‹ Les Jésuites de la Russie-BlancheChapitre 27 sur 58 · RUSS1E-BI„1.NCUE, T. II · texte numérisé non relu

RUSS1E-BI„1.NCUE, T. II

ceau, il dit à chacun de choisir un costume en rapport avec sa taille, car la route était longue et le froid rigoureux. Un, fou rire, une gaieté folle d'enfants, accueillit cette proposition de métamorphoser des Jésuites en officiers russes. On permit aux Pères d'emporter avec eux ce qu'ils voulaient : linge, ustensiles de cuisine, provisions même de bouche. On passa sans, dormir cette nuit du 21 au 22 décembre ; enfin sur le matiiu du 22; on entendit dans la rue comme le bruit d'une tempête qui se lève brusquement. On court aux fenêtres, on aperçoit un escadron de cavalerie, toute une série de traîneaux russes couverts, attelés de chevaux de poste. Aussitôt retentissent dans les corridors les mots : «. En voiture ! » Ces paroles furent répétées par les soldais de garde, qui déjà s'étaient pris d'affection pour leurs prisonniers. On fit monter dans chaque traîneau deux Pères, sans différence d'âge et de dignité ; le nombre des exilés était de vingt-six.

Malgré le froid d'une nuit d'hiver, toute la population catholique de Pétersbourg veillait. Une grande partie avaient passé la nuit dans les rues et sur les places. Malgré la tristesse et les larmes, le silence était profond et solennel, et l'on pouvait entendre chaque commandement du chef de police. Bientôt tout fut prêt pour le départ ; au moment décisif le cœur des prisonniers battait : vers quelle porte allaient se diriger les traîneaux? partaient-ils pour la Sibérie ou vers leurs Frères de la Russie-Blanche? Bientôt un ordre retentit : « Route du midi ! » Les prisonniers de répondre : « Gloire à Dieu ! nous rétournons vers nos Frères ! »

Les traîneaux se mirent en mouvement ; en tète et à la fin du convoi chevauchait un officier de police ; chaque paire de traîneaux était accompagnée d'un soldat (1) ! On changeait de chevaux aux relais de la poste. Les maîtres de poste, ayant

(1) Le colonel Adorkass demeura quelques jours dans le collège pour que le P.Czyz, recteur, et le P. Krukowski, procureur, lui remissent les comptes et le mobilier de la maison.

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reçu de Pétersbourg l'ordre de tenir prêts cinquante chevaux, avaient compris qu'un grand personnage du gouvernement ou quelqu'un des princes devait voyager, et ils se préparèrent de leur mieux à le recevoir. Quel fut leur étonnement quand ils aperçurent devant eux vingt-six officiers jésuites ! Heureusement cette caravane était suivie de grands traîneaux chargés de nourriture, de bière et d'ustensiles (]e cuisine ; es catholiques de Pétersbourg avaient abondamment pourvu de tout les exilés. Il fallut passer les fêtes de Noël à l'un des relais. On transforma en chapelle une petite chambre. Le P. Général et quelques Pères dirent la sainte messe, les autres firent la sainte communion: tNous sommes mieux ici, disaient- « ils, que Notre -Seigneur dans l'étable de Bethléem », et ils conservaient leur entrain et leur joie.

Un officier russe supérieur, qui venait d'arriver par la voiture publique et qui avait eu à Borodino les deux jambes emportées par un boulet de canon, saisi du spectacle que lui offraient les Pères, se mit à blasphémer : « Où donc est la « justice de Dieu ? » s'écria-t-il. « Pourquoi vous chasse-t-on « commue des malfaiteurs, vous qui êtes innocents et saints? » On calma la fureur du russe en lui prouvant que précisément cet entrain, cette joie que rien ne peut troubler, était la plus grande récompense de l'innocence. Les Pères l'invitèrent à partager leur souper ; ils se quittèrent en bons amis et il continua son voyage vers Pétersbourg,

Quand les exilés arrivèrent dans les biens du collège de Polotsk, le P. Général déclara qu'il ferait, ainsi que ses frères les trois jours de route qui restaient encore, avec les chevaux des fermiers; l'officier de police y consentit, c'était pour lui un moyen d'empocher l'argent du trésor économisé sur la poste ; il emmena l'escorte et retourna à la capitale (1).

