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LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU XVIII® SIÈCLE

campagne contre l'Église, contre les trônes, contre la société. Avant tout, on résolut de diriger tout le mouvement littéraire en Allemagne. Un certain Nicolaï, libraire de Berlin, introduit dans la secte par Leuchsenring, précepteur des princes de Hesse-Darmsladt, conçut la folle pensée de créer une ligue de libraires et d'éditeurs qui n'admettrait dans le commerce ou ne se chargerait de publier aucun livre qui n'eût l'approbation de la secte. Auparavant déjà, aidé de quelques sophistes, il avait publié une revue hebdomadaire intitulée: Bibliothèque allemande universelle. Le juif Mendelsohn y publia des articles pleins de venin contre le Christianisme. Le conseiller Gedike et le bibliothécaire royal Biester y firent de ronflantes apologies des coryphées des sectes maçonniques et des doctrines anti-chrétiennes, à commencer par Luther et Calvin. A cette tourbe d'illuminés de Berlin se joignit le docteur Bahrdt, qui fonda la nouvelle loge de rUnion-allemande. L'Union se divisait en deux branches, « les lettrés et les libraires ». Les premiers devaient publier des écrits et des brochures pour tourner en ridicule, non seulement les prêtres et les moines, mais aussi tout homme croyant à la divinité de Notre Seigneur et à une religion révélée quelconque, tout homme qui en général admettait quelque maxime de morale supérieure ; ils stigmatisaient du nom de jésuites toutes leurs victimes. Le célèbre surintendant de Hanovre, Stark, dut se défendre, dans un écrit particulier, d'être et d'avoir jamais été jésuite, encore moins d'avoir fait les quatre vœux des profès de la Compagnie.

Alors apparurent les journaux suivants, rédigés par la secte : Le journal de Berlin, La Gazette universelle de littérature, La Gazette de Weimar, d'Erfilrht, etc. Chaque petit état, presque chaque ville avait son journal, soit quotidien, soit hebdomadaire, soit à tout le moins mensuel, rédigé dans l'esprit de la secte. Afin d'exciter le goût de la littérature, de soutenir les publications et les librairie^

de rilluminisme, on fonda dans chaque ville et dans chaque bourg des réunions ou clubs littéraires (Leseverein). Cliacune de ces réunions était en même temps un club de l'Union-allemande et avait son ministre, ses assistants, etc.

On traitait avec l'ostracisme le plus sévère tous les livres et pubhcations conservatrices ; aucun libraire n'osait les prendre dans le commerce ; ou s'il les recevait, il les cachait et au bout d'un an les renvoyait à leur auteur, se faisait rembourser l'argent dépensé et versait la somme à la caisse de l'Union, grossie souvent même par l'argent des églises.

Ainsi la secte s'ouvrait en Allemagne un large chemin pour arriver aux cœurs qu'elle voulait empoisonner, aux esprits qu'elle voulait séduire. La ville catholique de Vienne ellemême et d'autres villes d'Autriche, eurent leurs clubs littéraires, dont le provincial était un certain Zonenfeld, résidant à Vienne.

7. Ce fut alors seulement qu'on jeta les yeux sur la France. Weishaupt, qui avait marqué le 14 juillet 1789 pour le jour de l'insurrection générale des peuples contre les rois, craignit le naturel vif des Français. Il avait peur que, dans leur exaltation, ils ne s'emportassent avant que tout fût préparé. Aussi ne fût-ce qu'après l'organisation de la secte en Allemagne, qu'il envoya en 1787 ses adeptes en France. U trouva là aussi le terrain admirablement préparé pour lui. En effet, si la destruction des Jésuites a été dans quelque pays la cause principale, pour ne pas dire la cause unique de la révolution, c'est bien en France. Près de 60.000 jeunes gens étudiaient dans les collèges de la Compagnie ; à la suppression, toute cette jeunesse passa entre les mains des philosophes et des francs-maçons et ye forma do bonne heure sur les bancs de l'école aux clubs et aux conspirations, jouant dès lors aux loges et aux rites. Sortie du collège sans aucun principe reli-

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU XVIIl'' SIECLE

gieiix, cette jeunesse se jeta dans le tourbillon des plaisirs et de la débauche, auxquels ouvraient un large champ les loges umconniques adoptives, c'est-à-dire celles dans lesquelles on recevait aussi les femmes. Là au milieu des orgies et de la débauche, les meneurs de la secte examinaient, choisissaient les meilleurs talents et les faisaient parvenir aux degrés plus élevés de cavalier Kadoch , de cavalier du Soleil, de la Rose, etc. , grades dans lesquels on jurait haine aux rois et aux prêtres. C'était là précisément le but principal des loges adoptives.

