Dispersion des Jésuites de Galicie en
i. Il nous faut maintenant parler brièvement des travaux apostoliques les plus importants de la Compagnie en Galicie. Le choléra, qui, en 1831, fit 100.000 victimes dans çetle seule province, donna beaucoup d'occupation aux Jésuites (1). A Tarnopol il commença à sévir au mois de mai, le collège fut licencié en juin. Au mois d'août la contagion atteignit sa plus haute période, on ferma l'église et les offices se célébrèrent en plein air; on organisa un hôpilalpour les cholériques. Jour et nuit les ])rètres administraient les sacrements aux mourants, à l'hôpital, dans les maisons de la ville et des villages environnants. Le mal s'arrêta à la fin de septembre ; 4.300 personnes avaient succombé à Tarnopol.
(1) Le choléra morbus prit naissance en 1817 dans les marais voisins c'e l'embouchure du Gange. En six années, il s'étendit sur une largeur de phis de mille lieues, sur plus de deux mille lieues de longueur, à travers la Chine, Siam, le Bengale, etc. En 1828, des régiments russes, revenant de la Géorgie, l'apportèrent en Europe.
Les Pères se dévouèrent avec un égal empressement dans les autres collèges et maisons ; et bien que tous se fussent courageusement exposés, il n'en mourut que deux, le P. Norbert Korsak et le P. Kisielewicz.
2. A Léopol les Pères firent l'office de cliapelains à la prison, qui renfermait 1 .200 détenus. Ce poste pénible fut occupé pendant vingt-deux ans par le P. Nikolka. Ce religieux sut se concilier le respect des employés et l'amour des prisonniers, qu'il conduisait fortement. Seuls les détenus politiques se plaignaient parfois que le P. Jésuite les exhortait avec trop d'insistance à s'approcher des sacrements et à entendre la sainte messe.
Nous passons sous silence les ministères courants, tels que retraites, confessions, prédications, occupation quotidienne dans les maisons de la Compagnie. Disons un mot des missions (1).
Le véritable travail des missions ne commença qu'en 1834, année où, sur les instances de la comtesse Borzçcka, le gouvernement permit pour la première fois aux Jésuites de donner une mission de huit jours dans les propriétés de celte dame, sur les frontières de la Silésie. L'exemple de cette comtesse fut suivi par d'autres ; huit Jésuites travaillèrent dans ces missions ; le clergé des environs les aidait pour les confessions, qui duraient depuis le grand matin jusqu'à la nuit close ; cent mille personnes prirent part à ces missions et l'on distribua plus de 80.000 communions. Le P. Charles Snarski, jésuite delà Russie-Blanche, mort à tirem, seulement en 1862, se distingua par un talent spécial pour parler au peuple. Un jour qu'il faisait à Nagoszyn l'examen de conscience sur les manières différentes de voler, à l'usage des serviteurs et des ouvriers, comme il répétait les paroles de saint Augustin : « Le péché ne sera point pardonné jusqu'à res-
(1) Voyez Document BB.
« titution du bien volé «, il s'éleva un cri général des maîtres : « Nous pardonnons, nous faisons grâce de tous leu**s « torts à nos gens de service ; que leurs âmes seulement « soient sauvées ! » L'ivrognerie et son compagnon, le vol, étaient les péchés capitaux du peuple mazovien, et l'expérience prouva que les missions étaient un excellent remède à ces maux. On introduisit, mais avec un peu trop de zèle, la société de tempérance, et les prêtres des paroisses suivirent cet exemple ; en quelques lieux, on réussit à extirper tout à fait cette passion mortelle du paysan polonais ; en d'autres, elle disparut pour quelques années. A Léopol on se souvient encore aujourd'hui de la grande mission de quinze jours donnée dans l'église cathédrale, et de la procession de clôture, dont la longueur surpassait tout ce qu'on avait vu de mémoire d'homme.
Cette mission fut dirigée par les PP. Snarski et François Kijnowski ; les instructions furent données aussi par d'autres prêtres, tant religieux que séculiers, souvent dans l'église, mais plus souvent à la porte principale, car toute la place de la cathédrale était remplie de fidèles.