(1) Je tiens tous ces détails de la bouche du P. Ciechanowiecki qui, alors jeune professeur, faisait le cours inférieur de latin (la classe) au collège de Pétersbourg et fut expulsé avec ses Frères. 11 mourut en 1866 à Szrem

5. A Pétersbourg on regrettait partout les Jésuites. Leur vertu, leur dévouement et leur science commandaient le respect. Il ne manquait pas d'hommes cependant qui, malgré leur compassion pour les exilés, reprochaient aux Jésuites français, les PP. Rozaven, Balandret et Jourdan, d'avoir été imprudents dans l'affaire de la conversion des dames de Pétersbourg. Rien ne peint mieux la disposition de la capitale qu'une lettre du comte de Maistre, écrite sous l'impression du moment, le jour même de la déportation ; elle est adressée à M. le comte de... à Twnn ;nons la citons d'autant plus volontiers, qu'elle nous permet en même temps d'apprécier quelles conséquences fâcheuses eut à Pétersbourg l'expulsion des Jésuites.

Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1815 (2 janvier 1816).

= Monsieur le comte,

« J'arrache un instant au tumulte de la journée pour vous « faire part d'un événement qui retentira dans toute l'Europe. « Ce matin M. le général de Viajmitinof, gouverneur de la « ville et de la province de Saint-Pétersbourg, est venu, en « vertu d'un oukase impérial, arrêter tous les Jésuites. Des « gardes sont placés dans leur cour, dans le corridor de leur « maison, et jusqu'à la porte de chaque religieux. Ce soir ils « doivent être enlevés (du moins tout l'annonce) ; on assure « que la proscription s'étend à l'Ordre entier, même en <t Pologne. On accuse ceux de la capitale d'avoir fait des con- « versions et d'avoir dit en chaire qu'il ne 2^sut y avoir <L qu'une religion maie et sûre pour le salut. 11 paraît incon-

(Grand-Duché de Posen). Son récit s'accorde pour les choses essentielles avec celui de M. de Maistre et celui qu'a fait le P. Nizard dan s une lettre à l'un de ses Frères en religion.

Des fragments de cette lettre du P. Nizard ont été publiés par le P. Carayon : Documents inédits, docximent T, Missions des Jésuites en Russie, p. 231, Dans le même document, p. 263, le P. Carayon donne une autre relation anonyme sur le même sujet. (N. T.)

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leslable que plusieurs personnes du premier rang avaient passé à l'Église catholique; mais les Jésuites avaient opéré ces conversions, comme ils ont fait lever le soleil ce matin. 11 y a quarante ans qu'ils sont ici ; par quelle merveille n'auraient-ils pas converti un seul russe jusqu'en l'année 1815? Ces conversions ne sont qu'une loi du monde qui s'exécute d'elle-même et qui est placée bien plus haut que l'homme. Dès que la science paraît dans un pays non catholique, tout de suite la société se divise : la masse roule au déisme, tandis qu'une certaine tribu s'approche de nous. Dans tous les pays protestants, il ne reste plus un seul protestant éclairé ; tous sont sociiiiens, excepté cette foule plus ou moins nombreuse d'hommes qui donnent dans ce moment un si grand spectacle au monde. <t Je ne crois donc point que les Jésuites soient les auteurs du changement qui s'est fait ici dans les esprits ; ils peuvent s'en être réjouis et l'avoir approuvé, mais pas davantage. Le premier mouvement part de bien plus loin ; mais toutes ces considérations sont vaines ; l'arrêt sera exécuté sur le champ. Suivant l'usage, ces Pères ne pourront présenter aucune défense en leur faveur ; aucun de leurs amis n'a pu les voir ni leur apporter aucun secours... « Je regarde le culte catholique comme suspendu et même comme supprimé. On ne manquera pas de dire que nous aurons d'autres ministres, mais je vois déjà ce qui arrivera. « Les suites de cet événement sont immenses et bien autres qu'on ne le croit. Il y a longtemps que le philosophisme n'aura pas remporté une si grande victoire sur la religion. Je regrette beaucoup ces messieurs, qui ont élevé ma jeunesse, à qui je dois de n'avoir point été un orateur de l'assemblée constituante ; qui étaient ici des gens très exemplaires, d'excellents sujets de l'Empereur, et même dans un sens de puissants gardiens de l'Église grecque, paradoxe apparent qui ne sera cependant qu'une vérité

« ordinaire, dès que le temps m'aura permis de l'expliquer. « Les Jésuites iront ailleurs prier pour l'Empereur ; nous « devons souhaiter ardemment qu'ils soient exaucés.

