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Expulsion à Riga

7. Expulsion dans les missions d'Odessa, du Volga, du Caucase et

d'Astrakhan.

i. Le P. Brzozowski s'était déchargé d'une grande partie de ses fonctions de général sur le P. Panizzoni, vice-général à Rome : il ne s'était réservé que les affaires les plus importantes. Cependant, malgré la difficulté des communications, malgré les inconvénients nombreux qu'entraînait le fait de la résidence du général à Polotsk : dans toute la Compagnie, qui comptait déjà plus de mille religieux, il ne se trouvait personne qui murmurât contre cet état de choses ou qui se montrât difficile dans l'obéis'sance due à la première autorité de l'Ordre ; au contraire la vie de ce vieillard était chère et précieuse à tous ; on pressentait qu'à sa mort sonnerait la dernière heure pour les Pères de la Russie-Blanche. Cette existence empruntée de la Compagnie en Russie dura quatre années entières. On vivait au jour le jour, chaque année paraissait être la dernière. Une telle incertitude, fatigante au delà de toute expression, n'arrêta point cependant l'acti-

vité de la Compagnie : tout marchait à l'ordinaire et chacun doit avouer qu'il était besoin d'une force d'âme non commune pour conserver son sang-froid malgré les incertitudes et les nouvelles alarmantes, qui se succédaient sans interruption, et pour continuer en paix des travaux commencés dans des temps plus heureux.

Le P. Brzozowski atteignait sa soixante-dixième année. Déjà à Pétersbourg il avait ressenti dans le bras droit des douleurs rhumatismales qui lui en étaient l'usage. Au mois de mars 1819, il eut une attaque de paralysie si violente, qu'il en perdit pour un temps la parole. Les effets de la paralysie se manifestèrent par la difficulté qu'il éprouva à marcher et par la diminution sensible de ses facultés intellectuelles. Cette belle et large intelligence avait besoin maintenant qu'on lui expliquât longuement les affaires, même les moins importantes. Les attaques se répétèrent dans l'été et l'automne de 1819. « Il connaissait bien son état, écrit un témoin contemporain, et se savait au déclin de ses jours ; aussi se préparat-il sérieusement à la mort pendant tout ce temps. Malgré les efforts et les soins de quelques médecins excellents, la maladie en vint à ce degré, que, le 14 janvier 1820, étant allé se confesser avant la sainte messe, sa confession finie, il ne put se relever seul ; on dut appeler un Frère et un domestique pour le reconduire à sa cellule. Quatre médecins se réunirent en consultation ; leurs prescriptions furent exécutéesavec soin et l'on n'épargna rien pour sauver le malade ; ensuite on donna au R. P. Général les derniers sacrements» 11 vécut encore quelques jours.

Le 23 janvier (4 février), vers onze heures du matin, le P. Korycki, secrétaire de la Compagnie, qui était son confesseur, lui donna la bénédiction papale, après laquelle le malade, levant les yeux sur ce Père, lui dit : Deo grattas, et demanda le cierge bénit. Pendant ce temps, la communauté, réunie dans la chambre voisine, récitait les prières des agonisants. Le P.

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secrétaire demanda au R. P. Brzozowski de bénir la Compagnie. Le moribond leva la main et bénit ses Frères. Tous les assistants éclatèrent en sanglots : « Je vais mourir, ajouta-t-il ; vous, vous serez chassés de Russie.» Ce furent ses dernières paroles ; il perdit ensuite la voix, bien que de temps en temps il donnât des signes de connaissance ; enfin le lendemain 5 février, fête des trois saints martyrs jajionais, vers six heures du matin, il remit son âme entre les mains de Dieu. A la cérémonie des funérailles, qui eut lieu le 7 février, assistèrent les Pères Basiliens avec l'archevêque-uni, Mgr Krassowski, l'évêque-uni de Luck, Mgr Matusiewicz, les PP. Bernardins et Dominicains et tout le clergé latin. On déposa le corps dans la petite église de Spas, dans le tombeau des Pères généraux et des Pères assistants (1).

(1) Ms. Arch. Jes. Pol.