Cette mission de Léopol fut le dernier ouvrage et la dernière consolation de l'archevêque Pistek, qui, bien qu'étranger et de manières peu cultivées, laissa dans Tarchidiocèse de Léopol un souvenir plus durable que tous les autres archevêques qui s'étaient succédé depuis Mgr Waclaw Sierakowski. Il mourut le 2 février 1846. Les Jésuites perdirent en lui un véritable père et un ami.
3. Ces travaux spirituels des Jésuites avaient leur mérite au point de vue politique, car ils s'étendaient aussi sur les Ruthéniens, entretenaient l'Union et par là même paralysaient la propagande moscovite, qui dès 1843 s'appliquait à pénétrer non seulement en (lalicie, tuais encore au milieu des Slaves de Hongrie et d'Illyrie. Dans la Galicie orientale, comme à
Tarnopol, à Piencaki, à Liizkowce et en partie à Léopol, les- Rutliènes se pressaient en foule aux confessionnaux des- Pères Jésuites, parce qu'ils y trouvaient toujours un prêtre et n'avaient rien à payer pour le sacrement de pénitence. Les Pères entretenaient les meilleures relations avec les prêtres uniates; ils prêchaient dans les cerkiew et réciproquement invitaient les prêtres grecs aux solennités de l'Église latine.. Environ la moitié des élèves à Tarnopol se composait des fils des prêtres rulhéniens, et les Pères leur témoignaient autant d'affection qu'aux élèves de nationalité polonaise. Les Jésuites étaient si indulgents pour les Rulhènes, qu'ils allaient jusqu'à fermer les yeux, si quelques élèves polonais, afin d'obtenir une bourse fondée pour les Rulhéniens, passaient au rite grec, ce qui n'était pas encore défendu et l'a été depuis par le Saint-Siège.
Malgré cela, en 1842, les Rulhéniens et probablement leur métropolitain, Mgr Lewicki, se plaignirent à Rome que les Jésuites portaient les Rulhéniens à changer de rite. Ils trouvèrent dans le cardinal Ostini un puissant protecteur. Ce cardinal, favorable du reste aux Jésuites, écrivit au P. Beckx à Vienne, recommandant confidentiellement aux Pères de Galicie de se corriger de /eu?' latinisme, c'est-à-dire de leur désir de convertir les Rulhéniens au rite latin. Le P. Beckx, qui élait alors procureur de la Compagnie à Vienne, demanda des informations à trois supérieurs, les PP. Brown, Ciechanowiecki, Perkowski ; au P. Rinn, et enfin à l'archiduc Ferdinand. 11 envoya ces informations au cardinal, ajoutant que la plainte des Rulhéniens élait une calomnie, et demandant avec instances que l'on fit une enquête chez les Jésuites et que l'on montrât qui d'entre eux avait poussé les Rulhéniens à rejeter leur rite, oii ces faits s'étaient produits, quels Ruthéniens avaient été l'objet de ces excitations. Une correspondance, qui dura deux ans, s'étabht alors entre Rome, Vienne et les Jésuites de Galicie. J'ai entre les mains quinze lettres du
V. Beckx sur celle matière. On voit que dès avant 1848 Taffaire de l'Union en Galicie n'était pas aussi satisfaisante qu'on seplaisait à la représenter (1).