« Ce mémorable événement renforce les raisons qui m'ex- « cluent de ce pays, où j'avais formé tant de liens. Avec Line « famille surtout, on ne peut se passer d'une liberté absolue de € culte, et le nôtre est supprimé de fait. L'échaulîement des « esprits et l'extravagance des soupçons étaient tels au sujet « de ces conversions, que j'ai été soupçonné moi-même d'en « avoir opéré dans la plus haute société. Cette belle imagi- « nation m'aide à juger les accusa lions portées contre les « Jésuites (1). » =

Le comte de Maistre mit en un plus grand jour cette vérité dans une le'tre de condoléances adressée, au P. général au commencement de 1816.

= « Mon très cher et très révérend Père, « Je n'ai point d'expressions pour vous témoigner toute la « part que j'ai prise à votre malheur, qui est en même temps « celui de vos amis et de toute notre Église. Au moment t même où les ordres de Sa Majesté Impériale à votre égard € me furent connus, le 21 décembre dernier, je lis toutes les « démarches nécessaires pour découvrir s'il y avait quelque « moyen possible, c'est-à dire permis, de vous approcher et

(1) Lettres inédites du co»Ue Joseph de Maistre, Paris. i853, Tome I, Lettre 112. Dans une autre lettre (janvier 1816), adressée au même comte, M. de Maistre parle longuement de la Convention chrétienne de Paris, conclue entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, et dans laquelle les monarques de l'Europe avaient dit que « tous les chrétiens ne sont qu'une famille, pro- « fessant lu même reli(jion, et que les différentes dénominations qui les « distinguent ne sigtii fient rien.yi Puis il fait à la fin de cette lettre la digression suivante : « Je crois devoir ajouter une chose singulière, c'est que le dé- « cret prononcé contre les Jésuites est le meilleur antidote contre toute consé- « quence dangereuse q<i'on voudrait tirer de la Convention de Paris. En elTet « dans la même semaine où, par la publication de la Convention, les Autri- « chiens, les Piiissiens et les Russes sont déclarés chrétiens d'une même « famille, les Jésuites n'en sont pas moins foudroyés pour avoir voulu pro- « poser à quelques Russes d'embrasser la religion des Autrichiens. [Ibid.y « lettre 114).

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de vous apporter les consolations qui auraient dépendu de moi. M'étant assuré du contraire, je me tins parfaitement tranquille, comme il convient à toute personne sage, surtout à un ministre étranger. Vous me rendrez au reste, je n'en doute nullement, la justice de croire que je n'ai cessé de m'occuper de vous et de votre famille, et de partager les angoisses communes. Maintenant que le coup est porté, il ne vous reste qu'à vous consoler, en considérant que votre Société a toujours été distinguée par un grand caractère qu'elle partage honorablement avec la religion même que vous servez avec tant de zèle et d'intelligence : Toujours combatliie, elle avance toujours. 11 faut encore vous consoler en songeant que le décret même qui vous interdit les deux capitales, est la pièce la plus honorable que vous puissiez présenter à vos contemporains et à la postérité. Tout prince défend sa rehgion contre toute attaque étrangère, rien n'est plus naturel. L'Empereur de Russie a craint votre prosélytisme ; mais, quoique irrité contre vous, il n'exprime rien de plus que cette crainte, d'où il résulte à l'évidence que pendant quarante ans vous n'avez pas commis une seule faute, ni comme sujets, ni comme prêtres, ni comme instituteurs ; car cette faute vous eût été certainement reprochée dans cette occasion. L'honneur de votre Ordre sort donc intact de cette affaire ; car pour ce qui est de votre prosélytisme, amis et ennemis diront en Europe : C'est un bataillon renvoyé pour cause de valeur, et toujours vous aurez pour vous la plus grande des consolations,

Nil conscire sibi, nulla pallescere culpa. « J'ai demandé à quelques russes sages et instruits comment ils pouvaient s'expliquer à eux-mêmes que pendant quarante ans on ne vous eût pas seulement soupçonnés d'avoir converti une seule servante russe, et par quelle étonnante merveille il arrive aujourd'hui qu'une foule de personnes, également distinguées par l'esprit et par la

« moralité, aient fait tout à coup ce mouvement de conversion « vers la grande unité. Tous ont reconnu le phénomène; « mais quant à l'explication, elle ne peut être comprise uni- « versellement. Tous les esprits religieux, à quelque société < chrétienne qu'ils appartiennent, sentent dans ce moment « le besoin de l'unité, sans laquelle toute religion s'en va en « fumée. C'est déjà un grand pas ; mais que cette unité ne « puisse s'opérer que par nous, c'est une vérité qui, tout « incontestable qu'elle est, ne peut [cependant être admise, « sans une longue et terrible résistance, puisqu'elle choque « tous les genres d'orgueil et tous les préjugés imaginables. « Pendant celte lutte, quelques personnes et même quelques « familles pourront prendre les devants ; et si le char de « la vérité, avançant au milieu des obstacles, vient à passer « devant quelque révérend Père Jésuite, je crois bien qu'il « ne se dispensera pas de se mettre à la suite et de pousser. « Voilà, je crois, tout le mystère, mon très révérend Père ; « du moins c'est ainsi que je le conçois. L'opinion s'est trom- « pée en vous regardant comme cause première (4) ». =