Contre le déluge des écrits athées et anti-sociaux, le parti conservateur cathohque ne pouvait opposer une publicité organisée aussi puissamment. Si l'ordre des Jésuites avait subsisté, il aurait pu opposer une digue au mal. Il avait déjà commencé à le faire par la publication du Journal de Trévoux, contre lequel les sophistes s'emportèrent jusqu'à la rage. Après la destruction de la Compagnie, il fallut se contenter de publications détachées, sans aucun plan ni système.

Au moment où Bode et le baron de Busche, délégués des Illuminés de Weishaupt, arrivèrent en France, la loge la plus importante était le Grand-Orient. C'était proprement le parlement maçonnique, dans lequel siégeaient les députés des loges régulières du royaume. Philippe, prince d'Orléans, était Grand-Maître de l'Orient, titre qui n'était point pour lui une formule purement honorifique comme pour tant d'autres ; ce prince était assez corrompu pour avoir pénétré les mystères infâmes des arrière-loges. Débauché effréné, athée cynique, il était prêt à sacrifier la royauté et à jeter l'aristocratie en proie à la haine satanique de la secte.

Dans la seule ville de Paris on comptait 81 loges, en majeure partie adoptives ; il y en avait 16 à Lyon, 7 à Bordeaux, 6 à Marseille, 10 à Toulouse ; la France comptait 282 loges régulières. Mais du Grand-Orient de Paris relevaient

encore des loges en Piémont, en Suisse, en Belgique, à Cologne, à Liège, à Spa, même à Léopol, à Varsovie, à Pétersbourg, à Moscou, dans les terres de la Virginie et dans les colonies françaises . Toutes recevaient leurs ordres du comité secret des « 24 Amis-réunis y>. Pendant que dans la salle basse du Grand-Orient on s'amusait au mieux et qu'on se livrait à la débauche, « les Amis-réunis «tenaient à l'étage supérieur leur séance à huis-clos. Dans l'escalier et à la porte montait la garde un frère armé, le /rère terrible, interdisant l'entrée à tout venant. Ce comité ne pouvait être composé que des maîtres en tous les degrés philosophiques, c'est-à-dire de ceux qui avaient juré haine à tout culte de la Divinité, à la royauté, à la religion et aux trônes.

Quelle riche conquête pour l'illuminisme bavarois de s'emparer du Grand-Orient !

Mais ce n'est pas tout. La France avait encore son illuminisme de Swedenborg et de Saint-Martin. Cette secte repoussante, qui joignait le plus grossier sensualisme des Adamites à l'exaltation des Gnostiques poussée jusqu'aux visions et aux communications avec les esprils, se donna le nom de Chevaliers bienfaisants, de Philalèthes, etc. Elle avait sa loge adoptive principale dans le château d'IIermenonville, où Saint-Germain était grand-maître. Dans aucune loge adoptive la prostitution n'était aussi éhontée. Outre cette immoralité, les initiés aux grades les plus élevés, par exemple au grade du Phénix, juraient haine « aux devoirs de citoyen, de sujet, • de famille, de père, de mère, d'amis, d'enfants ». Cet illuininisme de Swedenborg pécha comme il put dans la Maçonnerie (1).