4. Les missions les plus importantes au point de vue religieux et politique, furent celles du P. Charles Antoniewicz dans le diocèse de Tarnôw, quelques semaines après les massa- -cres de 1846. L'archiduc Ferdinand d'Esté, très innocent dans toute celte affaire, comme nous le dirons bientôt, et effrayé par l'horreur des événements, ne vit que la religion ■capable d'apaiser les esprits. Il invita le P. Pierling, provincial, à envoyer des missionnaires de la Compagnie de Jésus 4ans les endroits où la farear da crime sévissait davantage. Le choix tomba sur le P. Antoniewicz, récemment ordonné prêtre, et sur le P. Skrocki. Le P. Antoniewicz, autrefois militaire, marié et père de cinq enfants, était entré dans la Compagnie de Jésus après la mort de sa femme et de ses fils; il y apportait avec lui sa vaste érudition. Toute la Pologne connaît ses écrits, ses prédications, ses instructions, qui respirent une simplicité vraiment évangélique. On y admire en même temps l'élévation des pensées et la puis-
(1) Dans une lettre adressée au cardinal Ostini, en date du 18 novembre 18i2, le P. Beckx écrivait: « MuUi ex Greecits unitis in Galicia tenui filo <(. cum Ecclesia cohœrent : beaucoup d'Uniates en Galicie ne tiennent à '«. l'Eglis3 romaine que par un fil léger. Les tentations et les danf;ers, par « suite des insinuations incessantes de la Russie, vont chaque jour croissant; « aussi est-il besoin d'agir près de ces peuples avec une grande prudence. '< Des documents publics nous apprennent (il ne Jaut jamais l'oublier) que la « Russie schismatique, avec l'habilelé et la perversité qui lui sont propres, « prodiguant même l'or et l'argent pour arriver à ses fins, a travaillé depuis « longtemps et travaille encore davantage maintenant à faire passer au < schisme tous les Uniates^ en quelque pays qu'ils soient. Elle y travaille « par ses émissaires, non seulement en Galicie, mais encore en Hongrie, en « Illyrie, etc. >>
Ainsi donc, il y a 4i ans, les Jésuites donnaient l'éveil sur un danger dont le Saint-Siège a depuis averti les évoques du rite grec-uni par un bref particulier.
LES JÉSUITES UE LA RUSSIE-BLANCilE, LIV. VI.
sance de la parole. Il terminait son cours de théologie à Sandec, quand l'ordre du P. provincial lui arriva : « J'avoue, « écrit-il dans ses Mémoires sur les missions de l'année 1846, « que cette nouvelle me causa une grande tristesse et me « fut très pénible. Je sentais la grandeur et l'importance de of ma mission, je connaissais l'insuffisance de mes forces. « 11 n'était point facile de ramener à Dieu un peuple en « fureur et résolu à tous les crimes, de l'exciter à la douleur « et à la contrition, de lui faire reconnaître l'indignité de sa « conduite, lui qui s'en faisait une gloire ; de le porter à « réparer, dans la mesure de ses forces et du possible, les torts « qu'il avait commis ; de renverser les espérances diverses « qu'il avait conçues d'une liberté et d'une indépendance chi- « inériques, et de lui en faire comprendre la vanité et l'impos- « sibilité ; et tout cela dans le temps même où les passions- « bouillonnaient encore dans les cœurs, où fumait encore le « sang versé, où toute autorité divine et humaine, foulée aux « pieds, n'exerçait plus son influence sur les esprits. Il fallait « s'arrêter sur cette terre couverte de sang, voir couler ces « larmes, vivre entre le désespoir des victimes et le crime des « assassins, et du haut de la chaire dans les églises profanées « foudroyer les vices, consoler la douleur, apaiser le déses- « poir, montrer dans toute leur grandeur et leur puissance « les jugements de la justice et de la miséricorde divine. »
Toute la consolation du P. Antoniewicz était que la volonté des supérieurs, et par suite la volonté de Dieu, lui avait confié cette dure mission. Lui et son compagnon donnèrent quinze missions de huit jours depuis le mois de mars jusqu'au mois d'octobre ; on les demandait encore dans beaucoup d'endroits ; le peuple lui-même les appelait ; mais le gouvernement, après le départ de l'archiduc, défendit de continuer les missions et contraignit l'évêque de Tarnôw, Mgr Vojtarowicz, de renoncer à son siège, parce qu'il avait osé blâmer les excès des paysans.
Au paroxysme de la folie (1), succéda, chez ce peuple en délire, la prostration et l'horreur, châtiment effroyable qui pèse sur la conscience du criminel, châtiment qu'il porte avec lui partout comme le galérien traine son boulet.
De plus les intelligences étaient dans un trouble étonnant; les coupables ne savaient pas si ce qu'ils avaient fait était bien ou mal, s'ils avaient mérité un châtiment ou une récompense, et n'avaient personne à consulter, personne à qui se fier. L'éloignement de la prière et de l'église, la méfiance pour le prêtre, étaient autant de tristes manifestations de cette prostration et de ce malaise qui confinaient au désespoir.