6. Ces observations du profond penseur et philosophe nous dispensent d'une plus longue discussion critique sur l'expulsion des Jésuites de Pétersbourg. On raconte que la seule faute de la Compagnie fut qu'en présence de son zèle aidé d'une science étendue, le schisme grec, partie intégrante de la politique du tsar, commençait à chanceler ; que cependant ce zèle des Jésuites n'alla point jusqu'à une imprudente propagande, puisque la conversion de quelques personnes de la haute société russe, au nombre de vingt tout au plus, est due à l'aurore d'une liberté religieuse telle quelle, qui se levait sur les ténèbres de la Russie barbare et esclave, et à la possibilité de s'instruire de quelque chose. Les intelligences supérieures, électrisées parce changement et ne pou-

(i) Ibid., lettre 143.

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vant trouver la paix dans la froide religion d'état, se tournèrent, ou vers le déisme environné de tout un cortège de sectes, ou vers l'Église catholique. Or, de même que les Jésuites savaient s'opposer aux tendances déistes, ainsi devaient-ils appuyer tout retour au catholicisme.

Le R. P. Brzozowski, aussitôt après son retour à Polotsk, qui désormais allait être sa résidence, adressa le 8 janvier 181G une circulaire aux Pères de la province. 11 y rappelle que St Ignace, fondateur de la Compagnie, regardait comme un mauvais augure que ses enfants ne fussent point persécutés ; aussi n'avaient-ils presque jamais vécu dans le calme et la paix : « lîéjouissons-nous donc dans le Seigneur, ajou- « tait le P. Général, de ce qu'il a daigné nous visiter mainte- « nant ; et de même qu'en peu de temps nous avons reçu tant « de bienfaits de sa main, ainsi recevons avec actions de grâ- « ces de cette main miséricordieuse l'épreuve qu'il nous < envoie. Soyons assurés que celui qui nous a humiliés sera « avec nous au milieu de la tempête et saura l'apaiser quand « il le voudra. »

A la même époque cependant, quelques amis sincères de la Compagnie, tels que le prélat Szantyr, invitèrent le P. Général à réparer sa faute d'avoir permis aux Pères français de faire une propagande inutile dans la capitale d'un pays où rÉglise catholique et la Compagnie avaient trouvé une telle protection. Il lui conseillait donc de chasser de la Compagnie les auteurs de ces quelques conversions et de les livrer au bras séculier pour qu'ils fussent punis selon les lois du pays.

Le Père Général n'accéda point à cette proposition, qui au au fond était injuste. 11 répondit à ceux qui le pressaient (ce qui du reste était la vérité) que la conversion de quelques dames de Pétersbourg était due, non à la propagande des Jésuites, mais plutôt aux voyages en pays étranger, à la lecture des livres et à ce mouvement religieux qui avait été visible dans la capitale sous le gouvernement de Paul I" et que

soutenait le comte de Maistre par la puissance de son génie Il citait par exemple la comtesse Rostopchine, qui ne connaissait point les Jésuites français et qui était devenue catholique à Moscou.

Il fallait cependant faire quelque chose. Le 19 janvier 1816, le R. P. Général envoya à toutes les maisons un avertissement qui devait être lu publiquement au réfectoire :

« La diminution de la plus grande gloire de Dieu, qui, par « suite de notre exil de Pétersbourg, a déjà eu lieu en beau- « coup de choses et que nous aurons encore à déplorer en « beaucoup d'autres à l'avenir, au grand dommage et pré- « judice spirituel des catholiques, doit nous servir d'avis et « d'instruction ; autrement le zèle inconsidéré ou plutôt l'im- « prudence d'un seul peut fournir des armes aux ennemis « de l'Église et faire naitre l'espoir criminel, que le même pré- « texte qui nous a fait chasser de la capitale, nous fera expul- « ser aussi de toute la Russie. La conquête d'une seule âme « n'est point capable de compenser les préjudices causés à « un miUion d'autres qui, privées de l'éducation et de Tins- « truciion catholiques, devraient aller à leur perte.