(1) Parlant en général, à cette époque de sectaires, il n'était pas rare de trouver des Frères appartenant à la fois à diirérontes loges ; par exemple, Condorcct, Mirabeau, Savalette de la Lange, trésorier royal, siégeaient dans le comité des « Amis-réunis » du Grand-Orient, étaient maîtres de la loge des illuminés de Swedenborg à Paris, et entrèrent des premiers dans rilluminisme bavarois. Il faut bien le dire aussi, toutes ces sectes étaient sœurs, ne dillc-

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU XVIlF SIECLE

Il y avait encore à Paris trois autres loges . Dans les deux premières, « la loge des Neuf-Sœurs » et celle de la « Sincérité », se rassemblait l'écume des sophistes et de l'aristocratie corrompue : Condorcet,Bailly, Camille Desmoulins, Cerutti ancien jésuite, auteur de l'apologie de l'Institut, Danton, Lalande, Ghénier, le prince de la Rochefoucauld, le marquis de Montesquieu, Lafayette, Sieyès, Noël, Pingré, Mulot, Péthion, elc Dans la dernière loge, appelée le « Contrat- Social », se trouvaient les Frères séduits et trop crédules, partisans de la monarchie constitutionnelle, appelés plus tard Girondins.

Il ne fut point difficile aux émissaires de Weishaupt d'attirer à leur secte le Grand-Orient, et peu après les autres loges de moindre importance. On leur laissa cependant les rites et le nom de loges maçonniques. La Maçonnerie illuminée était donc la fédération de deux sectes, elle avait pour chefs le duc d'Orléans, Mirabeau, Sieyès, Savalette, Condorcet. Il était évident que l'IUuminisme, secte plus radicale, devait absorber la maçonnerie française, qui ne tendait qu'à renverser la monarchie absolue et se contentait de la monarchie constitutionnelle. Composée surtout d'aristocratie et d'hommes distingués, la Maçonnerie inclinait vers la royauté, conformément au génie français et malgré les théories anarchiques dont on la repaissait.

Que fit donc Weishaupt pour tuer ces éléments conservateurs? Il introduisit dans les loges des Illuminés, les artisans, les commerçants, les ouvriers, en un mot les prolétaires, anarchiques par leur nature et prêts à tout faire. Philippe d'Orléans ordonna aux légionnaires de la garde d'entrer dans les loges. Sur le modèle de l'Union-allemande, on créa, dans la capitale et dans les provinces, l'Union-française, avec des « clubs de régulateurs » et des « comités de politiques ». Les

raient guère entre elles, si Von considèi'e leurs tendances et leur dernière raison d'être.

décrets des clubs et des comités étaient envoyés fidèlement au comité secret des i Amis-réunis » du Grand-Orient. De ce dernier comité sortaient des ordonnances pour régulariser sur tous les points, quant à l'esprit et à la direction, les travaux des loges. Ainsi donc s'élevait un état dans l'état (1).

Les monarques de l'Occident, auxquels l'Institut d'un ordre religieux catholique avait paru dangereux, se taisaient maintenant ; bien plus ils approuvaient la forte organisation et l'autorité indépendante des loges, qui punissaient du poignard et du poison les membres désobéissants ou indiscrets.

Le 14 juillet 1789 fut choisi pour l'insurrection générale. En ce jour, non -seulement dans la capitale, mais dans toute l'étendue du territoire français, s'élevèrent des cris de liberté et d'égalité. Les « Frères >> se portèrent des loges à TAssemblée nationale et à l'Hôtel-de- ville. La révolution française se signala dans les faits par le sang qu'elle répandit : commencée le 5 mai par la messe du Saint-Esprit et par un discours de l'évèque de Nancy qui, au nom du tiers état, implorait la faveur du monarque, elle se termina par le régicide et en décrétant qu'il n'y a point de Dieu.

8. Il fallait dévoiler ces ressorts cachés de la révolution, d'abord pour faire voir combien le décret qui supprimait la Compagnie de Jésus était fatal non seulement à l'Église, mais encore à la société ; ensuite parce que la révolution, conduisant aux abîmes, ouvrit les yeux des conservateurs et leur fit désirer le rétablissement d'un ordre religieux, du nom duquel on stigmatisait déjà tous ceux qui croyaient à une vérité révélée quelconque. Ce n'est point là seulement ma conviction personnelle. Le cardinal Pacca et le protestant Ranke, Chateaubriand et Frédéric II, s'accordent sur ce point d'une manière étonnante. Pacca, nonce à Cologne (1786), décrit le spectacle qu'il avait sous les yeux : « Peu à peu,

(1) Voyez Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, t. IV.

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