Lorsque les missionnaires parurent la première fois et saluèrent le peuple, selon l'usage, parla belle invocation : Soit loué Jésus-Christ / dans toute la masse des gens réunis qui attendaient rinslrucli.on, à peine quelques-uns répondirent-ils entre leurs dents: Dans les siècles des siècles. « Eux, si polis d'or- « dinaire, si respectueux pour les Pères, ne se découvraient « point devant nous ; ils nous regardaient d'un œil sombre et « soupçonneux, comme s'ils eussent voulu sonder toutes nos « pensées » {^).
(1) Il n'y a pasd au^re nom pour ces cruautés d'un peuple qui du reste était soumis, paisible et patient, cruautés que ce peuple ne s'expliquait pas luimême. Écoutons le P. Antoine Vicz :
« 0 Père ! me disait assez souvent quelque vieux paysan (et ses larmes cou- « laient en abondance), ô Père ! j'ai vécu tant d'années sans avoir jamais fait « de tort à personne ; et maintenant, avant la mort^ il me fallait charger ma v( conscience de pareils crimes ! »
« Hélas ! disaient d'autres, plusieurs fois avant la moisson nous mourions « de faim ici ; quelqu'un nous accusera-t-il d'avoir pillé les granges des sei- « gneurs ? — Quand je demandais à Tundes coupables, touché déjà de repen- « tir : Pourquoi donc as-tu été si cruel envers ton seigneur? souvent je rece- « vais cette réponse ; Je ne sais pas moi-même ce que je devenais alors ; « quand bien même on m aurait dit de tuer mon propre père, je l'aurais fait. » {Souvenirs des missions, par le P. Charles Antoniewicz.)
(2) Voyez plus haut, p. 247, ce que nous avons rapporté des formules chrétiennes de pohtesse en usage dans la Pologne. Tout prédicateur, avant de faire le signe de la croix au commencement du sermon, salue le peuple en disant : Soif loué Jésus-Christ ! et tout l'auditoire répond à haute voix : Bans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Le P. Anloniewicz, sans se formaliser de rien, commença avec sa cordialité naturelle à parler au peuple de ses champs, des semailles, de la famille ; sous l'influence de cette parole simple, sincère, le cœur du peuple se fondit comme la cire ; ensuite on chanta avec le peuple les litanies de la sainte Vierge et ce chant acheva la victoire. Déjà le peuple ne regardait plus avec défiance et en ennemi le missionnaire quimoritait en chaire.
Ainsi en fut-il en beaucoup d'endroits, mais non partout. A Lipnica (bourg allemand), les paysans avaient mis à mort cinq victimes, et des traces de sang se voyaient encore sur les murs de la chapelle de Saint Jean-Népomucène, à côté de laquelle on avait achevé une des victimes. Le peuple, après la première instruction, se mit à murmurer tout haut et à dire que les missionnaires étaient vendus aux seigneurs, et ils les menaçaient de la mort. Le P. Antonievvicz monta en chaire, et voyant le peuple rassemblé et menaçant, commença directement par ces mots : « Vous dites que nous « sommes vendus aux seigneurs et envoyés ici par eux. « Nous sommes vendus, c'est vrai ; nous sommes envoyés « ici, c'est vrai; mais non par les nobles, non par l'empereur; « car en ce lieu nous ne connaissons, nous ne craignons ni « empereurs, ni seigneurs, ni paysans; nous connaissons et « craignons celui-là seul qui nous a envoyés ici vers vous, et « c'est à lui seul que nous rendrons compte de chacune de « nos paroles. Si vos crimes ne vous suffisent pas, si vous « désirez encore tremper vos mains dans le sang innocent, « approchez (il se découvrit la poitrine) : je ne crains ni vos « fléaux ni vos couteaux, car il n'est pas question pour moi « de ma vie, mais de votre salut, et en mourant je vous « crierai encore : « Mon Frère, convertissez-vous à votre (c Dieu ! »
A ces Mots le peuple resta comme foudroyé; depuis ce moment, il se réunit en masse, humble et respectueux, et
MISSIONS EN GALIGIE
les vieillards de l'assemblée demandèrent pardon aux Pères pour leurs paroles inconsidérées.
