Les Jésuites à Lancut
1 . Ainsi donc les 388 Jésuites qui en 1820 formaient la pro- \ince de la Russie-Blanche, prirent la route de Texil ; 345 se dirigèrent sur l'Italie et autres pays occidentaux par la frontière de l'Autriche. Le premier détachement, qui arriva le 19 avril (1^'' mai) à la barrière de Radziwillôw, était le même (12 Pères et Frères) qui le 2 avril avait quitté Mohilew. A 5 heures du soir, « escortés de cosaques portant leurs enseignes, ■» ils arrivèrent à la douane autrichienne éloignée d'un kilomètre de la frontière russe, on leur signa leurs passe-ports, les Juifs les voiturèrent jusqu'à Brody, où se devait accomplir le reste des formalités d'usage.
Les exilés virent avec joie qu'ils commençaient leur vie errante à l'étranger avec le mois de Marie, et chantèrent à cette divine Mère un cantique pour implorer sa toute-puissante protection (1).
(1) Voy. Doc. AX.
Mais le gouvernement autrichien ne savait rien officiellement du présent que faisait des Jésuites à l'Europe le tsar de Russie, a Comme le commissaire autricliien avait besoin de « viser nos passe-ports, raconte le P. Galicz, le P. Chludziiiski « se présenta devant lui en compagnie de deux autres Pères « au nom de tous . Cette déférence charma le commissaire, « qui reçut nos Pères avec une grande politesse ; mais après et une conversation de quelques heures, il leur déclara, non « sans un grand regret de sa part, que le passage extraor- <£ dinaire des Pères Jésuites à travers l'Autriche, surtout « dans les circonstances critiques du moment (i), le jetait « dans de grands embarras. Pardonnez-moi donc, leur dit-il, « niais avant d'avoir reçu des instructions du gouverneur de « Léopol je ne puis ni vous laisser continuer votre route, « ni laisser entrer en Autriche ceux de vos confrères qui «t arriveront à Radziwillôw. Heureux ceux qui sont déjà à a Brody, mais ceux qui viendront ensuite devront s'arrêter à « la frontière russe. »
Le 3 mai arrivèrent les Pères de Witepsk, conduits par le P. Landes. De Brody, le P. Chludziiiski leur écrivit de ne point passer la barrière ; « mais le commissaire russe de Radziwii- « iôw, raconte un des Pères de Witepsk, nous pressait d'en- « trer en Autriche ce jour-là même. A la douane russe, con- « tre notre attente et contre leurs habitudes, les employés « se hâtent de nous signer nos passe -ports, visitent superfi- I ciellement nos malles, et poussant un cri de joie nous « ouvrent la barrière. Nous finîmes par avoir des soupçons « en voyant les Moscovites agir avec tant de précipitation, « surtout quand nous les entendîmes exciter les postillons « de Radziwillôw, ivres et probablement dans le complot, à « franchir vite la frontière. Nos cochers couraient donc comme « des furieux et notre dernière voiture sortait de Russie
(1) C'était lo moment où éclatait la révolution d'Espagne ; tout était en fermentation dans rOuest et en Allemagne.
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« quand le caporal de la garde autrichienne se réveilla enfin « (car le malheureux s'était endormi !). Se rappelant alors les a ordres de son commissaire, il arrêta nos voitures et les fit « retourner vers la Russie, mais les Moscovites grossiers 1 refusèrent d'ouvrir et se moquaient de nous et du pauvre « diable. Nous restâmes ainsi près d'une heure en plein « champ près de nos voitures. Le rire narquois des Moscovi- « tes, la colère de l'Autrichien, notre position singulière dans a cette bagarre, nous faisaient rire et pleurer tout ensemble. « Le commissaire de Brody arriva enfin, blâma les Russes, « gronda son subordonné ; et ne pouvant ni nous permettre « d'entrer en Autriche ni nous faire rentrer en Russie, il nous <t assigna pour logement provisoire un méchant petit corps « de garde.