« Voulant donc satisfaire à m,es obligations, pour plus de c sûreté et de prudence, afin de préserver de la ruine dans « ce pays la foi catholique et notre Compagnie, j'enjoins de « la manière la plus sévère à tous et à chacun en particulier « de n'oser ni attirer ni recevoir à la religion catholique « aucun des sujets de la nation russe. »

Le P. Brzozowski invoque à ce propos l'exemple des Souverains Pontifes et de Saint Vincent de Paul, qui donnèrent de pareils ordres aux missionnaires apostoliques et aux Dominicains en Turquie, et il termine en menaçant de chasser de la Compagnie ceux qui transgresseront ses ordres (1).

7. Ces moyens de prudence ne servirent cependant de rien. (1) Ordinationes generalium. — (Mns. in-folio, p. 30-32.)

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Le sort des Jésuites était décidé depuis 1815, leur expulsion de la Russie n'était plus qu'une question de temps. Les mobiles mis en œuvre pour chasser les Pères de la capitale de l'empire, furent employés avec une activité fiévreuse pour hâter la catastrophe suprême ; loin de diminuer, chaque jour ils prenaient de nouvelles forces.

La société biblique et les sectaires des diverses loges maçonniques, les popes et Siestrzencewicz, les professeurs des universités et les soi-disant patriotes russes et polonais : tout se conjura pour perdre la Compagnie. Le mouvement était conduit par la main habile du ministre Gahtzine, et le tsar Alexandre n'opposait que la faible résistance de sa douce nature.

Entre ce monarque et les Jésuites existait un lien caché. Il y avait un secret de famille que les Jésuites n'avaient point •cherché à pénétrer et auquel plusieurs d'entre eux avaient été initiés. Alexandre ne descendait des Romanoff que par les femmes ; par les hommes il descendait des IIolstein-Gottorp. Son aïeul, le tsar Pierre III, avait pour mère Anne Petrôwna, fille de Pierre le Grand, et pour père Charles-Frédéric, prince de IIolstein-Gottorp. Pierre 111 était protestant et son véritable nom était Charles-Pierre-UIric. La tante de Pierre III, la tsarine Elisabeth, lui fit épouser Catherine, fille d'Alexis, le fit passer à la religion grecque et le nomma son successeur. En 1761, il devint tsar sous le nom de Pierre III; attaché cependant toujours au protestantisme, il se mit avec fureur à faire des réformes religieuses et par là mit en révolution le clergé moscovite.

Dans sa vie privée, il ne fut pas plus heureux ; dissolu luimême, il épousa une femme coquette et ficencieuse. Les querelles domestiques prirent de telles proportions qu'il renia la paternité du nouveau-né, Paul, et résolut d'enfermer sa femme Catherine dans un couvent pour cause d'infidélité. Mais Catherine l'emportait sur le tsar en intelfigence et en perversité ; sans attendre à être dans les fers, elle publia que

son mari était devenu fou et ordonna à son favori Orlow, qui devait être le vrai père de Paul, de mettre à mort Pierre (Il dans sa prison.

Ce doute sur la légitimité de sa naissance, la certitude de l'attentat commis par sa propre mère sur Pierre lU, le soupçon que sa première femme avait été victime d'un pareil attentat : tous ces souvenirs empoisonnaient la vie du tsar Paul 1", étaient cause de sa mélancolie et de ses accès de fureur. Il ne faisait pas mystère des souffrances de son âme devant le P. Gruber, en qui il avait une confiance sans bornes.

L'héritier présomptif Alexandre ne pouvait ignorer que les Jésuites étaient dépositaires du secret. Il honorait d'autant plus la mémoire de son père, que l'on parlait à mots couverts du catholicisme de Paul 1", et les Jésuites étaient les seuls à pouvoir donnera ces bruits une cerlitude et une authenticité historiques.

Bien donc que des considérations d'état ordonnassent d'éloigner ceux dont on craignait la vertu convertissante, selon l'expression de Feller, cependant Alexandre le fit par force, car cette expulsion était contraire à ses idées d'égalité et d'unité des confessions chrétiennes. Il ne le fit point sans combattre avec lui-même et il adoucit comme il put le sort rigoureux des exilés.

8. Le P. Général connaissait cette disposition du monarque et il n'abandonna point l'idée qu'il caressait de se rendre à Rome, où les intérêts de son Ordre l'appelaient. Plusieurs fois, il avait demandé l'autorisation par les ministres, mais toujours inutilement.