A Gromnik, dont les habitants avaient tué quelques nobles dans un village voisin, entre autres le propriétaire du village, le P. Anloniewicz usa d'un autre moyen pour les attendrir. Les paysans de Gromnik étaient tellement audacieux, qu'ils se vantaient de leur forfait et allaient jusqu'à braver dans l'église la malheureuse veuve et ses cinq enfants ; les vieilles paysannes se poussaient à l'envi dans le banc de celte dame. Le P. Anloniewicz fixa les yeux sur ces orphelins en grand deuil, dont les habits noirs tranchaient si douloureusement avec les vêtements blancs du peuple. Transporté de douleur et les larmes aux yeux, il représenta si vivement au peuple son crime abominable et frappa si juste, que ces malheureux comprirent enfin pour la première fois l'infamie de leur conduite ; et quand le Père leur montra cette veuve et ces orphehns, les sanglots éclatèrent dans l'église. La mission de Gromnik fut une des plus importantes ; de tous côlés et de fort loin, le peuple accourait en foule et se pressait aux exercices.
Il est difficile d'entrer dans les détails ; il faudrait rapporter en entier le petit livre d'or, Souvenirs des missions, que le P. Anloniewicz écrivit dans la suite, à la demande du P. Perkowski. Partout le peuple, défiant au commencement, s'attachait bientôt de tout cœur aux missionnaires. De tous les environs, on accourait à la mission ; partout les confes- .sionnaux étaient assiégés et l'on distribuait la sainte communion depuis 6 heures du matin jusqu'à 10 heures du soir. Bien que le clergé séculier et les Pères Bernardins aidassent les missionnaires, il était impossible d'enlendre tous les pénitents. Le peuple se rendait de-six à dix lieues en véritable procession à l'église de Sandec, où tous les jours jusqu'à trois heures de l'après-midi sept Pères Jésuites restaient au confessionnal. Plusieurs confessions duraient une heure
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entière; car bien que les meurtriers fussent relativement peu nombreux, des villages et des bourgs presque entiers avaient pris part au pillage. De là l'obligation de restituer, question difficile et embarrassante; car la plus grande partie des objets volés se trouvaient dans les mains des juifs, et le peuple était comme auparavant réduit à la misère. Partout suivit le rapprochement du peuple et de la noblesse. Les veuves des victimes et leurs orphelins voyaient les plus effrontés meneurs du carnage tomber à leurs pieds et demander pardon au nom de Dieu.
La présence aux exercices de la mission de beaucoup de nobles et d'hommes instruits, que l'on voyait auparavant rarement à l'église, leur piété exemplaire et leur participation aux sacrements, influaient salutairement sur les dispositions du peuple, qui répétait à haute voix : « Oh ! pourquoi « donc, pourquoi les missionnaires ne sont-ils pas venus ici « quelques mois plus tôt? Ce malheur ne serait pas arrivé!» On comptait jusqu'à cinquante mille le nombre de personnes qui prenaient part à ces missions. La dernière et la plus nombreuse se fil à Wywiôrka, près de Tarnôw. Le peuple avait mis à mort, dans une auberge de ce village, vingt-quatre prisonniers. A défaut d'église pour la mission, on transforma en chapelle une vaste bergerie toute neuve. Plus de 12.000 personnes assistèrent à la procession de clôture, et parmi les habits blancs on remarquait de nombreux vêtements de deuil. Ecoutons le P. Antoniewicz : « Les paysans portaient « la grande croix de mission; l'ordre régnait dans cette foule, « visiblement émue de regret et de honte, et pénétrée de « douleur, spécialement à la vue de celle taverne. Us détour- « naient leurs regards de cette maison qui, témoin de leurs « horribles forfaits, semblait les leur reprocher encore. On « planta la croix de mission, .le montai sur une estrade éle- « vée entre l'auberge et la croix. Ému jusqu'au fond de l'âme, « j'adressai la parole à tout ce peuple ; je lui montrai l'au-
« berge el lui rappelai ses crimes ; je lui montrai la croix et « promis la miséricorde de Dieu à ceux qui, par leurs lar- « mes, leur pénitence et leur amendement, s'en rendraient « dignes. Le silence qui jusque-là avait régné dans toute l'as- « semblée, fit place alors aux gémissements, aux larmes et « aux soupirs. Je réunis ce qui me restait de forces afin de « mettre à profit cette disposition des esprits ; quand j'eus « fini, les gémissements s'apaisèrent peu à peu, comme les « échos d'un tonnerre éloigné ; le peuple me bénit lorsque t je descendis de chaire ; il me remerciait, se jetait à mes c pieds, et ce fut avec peine que je pus monter en voic ture » (1).