« Notre situation ne pouvait faire envie à personne ; à ciel « découvert, sur un terrain neutre de quelques centaines de « mètres, nous devions attendre dans l'incertitude la réponse « des hautes autorités de l'Autriche. »
Mais là encore le caractère fortement trempé du Jésuite sut prendre gaiement son parti : « Sur celte langue de terre, « nous fondâmes le collège de Witepsk; l'imagination vive t et plaisante suffit à tout ; les rivières et les ruisseaux du « pays natal Simoentis ad instar n'y manquaient pas. Chacun « avait son office : l'un était cuisinier, l'autre procureur, le « troisième ministre. Aussi le P. Landes (à qui le commis- « saire avait permis de venir à Brody pour traiter des affai- « res), nous envoyant des lettres, nous les adressait-il in c campo pênes Radzivilloiuam (1). >
Enfin le 5 mai arriva do Léopol l'ordre du gouverneur von Ilauer de laisser passer la frontière à tous les exilés.
2. Ce n'est pas ici le lieu de décrire l'état moral et rehgieux de la Galicie, pays dans lequel une grande partie des Pères (1) Mémoires du P. Galicz, ^j. 03.
de la Russie-Blanche devaient trouver un abri et du travail pendant un demi-siècle. Parmi le grand nombre des fonctionnaires et les quelques évêques de Galicie, il se trouva deux personnages surtout qui devaient influer d'une manière décisive sur le sort des Pères, le baron von Hauer, gouverneur de Galicie, et Mgr Ankwicz, archevêque latin de Léopol.
Le baron von Hauer, un des fonctionnaires les mieux disposés pour les Polonais, accorda aux bannis tous les bienfaits que lui permettait sa charge, dans l'organisation de la monarchie autrichienne à cette époque. A la demande du commissaire de Brody, s'il fallait laisser traverser l'Autriche aux Jésuites, non seulement il donna sur-le-champ une réponse favorable, mais il alla jusqu'à dire, en présence de plusieurs hauts fonctionnaires, qu'il fallait les recevoir avec tous les égards dus à des confesseurs de la foi. C'est lui qui le premier eut la pensée de remettre en leurs mains l'éducation de la jeunesse en Galicie ; et aussitôt, comme autrefois Tchernichef à Pétersbourg, il défendit les intérêts de la Compagnie à Vienne près de Sa Majesté François 1".
L'archevêque de Léopol, le comte Ankwicz, malgré les défauts qui sont à mettre sur le compte de l'éducation ecclésiastique du temps, était un prclre de mœurs irréprochables et qui se montrait zélé pour le bien spirituel de son troupeau; il ne connaissait point cependant les .Jésuites, ni leur règle, ni leur vocation. Manquant beaucoup de prêtres dans son archidiocèse, il reçut avec joie la nouvelle de l'arrivée des bannis de la Russie-Blanche, et déjà avant le temps leur assignait dans sa pensée 46 cures vacantes et pour le plus grand nombre mal rétribuées. Les dispositions de Mgr Ankwicz étaient celles de Mgr Ziegler, évêque de Tyniec (de Tarnôw depuis 4826), et de Mgr Golaszewski, évoque de Przemysl ; manquant extraordinairement de clergé diocésain, ils étaient prêts à recevoir à bras ouverts les Jésuites exilés,
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3. Cependant à la douane de Radziwillôw arrivaient toujours de nouvelles divisions des Jésuites de la Russie-Blanche. Le 9 mai parurent les Pères de Pololsk, ayant à leur tête le R. P. iSwiQtochowski, provincial. Le P. Landes, leur cédant la place à Brody, se mit en route avec ses compagnons pour Léopol, où ils furent reçus avec la plus grande charité par les PP. Dominicains, peu nombreux dans leur vaste monastère. Bientôt cependant il n'y eut plus assez de place, car chaque jour amenait un nouveau détachement de celte garde du corps du Souverain Pontife. Le 24 mai, il y avait à Léopol plus de cent Jésuites. On les logea chez les Carmes, les Bernardins, les Franciscains, et aussi dans les maisons des chanoines Jachnowslii, Iloffman et Bem. L'histoire de la Compagnie mentionne, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, l'accueil bienveillant que trouvèrent les exilés chez le clergé de Léopol ; en particulier elle donne de grands éloges au prélat Poniatowski, à Tarchevêque nommé Mgr Stefanowicz et à M. l'abbé Strzeszkowski, qui céda aux Jésuites sa propre maison.