Le 31 août 1816, il adressa donc au tsar la lettre suivante r « Dans le temps que l'affaire du neveu du ministre des cul- < tes éclata, je voulus envoyer une supplique à Votre Majesté- « pour lui exposer les faits, mais les ministres la rejetèrent ; « et en même temps qu'on envoyait à Votre Majesté des accu-

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sations contre mon Ordre, on m'ôtait tout moyen de lui faire parvenir ma défense. Ne pouvant faire agréer ma justification pour le passé, je pris des mesures pour l'avenir et déclarai que, afin d'écarter tous les soupçons, je n'admettrais désormais dans nos collèges que des élèves professant la religion catholique. Je remis ma déclaration entre les mains du ministre de l'instruction publique et du ministre des cultes, et depuis le mois de janvier 1815 aucun élève de religion grecque n'a été reçu dans le pensionnat, malgré les vives instances d'un grand nombre de parents.. Voilà, Sire, la preuve la plus certaine du grand désir que j'ai d'éloigner tout ce qui peut être suspect au gouvernement.

« Je supplie Votre Majesté Impériale de m'écouter encore un instant. Si mon Ordre était tel qu'on l'a dépeint à Votre Majesté, on en aurait trouvé quelques preuves dans mes papiers. Voilà huit mois qu'on les examine ; et loin d'y rien trouver qui puisse offenser le gouvernement, on a dù avouer à Votre Majesté que dans ma correspondance la plus secrète, toutes les fois que l'occasion s'est présentée de parler de votre personne sacrée ou de son gouvernement, je l'ai toujours fait avec les sentiments de respect et de vénération qui sont dans mon cœur. Je ne demande pas. Sire, que Votre Majesté revienne sur ce qu'Elle a fait ; nous noas soumettons avec une entière résignation et sans le moindre murmure à ce qu'elle a prononcé. Que l'Ordre demeure à jamais exclu des capitales de l'empire ; le séjour nous en a été trop funeste. Notre ambition se borne à nous rendre utiles dans les lieux où Votre Majesté daignera nous employer. Votre Majesté sait que nous n'avons pas moins d'empressement à nous dévouer au service pénible des missions catholiques de la Sibérie, qu'à accepter des emplois moins obscurs et plus agréables. Notre dévouement sera toujours le même, et le plus ardent de nos vœux est de prouver à

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« Tunivers que le souvenir des bientails de Votre Majesté est « gravé dans nos cœurs en caractères ineffaçables. Mais nous « avons besoin aussi d'avoir quelque assurance que nos efforts « sont agréables à Votre Majesté Impériale et qu'EUe ne nous « regarde pas comme des cœurs ingrats, indignes de ses « bontés. J'ose lui en demander un gage en la suppliant de « m'accorder une grâce que je sollicite inutilement de ses « ministres depuis plus de dix-huit mois : c'est de pouvoir « faire avec deux Pères de mon Ordre le voyage de Rome. Ma « reconnaissance envers le Souverain Pontife et les affaires « essentielles de mon Ordre m'y appellent depuis longtemps. « Je me croirai heureux de manifester dans les pays étrangers « ce que mon Ordre doit à Votre Majesté et les sentiments < dont je suis pénétré (1). s

C'était là cependant une démarche hasardeuse et décisive ; car si d'uxi côté cette prière était juste, parce que le général d'un Ordre déjà répandu dans le monde entier ne pouvait résider ailleurs que dans la capitale de la chrétienté ; d'un autre côté le refus donné à cette demande était l'annonce que la faveur du monarque ne sauverait point la Compagnie de la ruine.

9. Tout aussi se réunissait pour hâter cette perte. Nous avons déjà dit comment, de 1815 à 1822, la Maçonnerie, l'Illuminisme et les sectes de tout genre, s'étaient fortifiées en Europe. Le tsar Alexandre, qui se piquait de libérahsme, appuyait ces efforts des sectaires, qui déclamaient avec emphase sur l'humanité. Il usait ce qui lui restait encore de sentiment, à s'enthousiasmer pour la délivrance des Grecs. Ce qui s'était passé en France et en Allemagne à la veille de

(1) Arch. Jes. à Rome. — Crétineau-Joly, tom. VI, chap. 1".

Il est difficile de ne pas trouver digne cette lettre du P. Général. Seul peut ainsi parler à un monarque un homme conscient de son innocence, un homme sachant aussi que le monarque lui a certaines obligations.

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la grande révolution, se pratiquait maintenant en Russie, sur une plus petite échelle (i).

