIV. VI.
pas à citer le texte falsifié des décrets du concile de Trente.
Son appel fut entendu : l'évèque de Samogitie édita une bible sans commentaires dans la langue du pays ; l'évèque de Kamieniec se fit inscrire parmi les membres de la société; d'autres, tels que Pôzniak, administrateur de Miiisk, et Cywiiiski, officiai de Vilna, contribuèrent aux cotisations et assistèrent aux séances du comité biblique (1). Semblable à un hideux parasite sur un arbre gigantesque, la société biblique croissait et se développait en Russie sur le tronc de l'Église catholique. Mais dans la capitale même de l'empire, à Pétersbourg, pour lui donner une autre importance, pour y attirer surtout l'aristocratie russe, il fallait gagner les Jésuites, qui jouissaient sans contredit d'une haute considération dans la société élevée de Pétersbourg. Galitzine invita donc le général de la Compagnie à entrer dans la société. Evidemment la proposition du ministre fut repoussée. Le général Brzozowski, comme beaucoup de prêtres en Lithuanie, comme le P. Pohl, provincial des PP. Lazaristes, répondit que le concile de Trente défend de lire l'Écriture Sainte dans une traduction non approuvée par le Saint-Siège et non accompagnée d'un commentaire et de notes explicatives. Sur les instances réitérées du ministre, le P. Brzozowski consentit à désigner les deux PP. Perkowski et Azuma, comme censeurs ou plutôt correcteurs de la Bible de Wujek, dont on imprimait alors une nouvelle édition. Le ministre l'exigeait absolument, soutenant que, sans les noms de deux Jésuites en tète de la bible, le volume exciterait des soupçons parmi les fidèles et ne serait pas même reçu par eux. Le P. Brzozowski pouvait d'autant plus volontiers accorder celte condition, si honorable pour la Compagnie, qu'il empêcherait de cette façon toute falsification dans la traduction de Wujek (i). Le ministre
(1) 76id., 300-302.
(1) LeP. Wujek, jésuile (If iO-lô'.)?), a fait une trarluction polonaise de l'Écriture Sainte, que le Saint-Siège a approuvée et qui jouit en Pologne^ on peut le
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cependant ne fut point content de cette concession ; piqué au vif par le refus du P. général, il commença à se montrer froid pour lui, soupçonneux à l'égard des Jésuites. Le métropolitain partageait la disposition du ministre : le refus du P. général condamnait sa conduite, indigne d'un évèque dans celte affaire.
5. Dès le 3 mars 1814, le P. Brzozowski écrivait au P. Provincial : « Notre Prince G. n'est plus ce qu'il était ; ce chan- « gement est dû à ses vains soupçons ; il prétend que nous « avons vanté notre religion devant nos pensionnaires aux « dépens de la religion grecque. Soupçons futiles, mais qui « les dissipera ? Qui, sinon Dieu, en qui seul nous mettons « notre confiance? »
Les soupçons se changèrent bientôt en haine déclarée. Les Jésuites préparaientpour l'imprimerie un nouveau catéchisme, dans lequel était mentionnée la doctrine catholique sur la lecture et la traduction de l'Écriture Sainte ; il fallait Vimprimatur du ministre des cultes. Gahtzine parcourut le catéchisme et se mit dans l'esprit que c'était une machine de guerre pour renverser la société bibhque. Poussé par le métropolitain, il refusa l'autorisation.
Les rapports étaient donc tendus ; il suffisait d'une occasion pour déclarer une guerre ouverte à la Compagnie ; l'occasion ne se fit pas longtemps attendre.
6. Le P. général, dans une lettre au recteur de Polotsk, écrit le 15 janvier 1815 : « Une grande tempête s'est élevée ici, « excitée par l'ennemi de tout bien, à cause d'un neveu du « prince Galitzine, qui, passant les fêtes de Noël chez quel- « qu'un de ses cousins, lui a déclaré catégoriquement qu'il
dire, des privilèges de la Vulgate ; car le texte latin est peu cité en chaire, mais le texte du P. Wujek est de rigueur, bien que d'un style déjà suranné aujourd'hui, (N. T).