« 11 est difficile et presque impossible de décrire la bienveil- « lance et la charité dont fit preuve à notre égard le clergé « de cette ville, dit le P. Galicz. Du 11 au 30 mai, nous eûmes « sous ce rapport presque à chaque instant des gages incon- « teslables et dont jamais nous ne perdrons le souvenir. Les « prélats, les chanoines et les congrégations religieuses « pourvoyaient à tous nos besoins. Les prélats, rivalisant « les uns avec les autres, nous invitaient à leur table ; et ce « n'était pas sans une certaine jalousie qu'ils apprenaient « qu'ailleurs il y avait un plus grand nombre des Nôtres que a chez eux. C'était à qui nous traiterait le mieux, à qui nous « aurait plus nombreux chez lui. Les religieux, ne pouvant c à cause de leur pauvreté venir autrement à notre secours,
« cédèrent leurs chambres à nos Pères et s'offrirent à nous « rendre tous les services possibles » (1).
4. A partir du 24 mai commença la seconde partie du voyage vers l'Occident. Les Pères se rendaient par Vienne en Italie et en France, où déjà existaient des maisons et des provinces de la Compagnie ; on n'avait point en effet grand espoir que l'empereur d'Autriclie voulût garder une partie des exilés dans ses états, bien que, suivant le conseil du gouverneur, on eût présenté une supplique au pied du trône.
L'émigration de Léopol commença par le départ des PP. Korycki, Pietroboni, Raymond Brzozowski et Billy, qui se rendaient à Rome pour l'élection du général. Chaque jour un détachement se mettait en route. Les novices se rendirent directement en Italie, sous la conduite des PP. Podobieiiski et Lubsiewicz ; les autres Pères prirent la route de Vienne.
Le P. Landes avait reçu du P. Provincial pleins pouvoirs pour traiter avec le gouvernement au sujet de l'établissement de la Compagnie en Galicie. D'abord ces négociations ne promirent pas beaucoup ; l'empereur, irrité de la conduite maladroite des Paccanaristes, qu'il avait regardés à tort comme une branche de la Compagnie de Jésus, déclara, peu avant son voyage de Pragne, au comte Saurau, chancelier aulique, qu'il permettait bien aux Jésuites de traverser ses états, mais que n'étant pas reconnus, en Autriche comme ordre religieux, ils ne pouvaient y faire un long séjour ; qu'il ne leur permettait d'y exercer aucune fonction de leur ministère, à moins qu'ils ne consentissent à se séculariser. Le comte Saurau communiqua ces volontés de l'empereur au gouverneur de Léopol, qui, sans rien changer pour cela à son dessein, prépara, de concert avec Mgr Ankwicz, une seconde supphque à l'empereur, lui demandant qu'il fût permis aux
(i) Ibid., p. 99-102. — Annal, coUeg. Tarnopolitani sub anno 1820. Ms. in- fol,
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Jésuites de s'établir en Autriche aux mêmes conditions que les autres religieux.
Ces deux dignitaires ignoraient que les Jésuites ne voulaient ni ne pouvaient accepter ces conditions. Le gouverneur cependant, voulant appuyer l'affaire plus efficacement, fit luimême le voyage de Vienne. Il trouva les esprits déjà mieux disposés, grâce à l'activité et aux bons procédés du P. Landes. Ce Jésuite, muni des lettres de recommandation qu'il avait apportées de Léopol, était allé faire visite et présenter ses hommages aux principaux personnages, en particulier au comte Saurau, autrefois élève de la Compagnie au Theresianum, à Mgr Hohenwarth, ex-jésuite, archevêque de Vienne, au comte Leardi, nonce du Pape, au baron Penkler, conseiller de la cour, que nous connaissons déjà, à Metternich, chancelier de l'empire.
Aussitôt donc que l'empereur fut de retour, on lui remit cette seconde supplique ; et le gouverneur de Léopol, à l'audience qu'il reçut de Sa Majesté, renouvela sa demande, représentant les avantages nombreux que la Compagnie devait apporter à la religion et aux sciences dans la Gahcie, qui souffrait du manque de prêtres et de l'insuffisance des écoles. Sa Majesté chargea le comte Saurau d'arranger cette affaire. Après quelques semaines de négocialions, on convint que l'empereur assignerait sur la caisse |de l'éducation une pension annuelle de 300 florins par tête pour îjO Jésuites, et qu'en retour le P. Provincial s'engagerait à ouvrir à Tarnopol un collège composé de six classes avec un cours de philosophie et de mathématiques de deux ans, à ouvrir et à entretenir un pensionnat de nobles à Léopol ou dans une autre ville, et à aider les évêques dans les paroisses, ministère pour lequel on avait obtenu pour sept ans une dispense du souverain pontife. On se tira d'abord, par un compromis tacite, de la question si épineuse des prétendues lois joséphistes, qui interdisaient aux religieux de correspondre avec leurs géné'
raux à Rome et les mettaient sous l'autorité absolue des évêques. L'empereur ne refusa point catégoriquement l'affranchissement de cette loi, et les Jésuites ne renoncèrent pas à l'espérance de parvenir à conserver leur institut dans son intégrité (1).