Je n'ai pas voulu interrompre le récit de la mort du R. P. Brzozowski par '^me note sur le mot Deo gratias, qu'û prononça peu avant sa mort. C'est une formule assez ordinaire en Pologne pour dire merci. Ce n'est pas la seule que la politesse chrétienne ait introduite et conservée dans ce pays jusqu'à nos jours. En voici quelques autres exemples : partout où un polonais de la classe du peuple rencontre un prêtre ou un religieux, il s'approche de lui chapeau bas, et lui prenant la main, la baise en disant : Soit loué Jésus- Christ., salut auquel on répond : Dans les siècles des siècles. Les Ruthéniens disent : Gloire à Dieu ! et l'on répond : Dans les siècles. Tout polonais et tout ruthcnien du peuple, entrant dans une maison ou dans une chambre, prononce la même formule, qui sera aussi son dernier mot en sortant. C'est chez eux l'équivalent de bo)ijonr et de bonsoir chez nous. — La formule change quand ils sont au travail. On leur dit alors eu les abordant : Que Dieu bénisse vos travaux (proprement: fortunes Deus !), à quoi tous les travailleurs répondent: Que Dieu les bénisse (proprement : i»L's Dcits .'). — Si enfln vous rendez un service quelconque, on vous remercie par ces mots: Que Dieu vous récompense ! îormvAe àoni no\.re merci me paraît un abrégé, MERCEDEM redclat tibi Deus, ou quelque chose de semblable.

Ces traditions si catholiques se perdent un peu dans la classe instruite, qui les remplace par des formules de pure politesse : Je tombe à vos pieds, ou encore : Je vous baise les mains. Ils ne font ni l'un ni l'autre, mais les paysans font les deux sans le dire, quand ils se présentent devant leurs seigneurs.

C'était encore l'usage autrefois en Pologne, quand on se quittait, de se bénir

2. Avec la mort du P. Brzozowski, tombait la dernière colonnequi soutenait la Compagnie en Russie. Alexandre et ses ministres éprouvaient quelque honte à faire prendre la route de Texil à un vieillard que tant de fois ils avaient honoré de leur confiance et de leur amitié, et qui toujours s'était montré digne de ces égards. Quand enfin il fut descendu dans le tombeau, on résolut d'exécuter le dessein formé dès 1815. La Russie-Blanche n'était plus désormais qu'une province de la Compagnie, gouvernée par le P. Swiçlochowski ; le P. Petrucci, nommé vicaire général par le P. Brzozowski, résidait à Rome, où il convoqua la congrégation générale pour le 14 septembre 1820.

Selon l'Institut, chaque province envoie, pour l'élection du général, deux députés avec son provincial. Le P. tiwiqtochowski, provincial de la Russie-Blanche, présenta donc une supplique ou tsar, demandant un passe-port pour lui et ses deux compagnons. Le métropolitain profita de la circonstance pour terminer avec les ministres l'affaire de l'expulsion des Jésuites. 11 se servit du même argument qu'employa plus tard le parlement de Berlin (1872) : « Il « est dangereux pour l'état, disait-il, que la première auto- « rité de l'Ordre réside hors de la Russie. » Galitzine s'appropria le sophisme du métropolitain et le fit entrer dans le document qu'il présenta à l'empereur, pendant un festin, pour le lui faire signer ; c'est une habile exploitation du bref de destruction de Clément XIV, après lequel il répète aussi les vieilles objections, augmentées d'objections nouvelles sur le prosélytisme des Jésuites, et de déductions sophistiques sur leur ingratitude enve^'s la Russie (1).

mutuellement par un signe de croix. Aujourd'hui l'usage est tombé ou à peu près ; le mot seul reste avec le sens vulgaire de se 'juitter, tandis qu'en réalité et originairement il signifie se faire ) nu tue lie ment un signe de croix, puisse bénir niuluelle)nent. — Ne pourrait-on pas dire quelque chose de pareil de notre mot si beau Adieu ? (N. T.). (1) Voyez Document AU.

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Comme cet oukase ne fut pas publié uniquement dans l'empire, mais que tous les journaux libéraux et anti-catholiques le reproduisirent dans toute PEurope, élevant jusqu'aux nues la raison et le libéralisme du tsar et de son ministre, le R. P. Swit^lochowski recommanda au P. Rozaven |d'écrire ■en français une réponse critique au document ministériel, dont les auteurs véritables étaient le comte Tourgenef, conseiller secret, et le comte Capo d'Istria. Je n'ai pu découvrir si cette apologie des Jésuites de la Russie-Blanche a été imprimée dans un écrit public. On peut la regarder comme un travail collectif, car chacun de ses points fut discuté à fond dans le conseil du P. Provincial (1).