Malheureusement il n'y avait personne pour faire germer cette semence de la pénitence et du repentir, jetée pendant les missions dans le cœur de ce peuple malheureux. On ne permit pas aux Jésuites de s'en occuper plus longtemps ; les prêtres des paroisses étaient peu nombreux, surtout depuis que plusieurs curés, enveloppés dans quelques conspirations, avaient été jetés en prison. II n'était donc point possible au clergé séculier de s'occuper de ce peuple comme l'exigeaient les circonstances.
La miséricorde de Dieu pardonna au repentir, mais sa juslice réclamait des châtiments ; d'autant plus que le gouvernement ne rendit personne responsable, même parmi les chefs des bandes de pillards ; au contraire il les récompensa paides sommes d'argent et des terres. La moisson de 1846, après une belle floraison, fut très insuffisante. Aussi dans les mois qui précédèrent la moisson de 1847, régna-t-il une famine effroyable. Bientôt sévit le typhus ; la mort frappa ceux qui s'étaient les plus signalés par le meurtre et le pillage; dix ans ne s'étaient pas écoulés que, dans tous les environs de Tarnôw, il ne restait plus en vie un seul de ces misé-
(l) Souvenirs des missions, p. 89 (t. p.).
rables ; ils avaient « fondu » avec leur avoir, leurs biens et leurs familles (1).
5. Dans le même temps, à la prière de l'archiduc, on envoya les PP. Lipiiiski, Tock, Étienne Zalçskiet Perkowski en mission chez les montagnards des Carpathes, qui, on le sait, avaient préparé la révolution de février contre le gouvernement. Des missions furent données dans une dizaine de bourgades. Les missionnaires ne parlèrent pas beaucoup de la pohtique à ces pauvres gens ; mais en revanche ils attaquèrent l'ivrognerie, enracinée chez eux. Grâce au zèle des missionnaires, tous les environs entrèrent dans la société de tempérance et y persévèrent depuis ce temps. Encore aujourd'hui (1875) le peuple de ces contrées est un modèle de travail, de sobriété et de droiture, et il est étonnamment attaché aux Jésuites. En 1861, deux Jésuites étant allés visiter l'œi^ de la wer dans les Carpathes, le peuple, reconnaissant l'habit de la Compagnie, arrêtait les Pères sur la route et aux relais, leur pariant de la mission de 1846 et bénissant Dieu de ses résultats.
6. Aujourd'hui on regarde à peu près comme un axiome historique que ni l'empereur, ni l'archiduc Ferdinand d'Esté, gouverneur de Galicie, ne savaient rien des préparatifs des massacres ; à plus forte raison tient-on pour certain qu'ils ne donnèrent point d'ordres à ce sujet. L'archiduc, homme droit et noble, se montra toujours favorable aux Polonais, nous l'avons déjà vu plus haut. Malgré les rapports de Sacher, directeur de la police à Léopol, sur les complots de la noblesse, l'archiduc assura le gouvernement de Vienne que
(1) La vie du P. Antoniewicz, de sainte mémoire, a été écrite en allemand par M. Ferdinand Speil, docteur en théologie et directeur spirituel au grand séminaire de Breslau. L'ouvrage a été traduit en français par M. l'abbé Th. Moccand, 2 vol, in-12. Paris, Téqui, 1879.