5. Les Jésuites rencontrèrent des difficultés incomparablement plus grandes chez l'archevêque Mgr Ankwicz. Comme il avait résolu de se servir d'eux pour les paroisses, il était mécontent qu'ils ouvrissent des classes à ïarnopol. Il ennuyait les professeurs par des examens scolaires, et en outre il demandait à chacun des Pères un examen non seulement de théologie morale et dogmatique, mais aussi d'histoire ecclésiastique, d'exégèse, etc. Lui-même était présent, souvent il interrogeait . La théologie d'alors en Autriche ne concordait pas toujours avec la théologie calhohque ; de là pendant les examens une vive polémique ; l'archevêque s'impatientait, s'emportait, criait, traitait de « scandaleuse 5 la doctrine des Jésuites, souvent en présence de ces religieux eux-mêmes. Toujours il était mécontent des examens, et pourtant toujours il donnait l'approbation nécessaire pour les confessions et voulait avoir le plus possible de Jésuites dans les paroisses.
Il ne permettait pas non plus aux Pères de prêcher; et à Tarnopol ils ne purent point monter en chaire avant le milieu de l'année 1821.
L'archevêque était évidemment prévenu contre la Compagnie. Outre la formation qu'il avait reçue à Vienne, son secrétaire, M. Piar, influait aussi sur sa disposition. Aussi lorsque quelques années plus tard, voyant les travaux des Jésuites et dans les paroisses et dans l'enseignement, il se convainquit de leur vertu et de leur dévouement, principalement de leur zèle pendant le jubilé à Léopol, il changea nota-
(1) Voyez Document A Y.
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blement de procédés ; il se montra affable dans les examens ; bien plus, il se fit instruire et demanda qu'on lui donnât par écrit ce en quoi la théologie autrichienne était défectueuse ; enfin il résolut de donner aux Pères une solennelle satisfaction. Peu avant son départ pour Tarchevêché de Prague (1833), il vint à Tarnopol et, ayant réuni les Pères surpris d'une telle convocation, il leur demanda publiquement pardon pour les amertumes qu'il leur avait causées, surtout dans le commencement ; et lorsque le P. Pierling, provincial, lui fit sa visite d'adieu à Léopol, l'archevêque lui dit : t Est-ce « que vous me pardonnez du fond du cœur, si je vous ai con- « tristé en quelque chose? Mais pourquoi diresi? Est-ce que « vous me pardonnez tout le mal que je vous ai fait? » De Prague même il entretenait encore avec les Pères de la Compagnie une correspondance fréquente et cordiale.
6. On soutenait, non sans fondement, que l'empereur avait dessein de confier aux Jésuites le collège de Tarnow ; mais le conseiller de la cour, Krieg, opposé aux Jésuites, donna une telle direction aux affaires, qu'on envoya les Pères dans une misérable bourgade juive, perdue à l'extrémité de la Galicie. Tarnopol, en iS^O, ne comptait pas plus de 8.000 habitants, la plupart juifs, logés dans des huttes couvertes de chaume (l). Les seuls bâtiments remarquables étaient l'ancien château de Tarnowski, possédé alors par la famille des Korytowski, la caserne bâtie par les russes, et le couvent des Dominicains fondé par la famille des Polocki. A cette époque il n'y restait que deux religieux ; le reste du couvent était occupé par les bureaux du fisc, par une école primaire et par
(1) Voici un fait certain arrivé vers 1830. Un vaurien mit le feu à la ville de Tarnopol; convaincu à l'audience et interrogé sur les raisons qui l'avaient poussé à ce crime : « Je trouvais la ville trop misérable, répondit-il ; je vou- « lais, en la brûlant, forcer à la rebâtir plus belle. » Comme cet ami du progrès et du beau avait d'autres peccadilles sur la conscience, entre autres le meurtre d'un enfant, il fut pendu (N. T.).
le curé. Le prieur des dominicains, le P. Zyciûski, remit' ce couvent avec l'église, le jardin et le terrain adjacent, en présence du staroslat Tliûrmann, au P/Zranicki, à raison de 600 florins de loyer par an. Immédiatement arrivèrent six Jésuites : l'école primaire fut transportée ailleurs dans la ville. Dans les salles évacuées, on ouvrit la première et la seconde classe do latin ; plus tard, M. Bykowski, curé, qui était bienveillant pour les Pères, sortit de la maison ; et enfin, au mois de juin 182^!, la caisse et les bureaux disparurent.