De même que la nouvelle de l'expulsion des Jésuites attristait la noblesse et une grande partie du clergé dans la Russie- Blanche, de même elle fut pour les loges maçonniques une «ause de véritable joie. Déjà, lors de l'expulsion de Pétersbourg, on avait chanté dans les festins maçonniques :

Les marauds sont chassés de la capitale ! La raison a recouvré ses droits !

La puissance de la droite d'Alexandre Lui (à la raison) donne ce privilège.

Le général est tombé avec ses soldats ;

Sa puissance ne les séduira plus,

(En leur disant) que la fraternité avec le Christ

Les a élevés au-dessus des autres hommes, etc.

L'hymne se termine par l'éloge des sociétés bibliques :

Les peuples du grand empire, Bien que difïérant dans les rites de leur foi, Se réuniront pour apporter à leur monarque Les dons de leur fidélité (2).

3. D'après l'oukase, les Jésuites devaient quitter d'abord Witepsk et Mohilew. Dans toutes les maisons, les commis-

(1) Voyez Document AV.

(2) Cette seconde pièce de vers a pour titre : Triomphe des francs-rnaçnns après l'expulsion dm Jésuites de Pétersbourg, 31 décembre i8i5. (N. T.)

sions d'expulsion se présentèrent le mercredi saint 24 mars. Celle de Mohilew était composée du chef de police Ilinzel^ du conseiller Bohdanowicz et d'un certain Majewski, prélat digne de son métropolitain Siestrzencewicz.

Ce Majewski avait été autrefois élève des Jésuites. Aucun commissaire, dans tout l'empire de Russie, ne fut aussi acharné que lui contre les Pères. Il avait cependant reçu du gouvernement, comme tous les autres, l'ordre exprès de traiter les bannis avec les plus grands égards. On réunit tous les religieux de la maison dans la chambre du R. P. Didier Richardot, recteur du collège, et on leur donna lecture du décret de bannissement ; ensuite la commission présenta la fomiLile suivante à signer :

« Je soussigné, membre de la Compagnie de Jésus, déclare « que mon désir est de rester pour toujours en Russie ; c'est « pourquoi, me conformant aux constitutions de la Compa- « gnie, je veux abandonner cet Ordre (sic) et entrer dans « un autre. De mon plein gré je renonce à toutes les obliga- « tiens que j'ai contractées dans la Compagnie de Jésus, « quand j'en aurai obtenu la permission de l'autorité ecclé- « siastique supérieure. »

On découvrit plus tard que dans les autres collèges on n'avait présenté à personne de semblable formule. C'était donc là une invention de Majewski (1). Le P. recteur répondit qu'une affaire aussi grave que la vocation, demandait plus de réflexion. On remit donc la conclusion de l'affaire à une heure après midi.

Le dîner fini, la communauté se réunit pour la seconde fois devant la commission. Le P. recteur parla le premier et fit la réponse suivante : » J'ai juré de servir Dieu fidèlement jus- « qu'à la mort dans la Compagnie de Jésus ; je veux et désire

(1) Disons une fois pour toutes que le P. Zaîfski ne donne pas tous les actes de folie et de mesquine cruauté auxquels s'abandonna cet énergumène à l'égard de ses anciens maîtres. (N. T.)

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« tenir mon serment; je ne prends donc point la plume; cette « formule n'est pas pour moi, je me range à la volonté et à « l'ordre de l'empereur et je sors de l'empire. »

Tous sans exception suivirent l'exemple du recteur ; il y avait en tout 24 religieux. Quelques jours plus tard cependant, se trouva un Judas, le F. coadjuteur Antoine Verezumski. Son apostasie affligea ses compagnons et lui attira le mépris même des enfants, qui lui criaient : « Vous n'étiez pas digne « de porter riiabit de saint Ignace, car vous êtes inconstant. »

Le collège fut cerné par la troupe. On prit les clefs de la bibliothèque, des cabinets scientifiques, de l'office et des dépôts. On mit l'église sous les scellés ; et ayant appelé un juif, on pesa et on évalua l'argent et l'or de l'église. On défendit aux Pères d'aller en ville. Sans tenir compte des soldats, de nombreux habitants de Mohilew et des environs, vinrent au collège; et les élèves, qui étaient à ce moment en vacances, accoururent malgré le dégel, de vingt à trente lieues, jusqu'à Mohilew. « Combien fut triste pour nous ce spec- « tacle! raconte le P. Galicz. Ces enfants entraient dans les « chambres de leurs maîtres avec leurs parents ; et ne pou- « vant à cause de la douleur prononcer une parole, ils nefai- « saient que fondre en larmes. » Le peuple s'assemblait devant les fenêtres, s'agenouillait dans la rue et demandait la bénédiction des captifs.