« voulait devenir catholique. Aucun de nos Pères n'a pris la « moindre part dans cette affaire, et c'est notre seule conso- « lation. Le prince ne veut pas me croire sur ce point; il a « déjà écrit à l'Empereur (Alexandre était au congrès de « Vienne). J'écris aussi à Sa Majesté, mais je ne puis le faire « que par le prince lui-même. En attendant, grande rumeur « dans la ville; c'est une tempête et une forte tempête. Il nous « faut crier au Seigneur et le prier de commander aux vents « et de rétablir le calme. »
Quelques semaines plus lard (26 février), le P. Korycki, secrétaire du P. Général, écrivait au même recteur dePolotsk: « Des personnes assez importantes et de grande autorité nous « affirment que, dans cette affaire bruyante (4), une réponse a « déjà été donnée par le Tsar ; en voici à peu près la teneur : « Il n'aime point que, pour une pareille bagatelle, pour « un enfant, on fasse tant de bruit dans la capitale; et il ne « veut plus entendre parler de cette affaire. D'autres ajoutent * que l'Empereur, informé du fait, aurait dit qu'il ne connaît « point l'état véritable des choses ; mais en tout cas, il con- « naît très bien et apprécie mieux que d'autres les services « que rendent les Jésuites dans son empire ; ces religieux ne « méritent pas d'être chassés ou détruits pour cette unique « affaire. »
« S'il en est ainsi, une inspiration divine a pu seule dissiper cette tempête » (2).
Cependant les choses ne paraissaient pas si riantes. Ces personnes distinguées, tout probablement des dames de la cour, inquiétés à la suite de cet événement, étaient mal informées, ou bien encore elles avaient donné pour la réponse authentique du tsar ce qu'elles désiraient que le tsar répondît.
Voici l'histoire véritable de ce fait, petit en apparence et
(1) In strepitoso negotio.
(2) Collectio litt. A. R. P. Brzozowski. {Arch. Jes. pol.)
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dont les conséquences furent de la plus haute gravité. Nous avons dit, dans le chapitre précédent, que les premiers magnats russes mettaient leurs enfants au pensionnat de Pélersbourg. La loi de Catherine défendait sous les peines les plus sévères tout prosélytisme ; la prudence seule commandait de n'en pas faire. Les Pères évitaient donc, avec les pensionnaires schismaiiques, toute discussion religieuse; ils avaient même accordé qu'un pope schismatique vînt au collège faire le cours d'instruction religieuse et un certain Ignatowicz conduisait les pensionnaires aux offices grecs dans la cerkieiD (i), place de Kazan.
Parmi ces jeunes gens, avaient été mis au pensionnat en 1812 deux Galitzine, neveux du ministre ; l'aîné avait treize ans. D'une intelligence vive, cet enfant était un zélé partisan de sa religion grecque ; et au milieu de ses condisciples, comme dans les salons, il la défendait avec ardeur. En 1814, il suivait le cours de philosophie et brûlait du désir de convertir à la religion grecque son professeur, le P. Rozaven, qui de son côté aimait beaucoup cet enfanl, à cause de ses talents,
(1) C'est le nom générique des églises grecques, unies ou schismatiques. (N. T.)
Dans une lettre du P. général, du 23 mai 1813, je trouve ces mots : Catechisinus rossiacus non bnne successit, l'examen de catéchisme russe n'a pas bienréussi. — Pour expliquer ces paroles, voici l'histoire dufait. Ce pope catéchiste, partant sans doute de ce principe que les grands seigneurs n'ont pas besoin de religion, ne prit point sa charge au sérieux. Parfois il venait donner sa leçon après boire, et le P. Zaleski, qui surveillait les élevés, eut plus d'une aventure amusante avec le professeur. Quand arriva l'examen, le pope indiqua d'avance à ses élèves les questions qu'il devait leur poser. Or en 1813, pendant l'examen lui-même, il se trompa et lit à l'un de ses élèves une question autre que la question convenue. L'enfant lui dit naïvement : C'est impossible, Monsieur ; ce n'est pas ma question, c'est relie de cet élève, et il désignait du doigt son voisin. Le pope embarrassé perdit sa présence d'esprit, s'embrouilla dans toute la suite des questions, et voilà comment l'exatnen de catéchisme russe ne réussit pas.