Au commencement de 1821 le collège de Tarnopol comptait 43 religieux. Ces Pères eurent beaucoup à souffrir ; ils étaient trop à l'étroit et leur pension était insuffisante. Payée à la fin de décembre 1820 pour 50 personnes, elle dut être répartie entre 152. Heureusement les Pères trouvèrent de généreux bienfaiteurs, en tète desquels il faut placer Mgr Stefanowicz, archevêque nommé de Léopol, et M. Korylowski. Ils reçurent aussi à la frontière les ducats donnés par le tsar et touchèrent en partie dgs sommes assez importantes prêtées autrefois par eux à des habitants de la Russie-Blanche; autrement ils auraient dû mourir de faim. En même temps, on commença le travail des confessions et l'on introduisit la dévotion des Quarante-IIeures. Le P. Poloiiski, célèbre par son éloquence, parcourut les paroisses voisines, prêcha à l'occasion des fêtes patronales. En un mot, une année ne s'était pasenccfre écoulée, et déjà les Pères s'étaient créé une Russie-Blanche dans le pays de Tarnopol.
Us entretenaient surtout de bons rapports avec le clergé grec ; les processions se faisaient en commun et les sermons étaient prêchés en polonais dans les cerkiews aux grandes solennités : celte bonne entente prouvait au peuple l'unité du dogme malgré la différence des rites.
En 1821, on posa la première pierre du pensionnat. Le renom de ce pensionnat fut tellement grand, que dès la pre-
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mière année il fut impossible de loger la jeunesse noble qui demandait son admission et qui venait, non seulement de la Oalicie, mais aussi de la Styrie, du Tyrol, de la Carinlhie et même de la Silésie prussienne. Cette même année, on ouvrit ies classes supérieures. Le nombre des écoliers monta de 87 à 2o7. L'année suivante, on ouvrit le cours de philosophie pour 70 élèves, et le collège compta 394 écoliers. Les professeurs eurent beaucoup à faire pour contenir cette jeunesse tapageuse, qui venait de divers collèges, et dont les mœurs n'étaient pas toujours irréprochables ; et ce qui augmentait ies difficultés, c'est que, faute d'un bâtiment spécial, les classes se faisaient dans des maisons privées, auxquelles on n'avait souvent accès que parles cuisines; de plus, le directeur proprement dit de ces écoles était le starostat Thûrmann, auquel on devait en référer pour toutes les affaires un peu importantes.
Enfin, au mois d'octobre 1823, l'empereur François s'arrêta à Tarnopol en se rendant à Czerniowce, où il devait avoir une entrevue avec le tsar de Russie. Il fut ravi de la réception que lui firent les Pères et du progrès des écoliers ; il ordonna d'élever un nouveau bâtiment pour le collège ; aussitôt on se mit à l'œuvre. Mais la construction fut si mal conduite que, lorsqu'on posa les poutres qui devaient porter le toit, un des murs s'écroula, remplissant de terreur toute la ville ; on bâtit si lentement que le collège ne fut prêt qu'en 1826. Le nombre des élèves s'accrut alors à un degré inconnu jusque-là en Galicie. Ils étaient 309 dans les classes du gymnase ; il y avait plus de 130 philosophes et l'on dut partager en deux sections la première et la seconde classe de latin (1).