A la vue de l'église sous les scellés, la population éclata en plaintes et en sanglots : « Les soldats eux-mêmes qui « montaient la garde près de l'église, bien que schismati- « ques, ne pouvaient à ce spectacle retenir leurs larmes. »

Le cruel Majewski défendit même aux Pères de célébrer la sainte messe le jour de Pâques ; il ne put cependant empêcher le bénit d'avoir lieu (1). On l'avait envoyé abondant de

(l) Le Bénit est un repas traditionnel en Pologne, qui se fait le dimanche de Pâques et les deux jours suivants. Tous les membres d'une même famille se réunissent pour y participer ; les amis se visitent pour partager l'œuf de

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la ville et de la province ; et comme les années précédentes, il y eut beaucoup d'hôtes à venir au collège. Les plus grandes marques de bienveillance furent données par la maison du maréchal-gouverneur Holynski, par les maisons des Makowiecki et des SianozQcki. Othon Sianoz(^cki avait été le dernier préfet de la congrégation de la très sainte Vierge et il demanda pour lui comme une grande faveur d'emporter de la chapelle de congrégation le tableau de l'Immaculée-Con- «eption de Notre-Dame, pour le placer dans une chapelle qu'il bâtirait sous ce titre dans ses propriétés.

Chaque jour, des élèves, oubliant le bénit, arrivaient des vacances pour dire adieu à leurs maîtres bien aimés ; d'autres, qui résidaient dans la ville ou dans les environs, passaient leurs journées au collège, et ce n'était qu'avec peine que très Lard le soir on parvenait à les renvoyer chez leurs parents ou dans leur pension.

Ceux qui témoignèrent la plus grande douleur et s'abandonnèrent à une sorte de désespoir, ce furent les musiciens du collège (i) : c'étaient des jeunes gens pauvres entretenus -aux frais du collège, et qui, après avoir appris divers instruments, cherchaient ensuite à gagner leur vie, soit dans la musique militaire, soit comme organistes dans les paroisses. Leur seule obligalion était qu'après avoir fini leur cours de musique, ils devaient pendant trois ans former d'autres jeunes gens, comme on les avait formés eux-mêmes. Majewski dispersa ces pauvres enfants, qui errèrent par la ville, exposés au froid et en proie à la faim. Prévoyant le prochain départ de leurs bienfaiteurs, ils se réunirent pour leur faire

Pâques et se souhaiter tous les biens que le cœur peut désirer. Dans les grandes maisons, les maîtres servent à table tous leurs employés. Les pièces principales du bénit ont un caractère symbolique et le nom de ce repas polonais vient de ce que le prêtre l'a bénit le samedi saint.

Il y aurait beaucoup à dire sur le bénit ; on peut consulter avec intérêt l'ouvrage intitulé La Pologne, par M. l'abbé Péreyve. (N. T.)

(1) Voyez tom. I, p. 8.

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leurs adieux: « Où habitez-vous maintenant ? » leur demandèrent les Pères. — « Nous errons par toute la ville », répondirent-ils, « demandant chaque jour un nouvel abri à la cha- < rite. ï On leur donna pour la dernière fois une abondante aumône.

Je note ces détails, qui se répétèrent dans chaque collège, prouvant à quel degré on estimait et on aimait la Compagnie, et combien l'éducation des Jésuites était loin d'être démoralisatrice, puisqu'ils savaient implanter dans les cœurs de la jeunesse la reconnaissance et le dévouement.

Le premier jour d'avril on distribua aux prisonniers des habits d'hiver et des valises. Les habitants delà ville offrirent leurs voitures, pour épargner aux Pères la fatigue dans les chariots de la poste. Le lendemain 2 avril se donna le dîner d'adieu. Le maréchal-gouverneur s'y trouva avec quelques adjudants du quartier général, autrefois élèves du collège de Pétersbourg. Ils avertirent les Pères que la commission avait déjà fait venir les voitures.