Les Pères ne s'en inquiétèrent pas trop, car les magnats eux aussi ne faisaient guère apprendre que pour la forme le catéchisme russe à leurs enfants.
de son application à l'étude et de la pureté étonnante de ses mœurs. La naïveté de l'élève amusait le professeur ; à ses objections et à ses doutes il répondit d'abord faiblement, tournant la chose en plaisanterie. Mais comme le jeune homme s'enflammait et que pour vaincre son professeur, il prenait des leçons de théologie russe chez un certain pope qui avait le titre de docteur ; comme il apportait à la dispute des arguments sérieux, le P. Rozaven se crut dans l'obligation de lui ouvrir les yeux, de lui démontrer la vérité de la foi cathohque. Le jeune homme écoutait, proposait et développait toujours de nouveaux doutes. A la fin, les rôles furent changés ; d'apôtre du schisme, il devint un converti à l'Église catholique, et le jour de Noël (1814) il fît saprofession de foi. Dans l'espace de douze années que dura le pensionnat de Pétersbourg, ce fut le seul exemple de la conversion d'un élève schismatique à la religion catholique. Encore cette fois l'initiative ne vint-elle pas des Jésuites.
Le jeune Galitzine ne fit pas le moins du monde un secret de sa défaite ; au contraire, se trouvant pendant les fêtes de Noël à un diner chez son oncle, il déclara hautement qu'il était catholique. Comme le ministre lui représentait qu'il exposait ainsi sa carrière et se préparait un triste avenir, puisque en Russie on n'était point libre d'abandonner la religion grecque, il répondit qu'il était disposé à sceller de son sang sa foi nouvelle.
Le ministre, irrité et furieux, avertitpar un billet le recteur du collège, le P. Czyz, que les jeunes Galitzine ne rentreraient plus au pensionnat. On les retira en effet et on les mit à la cour comme pages de la tsarine. On leur prodigua les plaisirs et le luxe ; on entoura l'ainé, Alexandre, des popes les plus instruits, qui devaient, par des disputes savantes, le convaincre de la vérité de la religion grecque. Ces efforts demeurèrent inutiles; Alexandre resta fidèle à la foi romaine, partit pour la France et se déclara à Paris ouvertement catholique. Mais
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en revanche les foudres de la colère du ministre indigné tombèrent sur les Jésuites.
Selon toute probabilité, il faut admettre que dans toute celte affaire, le plus grand rôle fut joué par les intrigues des popes schismatiques. Le ministre Galitzine cédait beaucoup à leur influence, si l'on en croit une lettre du P. Dilly, écrite de Pétersbourg, lel'' mars 1815, au P. de Clorivière, provincial de France (1). Ces popes soutenaient le zèle schismatique du jeune Alexandre ; et qui sait s'ils ne fomentaient point son idée enfantine de convertir au schisme quelqu'un des Jésuites, sachant bien que, dans ce combat inégal, le jeune champion succomberait? Peut-être ne s'attendaient-ils pas à le voir devenir catholique ; mais les disputes elles-mêmes sur la religion grecque avec un jésuite, pouvaient leur servir à elles seules de prétexte pour accuser les Jésuites de prosélytisme au miheu de leurs pensionnaires schismatiques, reproches éternellement adressés aux Pères.
7. Le P. Général, pour couper court à de nouvelles manœuvres et à de nouveaux soupçons, déclara au ministre des cultes qu'à partir de la nouvelle année scolaire, c'est-à-dire du 1" janvier 1815, il ne recevrait au pensionnat que les enfants des familles catholiques. Il s'offrit même à transporter le pensionnat catholique à Pololskpour l'année 1816. Il demanda au provincial s'il y avait assez de place et lui dit d'en préparer à temps, s'il n'y- en avait pas; mais toutes ces concessions, tous ces sacrifices, ne détournèrent pas le coup dont la Compagnie était menacée. Le ministre, toujours excité par les popes, fit du tapage, prétendant que la religion grecque tomberait, et avec elle l'empire du tsar, si les Jésuites restaient plus longtemps en Russie. Il fit surveiller les Pères par sa police, suivit chacun de leurs pas, interpréta hypocritement chacune de leurs paroles. Il était entretenu dans cette dispo- (1) Cette lettre est citée par Crétiueau-Joly, tom. VI, chap. 1".