7. D'après le rescrit de Vienne en date du 4 juillet 1821, les cinquante Jésuites qui devaient recevoir sur le trésor de Péducalion chacun une pension annuelle de 300 florins, n'étaient
(1) Annales collerj. Taniop. — (Ms. in-folio. — Arch. Jes. Pol.) — Russik-Blanche, t. II. 18
274 Li;s JÉSUITES de la RUSSIE-BLANCHE, LIV. VI.
destinés qu'au collège de Tarnopol et au pensionnat qui devait se fonder à Léopol ; et parmi eux, ceux-là seulement devaient s'occuper des paroisses, qui n'étaient point nécessaires au provincial pour les classes. Cependant, non seulement l'archevêque de Léopol, mais les deux autres évèques de Galicie demandaient instamment au provincial le plus grand nombre possible de Jésuites pour les paroisses ; et comme l'institut interdit ce ministère aux membres de la Compagnie, on s'adressa au souverain pontife Pie VU par l'entremise du R. P. Fortis, général, pour obtenir la dispense de cette constitution. Le pape l'accorda pour sept ans, mais en même temps il fit remarquer que cette brèche aux constitutions ferait une grande blessure à l'institut (1). Les Pères en étaient profondément convaincus ; aussi le P. provincial n"usa-t-il de la dispense pontificale que selon l'esprit de l'institut, qui ne permet point à un Jésuite de rester sans compagnon ; il fit en sorte que les Pères ne fussent point dispersés seul à seul comme vicaires, mais qu'on leur confiât l'adminislralion des paroisses, à la vérité les plus mal dotées et qui demandaient le plus de travail, mais où ils pussent pourtant résider deux ou trois ensemble. Les Jésuites prirent donc la direction de vingt-trois paroisses dans l'archidiocèse de Léopol.
On s'imaginerait difficilement combien les Pères eurent à souffrir dans ce ministère. « Les églises étaient désertes et < délabrées; point de mobilier, point de linge; le presbytère
(1) Pourquoi? La réponse est facile : la dispersion des religieux dans les paroisses rend à peu près impossible la discipline religieuse ; de plus, cette dispersion est nuisible aux religieux eux-mêmes, car elle les arrache au recueillement propre à leur vocation, elle les déshabitue de la règle et de la promptitude à obéir aux supérieurs, elle les expose à raille distractions inutiles et même à de vrais dangers pour leur vertu.
L'une des causes de la chute des ordres religieux en Autriche a été sans contredit et est encore cette dispersion des ordres religieux dans les paroisses, et dans les chapellenies.
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« mal fourni, souvent sans fenêtres, exposé au froid, au « vent et à la pluie. De plus, l'insuffisance la plus grande de « nourriture, de meubles et ustensiles indispensables ; pas « même de bourg dans le voisinage où l'on pût acheter du « pain. Le peuple était grossier et appauvri par l'ivrognerie; « les hameaux dépendants de la paroisse, dispersés sur une « étendue de quatre et même sept lieues (1). Parfois les « Pères devaient prendre leur logement dans les huttes des « paysans ; pour leur faire de la place dans une paroisse, on « mit dehors une truie avec sa progéniture (2). »
Cet état misérable dura une année entière, car il fallut tout ce temps avant que la pension destinée aux Pères passât par tous les bureaux de l'état. Les Pères n'eurent pas tant à sup porter dans les deux diocèses de Przemysl et de Tarnow ; ils furent chargés de douze paroisses comme curés ou à titre de vicaires.
8. En Italie et à Rome on ne voyait pas d'un bon œil la dispersion de cinquante-cinq Jésuites dans les paroisses. Le duc de Modène, Maximilien d'Esté, dans une lettre au recteur de Modène, en augurait mal: « Les Jésuites deGalicie, « disait-il, commencent sous de funestes auspices, tant qu'ils « hésitent à déclarer sans détour qu'ils veulent s'en tenir à « leur institut. Ils espèrent qu'à un moment favorable, ils « arriveront à se soustraire aux loisjoséphistes; c'est le con- « traire qui arrivera. Us ne secoueront pas le joug de ces lois,
(1) Ces distances paraîtront exagérées à beaucoup de lecteurs. Le P. Zalçski n'en donne pas la raison, parfaitement connue dans le pays. C'est que les Ruthéniens en Galicie sont mêlés aux Polonais ; autrement dit, les grecs et les latins vivent ensemble et chaque rite a un nombre de paroisses en rapport avec celui des habitants qui le professent. C'est ainsi que la paroisse latine de Zbarasz est dispersée dans vingt-trois paroisses rulhéniennes, celle de Turka dans plus de quatre-vingts. (N. T.)
(2) Voyez Document AZ.