« Tous refusèrent de toucher à la nourriture, et se levant « de table, sans pouvoir presque dire un mot à cause de la « douleur, ils se firent mutuellement leurs adieux. Après ce c repas si court, ou plutôt après ces courts moments donnés « aux larmes et à la tristesse, on nous appela devant la « commission. » Majewski remit aux partants quelques ducats ; aux uns trente, à d'autres vingt ou dix, à d'autres rien, d'après ce que chacun avait écrit dans l'inventaire de ce qu'il possédait. Et pourtant le tsar avait ordonné de remettre trente ducats à chacun sans distinction. Jusqu'aux frontières de la Russie, le soin de fournir à tous les besoins des Pères était confié à un officier et à deux gendarmes qui devaient les escorter et qui leur rendirent de bons services sur la route.

4. Le premier détachement, formé de douze Pères et Frères, partit ce jour-là même (2 avril), assez avant dans la soirée^.

par une pluie battante mêlée de neige : ils occupaient quatre voitures attelées chacune de six chevaux (1).

Malgré la pluie, le peuple était là debout et tout en larmes, demandant la bénédiction des Pères. Lorsque la dernière voiture se mit en mouvement, la foule, cédant à son émotion, courut après à travers la ville ; et de cette masse de peuple s'élevèrent de tels sanglots et de tels gémissements, que la police fut obligée de les modérer et de les apaiser, mais le peuple n'écoutait point les agents, et pleurant toujours il conduisit les Pères jusqu'aux faubourgs (2).

Le voyage se fit par Daszkôwka, Bychôw, Rochaczew, Minsk, Mozyr, Owrocz, Ostrôg et Dubno, jusqu'à la barrière de Radziwiliôw. Tant qu'ils voyagèrent dans la Russie-Blanche, les exilés étaient attendus à chaque station par de nombreux amis : les Chom^towski, les Duchov^iecki, les Gruszecki, les Rossachacki, les Mickiewicz, les Wojdzban. Même le général de division Cwileniew alla au-devant des Pères avec son étatmajor. Les choses changèrent de face dans le gouvernement de Minsk, où la franc-maçonnerie comptait de nombreuses loges. La nouvelle de l'arrivée des Jésuites s'étant répandue dans cette province, les chefs de la Maçonnerie venaient dans les hôtelleries étaler leur joie devant les exilés, se per-

(1) Ce détail paraîtra sans cloute exagéré à plus d'un lecteur : six chevaux pour trois hommes ! Voici le texte même du P. Galicz : « Quatre forts che- « vaux de poste ne pouvaient tirer une de nos charrettes. Nous fûmes « contraints de descendre, autant pour notre sûreté que pour alléger les « voitures, et de patauger dans ce bourbier. On attela à une seule charrette « tous les chevaux de nos quatre véhicules, puis on alla tirer de la même « façon les trois autres. Jusqu'à ce que l'on trouvât une meilleure route, il « fallut vingt-quatre chevaux pour nos quatre voitures. »(N. T.)

(2) A Uszw.'iid, les Pères, enmontant dans leurs voitures, aperçurent le peuple étendu sur la route comme s'il eût voulu par ce dernier acte protester contre l'expulsion et la rendre impossible. En vain l'officier chargé d'accompagner les exilés, somma la foule de se lever ; personne ne bougea. Il ne put s'ouvrir un passage qu'en frappant à coups d'épée. (Relation du P. Janszewski). (N. T.)

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mettre même des observations ironiques et des railleries. Frappante aussi était la différence entre le peuple des campagnes de cette province et celui de la Russie-Blanche. « Ici les « paysans étaient d'une rusticité grossière et ignoraient les « premiers principes de la religion. Nos cochers blessaient « nos oreilles par leurs paroles et leurs chants obscènes. « Nous les reprenions vivement; mais comme les avis ne ser- « valent à rien, nous remplacions le pourboire par des réprime mandes et de sévères leçons. Il nous arriva parfois de nous « entretenir avec quelques pauvres paysans de Minsk. Ils « déploraient avec larmes leur misère, l'attribuant aux fré- « quenls changements de leurs maîtres, hommes en général « sans religion. » Les seigneurs perdaient leur argent comme des prodigues dans les loges, et le peuple des campagnes était la victime de cruels intendants ou de juifs rusés (1).

Pendant leur voyage, les Pères trouvèrent cependant plusieurs occasions de se consoler de leurs épreuves. Très souvent ils rencontraient des amis, qui se rendaient en toute hâte à Polotsk pour dire adieu aux Pères et pleurer avec eux ; ils arrivaient à certains endroits avec leurs Frères des autres <;ollèges. On se saluait, on se racontait à loisir ses douleurs et ses joies. Partout, même dans les gouvernements les plus infestés par les loges, les religieux et le clergé leur témoignèrent beaucoup d'affection et de bienveillance (2).