sition par le métropolitain, qui, selon les termes du P. Brzozowski, marchait « la main dans la main avec le prince et « faisait tout ce qu'il désirait » : « Hier (7 août 1815), écrit le * P. Général au P. Landes, recteur de Polotsk, le métropoli- « tain, à l'instigation du ministre, m'a écrit pour exiger que le « sermon du P. Balandret fût envoyé au ministre des cultes, « qui veut savoir ce que ce Père a dit dans son sermon sur les « Francs-maçons et sur l'Écriture Sainte. î D'autres chicanes ne faisaient pas défaut : on ne remboursait point les frais de route des missionnaires d'Odessa et l'on retenait leur pension ; on mit trois mois entiers à délivrer le passe-port d'un candidat à la Compagnie, qui venait d'Allemagne ; pour deux autres on traîna deux mois : « Ferrea patientia hic opiis est ! il faut ici une patience de fer ! » disait en se plaignant le P. Général.
La circonstance la plus fatale cependant pour la Compagnie, c'est que, dans les salons de Pélersbourg, on s'occupait moins du retour des Bourbons sur leur trône et du congrès de Vienne, de l'exil de Napoléon, enfin du grand rôle politique que jouait en Europe le tsar Alexandre, que des Jésuites et des quelques dames de la haute société qui, rompant avec le faste et le luxe, s'étaient retirées du bruit de la cour ; ce qui faisait croire qu'elles étaient devenues catholiques (1). La capitale était prise de la manie du .Jésuitisme.
(1) Le retour des esprits au catholicisme dut èti'e bien prononcé, puisque peu d'années plus tard, le P. Rozavden put songer à la conversion de la Russie : « La noblesse de Pétersbourg est nombreuse, dit-il, et si l'on avait ici la « liberté de religion qui, je l'espère, ne tardera pas à venir, chaque magnat « converti pourrait exercer une iniluence immense sur la conversion de ses « sujets. Les dogmes russes du reste ne diffèrent qu'en peu de points de la « doctrine catholique... Bien plus, il y a espoir que toute la famille impériale « sera bientôt catholique, ou du moins ne fera pas opposition à la foi romaine. « Paul la protégeait et montrait une grande inclination vers elle. Son lils « Alexandre a été nourri dans ce môme esprit, au moins jusqu'en 1815 ; et « sa femme, princesse de "Wurtemberg, écrivait à une dame de la cour, avant « qu'éclatât la persécution contre les Jésuites, que si elle n'était pas impéra- » trice, elle se ferait catholique ; ce sont les paroles de TertuUien, parlant des a empereurs romains. Constantin, fils aîné du tsar et vice-roi de Pologne,
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Au milieu d'une pareille disposition des esprits, le tsar Alexandre arriva à Pétersbourg. Chose difficile à croire, il était mécontent, irrité contre les hommes. Mme Krûdner, qui avait donné ses conférences mystiques devant les monarques assemblés pour le congrès de Vienne et qui cherchait plus particulièrement à influencer Alexandre, en rappelantl'id^neaw Blanc de Dieu, comme Napoléon était son Agneau Noir, fit croire au tsar qu'il était prédestiné à réunir en une seule toutes les confessions chrétiennes, afin que, sur le fondement d'une religion commune à tous, pût fleurir la paix et le bonheur des peuples de l'Europe. C'est sous l'influence de ce mysticisme féminin que fut rédigé l'acte lui-même de la Sainte-Alliance, en un style mal imité de la Bible ; c'est sous la même influence qu'Alexandre rentra dans sa capitale avec la conscience de sa mission, qui devait s'étendre au loin (1). A cette mission religieuse s'opposaient bien les vols accomplis sur les peuples et les royaumes, vols ratifiés parle traité de Vienne ; mais qu'importe? A cette mission religieuse s'opposait la déloyauté, « fides grseca t, avec laquelle Alexandre, roi de Pologne en même temps que tsar de toutes les Ilussies, fit aux Polonais des promesses qu'il ne devait jamais tenir ; mais qu'importe ?
« marié à la princesse Lowicka, une catholique, est mort catholique dans les « bras de sa femme à Witepsk. J'ai sous les yeux une lettre écrite par cette « princesse peu de jours après au comte Ilinski, sénateur. Cette lettre ne « laisse aucun doute sur ce point. (Ms. Arch. Jes, pal.) (1) Gantu, XII, 822.