« mais ils seront jetés sur le pavé et un jour viendra où il « leur faudra sortir d'Autriche (1). »
Pour le provincial aussi, ce service des paroisses était fort pénible ; chaque semaine lui arrivaient des rescrits et des demandes, soit du gouvernement, soit des consistoires; tout changement de personnel entrainait une longue correspondance avec l'administration des cercles, avec le consistoire, avec le doyen ; que faire cependant? On fait beaucoup quand on fait son devoir. Au bout de sept ans, le provincial présenta une humble supplique à l'empereur ( 24 avril 1827 ), demandant que l'on délivrât la Compagnie du fardeau des fonctions paroissiales ; prévoyant cependant l'inutilité de sa demande, il écrivit au P. général afin d'obtenir la prolongation de la dispense pontificale pour un an. En même temps, il présentait à l'empereur un nouveau plan : c'était de changer en résidences les maisons occupées par les Pères dans les paroisses. Les Jésuites n'aideraient les prêtres sécuhers que pour le catéchisme, les sermons, les confessions; les baptêmes au contraire, les mariages et les enterrements seraient exclusivement laissés au curé. Ce programme fut approuvé à Rome ; Léon XII, favorable à la Compagnie et qui devait rendre aux Jésuites le Collège Romain et deux autres maisons, accorda les dispenses pour un temps illimité; à la fin l'empereur, ne pouvant, à cause de l'insistance des évéques, délivrer complètement les Pères du soin des paroisses, approuva le programme susdit par un décret du 29 novembre 1828. En vertu da cette loi, les cures de six paroisses firent place à des maisons de mission dépendantes des supérieurs, et dans lesquelles s'observaient les règles et les coutumes de la Compagnie.
9. De ce nombre était la maison de Lancut. Le comte Poto- • cki demanda d'abord trois Pères pour aider le curé de la paroisse, et les entretint à ses frais. Trois ans plus lard, le
(l)ylrc/t. Jes. roi.
ÉTABLIS SEMKNT PROVISOIRE EN C.ALICIE
curé, M. Gajewski, étant mort, le comte Potockise rendit en personne près de l'empereur et lui remit ( 11 mars 1824 ) une supplique dont j'ai la copie fidèle sous les yeux il le priait de vouloir bien remédier à la démoralisation du peuple, qui s'abandonnait au vol avec fureur ; il proposait de fonder à Lancut un petit collège pour quatre Jésuites et de leur confier l'administration de la paroisse et de l'école primaire. Dans ce but, il priait l'empereur de lui permettre, sans consulter le consistoire de Przemysl, de donner aux Jésuites la cure de Lancut. Si les revenus ne suffisaient pas pour leur entretien, il fournirait le surplus.
L'empereur reçut le comte avec la plus grande bienveillance et l'assura que le consistoire ne ferait aucune difficulté: « Il en sera ainsi, dit-il, car c'est ma volonté » ; il ajouta cependant : » Mais les Jésuites accepteront-ils? »
Au bout de six mois, l'affaire était arrangée avec le gouver. nement, mais le comte n'avait pas encore reçu la réponse du provincial. La cure de Lancut étant un bénéfice séculier, devait être changée en bénéfice régulier, et il fallait pour cela l'autorisation du pape.
Le comte adressa, par le consistoire de Przemysl, une supplique à Léon XII, qui la renvoya au général de la Compagnie ajoutant qu'il accordait volontiers toutes les dispenses nécessaires. Dans le conseil du général, les avis se balancèrent longtemps (1). On prit des informations près du provincial et de ses consulteurs ; enfin on accepta dans les derniers jours de 1826 les offres du comte, à la condition cependant que l'administrateur de la paroisse, ainsi que les Pères qui devaient l'aider, seraient nommés parle provincial, qui n'aurait qu'à informer le consistoire des nominations ou des changements faits dans le personnel. Le comte voulut de
(1) Dans les archives se trouvent jusqu'à quatre documents pour et contre l'adoption de la cure de tancut, envoyés au P. Général.
plus avoir un cinquième jésuite comme confesseur et aumônier de son château.
Des arrangements furent pris pour l'entretien des Pères, et cet état de choses dura jusqu'en 1848, année où fut dispersée la Compagnie de .Tésus en Autriche, et la cure de Lancut rendue de nouveau aux prêtres séculiers. En 1853, quand les Pères furent rétablis dans l'empire, ils reprirent leurs fonctions curiales à Lancut et y restèrent jusqu'à 4885 ; à cette époque, le R. P. Jackowski, provincial de Galicie, les retira définitivement de cette paroisse.