(1) L'épigramme suivante flagelle une pareille administration :

Le paysan dans la misère porte aux Juifs le reste de ses maigres provisions. Il donne à son maître le peu qu'il a gagné par ses larmes et ses sueurs ; Le seigneur, dans le secret des loges, entouré de ses frères libres, Au milieu des festins, parmi les danses, joue son rôle avec orgueil. Pendant que, fier de ses projets, il se réjouit des applaudissements, Le gouvernement morcèle ses propriétés pour payer ses dettes ; Le chagrin et la misère, compagnons de la débauche. Chassent le paysan de sa chaumière et le seigneur de son palais.

(2) Tous ces détails sont tirés des Mémoires du P. Jean Galicz, l'un de ces douze qui, les premiers, partirent de Mohilewpour l'exil. Il écrivit ces Mémoi-

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5. Dans les autres collèges de la Russie-Blanche, les commissions ne se montrèrent point tracassières comme celle de Mohilew. « Nos Frères, écrit un contemporain, faisaient des « promenades quand il leur plaisait, visitaient leurs parents € et leurs amis, consolaient les prisonniers et les pauvres, « et leur offraient les secours de leur ministère et de leurs « aumônes. Le peuple se réunissait plus nombreux qu'à l'or- « dinaire dans les églises et se pressait au confessional et à « la sainte Table afin de recevoir une dernière fois les Sacre- « ments des mains de ceux qui jusque-là avaient dirigé leurs « consciences par leurs soins paternels et avec un zèle admirable. » Partout comme à Mohilew, les Pères furent accompagnés à leur départ des regrets et des sympathies des habitants, des larmes et des sanglots du peuple.

APolotsk, un dominicain monta en chaire le jour de Pâques et prêcha sur le texte : « Voici le jour que le Seigneur à fait; « réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse, alléluia ! » L'auditoire éclate en sanglots ; le prédicateur, sans paraître le remarquer, insiste et répèle par trois fois: « Réjouissons- < nous et tressaillons d allégresse, exultenms et laeiemur', ^ les sanglots deviennent si forts, qu'à peine peut-on entendre la voix de l'orateur. Des faits semblables se produisirent dans chacune de nos églises paroissiales, car on n'avait point mis ces églises sous les scellés.

Mais la soif de l'or empêcha de témoigner plus longtemps des égards aux Pères. On ne remit point aux exilés dans tous

res en 1821 au collège de Monlmorillou. C'est le même P. Galicz, plus connu sous le nom francisé de P. Galicet, qui fut pendant quatorze ans recteur du collège de Fribourg en Suisse, collège célèbre dans toute l'Europe. Cinq cents jeunes gens de presque toutes les parties du monde y recevaient leur éducation, beaucoup de seigneurs et de nobles polonais y envoyèrent leurs enfants.

Le P. Séjourné a donné une courte notice sur le P. Galicz, à la fin de la vie du P. Jeantier.

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les collèges la somme de trente ducats înarquée par le gouvernement ; on ne les fournit point suffisamment d'habits et de provisions pour la route ; en revanche, on se mit à piller avidement et à dilapider leurs biens même sous leurs yeux. Les bibliothèques et les cabinets scientifiques devaient être employés au profit des écoles ; on en sauva à peine la dixième partie, principalement à Polotsk. Notre église dans cette ville fut remise aux PP. Dominicains et dans la suite aux schismatiques. Ces "derniers y honorent comme martyr le B. André Bobola, mis à mort, on le sait, par les cosaques schismatiques. Son corps, exempt de corruption depuis deux siècles, est exposé dans celte église à la vénération des fidèles : les schismatiques se sont contentés de lui ajuster une barbe, un bonnet et une tunique de pope. On ferma l'académie ; il ne resta que les classes inférieures ; depuis on a installé dans les bâtiments du collège une école de cadets. La bibliothèque et les tableaux furent donc transportés, partie à Pétersbourg, partie à Kiew. On mit à profit la circonstance et chacun emporta ce qu'il put. Le colonel Aderkass, qui dirigeait l'expédition, retint pour lui les volumes les plus richement reliés ; par suite, plusieurs ouvrages arrivèrent incomplets dans les maisons auxquelles était destinée la bibliothèque. Ici comme partout la fortune des Jésuites, amassée par la fatigue, le travail honnête et le sacrifice, périssait sans profit pour personne.