Dans des conditions si favorables pour eux, les comités bibliques se multipliaient de plus en plus. A Pétersbourg et à Moscou se développait l'illuminisme. Le matérialisme dominait dans les maisons d'éducation. Dans les universités, on prouvait que Dieu est le calorique parfait, et l'âme humaine le calorique imparfait ; on élevait les sciences naturelles à une sorte de culte religieux, la philosophie chrétienne et la théologie étaient négligées ; chaque professeur se créait un nouveau système, on suivait les idéologues allemands, Kant, Wolf,etc.

Au milieu d'une pareille atmosphère, rien d'étonnant qu'une poignée de Jésuites ne pût subsister ; leur multiplication rapide dans l'occident de l'Europe excitait encore la haine de leurs adversaires de Pétersbourg.

10. Près du tsar il n'y avait personne qui prît leur défense ; ils y avaient en revanche de nombreux et puissants ennemis, à la tête desquels se trouvait le métropolitain catholique luimême. Dès le mois d'août 1815, le P. Brzozowski écrivait au P. Landes : « Entre le Collège de Justice et le mélropoUtain,. « il y a désaccord; ils s'accusent les uns les autres auprès du « ministre Galitzine : le Collège de Justice veut sauvegarder « les canons de l'Église, le métropolitain s'attache au minis- <( tre. L'indigne juif baptisé Sierpinski mène comme il veut « le métropolitain, et ce vieillard décrépit est d'avis que ce « misérable fait bien tout ce qu'il fait. »

On chassa du Collège de Justice les chanoines qui défendaient avec zèle les droits de l'Église, comme Lochmann et

(1) SzANTYR I, 348, Comparez Mochnacki, un des principaux conspirateurs et carbonaristes en Pologne, dans son ouvrage : Insurrection du jjeuplc polonais, tom. I, p. 179-315, surtout ce qui concerne la Russie, p. 243-253. (t. p.)

Schlicek, le métropolitain remplit le Collège de Justice de ses créatures, dépouilla ce tribunal de toute autorité et gouverna rÉglise, d'intelligence avec le seul ministre. Les anciennes préventions et antipathies de Siestrzencewicz contre les Jésuites furent renouvelées et accrues par le bref que le Pape envoya le 30 septembre 1816. Le Souverain, Pontife y blâmait le métropolitain d'avoir appuyé les sociétés bibliques : « Assurément, disait-il, rien ne pouvait nous causer plus « d'amertume que de vous voir devenir une cause de scan- « date, vous qui êtes établi de Dieu pour montrer aux autres « les sentiers de la justice ». Pie VII, résumant ensuite la doctrine des Pères et de l'Église sur la lecture de l'Écriture Sainte, reprochait au métropolitain d'avoir falsifié les lettres pontificales et les décrets du concile de Trente : « Vous avez sup- « primé la partie de la lettre où est traitée cette matière. « Une telle conduite, non seulement a fait naître en nous de « justes soupçons sur votre manière de penser en ce point ; « mais citant imparfaitement dans une chose de si grande « importance les paroles du saint concile et celles de notre « prédécesseur Pie VI, vous avez été pour le prochain une « cause d'erreur. Un pareil procédé serait indigne de tout « catholique ; mais que dire d'un évèque de la sainte Église, « que la dignité pastorale a constitué gardien du trésor de la « foi et de la doctrine ? Ne voulant point agir avec lui a selon la rigueur des règles canoniques, mais avec amour », le Pape l'invite à la rétractation solennelle de sa faute et à la réparation du scandale qu'il a donné (1).

11. Ce bref foudroyant ne fut point remis au métropolitain par la voie officielle, il resta enseveli dans la chancellerie de Galitzine ; mais il fut publié dans la Gazette de Hambourg. Il en courut de nombreuses copies parmi le clergé de Lithuanie et ce fut un des prélats de Vilna qui en envoya au métropolitain

(l)SZANTYR, \, 301-311.

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lui-même un de ces exemplaires. Sieslrzencewicz frémit de colère: qui donc avait pu informer le Souverain Pontife? Assurément c'étaient les Jésuites. Peut-être ; mais dans le clergé séculier aussi, il se trouvait beaucoup de prêtres qui soutiraient cruellement du sort fait en Russie à l'Église catliolique et du scandale donné par le métropolitain ; beaucoup qui désiraient remédier à un si grand mal ; et il ne leur fut point difficile d'informer le Saint-Siège. Du reste Mgr Raczyiîski lui-même, archevêque-primat de Gnesne et ancien jésuite, adressa, au commencement de 1816, une lettre au Saint-Siège ; il y montrait les développements considérables que prenaient ces sociétés bibliques et demandait, en son nom et au nom des autres évêques polonais, quel moyen employer contre cette peste, ainsi qu'on le voit par la réponse de Pie VII dans un bref en date du 29 juin 1816 (1). Assurément, le primat n'avait point omis dans sa lettre de mentionner les agissements de Sieslrzencewicz.