6. A Riga seulement, grâce à la noblesse des sentiments du gouverneur du Hamel et du général-gouverneur Pauluzzi, les Jésuites éprouvèrent un sort moins cruel : =i « Sa Majesté, « prévenue et irritée, écrit un témoin oculaire, signa aveuglé- « ment, pour complaire aux illuminés, aux francs-maçons, «n l'abofition de la Compagnie dans ses États, avec ordre d'ex- « porter tous ses membres hors des frontières. .. . Ce mani- « feste foudroyant, publié dans toutes les langues, atterra la

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• communauté des catholiques de Riga ; le public bien penf sant, la noblesse, les deux pasteurs et le général-gouver- € neur en versèrent des larmes. Dans la gazette de Ham- € bourg, on rend justice à la conduite sage et prudente des « Pères Jésuites de Riga. Les Russes eux-mêmes en furent t indignés, mais que faire?.... le coup était porté. Son Excel- « lence Mgr. le gouverneur fit venir le P. Coince, lui commu- « niqua les ordres de Sa Majesté, que le Père reçut avec rési- « gnation. Elle l'assura qu'on mettrait à l'exécution du décret « tous les égards que méritaient les Pères de la Compagnie « à Riga, qu'on en retrancherait tout l'odieux et qu'il avait € donné des ordres en conséquence, comme aussi de fournir

• aux Pères tout ce dont ils pourraient avoir besoin. En effet » Son Excellence se montra très bienveillante envers sept « de nos Pères, passant par Riga pour se rendre à Polangen. € Il les délivra de leur odieuse escorte, les invita à dîner chez « lui, leur fit faire des habillements et donna à chacun, outre « huit ducats par tête pour aller jusqu'aux frontières, le sur- « plus de ce qui manquait aux trente ducats qu'on leur avait « si injustement retenus à Polotsk. » =

Sur ces entrefaites arriva de Dunabourg le doyen Skrybniewski, accompagné des soi-disant Jésuites Boniface Lesniewski et Eybell (1), afin de prendre en main l'administration de l'éghse et des établissements de Riga. Le supérieur, le P. Coince, leur répondit qu'il ne les connaissait pas. Ils lui dirent : « Nous sommes munis d'ordres de l'empereur et du « métropolitain. — Je ne reconnais pas l'empereur, répon- « dit le P. Coince, puisqu'il m'a renvoyé ; je ne reconnais « ]tas davantage le métropolitain, puisque maintenant je « ne dépens plus de lui ; Poukase se borne à nous chasser « de Riga, l'église n'appartient pas à la commune, mais

(I) Boniface Lesniewski éiait un jésuite ; dans le catalogue de 1819-1820, je le trouve missionnaire à Dagda, mais aucun Eybell n'a été jamais dans la Compagnie ; malgré cela on le luisait passer à Riga pour un ex-jésuite.

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< aux catholiques ; de même les écoles et l'hôpital sont « la propriété de la ville. » Le chanoine irrité se rendit chez le gouverneur civil du Hamel. Pendant ce temps, le P. Coince assembla les syndics et le conseil d'administration de l'école et de l'hôpital, leur rendit ses comptes, tout le temporel de l'éghse, et en tira une quittance signée de tous. Le gouverneur-général Pauluzzi, dans une lettre particulière du 13 juillet 1820, remercia le P. Coince pour sa noble conduite à Riga ; et le chanoine-doyen dut se contenter de recevoir les registres de l'église et de viser la quittance prouvant qu'il les avait reçus en bon état.

A la fin de juin seulement, on se prépara au départ. Un diner d'adieu se fit chez le gouverneur-général, toute l'aristocratie de Riga y fut invitée. On y remarquait le gouverneur civil du Hamel, son épouse, la lieutenante-générale d'Elmpt, le colonel Wakulski, les dames de Budberg, le comte de Brow^n, etc. = « Nous étions six à partir : le R. P. Jo- « seph Coince, le P. Krukowski, le P. Ledergew, le scolas- « tique Krupski, qui fut depuis pendant de longues années « maître des novices dans la province d'Autriche, le Fr. coadt juteur Siwocha et le candidat Zaleski. On ne peut se « figurer la foule extraordinaire de catholiques qui as- « saillit la résidence pendant ces trois jours de Iribula- € tion. Les pauvres se prosternaient, se collaient à la porte « du P. Supérieur, jetant les hauts cris. Pendant tout ce « temps, à peine fut-il possible de pénétrer dans la maison. « Des conseillers, un bourgmestre et d'autres personnes « marquantes ne purent y parvenir. A peine Son Excellence « la marquise de Pauluzzi put-elle réussir à se faire ouvrir « un passage.. .

« Nos paroissiens fidèles et reconnaissants allèrent jusqu'à « border le rivage de la Duna ; ils y passèrent la nuit sur des « bateaux, craignant qu'on ne les trompât sur notre départ et « voulant dire un dernier adieu aux exilés. » =

Mais les Pères, pour éviter l'amertume d'une telle sépara lion, s'embarquèrent dans la nuit du 2 juillet au Boldras, où ils devaient attendre le vent favorable pour se rendre dans la Baltique sur le vaisseau Amalia. Les bons habitants de Riga l'ayant appris, firent voile jusqu'au Boldras pour revoir encore une fois les Pères. Comme autrefois les habitants de de Milet quittèrent S. Paul, ainsi ce bon peuple se sépara le cœur brisé et tout en larmes de ceux qu'il ne devait plus revoir (1).

7. Si le gouvernement de Russie voulait se délivrer des Jésuites comme corps religieux, il désirait les conserver dans le pays comme des hommes nécessaires aux écoles et aux missions. De là cet article additionnel dans l'oukase, invitant chaque Jésuite en particulier à profiter de la faveur du tsar et à rester dans le pays ; de là les instances des gouverneurs et fonctionnaires pour que les Pères remplissent comme autrefois, mais en qualité de prêtres séculiers, les devoirs de leur vocation. S'il en était ainsi dans la Russie-Blanche, où cependant le voisinage delà Lithuanie et delà Pologne permettait plus facilement de trouver des professeurs et des prêtres, ce fut bien autre chose dans les missions, surtout à Odessa et dans le Caucase. Le gouvernement ne pouvait nier les avantages qu'apportaient ces missions à la civilisation, il ne pouvait refuser de reconnaître dans les missionnaires une haute vertu, un parfait dévouement. Ce n'étaient point là des bénéfices riches et attrayants, personne ne reclierchait les postes occupés par les Pères, et les honoraires de 300 roubles par an ne compensaient pas la centième partie du travail vraiment apostolique que réclamaient ces missions. Encore ne parlons-nous pas de la difficulté qu'éprouvaient les Pères à apprendre des langues dépourvues de grammaire. Les mis-

(1) P. Carayon. Missions des Jésuites en Russie, Notes historiques sur rétablissement des Jésuites à Riga, par le P, Ledergetv, p. 23i-23i.

LES JÉSUITES EXPULSÉS DE RUSSIE

sionnaires Jésuites étaient populaires ; le gouvernement du tsar n'avait point envie d'irriter ces populations, sur lesquelles il n'avait pas encore affermi et rendu stable son autorité; il fit donc toutes les concessions possibles pour retenir les Pères. Il leur permit de continuer à vivre sous la règle de S. Ignace, de rester sous l'obéissance de leurs supérieurs; il leur demanda seulement, tout en gardant le caractère religieux, de changer leur habit et leur nom. Aucun des trentetrois Pères et Frères ne céda à la tentation ; tous répondirent unanimement : « Nous voulons rester Jésuites et en garder « le nom.» Malgré la fermeté de cette réponse et de cette attitude, on garda jusqu'en 18!26, dans les missions du Caucase, les PP. Henry et Vojszwillo ; car alors seulement on trouva pour les remplacer un prêtre arménien.

Nous ne pouvons donner plus de détails sur les adieux des Pères à leurs chers colons du Volga et d'Astrakhan, dont la moralisation leur avait coûté tant de peines, tant de larmes et tant de sueurs. Il nous suffit de rappeler ici, sur les missionnaires d'Astrakhan les paroles de Koustodiew, impartial dans le sujet qui nous occupe : « Encore aujourd'hui (1865), « il se trouve des gens à Astrakhan, qui se rappellent leur dé- « part. Non seulement les catholiques, mais beaucoup de « Russes schismatiques les reconduisirent en pleurant à une « grande distance hors de la ville » (1).

(1) Semaine de Pétershounj, causeries ecclésiastiques, 17 avril et 6 mai 1865. (t. p.)

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