Quoi qu'il en soit, le métropolitain soupçonnait les Jésuites. Malgré ses quatre-vingt-neuf ans, il était orgueilleux et sensible outre mesure à sa réputation, et cet orgueil devenait chez lui une vanité puérile. Comme on le félicitait de sa santé vigoureuse malgré un âge si avancé : « 11 faut être un « sot, répétait-il, pour ne pas aller jusqu'à cent ans. » Il n'y alla point, il mourut à l'âge de quatre-vingt-seize ans (2).

(1) «Ad Principem Raczynski, Archiepiscopum Gneznensem, Pies Papa VII. Postremis litteris nostris policiti sumus tibi resjJo;isu»( rfaïMros quam « primum tuis, in quibus ad hanc sanctam Sedem nomine eliam arlerorum « Polonise episcoporum, de societatibus quas vocant biblicis retulisti et quid « in hac reagere deberetis, anobis studiose expostulasti. >'

Le Pape répond qu'il faut s'en tenir au décret de la congrégation, du 13 juin 1757, qui défend l'usage des traductions de la Bible non approuvées par le Saint-Siège ou non accompagnées de commentaires des Pères de l'Église. Comme on avait publié (à Varsovie) la Bible polonaise de Wujek, mais sans commentaires, le pape recommande au primat de donner son avis sur cette traduction et d'envoyer ce qu'il en pense à Rome, pour que le Saint-Siège décide en dernier ressort. [Ms. Arch. Jes. Pol.)

(2) Le lecteur a pu se convaincre jusqu'ici combien la divine Providence Russie-Blanche, t. ii. 10

Le bref pontifical ne corrigea point Sieslrzencewicz. Non seulement il ne réiracta rien; mais encore, comme la bible protestante de RadziwiHôw n'avait pas assez de débit, il y fit mettre le titre de Bible de Wujek et l'autorisation de la censure signée par deux Jésuites ; trompés par ce manège, les catholiques l'achetèrent.

Cependant Sieslrzencewicz ne cessait point de pousser le ministre à chasser la Compagnie. Ce fut surtout à son instigation que le tsar refusa au P. Général la permission d'aller à Rome. Les ministres cependant n'étaient pas si pressés d'expulser du pays les Jésuites ; ils alléguaient qu'il n'y avait personne pour les remplacer, soit dans les collèges, soit dans les missions. Le métropolitain peu scrupuleux, nous le savons, à conférer des bénéfices à des prêtres de mauvaise vie, à des échappés de couvent, à des vagabonds de toute espèce, déclara qu'en très peu de temps il trouverait le nombre voulu de missionnaires et de curateurs ; en ce qui regardait les écoles, on pouvait les confier à des professeurs de l'université de Vilna, sous le gouvernement de laquelle elles étaient peu d'années auparavant. 11 serait difficile de deman-

veilla sui' les Jésuites pendant les quarante et un ans de la destruction (1773-1814), pour les préserver, soit contre les ennemis de l'intérieur en les empêchant de leur nuire, soit contre eux-mêmes en leur suscitant toujours de nouvelles épreuves. Sieslrzencewicz semble avoir été placé près d'eux comme un mauvais génie, de la malice duquel Dieu s'est servi pour le bien de ses serviteurs. Dès 1775, nous le trouvons à l'œuvre, et il y restera, toujours le môme, jusqu'en 1820 ; que dis-je ? S'il faut en croire le ?. Gilles Henry, la destinée vraiment malheureuse de ce triste métropolitain semblait tellement liée à celle des Jésuites, que la mort n'attendait pour le frapper que la sortie de Russie du dernier Jésuite ; -« Il était prédit, dit le P. Henry, que le métro- « politain catholique Sieslrzencewicz, ennemi acharné des Jésuites, mourrait « au moment où le dernier Jésuite aurait ordre de sortir de la Russie. Ce fut « le l*' décembre 1826 que je reçus ordre du commandant de remettre notre « église et notre mission(de Mozdok) au prêtre notre successeur, et cette même « année et ce même jour le métropolitain mourut.» = (P. Carayon, Document U, p. 116). (N. T).

LES JÉSUITES EXPULSÉS DE PÉTERSBOURG

der à un scliismatique, ministre des cultes, plus de zèle pour le succès des missions et des écoles catholiques, qu'au métropolitain lui-même ; malgré cela Galitzine ne se hâta point de •chasser les Jésuites.

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